Harari ou l’avenir pour les nuls par Luc Ferry

Luc Ferry a accumulé les fonctions les plus brillantes. Mais c’est surtout un intellectuel hors de pair qui pense juste vite et bien.Une culture encyclopédique et un humour décapant en font le prototype de l’ « honnête homme du XXIème siècle.Ses conférences hebdomadaires au théâtre des Mathurins sont un moment d’intelligence,d’éloquence et d’humour. Je tiens donc, tout particulièrement,à le remercier de l’amitié qu’il me témoigne en m’ayant autorisé à publier son article.

Harari ou l’avenir pour les nuls par Luc Ferry

Dans son livre, Homo Deus, une brève histoire de l’avenir, Yuval Noah Harari reprend presque mot pour mot, comme par un coupé- collé (mais sans la citer), la fameuse thèse d’Auguste Comte selon laquelle l’humanité serait passée par « trois états » : religieux, métaphysique et « positif » (scientifique).
L’histoire occidentale se partagerait ainsi en trois âges : l’âge théologique où les principes qui définissent la morale et le sens de la vie venaient de Dieu ; l’âge métaphysico-humaniste, inauguré par Rousseau, qui entérinerait le retrait du divin en s’efforçant de situer toute autorité dans le cœur de l’homme, dans son libre arbitre et la sensibilité de son « moi profond ».

L’humanisme accoucherait alors de trois rejetons : le libéralisme individualiste, le socialisme collectiviste Harari situe étrangement l’apogée chez Lénine et Mao (la différence entre socialisme et communisme lui échappe totalement), et enfin la politique évolutionniste, qui culminerait dans « l’humanisme nazi » (sic !). Le troisième âge, toujours comme chez Comte, serait celui de la science positive, aujourd’hui incarnée par les biotechnologies et l’intelligence artificielle.
Passons sur ce que cette vision de l’histoire peut avoir de tragiquement simpliste et faux : c’est par exemple une erreur sidérante de voir en Rousseau la « bible de l’humanisme des lumières » (sic !) Alors qu’il en est le premier et plus radical critique !
Passons encore sur cette idée aberrante que les Lumières résideraient dans le sentimentalisme préromantique, alors qu’elles exaltent un rationalisme qui oppose l’idée républicaine et la quête éclairée de l’intérêt général aux élans du cœur, aux « inclinations sensibles », comme dit Kant ; passons aussi sur cette aberration qui fait de Marx, Nietzsche et Freud les parangons de l’humanisme alors que les « philosophes du soupçon » en ruinent les bases en développant bien avant nos biologistes une critique radicale du libre arbitre.
Tâchons d’oublier encore l’absurdité qui consiste à faire d’Hitler et Mao les représentants les plus aboutis de l’humanisme des Lumières alors qu’ils en sont la négation absolue, autant d’erreurs historiques et philosophiques indignes d’un élève de terminale.

Allons donc directement à la thèse centrale du livre : selon Harari, la science moderne aurait enfin démontré que les notions de libre arbitre et de « personne » sont de pure fiction. Avec une naïveté confondante, Harari oublie que l’opposition entre déterminisme et liberté est aussi ancienne que la philosophie, que Marc-Aurèle, Spinoza ou Nietzsche n’avaient pas attendu nos biologistes pour dire que la liberté de choix de choix relevait du « délire ». Surtout, il ne voit pas que ce débat est insoluble, qu’il ne peut ni ne pourra jamais être tranché par la science, parce qu’il est métaphysique et non empirique, comme l’ont montré Kant et Popper. Grâce aux progrès de la biologie et de l’informatique, les algorithmes biologiques n’ayant rien de supérieur aux électroniques, l’homme serait selon Harari détrôné à son tour comme Dieu l’avait été avant lui.

Intelligence artificielle et conscience étant décuplées, nous entrerions dans l’ère du « dataïsme », les girafes, les tomates les ordinateurs ou les humains n’étant que diverses façons, au fond analogues, de traiter des flux de données. L’autorité qui appartenait autrefois au divin, puis à l’humain, passerait désormais du côté des algorithmes non conscients. Nous connaissant mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes, ils rogneraient peu à peu notre liberté.
Exemple type : l’intelligence artificielle est d’ores et déjà plus performante que n’importe quel cancérologue pour proposer diagnostic et thérapeutique. À l’encontre de ces sophismes assénés comme des vérités, je vois mal en quoi j’aurais perdu ma liberté parce que je choisirais rationnellement, du reste avec mon médecin, d’entendre ce que dit l’intelligence artificielle ? Loin de nier la liberté, les algorithmes ne font au contraire que l’éclairer davantage, du moins tant que nous ne parvenons pas à une intelligence artificielle forte, pourvue de conscience, hypothèse qu’étrangement Harari n’envisage à aucun moment. De même, rien ne démontre la possibilité de la réduction du biologique à l’électronique, pas davantage que la fin du travail.
La vérité c’est qu’après avoir adapté Auguste Comte au goût du jour, c’est Orwell qu’Harari repeint aux couleurs de la Silicon Valley pour donner à son livre le ton apocalyptique sans lequel il n’est plus aujourd’hui de succès. Il veut vulgariser, pourquoi pas, mais au prix de simplisme si extrêmes que tout l’ensemble en devient franchement fallacieux.

Luc Ferry
In le Figaro jeudi 5 octobre 2017

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Comments

  1. Excellent !
    Merci de nous avoir fait partager ce texte.

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