Non, ce n’était pas mieux avant ! De Luc Ferry

Non, ce n’était pas mieux avant !
Par Luc Ferry

Dans un article publié ici même le 29 août, mon vieil ami Alain Finkielkraut se livrait à un vibrant éloge de la nostalgie, énumérant un à un les éléments qui démontrent que « tout fout le camp » et que c’était mieux avant : mieux quand les professeurs se pressaient encore pour aller enseigner, quand il n’y avait pas de « musique boumboum » dans les cafés, pas de téléphones portables dans les rues, quand les éléphants n’avaient pas disparu, quand la syntaxe était respectée par les journalistes, quand le bac n’était pas une blague, quand les murs d’immeubles n’étaient pas tagués, quand on élevait les animaux à la ferme, avant l’ère du « tout-culturel » et des territoires perdus de la République, etc.

Le problème c’est que même si tout ce que dit Alain était vrai (ce qui n’est pas le cas, par exemple, pour les éléphants, qu’on a exterminés au siècle dernier et qu’on tente enfin de protéger), les larmes que verse notre ami seraient dérisoires si on les comparait à celles que devaient verser nos aïeux.
Qu’on y réfléchisse avant de se laisser aller à cette facilité qu’est la nostalgie, un sentiment qu’avec l’âge nous avons tous, hélas, tendance à éprouver. Pour ne pas remonter au Moyen Âge, était-ce vraiment mieux quand, en l915, certaines journées comptaient plus de 20 000 morts parmi de tout jeunes gens, quand la Deuxième Guerre fit 60 millions de victimes, quand les femmes n’avaient pas le droit de vote, quand l’apartheid sévissait aux USA, quand il n’y avait jusqu’en l920 que 10 000 bacheliers par an parce que l’alphabétisation des jeunes filles passait pour superflue, quand on mourrait d’un bobo faute d’antibiotiques, quand l’espérance de vie n’était que de 45 ans en 1900 alors qu’elle est de 80 aujourd’hui, quand le smic de 1970 était inférieur à notre RSA, quand la Révolution culturelle faisait 70 millions de morts, quand l’Amérique latine et le cœur de l’Europe étaient peuplés de régimes fascistes, quand des gamins partaient pour l’Algérie ou le Vietnam, quand on prononçait la peine de mort contre les « faiseuses d’anges », quand la scolarité obligatoire s’arrêtait à 14 ans afin d’envoyer les fils d’ouvriers vers les « cours complémentaires », quand l’ORTF était monopole d’État, quand la sortie de Paris abritait des bidonvilles, quand les étudiants (et l’ami Alain lui-même) adhéraient aux délires pseudo-révolutionnaires de Mai, quand ils traitaient de Gaulle de fasciste et les CRS de SS ?

Au regard de la misère intellectuelle et matérielle qui pouvait régner encore dans mon enfance, la complainte actuelle des esprits distingués me fait sourire. Révolutionnaires en 68, pessimistes en 2000 : d’un conformisme à l’autre ! Gaulliste en 68, je persiste et signe par-delà les effets de mode. Certains sont gênés par la présence des portables, ma mère l’était par les bruits de bottes allemandes, les bombardements, les couvre-feux et la famine.
Comment ne pas voir d’ailleurs qu’à défaut de s’intéresser un tant soit peu sérieusement à l’histoire, il suffit de considérer la géographie pour mesurer à quel point notre vieille Europe est une merveille de douceur, de paix et d’intelligence comparée aux théocraties qui ensanglantent le monde, voire tout simplement aux pays qui sont encore dans la panade faute de ce que les idiots inutiles appellent « l’horreur économique », à savoir ce capitalisme qui nous a pourtant sortis de la misère et conduits vers la démocratie ?

Rappelons au passage l’origine du mot nostalgie dont Alain fait l’éloge avec tant de talent et de passion. Forgé au XVIIe siècle par un médecin suisse, un certain Harder, à partir de deux termes grecs (nostos, le retour, et algos, la douleur), il évoque le désir ardent de revenir vers un passé perdu. Il traduisait l’allemand Heimweh et le français « mal du pays ». Harder l’avait forgé pour rendre compte des « maladies de l’âme » des soldats suisses qu’il devait soigner tant la guerre les avait traumatisés.
Des soucis autrement plus lourds que ceux d’un intellectuel gêné par la « musique boumboum » dans les cafés. Pas de malentendu : il y a souvent du vrai dans les constats que fait mon ami et les motifs d’affliction ne manquent pas. Je dis simplement que notre vieux continent, si fautif soit-il à ses yeux, est infiniment supérieur à tout ce qu’on a connu sur cette terre aussi bien avant qu’ailleurs.
L’urgence n’est pas de l’accabler, mais de redonner de l’avenir à une civilisation européenne aujourd’hui menacée tout autant par l’islamisme que par son infériorité technologique et politique face à la domination sino-américaine.

Luc Ferry
20/07/2018

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Comments

  1. Alain Finkelkraut et Luc Ferry pratiquent l’amalgame, le mélange des genres et des distorsions chronologiques.
    Que le RSA soit supérieur au SMIC de 1970 est vouloir comparer des torchons et des « soviets ». En 1970, le plein emploi régnait et celui qui avait un SMIC avait un travail et presque toujours un CDI et la peur du chômage n’existait pas. Etre assisté ou avoir un emploi est très différent. La sérénité morale du plein emploi, l’estime de soi du travailleur, le rôle contributif dans la société, tout cela créait, en 1970, chez l’individu et dans la société, une sérénité.
    Oui le mur de Berlin est tombé, certains pays communistes ont abandonné la dictature totalitaire et d’autres sont passés à l’économie de marché. Par contre, dans de nombreux pays musulmans, dans les années 70’s, les femmes ne portaient pas le voile, les filles faisaient des études, ….
    Je pourrai décliner de la même même manière les autres références.
    Peut-être s’agit-il simplement de l’opposition entre un optimiste et un pessimiste ?

  2. Parfait Luc Ferry. J’adhere. Son tout dernier paragraphe est essentiel.

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