Jérusalem : la faute de Donald Trump par Dominique Moïsi

Nous reproduisons une fois de plus, avec son aimable autorisation, et l’en remercions, un article passionnant de Dominique Moïsi paru dans les Echos. Après avoir enseigné, entre autres, à l’ENA, au King ’s College de Londres, à l’université hébraïque de Jérusalem et à Harvard, Dominique Moïsi est actuellement Senior Counselor à l’institut Montaigne, conseiller spécial à l’IFRI après en avoir été un des membres fondateurs. Il est également membre du Groupe de Bilderberg.
Dominique Moïsi a publié plusieurs ouvrages dont le très remarquable « Géopolitique de l’émotion » dont nous nous sommes parfois inspirés dans nos articles, ainsi que « le Nouveau Déséquilibre du monde. »
Il collabore dans de très nombreux journaux français et étrangers tels que les prestigieux Times ou New York Times. Il a tout jeune été l’assistant de Raymond Aron. D’aucuns, et à juste titre, le tiennent pour son héritier spirituel.
Il est considéré comme l’un des tout meilleurs analystes de géopolitique.
À toutes et à tous, nous vous souhaitons une bonne lecture et le même plaisir et enrichissement intellectuel que nous avons éprouvé à sa lecture.
Léo Keller

Jérusalem : la faute de Donald Trump
par Dominique Moïsi

En reconnaissant avec fracas et provocation Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël, Donald Trump est à nouveau victime de sa vision simpliste de problèmes complexes.
Il existe deux manières d’aborder l’histoire et ses symboles. La première s’attache à la transcender tout en en respectant la complexité : elle a guidé la démarche d’Emmanuel Macron à Alger. La seconde, consiste à simplifier l’histoire à l’excès, faisant preuve à son égard d’une forme d’arrogante ignorance. C’est ce que vient de faire Donald sur la question de Jérusalem. Désormais, de l’Asie au Moyen-Orient, on ne peut qu’attendre avec inquiétude les conséquences des provocations de Washington.

Démagogie
Alger, Jérusalem. Il n’y a rien à voir, bien sûr, entre une ville qui n’est que la capitale de l’Algérie et un lieu qui est au cœur des trois monothéismes du monde. Mais il y a deux manières de s’attaquer aux tabous : en allant contre les émotions d’une partie des Français comme le fait Emmanuel Macron ou en flattant les segments les plus radicaux de son électorat, comme l’a fait Donald Trump. Chacun à sa manière traduit une certaine conception de ce que doit être la politique : pédagogique dans le cas de Macron, démagogique dans celui de Trump.

Emmanuel Macron est né quinze ans après la fin de la guerre d’Algérie. Lorsqu’il entend fermer les portes du passé et ouvrir celles de l’avenir, il est plus que légitime. En utilisant des mots forts pour décrire la responsabilité historique du colonisateur, le jeune président français entend aussi placer les dirigeants algériens devant leurs responsabilités. Au-delà de ses dirigeants, Emmanuel Macron s’adresse à la jeunesse algérienne, si nombreuse et si frustrée. Son message d’humilité et d’ouverture place les Algériens devant leurs responsabilités. Il leur dit implicitement : « Nous Français » ne pouvons plus vous servir de bouc émissaire. Vos échecs, la sclérose de votre régime, la corruption de vos dirigeants ne peut plus être imputable à votre passé de colonisés. Nous sommes à vos côtés, mais « vous êtes à la barre », vos échecs éventuels seront les vôtres et les vôtres seuls.

L’approche de Donald Trump, dans son traitement de la question de Jérusalem, est–c’est le moins que l’on puisse dire–radicalement différente. Dans sa volonté délibérée de briser des tabous, on retrouve chez le président américain un mélange de petits calculs de politique intérieure et une volonté provocatrice, qui caractérise trop souvent sa relation au monde. Il ne s’agit pas pour lui d’intégrer les émotions des autres pour pouvoir ainsi agir sur elles comme essaye de le faire Emmanuel Macron en Algérie. Il s’agit bien au contraire d’ignorer délibérément les sensibilités d’une partie, les Palestiniens, et d’imposer à la communauté internationale une démarche unilatérale porteuse de grands risques. « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens», disait le Cardinal de Retz. « Vous allez voir, ce que vous allez voir », semble lui répondre par ses actes Donald Trump.

Rupture

Le paradoxe de Trump, c’est qu’au moment même où il se présente comme une rupture avec le passé, il s’inscrit de facto dans la continuité. Par trois fois, en Irak en 2003, en Syrie en 2013 et désormais sur la question de Jérusalem en 2017, l’Amérique de Bush, d’Obama et aujourd’hui celle de Trump, se sont comportées comme si leur objectif principal était d’affaiblir leurs alliés sunnites et de renforcer leur adversaire chiite, l’Iran. Le seul vainqueur de la guerre en Irak de 2013 fut l’Iran des ayatollahs. Le recul de Barak Obama en 2013 face à la violation d’une ligne rouge par le régime de Bachar al-Assad se traduit aujourd’hui par la victoire conjointe de l’Iran et de la Russie en Syrie. Au moment où Washington soutient fermement l’Arabie Saoudite dans sa volonté de réformes, avec comme contrepartie, l’alignement de Riyad sur les positions des États-Unis en matière diplomatique, au moment où Israël se met à rêver d’un triangle Jérusalem–Riyad–le Caire pour équilibrer le triangle Téhéran–Moscou–Ankara, Donald Trump rebat toutes les cartes. Ce faisant, il n’affaiblit pas seulement ses alliés dans le monde arabe, mais aussi le clan des modérés où qu’ils puissent se trouver. Il conforte ainsi la tendance dangereuse à l’interprétation toujours plus religieuse des conflits dans la région.

Tel-Aviv, le bon choix

Le premier Premier ministre d’Israël, David Ben Gourion, ne souhaitait pas que la capitale de l’État juif soit Jérusalem, un lieu trop chargé d’histoire à ses yeux. Tel-Aviv s’imposait : une capitale neuve pour un état neuf entièrement tourné vers l’avenir et non le passé. De 1948 à 1967, alors que la ville de Jérusalem était coupée en deux, Jérusalem Ouest sous le contrôle des Israéliens, Jérusalem Est sous celui des Jordaniens, les juifs ne pouvaient se rendre pour prier au mur des Lamentations. La guerre des Six- Jours en 1967 transforma cet état de choses. Chaque religion a désormais accès à ses lieux saints.
Donald Trump n’a pas de recettes miracles pour trouver une solution au conflit le plus ancien, le plus chargé d’émotions contradictoires. Pourquoi et comment réussirait-il là ou tout le monde a échoué. « Vers l’Orient compliqué, j’allais avec des idées simples », disait le général De Gaulle. Dans le cas de Donald Trump, il ne s’agit pas d’idées simples, mais d’actes simplistes, inutilement et dangereusement provocateurs.
Puisque le président américain vient presque d’enterrer la solution des deux Etats, il n’y aura qu’un seul Etat dans lequel à terme les palestiniens seront majoritaires. Est-ce vraiment cela que veut Donald Trump ?

Dominique Moïsi
Paris le 13/12/2017

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