Retrouver l’esprit d’Honest Abe par Thomas Monarchi-Comte

Retrouver l’esprit d’Honest Abe

Le 30 mai 1927, traditionnel jour férié de Memorial Day, Fred Trump était arrêté dans le Queens à New York durant une émeute provoqué par le Ku Klux Klan. 90 ans plus tard, alors qu’en Caroline du Nord se déroulent des manifestations de la droite radicale américaine, à forte dominante raciste et suprématiste, le rejeton de Fred, Donald, 45e président des Etats-Unis, ne condamne pas totalement publiquement ces mouvements qui ont parfois tourné à l’émeute.
Le Ku Klux Klan, rappelons-le, se forme au lendemain de la guerre de Sécession (1861-1865), avec pour but premier “le maintien de la suprématie de la race blanche dans [la] république [américaine]” (Nathan Bedford Forrest – 1867). Le Klan est une des conséquences directes de l’action du 16e président, Abraham Lincoln.

Un siècle et demi et 29 présidents plus tard, “Honest Abe” Lincoln occupe une place de choix dans la mémoire collective américaine ; figure mythologique de père de la Nation au même titre que George Washington ou Benjamin Franklin. Sa vie (1809-1865) est une épopée, incarnation de l’ascension sociale promise par l’Amérique, où un homme né dans une cabane du Kentucky, autodidacte, accède à la fonction suprême à force de volonté et de travail, sans jamais renier son intégrité. Sa vie est un roman, grandiose et dramatique à la fois. Une vie de labeur d’un homme qui a d’abord lutté pour sa survie et est presque tombé dans la politique par hasard. Une vie personnelle ponctuée de souffrances intimes : sa mère, sa sœur, son frère, trois de ses quatre enfants sont morts de maladie avant lui, son épouse Mary était fragile psychologiquement. Devenu président, une de ses premières lettres est à sa belle-mère, où il lui fait part du sentiment que sa présidence ne se terminerait pas bien pour lui.
Son ascension, son combat pour le maintien de l’Union, puis l’audace d’abolir l’esclavage, “ l’Institution” si chère aux Etats sudistes, avant son assassinat par un fanatique de la cause confédérée en font le parfait héros de la Nation américaine.

Si Abraham Lincoln et Donald Trump ont en commun le fait d’avoir été élu président des Etats-Unis en tant que candidat du parti républicain (GOP pour Grand Old Party), Trump semble à des années lumières des vénérables emblèmes du GOP que peuvent être Lincoln, Grant, “Teddy” Roosevelt, et même Reagan.
Il y a sans doute une vie avant et après l’accession à la fonction présidentielle, et bien qu’il soit hasardeux de comparer moins d’un an de présidence de Donald Trump avec les quatre années de Lincoln, je crois que personne de sensé n’oserait émettre ne serait-ce que l’hypothèse d’un président qui accèdera à la mythologie des pères de la Nation avec le magnat de l’immobilier.
Tout commence avec la stature. Avant même d’être élu, Lincoln avait cette réputation d’homme intègre, excellent orateur, taiseux et maître de ses dossiers. Pragmatique, l’intérêt de la nation passait avant tout, ce qui lui fit dire au début de la guerre “Si je pouvais préserver l’Union sans libérer un seul esclave, je le ferai”. S’il restait proche de la cause des abolitionnistes, il pensait d’abord à une solution pacifique et progressive d’abolition de l’esclavage, avec indemnisation des anciens propriétaires.
La bataille de Gettysburg, du 1er au 3 juillet 1863, est généralement considérée comme le moment décisif de la guerre ; la tendance s’inverse en faveur du Nord : l’Union prend définitivement le dessus, le Sud n’est plus en mesure d’infliger de sérieuses défaites au Nord, le brillant stratège Robert.E.Lee, pur produit de l’aristocratie virginienne, est battu. Sa campagne dans le Nord, menaçant à terme Washington, est interrompue. La vérité est que, dès le début de la guerre, les chances de victoire sont minces pour la Confédération. Lincoln déclenche immédiatement un blocus de la (longue) façade maritime des Etats sudistes (opération Anaconda), la faiblesse industrielle et démographique du Sud est dramatique comparée à l’économie nordiste. Gettysburg va pourtant être le moment clé de la guerre, lorsque quatre mois après la bataille, le 19 novembre, sur le site des combats, le Président, dans un discours de seulement quelques minutes, va tracer les fondements de sa conception des Etats-Unis, une Union où tous les hommes seraient libres.
Le 13 décembre 1865, le Sud est vaincu et depuis avril, Lincoln décédé, l’abolition de l’esclavage est inscrite comme XIIIe amendement dans la Constitution. Ce même jour se créé le Ku Klux Klan dans le Tennessee.

Pourquoi le Klan alors que Lincoln avait depuis la fin de l’année 1863 compris que la victoire unioniste n’était plus qu’une question de temps, orienté les travaux de son administration sur une reconstruction “bienveillante” du Sud. Abraham Lincoln n’était pas favorable à une reddition installant une soumission brutale du Sud. Il avait compris qu’une brutalité excessive envers les Etats défaits ne rapprocherait pas les populations et constituerait le terreau fertile d’une défiance mutuelle. Il avait saisi l’intérêt d’œuvrer au rapprochement, à la reconstruction du Sud, plutôt que de faire “payer” le Sud. Ce que ne comprirent pas les négociateurs Alliés lors des Traités de Versailles en 1918 avec l’idée de “l’Allemagne paiera”.
Si Lincoln s’est engagé à fond durant la guerre pour vaincre les troupes sudistes, donnant quasiment carte blanche aux généraux Sherman et Grant dans leurs opérations à partir de 1864, il estimait qu’une fois le Sud vaincu, l’humilier n’apporterait rien. C’est ainsi qu’il soutenait la mise en place de “gouvernements loyalistes” dans les Etats sudistes “repris” du Tennessee, de l’Arkansas et de la Louisiane en 1863, pratiquant une politique d’amnistie. Grant l’avait aussi compris lorsqu’il reçut la reddition du Général Lee à Appomattox Court House le 9 avril 1865, et autorisa les soldats confédérés à conserver leurs chevaux pour les travaux agricoles.

L’assassinat du Président Lincoln le 15 avril 1865 par un sympathisant confédéré met fin à toute idée de politique bienveillante à l’égard du Sud vaincu. Son vice-président et successeur, Andrew Johnson remit en cause durant son passage à la Maison Blanche (1865-1869) cette politique. Johnson défendit une réintégration rapide des États. Pour lui, la question du droit de vote des afro-américains n’était pas prioritaire car l’octroi du droit de vote n’avait jamais été une compétence de l’Etat fédéral. Il voulait ensuite que le pouvoir politique dans les États du Sud passe des planteurs à ceux qu’il appelait les « plébéiens ». Comme de nombreux afro-américains étaient encore économiquement liés à leurs anciens maîtres et risquaient de voter comme eux, leurs votes étaient une entrave pour les objectifs de Johnson. Cela s’explique par l’élection présidentielle de 1868 qui devait permettre à Johnson d’être légitimé par le suffrage.

En 1866, suite à l’arrivée au pouvoir d’anciens leaders confédérés élus gouverneurs dans certains Etats sudistes, qui s’empressèrent de promulguer un Code Noir, restreignant l’accès au droit de vote à la population afro-américaine, Johnson et un Congrès plus favorable à sa politique plaçaient les Etats sudistes (sauf le Tennessee) sous autorité militaire après suppression de la fonction de gouverneur civil. Des immigrés venus du Nord (les carpetbaggers), des sudistes favorables à la Reconstruction (les scalawags) et des esclaves affranchis coopérèrent sous la bannière du Parti républicain pour former des gouvernements. Ils lancèrent des programmes de reconstruction qui s’appuyaient sur des hausses d’impôts pour établir et étendre le réseau ferré et construire des écoles publiques. L’opinion publique sudiste eut l’impression du pillage de son territoire par ces nordistes venus profiter de la situation misérable de l’économie locale pour s’enrichir, sous le patronage de l’Etat fédéral.

Au terme d’un mandat chaotique, la politique de reconstruction menée par Johnson ne contribua pas à apaiser les esprits. Toute la responsabilité n’est pas à imputer au Président Johnson, celui-ci dû composer avec une opinion publique nordiste favorable à ce que le “Sud paye” et une partie du camp républicain en opposition avec lui. Les réalités locales, avec les carpetbaggers et scalawags, véritables profiteurs des conséquences de la guerre ne favorisa en rien le rapprochement de la population sudiste avec l’Union.
D’où le succès du Klan, malgré ses dissolutions successives, une première fois en 1871, une seconde en 1944, qui compta jusqu’à 5 millions de membres dans les années 1920 (soit environ 5% de la population totale américaine d’alors). Aujourd’hui dissous, des groupuscules font survivre la symbolique et la culture du KKK. Les autorités et ligues anti-racistes américaines estiment à moins de 10 000 le nombre total de membres de ces groupuscules d’extrême-droite.

Pourtant, la question raciale demeure un sujet extrêmement fort dans les Etats-Unis, particulièrement dans le “Vieux Sud”. Le Ku Klux Klan n’a été qu’un moyen, assez visible dans la culture populaire américaine, d’exprimer la frustration de la population blanche du Sud des Etats-Unis. Les gouvernements succédant au Président Lincoln, s’ils ont tous vénérés et cultivé la mémoire d’Honest Abe, n’ont jamais réussi à appliquer ses principes politiques de reconstruction bienveillante. C’est un problème d’éducation et de pédagogie des populations locales, mais aussi un problème de politiques publiques : l’Etat fédéral a délégué sur le terrain la reconstruction du Sud à des hommes corrompus et vénaux, ce qui n’a je crois, jamais vraiment été un moyen de rapprocher les peuples. Les habitants du Sud se sont sentis délaissés. Par calcul ou par bêtise, Donald Trump se sert de cette population frustrée, “oubliée”, pour dynamiser sa campagne puis soutenir son mandat. Le Président Trump, dans sa manière d’être, dans sa communication et son action, illustrée par son slogan “America First” présente le tropisme du leader fort. Rappelons que son slogan de campagne est inspiré des sympathisants nazis américains des années 30 et fut celui du mouvement America First Committee, rassemblement d’isolationnistes.
Les tensions raciales ne sont pas un problème que l’on découvre, ébahi, mais un défaut structurel existant depuis 150 ans aux Etats-Unis. Déboulonner les statues des grandes figures de l’éphémère Etat sudiste n’est pas absolument pas une solution. Bien au contraire, c’est nier une partie du passé, certes ignoble, de ces Etats, et cette situation ne fera qu’empirer les choses.

Face à l’illogisme de la politique de Donald Trump, d’America First à la suppression du TTP qui offrait une relative protection aux Américains, il est urgent de retrouver et de renouer avec l’esprit d’intégrité qui caractérisait l’action d’Abraham Lincoln et surtout de l’appliquer, afin de recréer un dialogue entre les différentes communautés qui peuplent les Etats-Unis.
Quel sera l’impact des années Trump sur le corpus identitaire américain, c’est ici la grande interrogation à résoudre dans les années à venir.

Thomas Monarchi-Comte
Paris le 19 nov. 17

Thomas Monarchi-Comte a 22 ans et est 2e année du Master Politiques Publiques à l’Ecole d’Affaires publiques de Sciences Po. Il a vécu de 2015 à 2016 aux Etats-Unis, en Floride.
thomas.monarchicomte@sciencespo.fr

Publicités

Comments

  1. Très intéressant article, merci.
    Avec un contre-sens toutefois ; vous ne pouvez pas écrire : « Ce que ne comprirent pas les négociateurs Alliés lors des Traités de Versailles en 1918 avec l’idée de “l’Allemagne paiera”. ». Sinon vous n’avez pas compris les buts de guerre de la Grande Guerre. Il y avait la volonté de faire payer l’Allemagne pour cette monstruosité, ce grand massacre, afin de lui donner sens. Et d’ailleurs, elle n’a pas vraiment payé. Les accords de Locarno de 1925 y ont mis, en partie, un terme (prix Nobel de la Paix).
    Quant à 1945, c’était pire avec Truman, qu’au temps d’Andrew Johnson : l’Allemagne, fauteur de guerre, devait cesser d’exister (pour toujours ?) Ce n’est que la naissance de la Guerre Froide (et le coût des troupes d’occupation), qui conduisit à la création de la R.F.A. avec une politique de reconstruction bienveillante d’un (futur) allié. Et avec un certain révisionnisme… (que nos amis Grecs payent à l’heure actuelle, par exemple…)
    La communication de Trump et du GOP n’est pas neuve : le slogan de Ronald Reagan en 1980 « America wake up! », rappelait fâcheusement le « Deutschland erwacht » du NSDAP en 1932… !
    Je vous rejoins totalement à la fin de votre article, nier la Confédération ne sert à rien…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :