DONALD TRUMP  OU LA PAX AMERICANA DOIT HÉLAS MOURIR UN JOUR par Philippe MOREAU DEFARGES

DONALD TRUMP  OU LA PAX AMERICANA DOIT HÉLAS MOURIR UN JOUR
par Philippe MOREAU DEFARGES

L’élection de Donald Trump marque pour les États-Unis et pour le monde un tournant historique. L’importance d’un gouvernant vient certes de ce qu’il fait et de ce qu’il est, elle réside tout autant dans ce qu’il incarne parfois malgré lui. Les slogans de Donald Trump, « America First », « Make America Great Again », appellent des interprétations multiples et même contradictoires.
Donald Trump est fondamentalement le président des Blancs, de ceux qui restent persuadés d’être les propriétaires du rêve américain et d’en être injustement dépouillés. Ce sentiment d’un inéquitable déclassement inspire la vision qu’a Donald Trump de la relation de son pays avec l’extérieur. Les États-Unis ne peuvent occuper qu’une position, celle d’incontestable premier. S’il n’en est plus ainsi, il ne reste qu’à abolir le monde ou, plus concrètement, qu’à faire des États-Unis une forteresse impénétrable et probablement aveugle: raidissement des conditions d’entrée et d’immigration, mur avec le Mexique, éventuellement fin de l’Association de libre échange nord-américaine (ALENA ou NAFTA).

Tout nouveau venu sur la scène mondiale est convaincu que lui saura se libérer des lois archaïques de l’histoire par un atout ou une qualité que ses prédécesseurs n’avaient pas. Les États-Unis, s’installant à la première place lors des deux guerres mondiales, se donnent pour mission une rupture absolue avec l’ordre ancien : instaurer la paix perpétuelle en édifiant par un pacte démocratique une république planétaire, étendant à la terre entière les idéaux américains. C’est, en 1919, la Société des Nations (SDN) que, pourtant, les États-Unis refusent de rejoindre, redoutant de se retrouver enlisés dans des guerres du droit contre les perturbateurs de la paix. En 1945, l’Organisation des Nations Unies (ONU) est à nouveau l’enfant des États-Unis. Ces derniers ne veulent pas répéter l’échec de la SDN : l’ONU, avec un policier mondial, le conseil de sécurité, associant les grandes puissances victorieuses, maintiendra la paix et, si nécessaire, sera en mesure de mettre au pas les violeurs de la loi internationale.

La paix mondiale n’est pas réalisée par l’utopie onusienne, elle demeure une Pax americana régie par un mélange d’hégémonie évidente des États-Unis et de concertation avec les autres colosses (Union soviétique, République populaire de Chine à partir des années 1970). Puis viennent les amères défaites, les ratages : Vietnam, Afghanistan, Irak… Les vieilles lois sont plus que jamais là : gaspillage et usure de la puissance, arrogance agacée semant rancœurs et aigreurs, repli ou réaménagement des engagements extérieurs, disparition de l’élite porteuse de la mission… Toute mission universaliste se retourne toujours contre son initiateur. L’ONU se fait la caisse de résonance de l’anti-américanisme. Les idées n’appartiennent à personne, de plus leur contenu, loin d’être stable, ne cesse de se modifier. La mondialisation n’est plus le monopole de l’Occident.

Donald Trump, comme tous ceux qui s’autoproclament les plus forts, sent ou sait que la position exceptionnelle des États-Unis appartient au passé, mais il ne doit, ni ne peut le reconnaître. Le monde échappe inexorablement aux États-Unis. En quelques décennies, la Chine brandit de manière crédible les ambitions d’une très grande puissance établie : moyens militaires de plus en plus diversifiés, percées dans les secteurs de pointe et même émergence de multinationales égalant les géants américains. Le Pacifique n’est plus une mer américaine. Une Asie-Pacifique chinoise se construit. Les alliés des États-Unis, ignorant l’hostilité de Washington, se pressent pour être présents au banquet chinois (Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, créée en 2014).
L’Administration Trump, oubliant que les absents ont toujours tort, se retire du Partenariat Trans-Pacifique (2016), initié par l’Administration Obama, et associant douze États américains et asiatiques riverains du Pacifique (la Chine ayant été laissée de côté). En 2017, la crise coréenne montre des gesticulations américaines sous le regard froid d’une Chine seule capable de peser sur les deux Corées. Quant à l’Europe, il lui faudra s’assumer dans tous ses défis : Méditerranée, Russie, Chine…

Le président Donald Trump (soixante-dix ans) oscille entre les bouffées de colère et les réflexes de prudence que lui dicte son âge. Au-delà de l’individu, les États-Unis ne redeviendront pas « la Cité sur la colline », l’île matérialisant l’utopie de la modernité. Le repli, l’enfermement libère celui qui l’accomplit de charges dont il était las. Mais le voici face à lui-même ! Tout ce qui était mis de côté, enfoui (même ou surtout le passé le plus lointain) revient : question noire, injustices subies par les peaux-rouges, exclus du rêve américain… La Pax americana a donné au monde plus d’un demi-siècle de prospérité croissante (avec des effondrements), d’ouverture et de liberté (ici aussi avec beaucoup d’exceptions). Merci l’Amérique !

La Chine de Xi Jinping se presse d’occuper la première place…, ne sachant pas, ou voulant pas savoir, que l’Empire du Milieu, lui aussi, est soumis aux lois d’airain de l’Histoire.

Philippe MOREAU DEFARGES [1]

[1] Philippe MOREAU DEFARGES, ancien diplomate, ancien chercheur à l’Institut français des relations internationales (IFRI). Derniers ouvrages publiés : « Nouvelles relations internationales », Points-Essais, Seuil, 2017 ; « La géopolitique pour les Nuls, Cinquante notions-clés », First, 2017. En préparation : un essai sur la démondialisation, éditions Odile Jacob, 2018.

Nous remercions tout particulièrement Philippe Moreau Defarges  pour l’exceptionnelle amabilité avec laquelle ce professeur de relations internationales, hors de pair, nous a accordé cet article. Philippe Moreau Defarges est bien entendu également professeur à Sciences-Po Paris. Nous vous souhaitons le même intérêt passionné à découvrir cet article que nous avons eu.

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