L’inutile recours au »diable » dans les relations internationales. Par Renaud Girard

L’inutile recours au « diable » dans les relations internationales

Par Renaud Girard

Le samedi 7 avril 2018, parvinrent en Occident des images de Syrie fort dérangeantes. On y voyait des femmes et des enfants suffoquer, après ce qui semblait être un bombardement à l’arme chimique à Douma,banlieue de Damas tenue par la rébellion islamiste à la dictature baasiste depuis 2012. Dans un Tweet, le président américain Donald Trump, qui venait de nommer un nouveau conseiller à la Sécurité nationale, le très néoconservateur John Bolton, a qualifié l’adversaire de l’Amérique Bachar al-Asad d’« animal » et a promis de lui infliger une « punition ».
Ce n’est pas la première fois que les dirigeants américains diabolisent ainsi un adversaire idéologique ou stratégique. Cependant, c’est un mouvement récent. Lorsque Staline gouvernait l’Union soviétique, il arrivait aux Américains de critiquer férocement le régime et de lui opposer le monde « libre », mais ils s’en tenaient là. C’est Ronald Reagan qui, le premier, a eu recours à un concept moralisant en géopolitique, en qualifiant l’Union soviétique d’« empire du mal » en 1983.
Quoi de neuf ? Le diable !

En fait le président Reagan parlait sous l’emprise du mouvement néoconservateur. Ce dernier, né dans les années 1970, et porté par le sénateur démocrate Henry Jackson (avant de devenir influent chez les faucons du Parti républicain), voit dans l’Amérique une nouvelle Jérusalem, à qui incombe de dire où se trouvent le bien et le mal sur la planète. Pour les néoconservateurs, l’Amérique a reçu de Dieu la mission de combattre le mal sur terre. La paix est moins importante que la propagation des idées américaines de démocratie et de justice, forcément bénies par l’Être suprême. Le meilleur exemple de néoconservateur est bien sûr George W. Bush. Ce chrétien new born, qui lit la Bible tous les soirs dans son lit avant de s’endormir, nous a présenté, dans son discours sur l’état de l’Union de janvier 2002, un « axe du mal ».
Ce dernier était fort composite, puisqu’il mêlait l’Irak du laïc Saddam Hussein, l’Iran des mollahs chiites et la Corée du Nord de la dynastie communiste des Kim. En brandissant une menace chimique inexistante, mais en invoquant aussi la belle idée généreuse d’un « grand Moyen-Orient démocratique», George W. Bush ordonna en mars 2003 l’invasion de l’Irak, sans daigner recevoir auparavant le blanc-seing du Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies (ONU).

Pourquoi celui qui représente le bien s’embarrasserait-il d’une démarche juridique secondaire auprès de cet organisme « ridicule » qu’est l’ONU (pourtant création du président américain Franklin D. Roosevelt)?
Cette invasion (et l’occupation qui suivit) lancée au nom du bien contre le diable irakien, fit au bas mot 200 000 morts dans la population civile irakienne, et créa un immense chaos régional qui n’est toujours pas résolu. Le nouveau conseiller à la Sécurité nationale du président Trump a la particularité d’avoir répété au début de l’année 2018 que l’invasion de l’Irak en 2003 n’avait pas été une erreur de la part des États-Unis d’Amérique.
S’exprimant au nom d’une morale divine, la diabolisation néoconservatrice de l’adversaire ne souffre pas de contre-argumentation rationnelle. Donald Trump a-t-il jamais songé à traiter d’« animal » le président Lyndon Johnson, qui fit déverser des milliers de tonnes d’herbicide chimique (le fameux « agent orange ») sur le Viêt Nam ?
Non. L’important est de disqualifier l’adversaire au point que vos concitoyens vous suivent et considèrent que vous menez une « guerre juste ». Peu importe bien sûr que les trois critères de la « guerre juste » élaborés par saint Thomas d’Aquin soient réunis préalablement…
La pulsion de faire le bien sur terre peut être une pulsion violente, irrépressible. Car il n’est pas de motivation plus forte que l’idéologie. Ceux qui prétendent que les États-Unis ont fait la guerre d’Irak pour des raisons pétrolières se trompent. George W. Bush était persuadé qu’il agissait en agent du bien, en serviteur du Tout-Puissant. Il n’a même pas vu qu’il allait provoquer l’impuissance stratégique del’Occident.

Le résultat de vingt ans de néoconservatisme : l’impuissance stratégique de l’Occident

Les années quatre-vingt-dix représentèrent une décennie stratégique en or pour l’Occident, c’est-à-dire pour le couple Amérique du Nord-Europe, dont le mariage – de raison sinon d’amour – remontait à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Voici un petit ménage qui venait de gagner la guerre froide et à qui la Chine, la Russie et l’Inde – rien de moins – aspiraient officiellement à ressembler. M. Amérique et Mme Europe – entre qui il n’y avait aucun nuage –, parcouraient agréablement la planète en donnant, à droite et à gauche, des leçons d’économie de marché et de droits de l’homme.
Partout ils étaient écoutés avec respect. Quiconque s’avisait de les défier était promptement ramené à résipiscence. C’est une décennie qui commença sur une guerre (contre l’Irak, qui avait envahi le Koweït) et qui s’acheva sur une autre (contre la Serbie, qui tentait de garder le Kosovo). Dans les deux cas, ayant réuni de larges coalitions armées, et n’ayant suscité qu’un filet de critiques diplomatiques ou médiatiques, l’Occident fit prévaloir ses vues stratégiques en moins de six mois d’opérations militaires.

Lorsqu’on aborda le nouveau millénaire, il était entendu par tous que c’était désormais l’Occident, vainqueur du nazisme puis du communisme, qui fixait ses valeurs et ses lois au monde entier ; un philosophe américain avait résumé la situation en parlant de « fin del’histoire ».
Mais tout changea au début du XXIe siècle, à cause de la surréaction que provoquèrent chez les dirigeants américains les attentats islamistes du 11 septembre 2001. Le nouveau concept stratégique de « guerre préventive », forgé par les néoconservateurs autour de George W. Bush, et appliqué à l’Irak dès mars 2003, eut deux conséquences cruciales : il introduisit un coin entre l’Amérique et la vieille Europe et il suscita une vive méfiance envers les États-Unis dans toutes les nations non occidentales.

Depuis ce viol flagrant de la Charte des Nations unies, force est de constater que le leadership de l’Occident sur le monde n’a cessé de s’effriter. L’Occident parle, ordonne, tempête, bombarde, mais les réalités géopolitiques se dérobent à lui de plus en plus. Comme si le destin de la planète cherchait progressivement à lui échapper.
Dans le monde arabo-musulman, la perte du leadership occidental est frappante. En Libye, où les puissances occidentales intervinrent militairement en mars 2011, aucune de leurs valeurs ne s’applique : on est revenu à une société de tribus et de trafics, qui a même renoué avec l’esclavage. Le Mali, où la France est militairement présente depuis janvier 2013 pour y pourchasser les djihadistes, n’a pas fait le moindre progrès dans sa reconstruction politique. Les touaregs du Nord et les Noirs du Sud refusent toujours de travailler ensemble.

Au Moyen-Orient, les Américains sont toujours capables de montrer une force militaire jupitérienne (comme ils l’ont fait le 8 février 2018 en Syrie, sur les rives de l’Euphrate, pour protéger leurs amis kurdes contre des milices chrétiennes pro-Bachar al-Asad, accompagnées de mercenaires russes, prêts à s’emparer d’un lucratif site gazier). Mais, en dehors du combat contre l’organisation État islamique, ils ne développent aucune vision stratégique innovante, capable de stabiliser la région. Sur le long terme, leur influence au Levant et en Libye décroît face au nouvel axe qui se met en place entre la Turquie, l’Iran et la Russie.
Sur l’Afrique noire, Barack Obama avait très justement dit qu’elle avait davantage besoin d’institutions fortes que d’hommes forts. Il n’a malheureusement pas été entendu. Refusant d’écouter les avis des Occidentaux, les présidents s’accrochent à leur pouvoir, quitte à se faire financer par une Chine sans états d’âme. Sur ses frontières nord-est, l’Occident n’a pas réussi à ramener les Russes dans la famille européenne, à laquelle ils appartiennent pleinement de par leur culture. Les Ukrainiens vouent un culte aux Occidentaux, mais demeurent les pires élèves de la planète quand il s’agit d’appliquer la notion occidentale d’État de droit. Très sévères à l’égard de la « démocrature » russe, les Occidentaux se montrent en revanche étrangement amènes à l’égard de la dictature chinoise.

La paralysie occidentale face au déploiement de la stratégie chinoise

Le coup de génie des successeurs de Mao est d’avoir capitalisé sur l’engouement occidental pour la Chine populaire provoqué par trois grands événements successifs :
– la reconnaissance américaine de 1972,
-la fin de la Révolution culturelle en 1976,
-l’ouverture à l’économie de marché et aux investissements étrangers en 1980.

La Chine a su alors se présenter aux puissances occidentales (Amérique, Europe, Japon) comme une victime de l’histoire, et un pauvre pays qu’il fallait aider à sortir du sous-développement.
À la différence de la Russie, elle a réussi à échapper à la diabolisation occidentale. La répression de Tian’anmen (juin 1989, 10 000 morts) a provoqué un embargo militaire occidental, mais rien de plus. Le commerce a repris immédiatement, et la Chine a été admise à l’Organisation mondiale du commerce en 2001. En adoptant un profil extrêmement bas sur la scène politique internationale dans les années quatre-vingt à deux mille, en faisant venir en masse les investissements de l’Occident et en pillant systématiquement sa technologie, la Chine est redevenue ce qu’elle était à la fin du XVIIIe siècle : une immense puissance manufacturière et commerciale.
Ce n’est qu’une fois la réussite économique acquise et les parts de marché conquises en Occident que la Chine a décidé de se payer le luxe du nationalisme, se montrant de plus en plus arrogante, notamment face au Japon.

En accaparant des récifs en mer de Chine méridionale et en y aménageant des bases militaires, les stratèges chinois ont fait l’unanimité contre eux des pays riverains, bientôt rejoints par les puissances navales plus lointaines que sont les États-Unis, l’Inde ou l’Australie.
Désormais président à vie, Xi Jinping mène une stratégie à long terme de contrôle absolu, sur mer et sur terre, de ses routes commerciales. C’est de bonne guerre économique pourrait-on dire. Mais où est la contre-offensive occidentale ?

À Pékin, les 14 et 15 mai 2017, devant vingt-neuf chefs d’État ou de gouvernement et des délégations venues du monde entier, Xi Jinping a présidé un forum sur le projet stratégique qui lui tient le plus à coeur : la « nouvelle route de la soie ». Annoncé par le président chinois dès 2013 dans un discours tenu au Kazakhstan, ce programme gigantesque d’extension des voies commerciales sur le continent eurasiatique, ce trait d’union maritime et terrestre entre le Pacifique et la Baltique, entre la mer de Chine et la Méditerranée, est communément appelé Obor (one belt, one road), soit une ceinture (terrestre) et une route (maritime).
En fait, la vision chinoise est aujourd’hui de deux routes maritimes et trois routes terrestres (certaines incluant l’Inde ou la Russie, d’autres non). L’idée stratégique de l’« atelier du monde » est simple : sécuriser son approvisionnement en matières premières ainsi que les voies d’exportation de ses marchandises.

Xi Jinping a promis d’injecter immédiatement 128 milliards de dollars dans le projet. Mais l’objectif à long terme des Chinois est de rassembler 4 000 milliards de dollars pour construire de nouvelles infrastructures – voies ferrées, ponts, routes, tunnels, ports – visant l’acheminement d’un quart du commerce mondial et portant sur un espace où vivent 63 % des habitants de la planète. Les nouvelles infrastructures de la route maritime de la soie incluent des ports aussi différents que Gwadar (ouest du Pakistan), Colombo, Djibouti ou Le Pirée.

Xi Jinping a insisté sur le côté pacifique de l’Obor. On n’a pas de peine à le croire, tant on sait que les Chinois préfèrent se voir en commerçants qu’en guerriers. Contrairement à l’Amérique et à la Russie, l’inutile recours au « diable » dans les relations internationales la Chine contemporaine n’a pas de grande victoire militaire à son actif.
Elle ne cherche pas à briller par les armes – même si elle sait utiliser l’intimidation militaire dans sa quête du contrôle de la mer de Chine méridionale. Elle veut devenir le suzerain incontesté de toute l’Asie, mais par une stratégie à la Sun Tzu, c’est-à-dire en poussant l’adversaire à renoncer de lui-même à la bataille. Aux pays que traversent les nouvelles routes de la soie, les Chinois disent : « Investissons ensemble, pour un profit commun. Mais si vous êtes trop pauvres, ce n’est pas grave, nous sommes prêts à investir tout seuls ! »

En Europe, c’est un discours qui ne passe pas bien. Certains Européens répondent en souriant : « Vous voulez que nous investissions ensemble dans les infrastructures qui vous permettront de mieux nous envahir commercialement ? » Mécontentes d’une Chine qui n’est libre-échangiste que quand cela l’avantage, les délégations allemande, française, espagnole, portugaise et grecque refusèrent de signer le communiqué final du forum de Pékin.
Mais, en Asie, c’est un discours qui fonctionne mieux. En fin stratège, Xi Jinping s’est engouffré dans la brèche très imprudemment créée par Donald Trump à la fin janvier 2017, lorsqu’il abandonna unilatéralement le traité transpacifique. Cet accord de libre-échange commercial, fondé sur des bonnes pratiques environnementales, financières et sociales, réunissait, outre les États-Unis, des pays à forte croissance potentielle : Australie, Brunei, Canada, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour et Viêt Nam.
Barack Obama l’avait signé, mais le Sénat ne l’avait pas encore ratifié. L’Inde et le Japon sont les seuls pays asiatiques à avoir boycotté le forum de Pékin. Mais les raisons en sont principalement politiques: Delhi n’apprécie pas que l’une des routes terrestres de la soie passe par le Cachemire pakistanais, territoire disputé depuis 1947. L’alliance stratégique entre le Pakistan et la Chine est ancienne et profonde – les Chinois n’hésitant pas à la comparer à la relation entre Israël et les États-Unis. Les Indiens redoutent aussi l’ascendant que pourraient prendre les Chinois sur l’île de Ceylan. En froid avec Pékin en raison d’une dispute territoriale en mer de Chine orientale, les Japonais voient en Obor un instrument de l’hégémonisme politique chinois.

Le champ de ruines stratégique laissé par le néoconservatisme

Face à cette montée en puissance de la Chine – raisonnée, progressive, souple et sereine –, l’Union européenne brille par son absence de stratégie. En matière commerciale, les États-Unis ont une forme de stratégie : ils sont devenus opportunistes. Libre-échangistes et protectionnistes alternativement, au gré de leurs intérêts immédiats. Politiquement, Donald Trump a compris la force nouvelle de la Chine. Pragmatiquement, il a proposé d’engager un dialogue direct avec Kim Jong-un, le maître tout-puissant de la Corée du Nord, laquelle est le plus vieil allié militaire de la Chine communiste. Cette initiative a permis, le 27 avril 2018, la première visite de l’histoire d’un dirigeant du Nord en Corée du Sud. L’objectif de la Maison-Blanche est la dénucléarisation de la péninsule coréenne.

Mais, d’une manière paradoxale, Trump dénigre publiquement l’accord nucléaire du 14 juillet 2015 avec l’Iran. Pourtant cet accord international, adoubé par l’ONU, suspend les activités d’enrichissement de l’uranium par le gouvernement de Téhéran et prévoit un régime d’inspection sans précédent dans l’histoire de l’Agence internationale de l’énergie atomique de Vienne (AIEA).
Emmanuel Macron et Angela Merkel réussiront-ils à ramener Trump à la raison sur cet accord nucléaire qui fut négocié pendant dix ans avec la participation éminente du secrétaire d’État américain John Kerry ? Rien n’est moins sûr. La relation transatlantique ne cesse d’ailleurs de s’effriter. L’Amérique demande aux Européens de se réarmer, mais elle prend soin de garder leurs industries militaires sous sa dépendance juridique et technologique. L’Union européenne étale sa faiblesse, incapable de faire respecter ses frontières et de protéger son industrie. Ses membres sont divisés entre les fédéralistes et les partisans de l’Europe des patries.

L’addition d’une Europe faible et d’une Amérique sans vision mondiale nous précipite vers l’impuissance stratégique de l’Occident. La diabolisation depuis trente ans de nos adversaires stratégiques ne nous aura strictement servi à rien. Elle aura été, au contraire, parfaitement contre-productive.

Renaud Girard

Nous remercions Renaud Girard Professeur de stratégie et de relations internationales à Sciences-Po. de nous avoir confié cet article. Expert en géopolitique, il tient la chronique internationale du Figaro, il a écrit plusieurs ouvrages sur le Moyen-Orient, intervient dans les médias et anime régulièrement des conférences internationales. Il est notamment spécialiste de la zone Afghanistan/Pakistan, du Proche-Orient (Égypte, Liban, Syrie, Israël-Palestine), de la Russie et de la Chine. Il a été invité en décembre 2014 par le Asia Center et le China Institutes of Contemporary International Relations (CICIR).
Renaud Girard exerce également une activité de conférencier et de médiateur international. Il entreprend par exemple dès 2007 une médiation entre la France et l’Iran pour l’Élysée.
Nous lui adressons bien entendu nos plus vifs remerciements pour nous avoir confié, une fois de plus, ses réflexions toujours aussi percutantes et clairvoyantes.
En 2014, il a reçu le Grand Prix de la presse internationale pour l’ensemble de sa carrière. Dernier ouvrage paru : Quelle diplomatie pour la France ? Prendre les réalités telles qu’elles sont (Cerf, 2017)

Leo keller

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