En matière de relations inter-détroit, il faut être deux pour danser le tango Par Cheng-yi LIN

 

En matière de relations inter-détroit, il faut être deux pour danser le tango
Par Cheng-yi LIN
Premier vice-ministre
Conseil des affaires continentales, ROC (Taïwan)

A côté des relations sur la péninsule coréenne, celles entre Taïwan et la Chine continentale sont calmes, ni chaudes ni froides, mais pas houleuses. Le gouvernement du Parti démocrate progressiste (DPP) s’est engagé à conduire les affaires inter-détroit en conformité avec la Constitution de la République de Chine (Taïwan), ce qui a amené les experts de Pékin à estimer que la présidente Tsai Ing-wen a implicitement ou tacitement reconnu le cadre d’une seule Chine.
Pourtant, les dirigeants de Pékin exigent toujours que Taipei reconnaisse explicitement le principe d’une Chine unique avant la reprise de négociations entre les deux rives du détroit. Une série d’actions radicales ont d’ailleurs été prises par les autorités de Pékin contre Taïwan.
D’abord, Li Ming-che, employé d’une ONG taïwanaise, s’est vu condamner en Chine continentale à cinq ans de prison pour « subversion contre le pouvoir de l’État chinois » pour avoir simplement partagé en ligne avec ses homologues chinois son expérience de résistance sociale et non violente.
Puis, deux alliés diplomatiques de Taïwan, Sao Tomé-et-Principe et le Panama, se sont détournés de Taïwan au profit de la Chine populaire, respectivement en décembre 2016 et juin 2017. Enfin, Pékin a empêché la participation de notre pays à l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) en septembre 2016, mais aussi à l’Assemblée mondiale de la santé (AMS) en mai 2017. Le 4 janvier 2008, Pékin a ouvert quatre couloirs aériens dans le détroit de Taïwan, une action unilatérale sans concertations avec Taipei.

En matière militaire, le porte-avions Liaoning et son groupe aéronaval ont traversé le détroit de Taïwan en janvier et juillet 2017. Ce qui inquiète le plus le gouvernement et le peuple taïwanais, c’est que la zone d’opérations militaires de l’Armée populaire de libération chinoise (APL) dans le détroit de Taïwan s’est déplacée vers les eaux et les espaces aériens à 500 miles nautiques à l’est de Taïwan.

L’APL a accéléré le rythme de ses opérations militaires en pilotant des bombardiers H-6K, des avions espions TU-154, et des Y-8, avions dédiés aux missions de contre-mesure électroniques ou de surveillance, autour de la zone d’identification de la défense aérienne de Taïwan pour démontrer ses capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone vis-à-vis du Japon et des États-Unis en période de crise.
Indépendamment de la ligne plus dure de Pékin dans ces zones, des développements plus positifs ont été enregistrés dans le détroit de Taïwan. Les deux parties ont maintenu leurs communications et notifications officielles sur des domaines fonctionnels tels que la sécurité des transports, la sécurité sanitaire alimentaire, la coopération en matière de lutte contre la criminalité et d’autres questions liées à la sécurité des personnes.

Les interactions en économie inter-détroit sont en constante croissance. Le volume des échanges entre les deux rives a grimpé près de 18% en 2017 et les investissements et d’achats immobiliers chinois à Taïwan sont en hausse. Le nombre de visiteurs continentaux sur le territoire taïwanais, qui avait chuté d’environ 40% en un an, est reparti à la hausse en août 2017. Surtout, le gouvernement chinois a cherché à gagner les cœurs et les esprits des jeunes taïwanais par des mesures préférentielles, notamment des bourses, des stages ou des offres d’emploi. Comme l’a démontré le leader de la Chine populaire Xi Jinping dans son rapport au 19ème Congrès national du Parti communiste chinois, « les Taïwanais qui poursuivent leurs études, qui démarrent une entreprise, qui cherchent un emploi ou qui vivent sur le continent chinois bénéficieront du même traitement que les continentaux. »

De même, Taïwan crée un environnement de vie et d’étude convivial pour les épouses ou les étudiants continentaux, selon les principes d’égalité, de réciprocité et de respect mutuel. L’administration de Tsai a publié une règle interprétative indiquant que toutes les personnes de Chine continentale résidant à Taïwan en tant que personnes à charge ou résidents de longue durée peuvent être employés en tant que personnel temporaire dans les agences gouvernementales et les écoles publiques.
En septembre 2017, environ 9 400 étudiants de Chine populaire se sont inscrits aux universités de Taïwan. En encourageant les étudiants continentaux à étudier à Taïwan, l’administration de Tsai a promu leur intégration rapide au système national d’assurance maladie. Le gouvernement est également en train de revoir les restrictions sur leurs études.
Les présidents Tsai Ing-wen et Xi Jinping soulignent tous les deux l’importance du développement pacifique des relations inter-détroit. En la matière, la présidente Tsai a adopté une politique de nombreux Nons pour un Oui, à savoir Non provocation politique dans le détroit de Taïwan, Non riposte diplomatique, Non confrontation militaire avec la Chine continentale et Non dépendance totale du marché chinois, pour la survie économique de Taïwan.

Alors que la Chine continentale promeut sa stratégie Regarder vers l’Ouest (Look West) par son initiative Une ceinture, une route (One Belt One Road, OBOR), Taïwan met en avant sa politique Regarder vers le Sud (Look South).
La Nouvelle politique orientée vers le Sud de Taïwan ne vise pas à contrebalancer l’OBOR, mais à proposer des solutions alternatives pour les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud. En plus de ses investissements économiques à l’étranger, Taïwan entend étendre ses domaines de coopération avec ses voisins du Sud dans des domaines tels que la technologie agricole, les services médicaux, la gestion des petites et moyennes entreprises et le développement des ressources humaines.

Les relations inter-détroit ne sont pas aussi chaleureuses aujourd’hui qu’elles l’étaient sous l’administration de Ma Ying-jeou, de 2008 à 2016. Elles ne sont pas non plus aussi houleuses comme ont pu témoigner les gens durant le gouvernement de Chen Shui-bian, de 2000 à 2008. Il s’agit d’une nouvelle situation entre les états propres aux deux présidences précédentes. Il faut être deux pour danser le tango, les deux parties pour créer un nouveau modèle et sortir de l’impasse.

Divisés par le détroit de Taïwan, l’île et son grand voisin chinois, sont gouvernés séparément pendant près de 70 ans. Chaque partie ayant choisi son propre mode de vie, ses systèmes et ses valeurs, il est particulièrement vital que les deux rives du détroit se comprennent en mettant de côté leurs différences pour trouver un terrain d’entente. Confrontée aux nouveaux développements dans la situation inter-détroit et internationale, la présidente Tsai s’est engagée à construire une relation inter-détroit cohérente, prévisible et durable et à contribuer positivement à la paix et à la prospérité régionales.

Taipei et Pékin devraient reprendre la communication et le dialogue le plus tôt possible, sans imposer de conditions politiques préalables, ni sur la forme ni sur le lieu, afin d’éviter les malentendus et les erreurs de jugement dans le détroit de Taïwan. Avant de reprendre le dialogue politique, les deux parties devraient appliquer pleinement et fidèlement les accords inter-détroit dans un esprit de protection et d’amélioration des intérêts et du bien-être des populations.
Pékin devrait essayer de s’entendre avec Taïwan où aucun parti politique ne peut gouverner pour toujours. Sous le DPP, le pays ne restreindra pas la liberté de choix politique simplement pour le bien-être économique futur de l’île. Pékin serait peut-être prêt à attendre le retour du Kuomintang, mais l’on n’est pas sûr combien de temps cela prendra.
Par Cheng-yi LIN
Premier vice-ministre
Conseil des affaires continentales, ROC (Taïwan)
Taïwan
Janvier 2018

—-Texte traduit par Jinn Chen, du ministère des Affaires étrangères de la ROC (Taïwan)

Cheng-Yi Lin est le Premier vice-ministre de la Republic of China (Taïwan) Il est a obtenu un master en 1982 de la National Chengchi University et un doctorat de la University of Virginia en 1987.
C’est un spécialiste reconnu en matière de relations avec la Chine.
Il nous a confié lors d’un passage à Paris où il participait à une conférence de l’IFRI, ses pensées sur les tensions qui façonnent la région et les relations de son pays avec la Chine continentale.
Courtoisie chinoise oblige, il a eu l’élégance de faire traduire son texte par Monsieur Jinn Chen, du ministère des Affaires étrangères de la ROC (Taïwan).Nous l’en remercions tout particulièrement.
A titre personnel, nous avons été plus d’une trentaine de fois à Taïwan. Nous gardons de très belles impressions de ce pays- fort attachant au demeurant- qui a su construire une vraie démocratie dans la région.
A toutes et à tous bonne lecture.
Leo Keller
Neuilly le 14 Janvier 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

%d blogueurs aiment cette page :