Ainsi fut édifié le mur de Berlin, le 13 août 1961. Par l’Ambassadeur Eugène Berg



Ainsi fut édifié le mur de Berlin, le 13 août 1961

           Entre la création de la RDA, en 1949, et la fermeture de la frontière à Berlin, le 13 août 1961, on devait recenser en Allemagne de l’Ouest, 2686 942 réfugiés en provenance de la RDA, soit 14% de la population. C’est cette saignée des talents qu’interrompit brutalement ce qu’on dénommait encore parfois le régime de Pankow, du nom du quartier de Berlin -Est, où siégeait le gouvernement de la RDA . À partir de cette date, les installations de barrage le long des 1377 kilomètres de la frontière traversant l’Allemagne et des 160 kilomètres sur le pourtour de Berlin-Ouest furent constamment étendues et perfectionnées. Le flux fut ramené à moins de 5000 par an. Dans le même temps alors que la population  de la RDA  avait constamment diminué,  celle de la RFA  s’établissait à 56,1 millions  d’habitants, Berlin -Ouest compris, alors que sur le même territoire il n’y  avait que seulement 43 millions  d’habitants, soit un accroissement de 30%.[1]



Walter Ulbricht ne cessait de presser Khrouchtchev de trouver une solution pour arrêter l’hémorragie en augmentation constante. Entre 1949  et 1961 , 2, 6 millions  d’Allemands  s’étaient  réfugiés en RFA, un moins avant la construction du mur, 30 044 Allemands  avaient choisi la liberté.  Khrouchtchev   mit en garde  Ulbricht le 30 novembre 1960 sur toute tentative de chasser les Occidentaux par la force,  que l’on pouvait encore parvenir à un accord sur le problème allemand et le statut de Berlin-Ouest.

Mais il durcit le ton et prit la décision en juin  de reprendre les essais nucléaires interrompus depuis 1958, manœuvre d’intimidation à l’égard des Occidentaux, mais mauvais signal pour les non -alignés qui devaient se réunir à Belgrade pour leur premier sommet quelques semaines plus tard. De son côté Kennedy, repoussa, le 25 juillet l’ultimatum soviétique, en avertissant que toute action unilatérale de Moscou conduirait à la guerre, puis, joignant le geste à la parole, dépêcha des renforts en Europe et mobilisa une partie de la garde nationale. Mais Kennedy n’avait parlé que de Berlin -Ouest, or les accords de Potsdam n’admettaient que la ville dans son ensemble.
Aussi ses mots pouvaient être interprétés, comme une reconnaissance de facto du rattachement de Berlin- Est à la RDA, laissant celle -ci libre de ses mouvements chez elle. Cela ouvrait une marge de manœuvre pour Ulbricht et Khrouchtchev que ceux -ci s’empressèrent de saisir. La crise s’accentuait, 2000 réfugiés quittaient la partie orientale chaque jour.
Aussi le premier autorisa le second à procéder à des contrôles du passage entre les deux secteurs de Berlin, restés jusque-là libres. La décision de la construction du Mur, émanant de Khrouchtchev fut entérinée au cours de la première semaine d’août 1961 au cours du sommet du Pacte de Varsovie de Moscou dont la déclaration finale stipule la nécessité de « contrecarrer à la frontière avec Berlin-Ouest les agissements nuisibles aux pays du camp socialiste et d’assurer autour de Berlin-Ouest une surveillance fiable et un contrôle efficace. » L’idée du mur était d’ailleurs apparue chez les Américains eux -mêmes.

Le 2 août le sénateur démocrate William Fulbright, admit : « Je ne comprends pas pourquoi les Allemands de l’ Est ne ferment pas leurs frontières , parce que je pense qu’ils ont le droit de le faire. » Kennedy déclare à son conseiller pour la sécurité nationale Walt Rostow : « Khrouchtchev est en train de perdre l’ Allemagne de l’ Est, il perdra aussi la Pologne et toute l’ Europe de l’ Est .Il devra faire quelque chose pour arrêter l’hémorragie des réfugiés, peut -être un mur. Et nous ne pourrons pas l’en empêcher ».[2] » Mais je peux préserver l’alliance occidentale en maintenant Berlin -Ouest ouvert, mais je ne peux laisser Berlin -Est ouvert »dit -il à son conseiller Walt Rostow.

              Aussi, dans la nuit du 12 au 13 août 1961, du samedi au dimanche, les forces armées de la RDA bloquent les rues et les voies ferrées menant à Berlin-Ouest. Des barbelés sont installés par des unités de l’armée  et de la police est-allemande  assistées par  des commandos  de choc  des milices ouvrières et  des jeunesses communistes pour empêcher tout passage, ils seront rapidement remplacés par un véritable mur bordé d’un no man’s land, dès lors que les Soviétiques acquièrent la certitude que les Occidentaux laisseront faire. De fait pour les Alliés la fermeture de la frontière n’est pas un « casus belli » et les commandants des secteurs occidentaux de Berlin adressèrent simplement une note de protestation.

Aux Berlinois de l’Est se rendant à leur travail à l’Ouest , on déclare « Die Grenze ist geschlosssen ». Mais Walter Ulbricht voulait aller encore plus loin avec la signature d’un traité de paix séparé avec l’URSS, premier pas vers l’annexion de Berlin -Ouest. Un homme s’illustrera Erich Honecker , né en 1912  à Neunkirchen en Sarre, qui  remplacera Walter Ulbricht en 1971.  Ce dur qui a participé en 1953  avec ses Jeunesses communistes à l’écrasement  de la  révolte ouvrière  a supervisé la construction du mur de Berlin, en  tant que chargé  de la sécurité au sein du S.E.D. Il ne survivra pas politiquement  à son ouverture le 9 novembre 1989.L’ouvrage  sera achevé en novembre : il aura nécessité la  démolition  d’immeubles entiers, l’expulsion  de 4000 personnes. Le mur ne coupe pas seulement  la ville en deux, il  se prolongera  sur 120 km par un dispositif  de fil barbelé qui  entoure complétement la partie occidentale de Berlin et l’isole de l’arrière-pays est -allemand

Construction du mur de Berlin le 13 août 1961 © Crédit photo : University of Utah, by Corey Hatch.

              Craignant d’allumer les  feux d’un nouveau conflit mondial, les dirigeants occidentaux font profil bas. John Kennedy passe le week-end  au cap Cod dans le Massachusetts : informé douze heures après le  début de l’opération il  se contente  d’un communiqué laconique. Harold Macmillan parti chasser le coq de bruyère dans le Yorkshire fait de même.  En vacances à Colombey -les -Deux Églises, ,il ne rentre à Paris que le jeudi 17.

Étrangement le 13 août personne ne parle du mur. Dans Le Monde du 15 août, Alain Clément, correspondant à Bonn  explique que le gouvernement  de Berlin – Est, interdit aux habitants  de la RDA de se rendre à Berlin- Ouest sans un laissez-passer. Ce n’est qu’à la 35e ligne  de son article qu’il note que  «  des chevaux  de frise en fil de fer barbelé ont été disposés pour empêcher toute évasion par surprise.
À Berlin-Ouest Willy Brandt , maire social – démocrate que l’on  avait  réussi à joindre dans un  train exigea que le convoi fasse demi- tour. Il  était trop  tard, Berlin  était coupé en deux. Il ne put émettre qu’ une protestation pathétique : « Sous le regard de la communauté mondiale des peuples, Berlin accusa les séparateurs de la ville, qui oppressaient Berlin-Est et menaçaient Berlin-Ouest, de crime contre le droit international et contre l’humanité ».: Ce n’est pas une simple frontière qui a été érigée en plein cœur de Berlin, mais plutôt une clôture comme celle des camps de concentration.
Soutenu par les pays du bloc de l’Est, le régime d’Ulbricht a exacerbé la situation qui prévaut à Berlin et une fois de plus rompu avec les accords juridiques et les obligations humanitaires. Le Sénat berlinois attire l’attention du monde entier sur ceux qui, par leurs actions illégales et inhumaines, divisent l’Allemagne, oppriment Berlin-Est et menacent Berlin-Ouest. […] Ils n’y parviendront pas. Nous allons faire venir à Berlin toujours plus de monde, de tous pays, et nous leur montrerons la réalité nue, froide et crue d’un système politique qui a promis au peuple un paradis sur terre ».[3]Mais le 16 août 1961, Willy Brandt écrivit à John Kennedy, qui n’en avait été informé qu’en fin d’après-midi heure berlinoise, pour lui demander de réagir avec force . »Berlin exige plus que des paroles, elle attend des actes ».[4] En réponse, Kennedy envoya son vice -président .Ainsi alors que le prestige d’Adenauer diminuait, celui-ci ne’ s’étant pas rendu sur place ,Willy Brandt fut propulsé sur l’avant -scène de la politique allemande. C’est de ces jours qu’il commença aussi à esquisser les linéaments de sa future Ostpolitik, qui consistait à négocier directement avec Moscou, afin de trouver des aménagements durables à la présente situation de l’ Allemagne et ménager l’avenir.
Dans l’attente, la CDU perdit la majorité absolue aux élections législatives de septembre 1961, et dut conclure un pacte de coalition avec le FDP, qui exigea le départ du chancelier dans les deux ans.

              Le 8 septembre, le gouvernement ouest-allemand le qualifia de « mur de la honte »[5] ( Schande Mauer) alors qu’ à Moscou au XXIIe Congrès du PCUS, Walter Ulbricht justifia la construction de ce qu’il appelait un « mur de protection antifasciste ». Le 18 août, Kennedy, qui avait déclaré : « qu’un mur vaut bien mieux qu’une guerre » dépêcha son vice-président Lyndon Johnson et le général Lucius D. Clay, héros du blocus de Berlin de 1948 et annonça l’envoi immédiat de 1500 soldats en renfort de la garnison de Berlin qui reçurent un accueil enthousiaste lorsqu’ils défilèrent sur le boulevard principal, le Kurfürstendamm. Le commandant de l’unité déclara que ce fut l’accueil le plus chaleureux qu’il reçut depuis la libération de Paris.

Un bref moment de tension opposa quelques  tanks américains à  des soviétiques au mythique Checkpoint Charlie, que relate le colonel Jim Atwood.[6] Seuls sept points de passage restèrent ouverts, mais les Berlinois de l’Ouest désireux de se rendre à Berlin-Est devaient être munis d’un permis. Pour les autres Occidentaux, seul un point de passage resta ouvert, qui devint un endroit mythique, comme le lieu d’échange entre agents, espions, des deux camps.[7]

La volonté d’apaisement dominait à Washington et à Moscou, malgré l’attitude plus offensive des Allemands tant à l’Est qu’à l’Ouest. Le 4 septembre , John Kennedy fit part de son intention de confier le problème à l’ONU et de conclure un traité de non-agression entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie, ce qui créa un vif émoi à Bonn. Moscou leva leva alors l’ultimatum relatif à la signature d’un traité de paix. Khrouchtchev l’annonça publiquement le 17 octobre lors du Congrès du PCUS. Les tensions retombèrent même si la liberté de circulation dans les couloirs reliant Berlin-Ouest à la RFA fut entravée à plusieurs reprises.

Dès lors , Berlin et l’Allemagne cessèrent d’être l’épicentre de la guerre froide qui se déportera dans les Caraïbes, au Vietnam, puis en Afrique. Le mur de Berlin, composante de la frontière intérieure allemande, qui séparera physiquement la ville en Berlin-Est et Berlin-Ouest pendant plus de vingt-huit ans, constitue le symbole le plus marquant d’une Europe divisée par le rideau de fer.[8] Le Checkpoint Charlie, seul point de passage des étrangers servit de baromètre de la détente, c’est là que le 27 octobre 1961 dix chars américains et dix chars soviétiques se firent face durant seize heures , incident que relate le colonel Jim Atwood. Avant que Khrouchtchev ne donnât l’ordre de laisser passer les diplomates américains , qui avaient refusé de montrer leur passeport pour se rendre au théâtre à l’ Est.

Le bilan  est connu : 79 morts  , 120  blessés  grièvement atteints,  ces évadés mettront cinq, dix jours à mourir coincés dans le no man’s land. Le maintien de la paix, disait -on exigeait cette inhumanité. Pourtant  entre août 1961 et décembre 1989 241 843 Allemands de l’ Est ont réussi à  rejoindre l’ Ouest illégalement.

Eugène Berg


[1] Alain Lattard  Histoire  de la société allemande au XXe siècle II, La RFA 1949 La Découverte, Repères 2011 p.10.

[2] André Kaspi p.115

[3] Odd Arne Westad, p. 309 ;

[4] Selon les révélations des archives de la CIA, les États -Unis envisageaient bien l’utilisation de l’arme atomique, mais seulement dans le cas d’un nouveau blocus de Berlin -Ouest et « d’un début de conflit limité et conventionnel pour le lever ».À le demande de la Maison-Blanche les analystes de la CIA envisagent plusieurs hypothèses : du largage de bombes « à faible puissance » sur 25 camps militaires en RDA jusqu’au bombardement de 100 sites stratégiques en URSS.dans les deux cas « la guerre générale serait inévitable « reconnaissent -ils, le 19 octobre 1961 Vincent Jauvert, Nouvel Observateur 30 juin – 6 juillet 1994.

[5] Longueur totale de la ceinture autour de Berlin-Ouest : 155 kilomètres, dont longueur entre Berlin-Ouest et Berlin-Est : 43,1 km. et longueur entre Berlin-Ouest et la RDA : 111,9 km.
Tours de contrôle : 302 Unités de chiens de garde : 259. Miradors : 93.Bunker : 20.Mesures d’un segment de mur :• Hauteur : 3,6 m. au minimum.• Largeur 1,20 m.• Profondeur au sol 2,10 m. ( Source Herodote.net)

[6] Les commandants ont tenté de faire rapidement demi-tour les chars qui étaient sur le chemin du retour, les troupes étaient sur le chemin du retour et il a fallu quelques minutes sur les radios, pour les alerter que nous avions un grave problème. Nous avons réassemblé tout le monde dans le bunker de commandement et les instructions ont été données à notre commandant de char qu’il devait rouler et affronter le char soviétique, qui était à la distance identique en face de Checkpoint Charlie. La tension s’est intensifiée très rapidement pour la seule raison pour laquelle il s’agissait d’Américains confrontés à des Russes. Ce n’était pas des Allemands de l’Est. Il y avait des balles réelles dans les deux chars des Russes et des Américains. Les Soviétiques avaient distribué des balles réelles à leurs troupes, les troupes américaines transportaient leur charge de base de munitions de combat et c’était une confrontation inattendue et soudaine, qui, à mon avis, était la plus aiguë que les Russes et les alliés aient connue durant toute la période de la guerre froide.

[7] Checkpoint Charlie était, avec Glienicker Brücke ou pont de Glienicke, le poste-frontière le plus célèbre à l’époque de la Guerre froide. Le panneau qui devint un symbole de la division de Berlin et qui lançait un avertissement ferme à ceux qui s’apprêtaient à s’aventurer au-delà du Mur – You are now leaving the American sector – en anglais, russe, français et allemand, se trouvait à cet endroit.

[8] 139  Allemands de l’ Est qui tentèrent de le passer y furent tués

Biographie
 – Ministère des Affaires Étrangères
Direction des affaires politiques, puis au Service des Nations unies et Organisations Internationales.
Adjoint au Président de la Commission Interministérielle pour la Coopération franco-allemande.
Consul général à Leipzig (Allemagne).
Ambassadeur de France en Namibie et au Botswana.
Ambassadeur de France aux îles Fidji, à Kiribati, aux Iles Marshall, aux Etats Fédérés de Micronésie, à Nauru, à Tonga et à Tuvalu.

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