Matteo Salvini, colosse en Italie et nain en Europe, par Anne Tréca

Matteo Salvini, colosse en Italie et nain en Europe, par Anne Tréca pour Blogazoi.

« Le Nouvel homme fort de l’Europe » , ainsi l’hebdomadaire français Le Point faisait-il récemment sa une avec la photo de Matteo Salvini . Choix éditorial étonnant lorsque l’on regarde de près la situation italienne et européenne.
Que le chef de la Ligue soit le nouvel homme fort en Italie est incontestable. En un an au pouvoir il a plus que doublé le nombre de ses électeurs et mangé tout cru ses alliés au gouvernement du Mouvement 5 Etoiles . Sur la carte électorale du scrutin européen, le vert cru de la Ligue du Nord majoritaire fait tache d’huile. Toujours en situation de monopole au Nord du pays, il gagne le centre et fait son apparition en quelques points du Sud, la Sardaigne, le fond de la Calabre, le fond des Pouilles. Celui qui traitait encore il y a quelques années les méridionaux de « ploucs du Sud » a su se faire pardonner son mépris à grands coups de « Les Italiens d’abord », son nouveau cri de guerre, sous l’étendard de « Salvini Premier » , régulièrement exposé lors de ses interventions.
On estime que durant les cinq premiers mois de l’année il n’a passé que 17 jours à son bureau de ministre de l’Intérieur dans la capitale. Tête de liste de son parti il faisait campagne dans toute l’Italie. Avec succès c’est évident. A 46 ans , Salvini a réuni 34 % des voix, plus de 2 millions de voix de préférences sur son seul nom, il est devenu l’homme fort du pays, le nouveau premier ministre dans les faits, le « capitaine » comme l’appellent ses partisans de la coalition au pouvoir.

Il séduit dans toutes les classes d’âge, et même un électeur sur deux chez les 45-54 ans. Il a réussi a faire la synthèse des régionalistes du Nord (en Vénétie la Ligue prend 45% des voix), d’une partie de l’électorat de droite centriste, laissant derrière lui un Berlusconi sonné sous la barre des 10%, d’une partie de l’électorat déçu du Mouvement 5 Etoiles, des néo-fascistes dont les formations n’ont presque pas pris de suffrages, tout en profitant d’un absentéisme record. Cette fois un électeur italien sur deux a renoncé à s’exprimer. L’Italie est le seul pays où le taux de participation aux Européennes a baissé.

Mais cette faible mobilisation est déjà oubliée. A Rome tout se joue maintenant comme s’il s’était agi d’un scrutin national. Le pays est désormais aux mains de cette Ligue souverainiste, xénophobe et nationaliste. Si on ajoute les 6 points gagnés par le petit parti Fratelli d’Italia, l’extrême droite en Italie a été élue à 40 % des voix. Ce qui lui permettrait de contrôler le parlement national s’il s’était agi d’élections législatives.

Salvini va-t-il chercher à aller jusque là , avant que l’opposition des Démocrates, à peine reconstituée avec 22 % des voix, ne devienne une force de frappe ? Il pourrait changer de partenaires et revenir aux alliances de la dernière campagne nationale, avec Fratelli d’Italia, ou embarquer les boat people du berlusconisme qui n’attendent que ça … Il pourrait reconstruire une grande alliance de droite plus radicale dont il serait le patron et aurait ainsi une majorité suffisante pour son programme : stop à l’immigration, réduction des impôts, rapprochement avec la Russie … L’attelage bancal de la Ligue et du Mouvement 5 Etoiles au gouvernement semble en tout cas condamné ; leur contrat de gouvernement mal ficelé en juin dernier ne vaut plus le prix de son poids en papier, et l’on parle désormais à Rome du gouvernement Conte II , du nom du premier ministre officiel, pour signifier qu’il y a bien eu en tout état de cause un changement de régime .

En pratique il n’y a qu’un chef et lui, c’est Matteo Salvini, vice-premier ministre, et ministre de l’Intérieur. Sur le projet de mariage de Fiat Chrysler avec Renault , acte majeur de la politique industrielle italienne, c’est lui que l’on interroge. « Il veut ma place », confie Giuseppe Conte à ses proches. Luigi di Maio, l’autre vice-premier ministre du gouvernement, aurait pu dire « il veut ma peau ».
Salvini a déjà donné son préavis au chef du Mouvement 5 Etoiles. Le Lombard veut d’ici fin juin un accord sur la construction du TGV Lyon-Turin , l’instauration d’une flat tax en lieu et place du barème d’impôts actuel pour les entreprises et les foyers aux revenus inférieurs à 50.000 €, et un renforcement de l’autonomie des régions. Faute de quoi il exigera de nouvelles élections. Il a un boulevard devant lui.

En face l’armée des Cinq Etoiles est en déroute. Elle a perdu la moitié de ses électeurs. Une catastrophe. En interne les couteaux sont sortis. Prendre Salvini pour allié aura donc été une erreur fatale. Comment le Mouvement peut-il espérer survivre ? Faut-il dégager rapidement Di Maio, l’ancien steward du stade de Naples propulsé vice-premier ministre il y a un an ? Comment éviter de nouvelles élections et le risque d’une nouvelle veste taille XXL ? Beppe Grillo, l’ancien comique inspirateur du Mouvement, tente de calmer le jeu. Il faut dire qu’il s’était déjà beaucoup distancié de la politique et que ses derniers spectacles ont été des flops retentissants.

Incontestablement l’homme fort d’Italie Matteo Salvini risque toutefois de se trouver bien seul en dehors de ses frontières. Car si l’on exclue son ami Orban, il n’a en Europe aucun gouvernement allié. Celui qui voulait faire une révolution des droites au parlement européen s’est arrêté aux frontières de la péninsule. Les députés de la Ligue siègeront avec les Français du parti de Marine Le Pen, formant un groupe minoritaire qui n’aura aucune influence sur les politiques européennes. Déterminante en Italie, la Ligue est dérisoire en Europe.

C’est pourtant là que Salvini veut mener bataille . « Les Italiens ont donné mandat au gouvernement pour rediscuter les paramètres économiques … » lançait-il au soir du scrutin. Le fait est que depuis dix ans l’économie italienne a décroché du reste de l’Europe. En 2008 le PIB par tête y était supérieur de 6% au PIB par tête moyen européen. Aujourd’hui il lui est inférieur de 6%. Le chômage est reparti à la hausse. La dette publique, vieux serpent de mer de la politique italienne, a recommencé à augmenter (133,7% cette année, 135,2% l’an prochain …). Pour bénéficier d’une certaine souplesse dans la gestion de ses comptes publics, Rome s’était engagée à augmenter l’an prochain la TVA dans une proportion de 20 milliards. Mais Salvini a promis de réduire l’impôt …

Le 5 juin la Commission européenne publiera ses recommandations pour la gouvernance italienne. L’Italie risque une amende de 3,5 milliards d’Euros pour déficit excessif. Tout porte à croire que le nouveau numéro 1 italien ne tombera pas dans le piège d’une négociation comptable où il partirait battu d’avance.
Il fera ce qu’il a toujours fait : de la politique. Il brandira la « volonté du peuple italien » oppressé par « les pouvoirs forts » (I poteri forti , en version originale) , formule vague très utilisée par Salvini et censée ramasser pêle-mêle des institutions, les marchés financiers, des gouvernants adversaires voire quelques sociétés secrètes ayant en commun un désaccord profond avec le monde tel que nous le voudrions.
Il a déjà commencé à accuser Bruxelles de vouloir étrangler les Italiens comme autrefois les Grecs. Il lui sera facile de jouer sur ce qu’une grande partie de la population italienne est encline à croire : « A Bruxelles on ne nous aime pas » .

Il n’empêche que Salvini aura plus de difficultés à tourner à son avantage un autre front, beaucoup moins négociable celui-là. C’est l’analyse des créditeurs de l’Italie. Au lendemain de sa performance électorale, le spread – qui mesure l’écart entre les taux des bons du trésor allemand et italien – est reparti à la hausse, alourdissant d’autant le service de la dette. Les marchés financiers ne font pas confiance au « Capitaine ». Et en Italie on se souvient que c’est sur ce manque de confiance que Berlusconi avait finalement dû céder sa place. Et Salvini sait bien que son électorat ne lui pardonnerait pas une nouvelle crise financière.

Un autre contre-pouvoir semble désormais décidé à freiner l’envol de la Ligue. C’est l’Eglise. Il y a quelques semaines, la cote de popularité du parti avait été brutalement infléchie par un scandale de corruption impliquant un ministre du gouvernement. Salvini , divorcé, père de deux enfants de mères différentes, s’était toujours dit chrétien pratiquant.
Il a alors choisi de passer à la vitesse supérieure au cours d’un discours prononcé devant la cathédrale de Milan : un chapelet à la main, il plaçait sa course électorale sous la protection de quelques saints et de l’Immaculée Conception. Selon l’institut de Sondages Cattaneo , la manœuvre a payé. La Ligue a alors repris les points qui l’on amenée à la performance du 26 mai et de nouveau ce jour là Salvini embrasse un crucifix devant les caméras pour remercier le ciel de sa victoire.
L’Eglise a de plusieurs manières condamné ce mélange des genres et l’offensive d’une partie du clergé contre Salvini semble s’affirmer. “Marginaliser et exclure les migrants est un signe de déclin moral” , écrit l’Osservatore romano (la voix du Vatican) en collision frontale avec l’élément majeur de la propagande salvinienne. En fait les avis sur Salvini sont partagés au sein de la curie romaine, l’Eglise a sans doute beaucoup perdu de son influence en Italie mais le Vatican reste un “pouvoir fort” largement relayé dans les médias.

Matteo Salvini n’a pas eu sa licence de droit et n’a jamais fait autre chose que de la politique. L’ancien collaborateur de La Padana (le journal de la Ligue) ne peut ignorer, la volatilité qui caratérise l’électorat de son pays. Il ne peut oublier que Matteo Renzi, “le nouvel homme fort de l’Europe” avec un score record de 40% aux élections européennes de 2014, explosait en plein vol deux ans plus tard lors du referendum qui lui fut fatal.
Le democrate avait perdu le contact avec la terre, la base, son parti. Il s’était involontairement créé sa propre porte de sortie. Jusqu’ici le Lombard semble meilleur stratège que le Florentin , mais son programme est , pour reprendre l’expression de l’ancien chef du Gouvernemement Enrico Letta , un Brexit masqué. Une sortie factuelle du consensus libéral-démocratique européen . Une dérive, qu’il a le tort de croire acceptable par nos partenaires. La marginalisation de l’Italie est déjà en cours à Bruxelles. Le nouvel homme fort d’Italie n’est en réalité qu’un nain en Europe.

Anne Tréca
Rome le 29 Mai 2019

Anne Tréca Perissich est diplômée en droit (Paris II Panthéon Assas – 1983) et a un master d’études européennes (College d’Europe, Bruges, 1984). Elle est de langue maternelle française, bilingue français-italien, travaille aussi en anglais et allemand.
Après un stage à la commission européenne (cabinet de Claude Cheysson), elle débute sa carrière accréditée auprès des institutions européennes, en 1985, en tant que rédactrice en français et en anglais à l’agence Europolitique/European report. Elle est aussi correspondante de plusieurs medias français et anglais (L’Economiste, Le Télégramme de Brest, FR3 TV, La Cinq TV, BBC radio).
En 1989, elle est nommée correspondant permanent de Europe 1, poste occupé jusqu’en 1996. Elle couvre aussi l’OTAN, l’Allemagne et le Benelux. (Durant cette période, en 1991, elle est envoyée spéciale d’Europe 1 à Washington et à New York durant la première guerre du golfe.)
Elle y développe parallèlement une activité de média trainer dans un programme de crisis management pour chefs d’entreprise.
En 1995, elle rejoint la rédaction d’Europe 1 pour une chronique quotidienne dans la matinale. Elle devient ensuite responsable de l’information sur les radios étrangères du groupe Lagardère Active, en Allemagne, Pologne, Roumanie, République Tchèque.
Elle a enseigné à la Luiss School of Journalism (l’information dans l’UE). Elle a travaillé six ans à LA 7 (TV nationale italienne), où elle a présenté plusieurs années le journal télévisé et une émission de politique étrangère.
Depuis 2011 elle est correspondante free lance, d’Europe 1 d’abord, et maintenant de RTL et RFI pour l’Italie et le Vatican. Elle est régulièrement invitée à expliquer l’actualité française dans des programmes d’information italiens sur la RAI et Skynews. Elle anime des séances de sensibilisation des lycéens aux fake news sur internet.
Elle publie en mai 2017 “Métamorphoses de l’Italie depuis 60 ans” (Ateliers Henri Rougier – Paris)

Comments

  1. Merci beaucoup de cette mise en perspective claire et concise

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