"SE PROMENER D'UN PAS AGILE AU TEMPLE DE LA VÉRITÉ LA ROUTE EN ÉTAIT DIFFICILE" VOLTAIRE

février 4, 2023

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Commentarii de bello Ukrainia  Jupiter dementat quos vult perderePar Leo Keller14/12/2022



 Plusieurs lectures s’offrent à notre analyse quant à la durabilité de cette guerre et de l’état du monde au sortir de cette dernière. Les deux questions sont- bien évidemment- corrélées. Nous savons avec La Fontaine que: « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blancs ou noirs. » 1

Nous avons d’ailleurs vérifié cet adage quand le nombre de pays qui refusaient, au début du conflit, de condamner la Russie était légèrement plus conséquent qu’aujourd’hui. Certes il demeure encore très important quand bien même les abstentions ne signifiaient pas forcément soutien mais plutôt l’occasion de marquer – à bon compte- envers l’Occident une hostilité, dont les braises de Bandoeng sont toujours rougeoyantes.
Nous verrons plus loin les cas de la Chine, de l’Inde et de la Turquie qui sont fascinants et profondément subtils.

Valéry disait que deux choses menacent l’ordre du monde : l’ordre et le désordre. Le désordre actuel dérive directement de trois facteurs principaux :
– le refus des puissances révisionnistes d’accepter l’ordre post 45
– le refus symétrique des vainqueurs de 45 d’accepter de voir que le monde a changé, qu’il faut en tirer les conséquences mais surtout qu’il était normal et légitime qu’il évoluât
– pour dire les choses rapidement, plutôt que le Thucydide Trap, c’est le surgissement du piège de Kindleberger qui induisit ce nouvel ordonnancement.
Il est plus que vraisemblable que le monde qui s’efface ne s’effacera point complètement et que, certes, le nouveau monde héritera de la montée en puissance chinoise mais il conservera des tabous hérités de 1945 et allègrement brisés par Poutine. Aux thuriféraires du Grand Soir International, encore un peu de patience Messieurs !  

Pour autant nous vient immanquablement à l’esprit ce qu’Albert Wohlstetter, éminent spécialiste de stratégie nucléaire, écrivit en 1959 « If the picture of the world I have drawn is rather bleak, it could nonetheless be cataclismically worse . » 2

Nous avons, lors de nos deux premières parties, comparé cette conflagration aux précédentes guerres mondiales. Il semble – comme en 14- que la fortune des armes des deux belligérants change parfois. Attaques et contre-attaques se suivent et s’entrechoquent.
Et l’on voit refleurir un remake des lignes Maginot et Siegfried dont la principale conséquence furent d’être violées.
Si la dynamique à l’heure actuelle, est- fort heureusement- ukrainienne, son but de guerre est tellement ambitieux- et nous prenons bien garde d’écrire ou de penser qu’il est illégitime- loin s’en faut- qu’il est encore lointain, trop lointain. La parousie Criméenne relève encore de l’eschatologie.

Du côté russe, même si les Russes subissent- désormais- revers après revers, leur crucifixion n’est pas encore à l’ordre du jour.
Pour paraphraser Churchill, la chute de Kherson n’est pas le commencement de la fin, elle n’est que la fin du commencement, surtout si la reprise de la Crimée apparait de plus en plus en tête de l’agenda ukrainien.
Les orgues wagnériennes- malgré des apparitions d’échecs- sont tonitruantes ; elles n’ont ni vocation ni capacité, à remplacer l’armée russe. Not to mention leurs actes de barbarie !
Ce conflit nous montre aussi deux choses : il ne suffit pas de commettre des actes de sauvagerie et de barbarie par des prisonniers et des voyous coupables de meurtre pour mériter le titre de soldat. En outre il est tellement plus facile de se comporter en soudards mais appuyés par un gouvernement et une armée au pouvoir contre des civils que face à une véritable armée du peuple. Car les Ukrainiens ont su très rapidement créer une vraie Landsturm, concept mis en avant par Clausewitz.

L’on sait que le Kairos de tous les dangers advient lorsque les empires s’écroulent. Il a fallu toute l’intelligence stratégique de George Bush Senior et une vraie volonté de maintenir un minimum de devenir économique, social et politique à la Russie pour éloigner alors l’embrasement du pays. Mais il s’agissait, même dans l’esprit de Gorbatchev de surtout maintenir l’URSS intacte. Le pire fut donc évité grâce à Bush Senior. Mais il est un autre facteur, exogène cette fois-ci, qui influera sur la réaction de certains de ces Swing States. Ceux-ci décideront de leur comportement en fonction de la représentation qu’ils se feront de l’évolution de la force et de la permanence du pouvoir russe ou plutôt de la résilience de Poutine, de son maintien au pouvoir et bien sûr des mannes pétrolières et alimentaires.

Que Poutine puisse se croire à l’abri d’une implosion en Russie et du déclenchement d’une conflagration, dont on devine quand et où elle éclatera mais où l’on ne sait pas où et comment elle finira, n’est pas pour nous étonner.


Les leçons


La première des caractéristiques de ce nouvel ordre mondial que l’on pourrait qualifier de porphyrogénète, tant il est né malgré tout dans le chaos actuel sera que nous allons désormais vivre dans un monde d’incertitudes et d’angoisse, un monde où l’une des ex-superpuissances aura à tout le moins un comportement agressif abondé par des revendications jamais satisfaites, parce que portées et nourries au passé fantasmé.
Un monde où les revendications territoriales d’aucuns seront étayées par leurs prétentions idéologiques. Un monde où ces deux revendications seront en compétition exaltée.
Un monde d’incertitudes signifie aussi un monde beaucoup plus complexe à déchiffrer, à la merci de la moindre erreur de calcul.

Cela présagera aussi un monde anxiogène qui n’est pas le cadre le plus propice au progrès. Or le monde n’a pu- certes globalement et convenons-en pas pour tous- notamment les pays ou toutes les catégories d’habitants, que parce que les niveaux de vie générale augmentaient régulièrement et conséquemment.
Les crises- particulièrement- alimentaires seront un facteur durable de tension et de crise. Russie et Chine se révèleront virtuoses dans ce divertimento.

Pour autant ce sera d’ailleurs une divergence entre eux et des pays comme l’Inde laquelle- pour le moment- semble paradoxalement interpréter sa partition avec un partenaire inattendu : la Chine éternelle rivale dans un- sotto voce– réprobateur de la Russie.
« Avant d’être mon ami, sois au moins capable d’être mon ennemi »
« Sei wenigstens mein Feind! » – so spricht die wahre Ehrfurcht, die nicht um Freundschaft zu bitten wagt. »
3

Ennemis rabiques ils furent, rien ne dit qu’ils deviendront amis n’en déplaise à Nietzsche.
Jupiter dementat quos vult perdere ! 

D’aucuns argumentent quant à la santé mentale de Poutine. Pour notre part, nous pensons que sauf à considérer qu’envahir un pays constitue per se un acte de folie, il est difficile de penser que l’on dirige un si grand pays et que l’on planifie une « telle opération spéciale » sans un minimum de rationalité.
Rationalité dont les critères- certes- ne sont pas les nôtres, mais qui le sont pour le maître du Kremlin.


Une des leçons de cette crise est qu’à la guerre froide qui reposait malgré tout sur l’équation – maîtrisée – coûts/risques/avantages, succède une guerre de religion. L’invocation de plus en plus fréquente de Dieu dans le débat – même si abondamment instrumentalisée par Kyrill et par Aleksander Dugin, l’idéologue dévoré par les haines, nous ramène au 24 Octobre 1648 avec les Traités de Westphalie.
Il est à craindre, que les hommes redoutant de manquer de sujets de discorde, retrouvent les charmes et délices des guerres de religion.
Iain Paisley est mort mais il a laissé tant d’héritiers qui brandissent ardemment et fièrement les brandons de la violence et de l’intolérance.
Etats-Unis, Brésil, Hongrie, tous les Etats du Moyen-Orient sans exception, redécouvrent les bienfaits de ce type de conflit.
Sur le podium de ces arriérés mentaux, Poutine possède l’antiphonaire le plus complet.

Dans le monde du XXI -ème siècle, l’on assiste- hélas- au retour de Dieu dans les relations internationales. L’on a beau être frères en religion et cousins en slavitude, pour Poutine Dieu – russe par définition- est un gonfalon totipotent.
Cette parousie, qui heureusement épargne l’Union européenne, sera un élément important qui façonnera les relations internationales. Le maître livre de Bruno Tertrais n’a peut-être jamais autant mérité son titre. 4

Ce conflit nous confirme ce que nous savions déjà et que Poutine tente désespérément de nous faire oublier : l’arme nucléaire obéit toujours- et fort judicieusement- au paradigme aronien : en parler toujours s’en servir jamais.
Mais l’Histoire nous enseigne que les puissances nucléaires ont malgré tout perdu les principales guerres depuis 1945 quand bien même disposaient-elles de l’arme nucléaire.
Vietnam et Afghanistan en sont les témoignages les plus flagrants.
L’arme nucléaire, surtout lorsqu’elle n’est pas confortée et adossée par un méta-armement, est en effet largement émasculée et paralysée.
« En résumé, la terreur qui entoure la puissance l’a rendue abstraite, impondérable, trompeuse. La dissuasion domine désormais la politique militaire. Mais elle repose surtout sur des critères purement psychologiques… .
Sur le plan politique, le véritable étalon de mesure de la puissance militaire est l’évaluation qu’en fait l’ennemi éventuel. Les critères psychologiques rivalisent en importance avec la doctrine stratégique. De nos jours, la puissance militaire présente donc un aspect paradoxal : son augmentation démesurée lui a fait perdre tout contact avec la politique.»
  5

Par contre la logorrhée nucléaire de Poutine devient, à l’instar, des armes hybrides et duales une redoutable arme de dissuasion et de propagande.

Cela pose la question soulevée en 40, le front c’est-à-dire l’arrière tiendra-t-il devant la peur suscitées par ses menaces. Ce chantage faillit réussir lorsque les pacifistes allemands défilaient sous les banderoles « besser röt wie todt. »
Saluons donc le discours de Mitterrand au Bundestag dont les paroles demeurent toujours aussi pertinentes et aussi vivaces.

Pour autant, même si cela est encore fortement prématuré, l’on peut envisager la même question pour la Russie : l’arrière tiendra-t-il ? Des signaux déjà forts mais qui pour autant ne se connectent pas encore entre eux. Evitons cependant une fois de plus de ne pas les surinterpréter.
Contentons- nous au stade actuel d’observer qu’en dictature la réponse différe quelque peu en démocratie.
Après la chute de Kherson, l’appui de la population russe est toujours – selon des sondages russes- à 77%, il était de 83% en Septembre.
Paradoxalement la chute de Kherson n’annonce pas la fin de cette guerre. D’abord parce qu’elle bunkerise le raisonnement de Poutine, dont les troupes occupent encore environ 18% du territoire ukrainien.
En 1918 les alliés n’occupaient point le territoire allemand mais la révolte spartakiste couvait en Allemagne et la menace d’une invasion portée par les troupes américaines jouait. Or ici aucun de ces deux facteurs n’est présent.

Quant à l’Ukraine, on ne voit pas ce qui pourrait l’amener à renoncer à la libération de la totalité de son territoire alors qu’elle remporte victoire sur victoire. Enfin si le Chef d’Etat-Major américain Mark.A. Milley parle de « Windows of opportunity » pour des négociations, les officiels américains confirment bien que la décision appartient à Kiev et à Kiev seulement.
Il n’est pas sûr que les midterms changent profondément la donne quant à l’Ukraine. Ce qui n’empêche pas les tensions – dans les deux sens- au sein de l’appareil gouvernemental américain. Ce qui n’est ni unique ni anormal aux Etats-Unis.
Biden quant à lui tient encore et toujours un discours de fermeté et il reste constant sur sa ligne de crête.
« reaffirms our commitment to the people of Ukraine today and our unwavering support for the sovereignty and territorial integrity of Ukraine. » 6
Ils veulent simplement et c’est une sage position éviter d’infliger- au moins dans le langage- une humiliation à la Russie.

Notre Dame la Bombe nucléaire

Le chantage nucléaire n’a cependant que peu de chances de réussir dans le conflit ukrainien, mais il vient renforcer la détermination iranienne et nord-coréenne de poursuivre et de parachever leurs parcours nucléaires.
Poutine a ouvert cette boite de Pandore, il n’est pas sûr qu’il en soit contristé, tant sa volonté de mettre à bas l’ordre actuel, l’anime.
Vu de Téhéran et Pyongyang , la leçon a été parfaitement assimilée ; ils seraient inconscients de renoncer à l’arme nucléaire. La chute de Kadhafi, de Saddam Hussein et l’invasion de l’Ukraine sont les témoins de ce qu’il peut en coûter de renoncer à l’arme nucléaire, véritable assurance vie contre un « regime changer. »
Mais en cela ils seront, très probablement, imités par d’autres pays.

Paradoxalement le Japon posera peut-être problème. Non pas que le Japon, pays démocratique mais éminemment pacifiste, ait en vue d’attaque la Chine ou la Corée, mais sa puissance, sa richesse, ses traditions historiques, ses rivalités anciennes pourraient amener la Chine et la Corée du Nord à ouvrir préventivement des hostilités à son encontre.
Les iles disputées fourniraient un excellent prétexte. Ce serait la vérification asiatique du dilemme de la sécurité cher à Robert Jervis.
La guerre de 14-18 a sonné le glas de l’Empire austro-hongrois. Le conflit ukrainien sonnera donc indirectement mais très probablement la fin du TNP.
Le conflit ukrainien nous conduira à répondre en outre à la question d’une nouvelle architectonie de la sécurité en Europe et à celle d’un nouveau TNP.
Ce conflit nous délivre un nouvel enseignement qui découle de la grammaire nucléaire.
Contrairement aux deux principaux enseignements de la première guerre mondiale, ce conflit n’a pas dégénéré en guerre mondiale, il demeure simplement cantonné à une guerre mondialisée.
L’enchevêtrement des alliances a su rester à un niveau relativement maitrisable. Bien plus, il y a à l’intérieur même de chaque camp des voix qui, tout en soutenant les deux protagonistes, les mettent en garde, voire les admonestent plus ou moins sévèrement, plus ou moins publiquement.

La guerre froide a évité des conflits frontaux entre les deux superpuissances. Certes elles sont intervenues militairement chaque fois qu’elles l’estimaient nécessaire. Au Vietnam, en Afghanistan ou même au Moyen-Orient, les armes de l’un des deux protagonistes rendaient l’aventure militaire plus compliquée.
Mais l’on gardait- aussi- des relations non-violentes et surtout des canaux de communication qui ne vouaient pas l’Autre aux gémonies.
Assurément, on a frôlé un vrai conflit à Berlin et dans une moindre mesure à Cuba. À Cuba, un dialogue secret et fructueux doublonnait voire court-circuitait les avertissements officiels.
Or dans le cas présent, le conflit se déroule à la frontière russe et des armes américaines frappent les forces russes jusque dans son territoire fictif voire même historique.
Et pourtant le dialogue est maintenu afin d’éviter la dernière marche de l’escalade. Il faudra un jour décerner le prix Nobel de la Paix à l’arme nucléaire.

L’autre raison qui relève du Thucydide Trap ne semble pas avoir joué dans la politique américaine. La Russie est certes un adversaire des USA, elle ne semble pas être en mesure, à la différence de la Chine,  d’être seule, un « conquer state» et à fortiori un « peer state. »
Elle fut , elle est , elle demeure simplement une puissance de nuisance !
Quant aux aspects raciaux de la seconde guerre mondiale, ils sont certes brandis ad nauseam par Poutine mais ils restent eux aussi- à condition toutefois d’oublier les massacres, charniers et viols- cantonnés aux discours.
A bien y réfléchir, cela montre la force adamantine de l’arme nucléaire.

Mais dorénavant l’usage de la simple menace en first strike ou preemptive blow constitue une position inexpugnable pour celui qui la brandit . La partie adverse en est réduite aux armements conventionnels quand bien même ceux -ci se rapprochent des armes nucléaires tactiques.
En matière de géopolitique, comme Raymond Barre l’avait démontré en économie avec ce que l’on appelait alors le Franc Barre, volonté de puissance vaut puissance. En matière nucléaire volonté de menace vaut possibilité d’attaque.
Poutine invente donc, ou plutôt soyons juste réinterprète, une nouvelle doctrine nucléaire rompant avec tous les précédents codes exceptés ceux d’Hiroshima et dans une moindre mesure de Nagasaki.

Je possède l’arme nucléaire donc j’attaque mon adversaire.
La stratégie nucléaire de Poutine relève clairement d’une stratégie anti-cités plutôt que d’une stratégie antiforces. En somme il rejoint la stratégie séminale américaine à Hiroshima qui utilisa la bombe atomique comme une « super arme conventionnelle ».
Certes il serait absurde et injuste de ramener ces deux bombardements qui firent- à dessein- 80000 morts à Hiroshima et 40000 à Nagasaki dès le premier jour à la situation actuelle.
Pour autant les victimes étaient toutes des civils ; reconnaissons cependant que les deux situations ne sont pas comparables.
En somme Poutine menace de l’arme nucléaire l’Ukraine en pensant que Zelinsky est l’équivalent du Premier ministre japonais Suzuki qui même à l’heure de la défaite était un vrai va-t-en guerre.

Puisque l’on ne parle pas d’armes nucléaires stratégiques et massives, le missile Sarmat RS 28, testé en Avril 2022, relève davantage de la panoplie des cow-boys et indiens, ne serait-ce que parce qu’il est à carburant liquide.  
La problématique des armes nucléaires tactiques présente deux difficultés majeures et une caractéristique que les Américains connaissaient déjà et que l’on peut résumer de la façon suivante. Il est difficile de s’en servir, encore plus difficile de le contrôler mais surtout c’est une arme d’intimidation et de terreur à usage des populations civiles dont on vise l’émolliation de la volonté.

Il est une autre raison à cette logorrhée nucléaire. Il s’agit de réparer les blessures de l’humiliation subie par Poutine et dont il est le seul responsable, dans cette guerre. L’on a souvent décrit l’arme nucléaire comme l’arme du pauvre. Mais elle est aussi le gonfalon et l’assurance- vie qui permettent à un pays de relever la tête et de se sentir l’égal des autres.
Poutine pourra toujours montrer son sens des responsabilités à Beijing. Tant Xi Ji Ping que Poutine savent fort bien que la menace nucléaire n’ira pas au-delà de la rhétorique. Et Beijing n’ira pas plus loin contre Moscou que sur la Corée du Nord où il exerce sa tutelle.
La bride est suffisamment souple pour occuper les Américains mais assez courte pour éviter que la Corée ne s’égare.

En un sens les armes nucléaires tactiques furent les premières armes hybrides.
Elles ont deux fonctions principales : angoisser les populations européennes, ainsi Londres peut être détruit en deux cent secondes – Londinium delenda est- mais aussi apeurer les populations ukrainiennes tant directement qu’en leur faisant craindre un soutien amoindri des Occidentaux.

Les Russes pensaient que le gouvernement ukrainien évacuerait des pans entiers de territoire dont Kiev. En somme un remake du fameux Besser Röt wie Todt.
On connait le résultat. Poutine eusse-t-il bien étudié la réaction des Allemands après les bombardements alliés sur Dresde, il se fut épargné ses déclarations tristement ridicules.

Il est deux facteurs qui rendent également l’utilisation d’armes nucléaires tactiques hautement improbable.
Les Russes bénéficient quoi que l’on en dise du soutien indéfectible de la Chine et dans une moindre mesure de celui de l’Inde. Celui de la Turquie est à géométrie variable. Indéfectible à la condition qu’il s’exerce dans une zone de confiance et qui conforte leurs intérêts.
« According to Chinese leader Xi Jinping, “the international community should … jointly oppose the use or threats to use nuclear weapons, advocate that nuclear weapons must not be used and nuclear wars must not be fought, in order to prevent a nuclear crisis in Eurasia”. » 7  

Lorsqu’il le faudra, Beijing n’aura ni scrupule ni retenue à rembucher Pyongyong et Moscou.
En ce qui concerne l’Inde s’y ajoute une particularité régionale, les bombes nucléaires indiennes et pakistanaises sont ce que l’on pourrait baptiser du nom de bombe indo-pakistanaise.
Elles n’ont pas vocation à se mondialiser. Ni New Delhi, ni Islamabad n’envisagent sérieusement un regime changer à l’encontre du reste du monde. Ce sont avant tout des bombes à vocation frontalière. Mais parce que précisément elles sont simplement  frontalières, elles sont peut-être plus dangereuses.

L’Inde verrait donc d’un très mauvais œil l’utilisation de telles armes par Poutine. Or ce dernier sait pertinemment qu’il s’agit là d’une ligne rouge qui entraînerait cette fois-ci une défection indienne et par capillarité celles d’autres pays non-alignés.
Cette menace est donc paradoxalement plus forte que des réactions américaines.
Il est un autre argument que d’aucuns avancent, à savoir que le monde entier considérerait Poutine comme un hooligan infréquentable et la Russie comme un Etat paria. A notre humble avis, il s’agit là du cadet des soucis de Poutine.
Les livraisons d’armes iraniennes et nord-coréennes sont là pour le rassurer.

Enfin, il est un argument bien connu qui, lui, nous semble beaucoup plus fort. Les retournements et les caprices du vent peuvent du jour au lendemain porter la radiation nucléaire vers le territoire russe. Tchernobyl ne s’est pas arrêté à la frontière russe.

Alors certes les Russes pourraient se servir de bombes similaires à la bombe américaine appelée David Crockett dont la puissance est inférieure à un kilotonne. A Hiroshima, Little Boy avait une puissance de 15 kilotonnes. La bombe américaine B61 à une puissance de 0,3 kilotonnes. L’on peut également affiner les différentes puissances en fonction du CEP, Circular error probability. Si les dégâts d’une arme nucléaire tactique peuvent être parfois inférieurs à ceux d’une bombe conventionnelle classique, en fonction de la topographie, les effets radioactifs, eux, durent infiniment plus longtemps.

L’arme nucléaire fut historiquement d’abord une arme d’emploi dont les deux seules utilisations furent américaines à Hiroshima et Nagasaki. Arme de terreur et de destructions colossales où les civils furent les principales victimes.
S’il est légitime de se poser un certain nombre de questions, force est de constater que l’ampleur de cet anéantissement contribua tout de même à une certaine stabilité par la suite. Toynbee nous avait prévenu, il n’y a pas d’anéantissement sans représentation. Mais très vite l’arme nucléaire, arme d’emploi se transforma en arme de non-emploi.
Or Poutine change complètement la donne quant à la plausibilité de son utilisation. Ce n’est pas tout, mais ce n’est pas rien.
Dominique Mongin parle ainsi de l’émergence d’une cancel culture .8

De deux choses l’une, ou bien l’objectif russe est de réintégrer l’Ukraine en Russie, de la russifier et de la coloniser afin de lui faire perdre son identité ukrainienne et l’on ne voit pas alors comment des Russes et administrations russes pourraient y vivre après le largage de bombes tactiques.
Ou bien l’objectif de Poutine consiste à éradiquer l’Ukraine. Pour toutes sortes de raisons, cette dernière hypothèse demeure cependant la moins plausible des deux.
A la réflexion, il existe une troisième hypothèse. L’on se rappellera que Loukachenko avait pratiqué le chantage des migrants à l’encontre de l’Europe en voulant noyer la Pologne sous un afflux massif. En s’adonnant à des bombardements aveugles et criminels contre des infrastructures civiles dans le seul but de priver les Ukrainiens d’eau d’électricité, Poutine espère susciter  un exode massif des populations civiles vers l’Europe.
Poutine espère ainsi affoler les Européens et les amener à diminuer leur soutien à l’Ukraine.
Le deuxième niveau de son analyse est de vider l’Ukraine d’un maximum de ses habitants.
Il lui serait alors plus facile d’absorber un pays dont la démographie serait diminuée et de repeupler le pays avec des Russes.
Ce calcul – nauséabond – n’aurait rien d’inédit ; Castro l’avait déjà pratiqué dans les années 80 avec l’envoi de marielitos vers la Floride.

Beaumarchais écrivit dans le mariage de Figaro qu’on est toujours l’enfant de quelqu’un. Vladimir Vladimirovitch Poutine, le voyou des rues, habitué aux luttes des bandes de hooligans demeure l’enfant du KGB à qui il doit tout. On lui a appris au KGB qu’il n’y a ni amis fidèles et ni ennemis irréductibles.
A l’instar de la Corée du Nord, Poutine tient aussi un langage nucléaire à destination de la Chine.
Il adresse aux chinois un avertissement. Si vous ne me soutenez pas dans ce combat qui d’ailleurs rejoint vos intérêts, je n’aurai d’autre solution que d’user de l’arme nucléaire et dont je connais vos réserves. En quelque sorte je renonce à cet arme dont l’usage compliquerait notamment vos routes de la soie, mais vous me conservez votre soutien.
Cela étant Poutine modifie de tout au tout l’idée centrale qui émane de la thèse de Bernard Brodie dans son livre The Absolute Weapon sur la dissuasion.
Poutine en parle, mais non pas comme d’une dissuasion défensive mais d’une dissuasion agressive. C’est la nouveauté du paradigme. Alors que le principe de la dissuasion nucléaire était de préserver la paix où l’absence de conflit et le maintien des différents status quo, la doctrine Chouigou-Poutine porte en elle, quand bien même le feu nucléaire n’est pas déclenché, tous les germes de conflit.
L’on peut effectivement parler chez Poutine de « sanctuarisation agressive » Ce propos que l’on doit à la brillante analyse de Jean-Louis Gergorin, reprend en fait  les termes russes de Oustrachenie et Sdierjinavie que nous avions développé en première partie.
Et d’ailleurs lorsque les Américains proposèrent leur MLF, c’était aussi un moyen de garantir leur leadership sur leurs alliés occidentaux. Le Général de Gaulle ne s’y trompa point.

Mais il y a une voie intermédiaire comme le révèle le Ministère de la Defense britannique : la bombe thermobarique dont les effets sont dévastateurs. Il semblerait d’ailleurs qu’elle fut utilisée par les Russes dès le début du conflit.
« The Russian MoD has confirmed the use of the TOS-1A weapon system in Ukraine. The TOS-1A uses thermobaric rockets, creating incendiary and blast effects. Watch the video below for more information about this weapon and its devastating impact. » 9

Les Américains s’interdisent l’utilisation de frappes nucléaires contre des Etats ne disposant pas de la bombe ; ce n’est pas le cas de la Russie. Depuis la modification de la doctrine Chouigou, les Russes ont formalisé une nouvelle doctrine d’emploi. Il s’agit, s’ils estiment leurs intérêts vitaux menacés d’utiliser l’emploi de l’arme nucléaire en premier. Cette doctrine est connue sous le nom « escalate to de escalate ». Schématiquement l’on menace l’adversaire pour le forcer à se retirer, les Russes se servant d’une escalade pour forcer la désescalade !

« Russian nuclear use would therefore be a massive gamble for limited gains that would not achieve Putin’s stated war aims. At best, Russian nuclear use would freeze the front lines in their current positions and enable the Kremlin to preserve its currently occupied territory in Ukraine. Russian nuclear use would not enable Russian offensives to capture the entirety of Ukraine (the Kremlin’s original objective for their February 2022 invasion)… » 10

“So if we’re talking about this disarming strike, then maybe think about adopting the best practices of our American partners and their ideas for ensuring their security. We’re just thinking about it. No one was shy when they talked about it out loud in previous times and years,”
11

“As for the idea that Russia wouldn’t use such weapons first under any circumstances, then it means we wouldn’t be able to be the second to use them either — because the possibility to do so in case of an attack on our territory would be very limited,” 12
« that any country attempting to interfere will create “consequences you have never seen.”
13

“They have only one objective: to prevent the development of Russia. They are going to do it in the same way as they did it before, without furnishing even a single pretext, doing it just because we exist.” 14

“This threat is increasing, I can’t deny it,” Putin said in response to a question, adding that Russia would not use those weapons first. 15
“We have not gone crazy, we are aware of what nuclear weapons are. We have these means, and they are more advanced and more modern than those of any other nuclear country. As of today, this is an obvious fact.“We are not going to wave these weapons around like a razor, running around the world, but of course we act with the understanding that they exist.” 16
“If a potential adversary believes it is possible to use the theory of a preventive strike, and we do not, then this still makes us think about those threats that are posed to us,”17


Cela aura également pour conséquence une augmentation généralisée et massive des budgets militaires avec toutes les conséquences induites.
Un monde d’incertitudes et de risques, car autant il était possible de gérer des accidents ou des crises, autant cela sera plus difficile dorénavant. L’épisode du Mig russe abattu par la Turquie fut parfaitement circonscrit.
Nous n’osons imaginer ce qu’il adviendrait d’un simple incident qui se produirait le long de la ligne de chemin de fer menant à Kaliningrad.

L’annihilation demeure toujours improbable, mais les infra- destructions se multiplieront.  Y gagnerons-nous au change ? Rien n’est moins sûr. Une des leçons de la dissuasion nucléaire est que son efficacité était limitée et moins crédible en l’absence d’un méta armement qui pouvait l’épauler et la compléter.

La sanctuarisation agressive ne peut réellement fonctionner que si elle est couplée avec une supériorité conventionnelle sur le théâtre d’opérations. Poutine a pu le croire au 24 Février ; il sait que désormais ce n’est plus le cas.
Pour autant, en cas de non supériorité conventionnelle, la Russie peut toujours, à l’abri de cette sanctuarisation agressive, brandie haut et fort, pratiquer la politique des faits accomplis et d’attaques de plus faible intensité stratégique, notamment en cyber attaques. Face à cet exercice, il faut saluer la réponse ferme mais mesurée de Biden qui démontre l’inébranlable résolution américaine de ne pas céder à ce chantage. En matière nucléaire, le Seele et le Mute, chers à Clausewitz ont paradoxalement toute leur efficacité.

En février 53, Eisenhower après avoir relevé MacArthur de son commandement n’hésita pas lors de son discours sur l’Etat de l’Union à afficher l’éventualité de frappes massives nucléaires. Son utilité demeure à ce jour discutable ; il est toutefois probable que cela favorisa un armistice.
Poutine s’inspire et réinterprète l’exemple du président Eisenhower qui récidiva cette éventualité à destination de la Chine, déclara, après les propos tenus par Foster Dulles, lors du conflit larvé et latent avec la Chine  en 1955 qu’il n’excluait pas le recours à tous types d’armes avec la seule limite qu’elles visent des cibles exclusivement militaires.

Poutine s’aperçoit déjà- et cela explique qu’il n’a toujours pas donné suite à ses menaces donquichottesques, que l’arme nucléaire est davantage conçue- et heureusement- comme une arme de dissuasion plutôt que de coercition. Non pas que celle-ci en soit absente mais elle ne vient qu’après.
C’est aussi une des raisons pour laquelle Poutine n’est pas allé beaucoup plus loin que ses rodomontades. L’autre raison, tout aussi adamantine, est que l’on ne voit pas Poutine lancer une bombe nucléaire tactique car cela reviendrait aussi à atomiser ses propres troupes déjà rétrécies. Certes les scrupules n’ont jamais empêché le moujik du Kremlin de massacrer ses propres civils au théâtre Doubrovka. Ajoutons pour faire bonne mesure que ce n’était à ses yeux que des « civils » pesant peu au trébuchet de son but ultime.
Nous reviendrons plus loin sur la très faible probabilité d’une dégénérescence du conflit en guerre nucléaire.
Thomas Schelling disait à propos de la guerre nucléaire que c’était une compétition dans la prise de risques et que les objectifs seront atteints non pas tant par un rapport de forces que par un test de nerfs.

Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev plastronnait d’ailleurs en affirmant : « I think the people with the strongest nerves will be the winners , the people with weak nerves will go to the wall. »

 Poutine semble s’inspirer de ces précédents à la réserve près que les USA jouissaient d’une vraie crédibilité et que l’armement nucléaire russe et chinois n’était pas vraiment à parité.
 Poutine a donc épousé la doctrine chinoise dont l’accession au nucléaire lui permit d’adopter une stratégie de dissuasion offensive. Cette théorie consistait déjà à attaquer un adversaire avec des moyens conventionnels afin qu’il ne puisse se défendre, les armes atomiques jouant le rôle de bouclier ultime. La combinaison des deux armements permet de monter la dernière marche de l’escalier sans avoir à déclencher le feu nucléaire. Son call of the bluff n’a pas réussi.

Un règlement ou les grandes illusions

Ce conflit a infligé à chaque protagoniste des blessures dont on ne voit pas la guérison. Du côté russe, une double humiliation et une cicatrice géographique.
L’humiliation de l’implosion soviétique et l’envol de l’Ukraine puis l’affront des sévères défaites militaires en Ukraine, humiliation où Poutine porte cette fois-ci l’entière responsabilité ; cicatrice géographique qui de par sa proximité immédiate rend beaucoup plus difficile et douloureuse la séparation à la différence des empires coloniaux où les colonies étaient tellement lointaines de la métropole.
Du côté ukrainien, accrochée à l’invasion, l’immense douleur d’avoir vu tant d’enfants kidnappés, de femmes violées, de civils torturés, emporte un légitime désir de revanche.
Macron a d’ailleurs affirmé sur CBS que « Oui Poutine devrait être poursuivi pour crimes de guerre ! »
Ukraine et Russie ont désormais, chacune, un nouveau narratif qui empêche toute réconciliation future.
S’obstiner à vouloir traduire en justice Poutine- ce qui n’est pas illégitime- mais n’est pas le meilleur moyen d’aboutir à un règlement. Imposer un règlement à l’Ukraine en affirmant que les positions actuelles sont non négociables signifie tout simplement que Poutine ne veut pas la paix.
Et d’ailleurs Lavrov l’avait parfaitement annoncé lorsqu’il affirma que désormais « The geographical objectives have changed » 18

Les ressentiments, quand bien même, ne sont-ils  pas de même nature et dont la responsabilité diffère du tout au tout, sont affichés et brandis dans ce conflit tels des Kakémonos géants. Pour autant Max Weber nous a appris le Gesinnungsethik et le Verantwortungsethik.

Il est une voie qui permettrait de contourner ce non- possumus. Laissons de côté le conflit franco-allemand ou la vieille inimitié amicale franco-anglaise. Inspirons-nous davantage de l’Afrique du Sud et de l’Espagne. Un grand homme d’Etat, Nelson Mandela, eut l’immense courage et la non moins grande intelligence, non pas d’ignorer les crimes commis par le régime d’apartheid mais de créer une commission de la Vérité et de la Réconciliation. Il ne pouvait y avoir de réconciliation sans la reconnaissance de la souffrance endurée par la population noire et il ne pouvait y avoir de réconciliation si l’on punissait ses crimes.

Le roi Juan Carlos, avant que l’appât du gain ne le rattrapât pas, eut l’ouverture d’esprit de ne pas entamer une chasse aux sorcières contre les bourreaux franquistes.
Les belligérants de la guerre de Trente Ans eurent la sagesse d’obéir au principe Perpetua oblivio et amnestia. Si chacun s’obstine dans ses revendications alors capacitor impossibilium.
Certes ces deux exemples résultaient de guerres civiles, ce qui n’est point le cas ici, quoi qu’on en dise. Pour autant ils devraient nous guider dans la recherche d’une solution
Dans ce conflit, les menaces et bluffs de Poutine révèlent qu’à son tour, ses nerfs qui tant de fois ont soumis tant d’ennemis, tant de fois ont asservi ses citoyens, trahissent donc désormais sa querelle et sa volonté impérialiste. 
Une Russie apeurée, rapiécée et rabougrie n’aura d’autre recours que d’affermir une alliance ou quasi-alliance, certes déjà largement fondée pour les raisons évoquées en première partie mais que le nouvel ordre du monde scellera.

Cette leçon, Américains et Européens doivent l’intégrer dès à présent. Entendons-nous, afin d’éviter tout malentendu, et réaffirmons au risque de nous répéter, la Russie est clairement l’agresseur en cette affaire. L’annexion de la Crimée- comme toutes celles relevant d’une victoire militaire unilatérale- était parfaitement illégale et frauduleuse parce que contraire au droit international le plus élémentaire.
Ex injuria jus non oritur. On ne peut exciper d’une occupation illégale pour justifier des revendications territoriales.

La Russie a commis des atrocités qui nous rappellent si douloureusement les massacres d’Oradour-sur-Glane commis par la division Das Reich ou en Italie aux Fosses Adréatines. Pour autant tâchons d’éviter les funestes erreurs du traité de Versailles de juin 1919 ou de la guerre de 1945. L’on ne dépècera pas la Russie comme cela fut le cas avec l’Allemagne, ne serait-ce que parce que nul n’a les moyens de dépecer la Russie.
Les héritiers de Tsar Bomba y veillent de toute façon.
Avoir commis une telle erreur pouvait- à l’extrême limite- se concevoir en 1919 ; elle serait imbécile aujourd’hui.

Examinons les propos tenus par Austin Lloyd et Anthony Blinken.
« We want to see Russia weakened to the degree that it can’t do the kinds of things that it has done in invading Ukraine. » « Russia should « not have the capability to bery quickly reproduce. » the forces  and equipment that had been lost in Ukraine. » 19
« Yeah, and really nothing to add. I think the Secretary said it very well. Thanks » 20


Leur discours a certes une apparence de rationalité, il a une réalité,  et il reflète leur expérience historique. Reconnaissons qu’il exprime aussi une certaine moralité. Pour autant en termes de géopolitique pure, c’est préparer de nouvelles sources de tensions qui seront incalculables.
Car ce conflit nous invite à considérer que le monde a profondément changé depuis 1945.
Le 24 Février demeurera avec la chute du Mur de Berlin un marqueur.
Ne pas se pencher sur ce que sera et devra être sa nouvelle architectonie, ne pas envisager que les nouvelles puissances ne sont pas contraintes d’adopter nos valeurs démocratiques, sera porteur d’immenses désordres.

Nous avons écrit précédemment que Poutine n’avait point envahi l’Ukraine par peur de la contagion démocratique. A-t-on déjà vu une dictature mourir de ce virus ? Pour autant, nous modifions légèrement notre jugement en pensant que Poutine a envahi l’Ukraine aussi en voulant montrer, erga omnes, qu’il ne craint point cette contagion mais qu’il ne craint pas non plus désormais, d’afficher et à son peuple et aux étrangers que la culture et la gouvernance russes sont de loin supérieures à celles des autres pays- par définition-décadents.
Déterminer si la reconstitution de l’Empire l’emporte ou pas sur l’idéologie est finalement secondaire. C’est aussi l’avis- à n’en pas douter- des enfants ukrainiens déportés et des civils  violés , torturés et massacrés .

Il ne saurait y avoir de sécurité pour les pays occidentaux si les autres n’ont droit ni à la sécurité ni à une fierté historique.
Pour dire les choses autrement, il suffit de reprendre les termes du dilemme de la sécurité de Robert Jervis : Le maximum de sécurité pour les uns signifie le maximum d’insécurité pour les autres.



Les sanctions

Nous ne sommes pas de ceux qui crient à l’inutilité- aujourd’hui- des sanctions contre la Russie.  Si l’armée russe est désormais dans un état proche de la catatonie, c’est bien parce que les sanctions- notamment celles des semi-conducteurs-, commencent à produire leurs effets. C’est d’ailleurs une autre leçon, à savoir que sous certaines conditions, et, contrairement à l’opinion majoritairement répandue, des sanctions peuvent produire les résultats escomptés.

Entendons-nous, les sanctions n’ont pas pour but d’affaiblir ou de faire souffrir la Russie, sauf dans la tête de quelques handicapés du cerveau, incapables de connecter correctement deux neurones, car dans ce cas, et dans ce cas seulement, elles ne fonctionneraient pas. Il en va de même si les sanctions ont pour but un « regime changer ».
Elles ont simplement, dans le cas présent, pour ambition d’anesthésier l’armée russe ou plutôt de permettre à l’Ukraine de récupérer sa souveraineté pleine et entière sur la totalité de son territoire. Ces sanctions-là marchent car elles sont parfaitement circonscrites.
La meilleure preuve en est qu’une des raisons des faiblesses- béantes- de l’armée russe est que les sanctions imposées depuis 2014 après l’annexion illégale de la Crimée, ont dans les domaines de la haute technologie militaire passablement affaibli ses capacités militaires et surtout celles qui relèvent de l’offensive. L’usage de systèmes d’armements obsolètes en est la parfaite illustration

Poutine pense que le Général Hiver adoucira les sanctions à son encontre. Il sait qu’elles ont essentiellement réussi face à des petits pays. Et encore l’exemple de la Corée et de l’Iran lui démontre le contraire. Poutine pense que dans son cas, les sanctions ou plutôt la menace de sanctions ne peut en aucun cas se comparer aux menaces de sanctions réussies contre la Grèce et la Yougoslavie dans les années 1920. Sanction contre les protagonistes et qui effectivement ont empêché le conflit d’éclater.
Pour autant lorsque des sanctions négatives sont accompagnées et adossées à des « sanctions positives » elles atteignent leur objectif. On peut, en effet, assimiler la gigantesque aide occidentale à l’Ukraine au Lease and Land américain à la Grande-Bretagne en 1940.

Et après

Vouloir exiger des réparations russes pour paiement de leur invasion nous semble mêmement illusoire, quand bien même cela peut heurter la morale.
Pour autant « Oui la politique étrangère, c’est parfois accepter le détestable pour éviter l’insupportable » 21

« l’Histoire est un cimetière de causes perdues qui pourtant représentaient le bon droit » 22
Car si nous n’y prenons pas garde, nous retrouverons une fois de plus le scénario si classique, tellement classique que fut la conséquence du Traité de Versailles. Sauf à décapiter la Russie ce qui est militairement- et heureusement- impossible, la Russie ayant reconstitué sa force et retrouvé son rang qu’elle pense être le sien, sortirait toutes ses armes et pas seulement pour la parade de la Place Rouge le 9 mai.

Il est donc plus qu’urgent de réfléchir aux relations entre la Russie et l’Ukraine qui conditionneront cette région. Le grand écrivain israélien Amos Oz, militant pour la Paix s’il en est, écrivit qu’il est illusoire de croire à une paix chaude immédiate entre deux adversaires qui se sont tant combattus et tant détestés.
Cette guerre laissera des traces profondes au centre de l’Europe. Mais il est une autre raison de ne pas mutiler la Russie lorsque les hostilités prendront fin. Plus la Russie sera affaiblie , et plus ses réactions seront imprévisibles et violentes. Et plus elle aura recours à des moyens agressifs.
Ayant dit cela, la difficulté consistera à inventer un moyen légal et efficace de s’assurer que la Russie ne cherchera pas tôt ou tard une revanche contre l’Ukraine. Car l’Histoire soviétique puis russe est riche de telles situations où la Russie a profité d’un vide.
Il est plus que probable que la Russie multipliera les cyber-attaques contre les pays baltes et bien entendu l’Ukraine. Kaliningrad pourvoira aux prétextes.
Une autre conséquence sera que la Russie ne renouvellera pas en 2026 le New Start Treaty.
Il est d’ailleurs mêmement probable qu’un Congrès américain s’y opposerait aussi.
 
À l’esprit de revanche l’on verra accroitre la vieille angoisse russe de l’encerclement.
Cette peur russe de l’encerclement est un vrai- faux problème.
Faux car à qui veut-on faire croire qu’un pays ayant 20622 km de frontières réparties sur quatorze pays dont aucun à part la Chine n’a une population, une armée et un PIB supérieurs à la Russie, peut réellement craindre une invasion.
Mais cependant vrai problème, car historiquement elle fut souvent envahie et vrai problème qui a perduré si longtemps avec l’Allemagne.
Mais vrai problème en ce qui concerne la représentation de l’encerclement géographique et idéologique.
Or en géopolitique, les représentations comptent souvent autant que la réalité.

Encerclement rendu encore plus visible par l’intégration de la Finlande et de la Suède.
Les frontières « ennemies » vont donc être fortement redimensionnées. La Russie se sentira plus vulnérable et en vertu du Dilemme de la Sécurité de Jervis, elle sera tentée d’utiliser des armes à faible signature dans les pays baltes ou dans la région Arctique.

Poutine ou son successeur auront à cœur de montrer par tous moyens, que la Russie demeure une grande puissance qu’il faut redouter et craindre

Plus la Russie compare l’Ukraine aux nazis, plus elle nie son identité, et plus l’Ukraine solidifiera son identité. Poutine déclara ainsi à Bush lors du sommet Otan-Russie  en 2002  “George, you have to understand that Ukraine is not even a country. Part of its territory is in Eastern Europe and the greater part was given to us.” Ukraine is not a real country. »  23
Il est vrai qu’il avait également affirmé « Ukraine is a US colony with a ‘puppet regime.’ ». 24 Il ne parlait pas à l’époque de la tristement célèbre coquecigrue d’une Ukraine nazifiée.

Un des plus grands diplomates français, le prince de Bénevent, évêque heureusement défroqué, avait pour principe: « Il pourra être cédé ce qui est d’un intérêt moindre pour obtenir ce qui est d’un intérêt supérieur. »
Or en cette conflagration, l’on ne distingue pas ce qui est d’un intérêt moindre pour chaque protagoniste. En revanche, on distingue si facilement ce qui est d’un intérêt supérieur.

Dans l’esprit de Poutine, traiter les Ukrainiens de nazis ne signifie pas forcément qu’ils sont nazis ; ils sont nazis parce que profondément et intensément nationalistes. Ils sont nazis au seul motif qu’ils refusent d’être russes. Il est également vrai que les identités ukrainiennes ont souvent évolué au gré de l’Histoire et des occupations. Identité qui se construit et se construira en opposition à la Russie.
« Vladimir Putin is determined to shape the future to look like his version of the past. Russia’s president invaded Ukraine not because he felt threatened by NATO expansion or by Western “provocations.” He ordered his “special military operation” because he believes that it is Russia’s divine right to rule Ukraine, to wipe out the country’s national identity, and to integrate its people into a Greater Russia. »25
« Ennemi du peuple ce terme rendit automatiquement inutile d’etablir la preuve des erreurs ideologiques de l homme ou des hommes engagés dans une controverse. Il rendit possible l’ utilisation de la repression la plus cruelle violant toutes les normes de la légalite revolutionnaire contre quiconque de quelque maniere que ce soit n’etait pas d accord avec lui. »
 26

S’il s’agissait d’Etats aux dimensions réduites comme la Macédoine et la Grèce, cela resterait gérable. Mais il s’agit là de deux immenses pays dont l’un est membre permanent du Conseil de Sécurité et disposant d’énormes moyens de chantage.
C’est toute l’architectonie en Europe qui devra être repensée. Ce qui signifie qu’il faudra trouver un équilibre entre une garantie sécuritaire et la récupération de son territoire pour l’Ukraine mais aussi le non-démantèlement, ainsi que la non-humiliation de la Russie.
Sachant que tout geste en faveur d’une des parties entraînera la non-satisfaction de l’autre. Nous  savons qu’un bon accord est celui qui mécontente mêmement les protagonistes. Angoisse contre humiliation.
On a parlé de guerre civile dans le Donbass, outre que cela est fortement exagéré, ne serait-ce que parce que ce serait faire peu de cas des Maskirovska russes ayant foulé aux pieds les accords de Minsk.
« Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que dans le dessin d’envahir, tous leurs traités n’étaient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient toujours la ruine de l’État qui les acceptait. »  27

Acceptons l’augure d’une Ukraine n’ayant pas elle non plus respecté, les accords de Minsk. Soit! Acceptons aussi l’idée que supprimer le caractère officiel de la langue russe ne fut pas l’idée la plus brillante des autorités ukrainiennes de l’époque, mais reconnaissons mêmement que la Russie avait, elle aussi, auparavant grâce aux Maskirovska et en parfaite impunité, rompu les accords de Minsk. La différence était cependant immense ; les maskirovska avaient dans leurs charrois déjà avec eux la mort et les destructions.

Certes il eut été intelligent d’accorder beaucoup plus tôt une large autonomie aux russophones. Pour autant sauf dans une seule petite région, le résultat des différents référendums fut en faveur de l’indépendance ukrainienne.
La Russie a donc délibérément attisé des mouvements de sédition. Lesquels mouvements furent profondément instrumentalisés pour servir de prétexte à l’invasion. Imagine- t-on l’Allemagne revendiquer l’Alsace-Lorraine au motif que nombre de ses habitants parlent l’allemand et jouissent encore en France de certaines coutumes allemandes ?
Imagine-t-on la France joindre ses forces à celle des indépendantistes du Jura Suisse ? Imagine- t- on la France absorber la Wallonie au seul prétexte que les wallons ont un niveau de vie inférieur à celui des flamands ?
Ni les tsars russes, ni les tsars soviétiques n’étaient réputés pour la qualité de leur parole.
Hô Chi Minh signa en 54 les accords de Genève qui prévoyaient la tenue d’élections libres. Les élections eurent lieu et bien sûr le Vietminh ne respecta point leur libre tenue libre.
Poutine ne dépare pas de cette tradition.
Kamenev interrogea un jour Staline en lui demandant sais-tu ce qu’est la reconnaissance ? Ce dernier lui répondit : oui c’est une maladie de chien.

Considérons que dans la représentation russe, le conflit avec l’Ukraine n’est pas seulement un conflit entre deux nations mais entre deux peuples. C’est là une différence fondamentale.
L’Ukraine martyrisée, outragée mais libérée et par le sang versé de ses enfants et avec l’aide des Occidentaux, voudra des réparations au titre des exactions, destructions et massacres commis.
L’Histoire est riche de ces réparations, mais l’Histoire nous enseigne mêmement qu’elles ont toujours mal tourné. Il faudra donc avoir le courage et l’intelligence de le faire comprendre aux Ukrainiens.

Une neutralité ukrainienne pouvait parfaitement se concevoir avant le 24 février, elle semble aujourd’hui hors de propos. Arrimer l’Ukraine à l’Union européenne, voire à l’OTAN- décision inconcevable avant l’invasion- ne pourra s’envisager qu’à deux conditions et une mise en garde : une indépendance solidement assurée mais mâtinée d’une large autonomie accordée aux populations russophones et une mise en garde : la création de deux blocs à la lisière européenne parfaitement antagonistes.

Reste la question quasi ontologique : qui a gagné cette guerre ? Car après tout, la guerre, choc- violent- de volontés, consiste à porter le feu au-delà de sa frontière. Une autre définition qui nous intéresse en cette occurrence, consiste à transférer sa souveraineté dans le territoire de l’adversaire.
Si nous zoomons dans ce cas présent et relevons les propos de Poutine et alii traitant les Ukrainiens de nazis- insulte tout sauf neutre dans le récit national russe, et leur déniant le droit de faire Nation, l’on se rapproche de la seconde guerre mondiale dont le type de guerre est parfaitement décrit par Lawrence Freedman.
« His originality lays in war aims that involved not just conquering other people but seeking to enslave and annihilate them. The damage to the enemy’s society was not a means to an end : it was what the war was all about. »  28
La comparaison est certes un peu forte, et nous le reconnaissons bien volontiers. Mais l’on ne saurait oublier cette dimension si présente du côté russe. L’enlèvement de milliers d’enfants ukrainiens en bas âge, déportés en Sibérie, la « russianisation » rendue obligatoire dans les écoles sises dans les territoires conquis y ressemblent tristement.
Autant d’agissements relevant tantôt de crimes de guerre, tantôt de crimes contre l’humanité voire même de génocide tels que définis par Raphael  Lemkin et Hersh Lauterpacht et adoptés par la résolution 96 de l’ONU.

Les Nord-Vietnamiens ne niaient pas l’appartenance du Sud à l’identité vietnamienne ; ils prolongeaient essentiellement, mais pas que, la guerre d’indépendance. L’invasion du Koweït par le dictateur Saddam Hussein fut une guerre de prédation à but principalement financier quand bien même habillé par des considérations quant à une soi-disant appartenance du Koweït à la mère patrie. A l’issue de cette guerre, le Koweït récupéra l’intégralité de son territoire.
L’on n’a point cherché à l’époque à s’interroger sur la légitimité de la revendication koweitienne. Mais il est vrai que le Koweït regorgeait de pétrole. Et l’Ukraine n’a point de pétrole. Elle a juste une courageuse et formidable appétence pour les valeurs démocratiques et une soif inextinguible d’Europe.
La négation de l’Autre en tant que Nation ferme toute possibilité de négociation. L’on compare souvent la crise de Cuba avec le conflit actuel ; mais à Cuba, la solution existait car aucun des protagonistes ne niait l’existence de l’autre.
La négation de l’Autre en tant que Nation se retrouve aussi au Moyen-Orient où des franges des populations et des dirigeants politiques dénient à l’Autre le droit de faire Nation au motif que leur identité n’existe ou n’existait pas auparavant.
Ainsi certains Israéliens- heureusement minoritaires mais influents- et certains arabes- tout aussi minoritaires mais tout aussi influents.


Les scénarii de règlement

 

Si Washington a fermement averti Kiev de ne pas fixer de lignes rouges quant à une négociation, il se garde bien de réaffirmer que le temps de la diplomatie est arrivé.
Washington évite aussi de se désolidariser des revendications ukrainiennes, Washington n’hésite pas non plus à désavouer son chef d’Etat-Major qui affirmait qu’il ne saurait y avoir de victoire militaire. Enfin Washington après avoir refusé de condamner les frappes ukrainiennes en territoire russe, loin de la ligne de front, livre des systèmes Patriot à l’Ukraine.
Mais quand bien même Zelinsky désirerait entamer des pourparlers avec la Russie et modérer ses revendications- toutes légitimes- on ne le rappellera jamais assez, il se heurterait à une opposition totale tant de tout le personnel politique que de sa population.
Un sondage en septembre indique que 70% des Ukrainiens veulent continuer le combat jusqu’à la victoire finale et ce même sous les bombardements russes, et que 90% considèrent que la victoire finale inclut la Crimée.
L’on ne voit pas ce qui pourrait donc amener Zelinsky à modifier sa position.
S’il y a une comparaison qui s’impose avec Munich, c’est le fait que les Occidentaux n’amèneront point à l’échafaud Zelinsky comme ils l’avaient lâchement fait avec Edvard Benes.

Reste le côté russe. Laissons de côté les palinodies de Poutine qui relèvent de la propagande. Deux options s’offrent à Poutine dans la débâcle actuelle de son offensive. Soit il poursuit son escalade avec des bombardements aveugles contre des populations et infrastructures civiles,  qui constituent des crimes contre l’humanité et qui rappellent ceux pratiqués par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale- mais l’option nucléaire nous semble toutefois hautement improbable.
Soit il cherche un vrai cessez-le-feu afin de préparer un règlement. Mais ce serait- pour lui- l’aveu d’une défaite humiliante. Si Poutine choisissait cette deuxième option qui n’est pas la plus probable à l’heure actuelle, les Occidentaux pourraient alors pousser Zelinsky vers la table des négociations.
Il est en position de force ce qui peut permettre d’assouplir ses positions. Il n’est pas sûr toutefois qu’il le puisse tant la volonté populaire ukrainienne refuse tout compromis. Mais la condition irréfragable est d’abord la continuation d’une aide massive et continue du soutien militaire occidental à l’Ukraine.
Pour amener la Russie à négocier, les Occidentaux devront envisager l’éventualité d’une levée immédiate et progressive des sanctions et d’une discussion ultérieure d’une nouvelle architecture européenne de sécurité.

En ce sens et en ce sens seulement le président Macron n’avait pas complètement tort de parler d’accorder des garanties de sécurité à la Russie.
Pour autant son propos était déplacé dans le temps et dans la forme. Notons qu’il a heureusement et très vite corrigé le tir.
«  Il y a des réponses partielles et temporaires dont la qualité réside dans leur correspondance avec la réalité du moment. » 29 Le problème des réparations est important mais il n’est pas immédiat. Quant à un éventuel tribunal spécial pour juger les crimes de Poutine, il serait sage- quand bien même cela heurte la morale la plus élémentaire- de laisser aux Russes le soin de gérer cet épineux problème.
La comparaison avec Nuremberg ou les autres procès devant un tribunal pénal international n’est pas relevante car elle est- irréaliste vu l’immensité du territoire russe et de sa panoplie nucléaire- et du fait que si la Russie a perdu le combat en Ukraine, il sera fort difficile d’imposer militairement une telle solution.

L’état des lieux

Après avoir emprunté certaines caractéristiques à la guerre de 14-18, Poutine fait un retour vers le futur. Les guerres évoluent, obéissant bien souvent à ce que Clausewitz appelait le Selbstandigkeit ou l’autonomie de la guerre.
Raymond Aron écrivit  quant à lui : «Dans la guerre aussi, la fureur nait parfois de la lutte elle-même, non de l’enjeu de la lutte «   30
C’est aussi une des explications aux représailles russes exercées sur des civils ukrainiens et qui démontrent ad nauseam la vengeance et l’impuissance russe. Les Russes détruisent désormais massivement les infrastructures dont le seul but est de priver les civils ukrainiens d’électricité, eau, chauffage, etc afin d’amener les Ukrainiens à ne plus soutenir leur gouvernement.
Celle-ci éloigne toute possibilité de compromis. Bombardements qui sont certes aveugles mais dont l’intention est parfaitement pourpensée. Poutine pratique cyniquement ce que les anglo saxons nomment : The gradual turning of the screw 
« Flectere si nequeo superos, acheronta movebo. » 31


Risquons un pari. Il n’est pas totalement inconcevable que la barbarie russe ait à l’avenir l’effet inverse à celui recherché par les Russes. L’on assistera vraisemblablement à une indomptable résilience ukrainienne. Et il est mêmement envisageable que de larges segments des populations occidentales , prenant conscience que les Ukrainiens se battent aussi pour nous, refusent le chantage russe et augmentent les sanctions.

Au stade actuel, risquons une comparaison avec le Vietnam. Il suffisait aux Nord-Vietnamiens de ne pas perdre militairement pour gagner la guerre. Symétriquement, jusqu’à la menterie de Nixon au Watergate, pour avoir certes cassé les offensives militaires des Nord-Vietnamiens, les Américains perdirent la guerre pour avoir simplement stoppé l’offensive militaire vietnamienne.
Ce scénario fut aussi celui de la France en Algérie où une victoire sur le terrain n’empêcha point la défaite.
Pour autant il y a deux critères relativement quantifiables.
La Russie a-t-elle atteint les objectifs qu’elle s’était fixés, sinon urbi et orbi, à tout le moins implicitement ?
A-t-elle atteint ce que Clausewitz appelait le Ziel et le Zweck, c’est à dire les buts de guerre et les buts dans la guerre ?
Force est de constater qu’elle a rapté- même si elle en a reperdu une partie depuis, déjà 8% supplémentaires du territoire ukrainien depuis le 24 février. Mais a-t-elle atteint la reconstitution du glacis soviéto-russe qui est tout de même un de ses objectifs au moins secondaires ?
Poutine a-t-il endossé les habits de Pierre Le Grand et de Catherine II ?
Poutine se réfère constamment à Pierre le Grand. Ironie de l’Histoire, Pierre Le Grand a ouvert la Russie vers l’Europe et l’Europe en Russie ; Poutine se démarque loaf pour loaf de son icone.

Considérons les propos du président des Etats-Unis.
A-t-il affaibli l’Europe et l’OTAN ?  « At every step of this trip, we set down a marker of unity, determination and deep capabilities of the democratic nations of the world to do what need to be done, » he said. « Putin thought he could break the transatlantic alliance. He tried to weaken us. He expected our resolve to fracture. But he’s getting exactly what he did not want. »

« He wanted the Finlandization of NATO. He got the natoization of Finland, » Biden added, as NATO invited Sweden and Finland to join the US-led military alliance, which has drawn an angered response from Russia. « We’re more united than ever. And with the addition to Finland and Sweden, we’ll be stronger than ever. They have serious militaries, both of them. We’re going to increase the NATO border by 800 miles along the Finnish-Russian border. Sweden is all in. »  32
Tel estle jugement adressé par Biden lors d’une conférence de presse lors d’un sommet de l’OTAN à Madrid le 30 juin.
Qu’est-il advenu de la démographie russe ? De son influence mondiale ? De la nouvelle architectonie dont Poutine s’époumonait ? A-t-il durablement et réellement solidifié les liens avec les pays du Sud qui se sont abstenus ?
Enfin n’a-t-il pas rendu plus méfiant à son égard des pays tels que la Biélorussie dont il assuré la survie du leader ? Du Kazakhstan qui, à son tour, après l’intervention du pays frère balbutie des mouvements d’indépendance ?

Une des raisons de l’implosion de la RDA était que les pleurs et appels à l’aide de Honecker demeurèrent lettre morte.
La Russie connaîtra-t-elle, elle aussi, à son tour le syndrome du piège de Kindleberger dans son étranger proche ? Les Américains ont pu en limiter certaines conséquences grâce à leur soft power. Le moins que l’on puisse avancer c’est que le soft power du Kremlin relève encore du Kominform.
Enfin une non-victoire en Ukraine aiguisera la concupiscence chinoise à son encontre. Il est tout sauf sûr que Poutine ait retenu la leçon de l’épopée napoléonienne qui a rendu la France plus petite et surtout moins nombreuse que lors de son accession au pouvoir.
Autant de questions que nous essayerons de traiter au fil de cet article.

L’Histoire rejoint parfois l’actualité. Le décès de Mikhail Sergueivitch Gorbatchev nous rappelle l’ambivalence russe à ce sujet. Car l’annexion de la Crimée était tout sauf fortuite. Gorbatchev, lui-même ,l’avait approuvée. A n’en pas douter, c’est et cela restera le point de crispation, à l’instar de la question de Jérusalem.
Certes le sort des armes pèsera dans les négociations futures. Mais l’on peut se poser deux questions dyadiques. Jusqu’où ira le soutien occidental dans ce conflit lorsqu’il s’agira de la Crimée, mais mêmement jusqu’à quel point des Etats du « Sud », aux frontières fragiles, instables et disputées soutiendront-ils Poutine dans son hubris ?
L’on parle et d’aucuns craignent un affadissement du soutien des opinions occidentales et de leurs gouvernements. Mais il n’est pas moins inintéressant d’analyser les débuts de contestation ou à tout le moins d’approbation reluctante des pays qui avaient fait partie de l’orbite russe, vis-à-vis du « Grand Frère. ».

La position de Gorbatchev n’est donc pas qu’anecdotique.
Gorbatchev, libéral mais libéral après avoir été chassé- injustement- du pouvoir, communiste réformateur, même si cette formulation est ubuesque, et adulé voire sur-adulé y compris par Margaret Thatcher, représente donc une vraie fractale au sein de la société russe.

Celle-ci est réellement partagée à ce sujet entre les jeunes- pour qui l’Ukraine et la Crimée ne représentent plus une cause sacrée et une- encore très large- partie des Russes pour qui il est hors de question de renoncer à la Crimée. Laquelle des deux triomphera ?
Cette partition est aussi un élément qui interviendra le moment venu. Les manifestations récentes semblent indiquer que la Russie est moins monochrome que Poutine ne le pense. C’est d’ailleurs ainsi que nous l’avions décrit dans notre première partie, et qui a aussi motivé le timing de l’opération spéciale, Poutine craignant la désaffection pour l’Ukraine de la jeunesse russe.

Au sortir du Congrès de Vienne, la France napoléonienne rétrécie, ne retrouva pas – paradoxalement- grâce au génie de Talleyrand et à la vision de Metternich, une si mauvaise position.
« The Congress of Vienna also made the wise choice of integrating a defeated France into the new world order rather than penalizing and ostraciszing and potentially sowing the seeds of a France that would one day rise and try to overthrow the order. »  33
Les représentations comptant au moins autant que les actes en géopolitique, le mot qui nous semble le plus important est ostracizing.
Poutine a commis les crimes les plus odieux et honteux, mais ostraciser la Russie serait une erreur majeure.
Après une période inévitable, Japon et Allemagne- tous deux ayant commis des crimes de génocide et contre l’humanité- sortirent du ghetto de l’ostracisation.

Après le Congrès de Vienne, il aura fallu cette « grande incapacité méconnue » de Napoléon III pour tout gâcher.  C’est un peu ce qui arrive aujourd’hui à la Russie poutinienne. Deus ex machina en Syrie, parrain indispensable de l’Iran, partenaire recherché de la Turquie, courtisé comme le messie et comme une alternative par Israël, Netanyahu regnante, il est devenu le paria du monde occidental.
Admettons que cela ne contrarie point outre mesure ses rêves de grandeur et son expansion coloniale. L’Afrique ayant déserté l’ancien colonisateur français, Poutine et Xi Jinping reprennent le sillon qu’avaient autrefois emprunté les sbires de Cuba et de la RDA dans cette région.

Les alliés de Poutine

Voyons donc sur quels alliés, Poutine peut-il réellement compter. Nous conseillons bien vivement à Poutine de relire attentivement Thucydide qui dressait si lucidement et si brillamment la problématique des alliances.
« Athéniens, quand on ne peut se réclamer d’aucun grand service rendu ni invoquer un traité d’alliance existant et que, comme nous le faisons aujourd’hui, on vient demander du secours à autrui, il convient tout d’abord d’expliquer à ceux qu’on sollicite ainsi qu’ils ont, au mieux, intérêt à accéder à une telle requête, ou tout au moins qu’il n’y perdront rien. Il faut ensuite donner l’assurance d’une ferme reconnaissance. Ne parviendrait on pas à entraîner la conviction sur ces deux points, on ne saurait, si la requête est rejetée, en éprouver de rancœur ». 34
En premier lieu, bien sur le grand nombre de pays qui se sont abstenus de voter la résolution de l’Assemblée Générale de l’ONU condamnant l’agression russe, soit plus d’une quarantaine, est déjà à priori pour lui rassurant. Un tel nombre est déjà par lui-même important. L’on se gardera bien d’oublier Trotsky qui avait compris qu’à un certain niveau la quantité devient qualité.
Mais pour la plupart, c’était une abstention reluctante, davantage inspirée par le ressentiment envers l’Ouest qu’une approbation envers la Russie. De très rares Etats sont allés plus loin en votant contre cette résolution. Mentionnons-les, car ils illustrent- ad nauseam- le caractère dictatorial de la Russie : Biélorussie, Syrie, Érythrée et Corée du Nord, symboles vivants de la démocratie. Ils ont au moins la reconnaissance de ce qu’ils doivent à la Russie.

Certes ces deux groupes représentent la moitié de la population mondiale. Ce n’est pas faire injure à Madagascar de dire que son poids militaire n’est pas de nature à aggraver la conflictualité mondiale. L’on peut également s’interroger sur l’importance du poids économique du Cambodge dans les échanges économiques internationaux.

Une analyse plus fine indique cependant des éléments plus interpellant, ainsi le Vietnam, l’Inde, la Chine bien entendu, l’Iran évidemment, mais surtout la Turquie et nouveau venu dans ce club : l’Arabie Saoudite.
La Turquie qui a approuvé la résolution condamnant la Russie, mais pas celle des sanctions, demeure cependant fidèle à son numéro d’équilibriste.
La Turquie, gardienne des détroits, et qui a en a interdit le passage à tous les navires de guerre, ce qui pénalise objectivement la Russie, mais qui visiblement a laissé transiter des navires civils transportant des missiles S 300 sol- air en provenance de Masyaf en Syrie, à Novorossiysk en mer Noire.
La Turquie membre de l’Otan mais qui a acquis des missiles S 400.
La Turquie qui utilise ce conflit pour se refaire une virginité auprès de l’OTAN. La Turquie dont le vote positif était la condition sine qua non permettant l’intégration de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN. Notons au passage que la crainte de voir l’Ukraine adhérer à l’OTAN était donc totalement instrumentalisée puisque l’unanimité y était requise.

Enfin la Turquie qui espère retrouver au-delà de sa politique zéro problème envers ses voisins sa politique néo-ottomane. La Turquie dont le dirigeant appréciait tellement l’autocrate Poutine qui d’ailleurs le lui rend parfaitement bien et qui oublient tous deux les rivalités ancestrales qui opposaient l’empire ottoman et l’empire tsariste.

Le Vietnam est une vraie puissance militaire qui a derrière lui une vraie tradition de la chose militaire. Trois puissances l’ont d’ailleurs éprouvée à leurs dépens : France, États-Unis et plus tard Chine.
Cam Ranh est un port en eau profonde, d’où son intérêt stratégique. Des incidents relativement sérieux opposèrent également et récemment la Chine au Vietnam dans les îles Spratleys. Le problème est que les USA ont développé des liens avec le Vietnam en obtenant notamment des droits de mouillage à Cam Ranh, c’est donc un signal fort.

Quant à l’Inde, c’est la vraie surprise et elle est de taille, de par sa démographie, de par sa puissance économique, de par ses liens pétroliers avec l’Iran et de plus en plus avec la Russie. L’Inde puissance nucléaire dont la Russie demeure le premier fournisseur d’armes. L’Inde qui s’est dotée d’avions Rafale ce qui semblait un signe positif.
L’Inde qualifiée, il y a quelques années, de partenaire stratégique des États-Unis. L’Inde qui est membre du Quad- dont nul n’ignore qu’il s’agit d’une quasi-alliance destinée à contrer les visées expansionnistes de la Chine et qui pousse de tous ses feux à muscler cette quasi- alliance.
L’Inde qui participe à des manœuvres navales conjointes avec le Japon dans la région. L’Inde qui en dépit de son appartenance au Quad est aussi membre depuis 2016 de l’Organisation de la Coopération de Shanghai. L’Inde qui a acquis en 2018 des missiles S 400 auprès de la Russie ainsi que des missiles AR 27 en 2022.

Enfin l’Inde dont les penchants populistes, nationalistes et illibéraux, gangrènent chaque jour ce que l’on appelait autrefois la plus grande démocratie du monde. L’on peut donc légitimement se poser la question jusqu’où ira ce réalignement et ce soutien, quand bien même chichement affiché lors du Sommet de Samarcande.
Dans ce pacte faustien, les deux pays ont lié leur sort.

La question des hydrocarbures est très complexe et excessivement difficile à brandir des deux côtés. Les moyens de pressions s’exercent parallèlement. L’Inde qui avait reçu une dérogation spéciale de Trump d’importer provisoirement du pétrole iranien malgré les sanctions iraniennes, ce qui montre l’importance que les USA lui accordaient, a pris goût aux hydrocarbures bon marché et abondants.
La convaincre de renoncer à de tels privilèges est tout sauf évident. Poutine le sait et, bien entendu, en joue. On ne discerne pas aisément quel intérêt aurait donc l’Inde à sacrifier ses approvisionnements avec la Russie et à relâcher un « rapprochement » avec elle.
Il sera donc particulièrement intéressant de voir comment l’Inde gérera sur le long terme et un rapprochement avec la Russie et un antagonisme même larvé avec la Chine, soutien indéfectible quoiqu’on en dise de Moscou.

Gelé, ne signifie pas qu’il n’y aura pas de morts.
D’une part parce que si la Chine avait pu vaincre l’Inde, elle l’eut fait depuis fort longtemps et d’autre part parce que la Chine a les yeux de Chimène rivés sur Taïwan et ne tient pas particulièrement à ouvrir un nouveau front avec un pays dont les liens avec la Russie sont importants.
L’Inde n’est ni la Chine ni la Turquie. Le pion indien ne permettra pas de faire bouger les lignes, ni dans un sens ni dans l’autre. Il est au contraire un facteur de gel.
Rappelons les propos de l’Ambassadeur indien Kappoor à Moscou. Il est sur  la même ligne que son ministre des Affaires étrangères Subrahmanyam qui affirmait :

« Russia is a very important partner in a number of areas. » « India’s relationship with Russia is a very critical and important one. We have had exchanges over the years in all sorts of areas. You are well aware of our heavy industry cooperation in 1950s and 1960s, we have had tremendous cooperation in defence sector, » 35
“The use or threat of use of nuclear weapons is inadmissible”.36

L’Inde ou les illusions perdues ! Alors oui à Samarcande, l’Inde comme tant d’autres pays ont condamné une éventuelle attaque nucléaire. Mais au bal des hypocrites, tout le monde sait bien que la Russie n’a aucune fenêtre de tir nucléaire. Ces admonestations ne coûtent pas cher.
Il sera d’ailleurs intéressant d’examiner de plus près l’érosion du soutien des pays qui dès le départ avaient refusé soit de condamner l’invasion russe soit de s’abstenir de voter les sanctions.
L’étançonnage des principaux pays ne s’applique pas aux menaces nucléaires de Poutine, mais il demeure suffisamment stable en ce qui concerne les objectifs russes et surtout leur soubassement idéologique.

Quant à la Russie, elle ne peut remplacer ad infinitum le stock de ses clients. Une fois de plus nous vérifions la pertinence et la pérennité du Kerdos comme un des trois moteurs de toute politique étrangère. La Russie agira cependant en sorte de ne pas froisser la susceptibilité indienne.
Le tropisme indien vers la Russie entraînera-t-il un affadissement de ses tensions avec la Chine ; un règlement définitif de leur conflit nous semble cependant hors de portée. Pour autant cela ne peut que conforter la position de Poutine.

Alors oui Samarcande ! Oui Narendra Modi s’est offert le luxe d’admonester Poutine. Mais à peu de frais. Et cette mercuriale pour en être sincère porte moins à conséquence que celle de la Chine. Lorsque deux pays ont trop d’intérêts partagés, il n’est certes pas impossible de les rompre, il est juste plus compliqué de les briser.
Il n’en reste pas moins que nous devons prêter attention à un rapprochement de leaders adeptes de la démocrature quand bien même ce terme ne s’applique plus depuis fort longtemps à Poutine. Que l’Inde vienne à basculer dans l’orbite sino-russe, c’est toute la politique occidentale dans l’indo- pacifique qui serait remise en question.
Bien sûr, une Inde qui se rangerait clairement et franchement vers l’Occident serait un signal fort de défiance envers Poutine. Mais nous n’en sommes pas là.
A défaut de choisir clairement son camp, l’Inde serait sage- vu de New-Delhi- de se contenter d’une simple condamnation vis-à-vis de la problématique nucléaire russe et du maintien de sa politique actuelle sans afficher trop ostensiblement ses liens avec la Russie.
C’est d’ailleurs la signification de l’annulation de son sommet annuel en décembre avec Poutine.
 

La diplomatie, d’essence vaticane, de l’Arabie Saoudite est extrêmement préoccupante quand bien même elle s’inscrit dans un continuum. Ainsi en octobre 2017 le roi Salman est le premier roi d’Arabie Saoudite à se rendre à Moscou. En octobre 2019, Poutine lui rend la politesse, un accord militaire est signé. En 2016 Xi Jinping effectua une visite à Ryad. La Chine est désormais le premier client de l’Arabie Saoudite.

Xi a effectué également une visite en décembre en Arabie Saoudite. Celle-ci loin de suivre les injonctions américaines renforce sa coopération avec le Chine y compris dans les domaines technologiques ainsi que dans les drones.

L’Arabie saoudite s’est d’ailleurs alliée de facto avec la Russie dans la gestion des cours pétroliers en refusant de suivre les injonctions américaines. Elle envisage d’ailleurs d’accepter une facturation partielle des hydrocarbures en yuan.
Celui-ci étant inconvertible, cela signifie un désir d’augmenter ses importations en provenance de Chine et d’affaiblir ipso facto la puissance du dollar. En outre le fait que Trump n’a pas réagi lors du bombardement du pipeline saoudien n’a pas contribué à consolider les liens avec les États-Unis.
Ni ce bombardement, ni le conflit au Yemen n’empêchent  les Saoudiens et les Iraniens d’avoir – souvent-les mêmes intérêts et les mêmes alliés. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois. Pour Poutine, ce sont là deux alliés importants et qui ont chacun une fonction différentes.
A l’Iran la béquille militaire, à l’Arabie saoudite l’attelle de la gestion pétrolière.


Il est une autre leçon qu’il nous plait tout particulièrement de retenir. Après avoir cru à de simples bruits de bottes à la frontière ukrainienne, après avoir été persuadés que Poutine n’envahirait point l’Ukraine, puis après avoir été catéchisés de la supériorité de l’armée russe, après que Poutine a prêché à nos collapsologues notre inévitable déclin, le conflit ukrainien nous administre un nouveau mais heureux démenti. Poutine et Xi Ji Ping pensent que l’Occident, abruti de consommation, avachi dans une quête éperdue d’un libéralisme veule, détruit par nos valeurs décadentes telles que LGBT, avait renoncé à se défendre.

Or c’est le contraire qui s’est produit. S’il est exact que plus de trente-cinq pays n’ont pas condamné l’invasion russe, il faut aussi pointer le fait remarquable que les pays occidentaux ont dans leur quasi-totalité soutenu, certes à des degrés divers, l’Ukraine et son peuple qui nous délivrent une magistrale leçon de vaillance et de démocratie.
A l’heure de la montée des populismes et des fake news, à l’heure où la Russie pollue les élections des grands pays occidentaux, c’est la formidable leçon à retenir.

L’Histoire n’est pas linéaire mais en tout cas elle ne démontre ni la faiblesse ni la défaite des démocraties. Et l’invasion russe en Ukraine témoigne, s’il en était besoin, la justesse des propos tenus par Raymond Aron : « Je crois en la victoire finale des démocraties mais à une condition c’est qu’elles le veuillent. » 37


Abordons à présent les rivages de l’Empire Céleste. Si l’Histoire et la Géographie n’expliquent pas tout et ne déterminent pas toujours les comportements présents, elles permettent bien souvent de vérifier les tendances lourdes.
Certes, loin de nous l’idée de refuser de considérer que les mutations des rapports de force amènent des changements dans la définition des différentes politiques étrangères. La politique étrangère est par essence faite de contingences.
Ainsi au 19eme siècle finissant et au 20e commençant, les rapprochements ou éloignements successifs du Royaume-Uni de la France et de l’Allemagne.
Pour autant, tâchons d’éviter une nouvelle fois de nous conforter voire réconforter avec la théorie de l’évitement, ou de raisonner en occidentaux nourris du « doux commerce » si cher à Montesquieu.
Les Chinois ont construit leur ADN sur quatre axes : le Tianxi qui signifie littéralement, tout ce qui est en dessous du ciel appartient à la Chine ; on a connu formule plus pacifique ! Le Heipi Jueqing qui matérialise l’ascension pacifique.

La célèbre doctrine de Deng Xiao Ping « Hide your strength, bide your time. » « Cache ta force, attends ton heure »  ne signifiait aucunement que Deng était un adepte du multilatéralisme, épris du seul bien-être de son peuple et aucunement, contrairement, à ce que tant d’occidentaux naïfs ont cru ou voulu croire. La Chine était alors loin de jouir de son hyperpuissance actuelle.
Cela traduisait simplement que la Chine n’avait pas encore les moyens externes de ses ambitions. Citons pour mémoire Kevin Rudd, ancien Premier ministre australien et un des plus fins connaisseurs de la Chine qui écrivit dans Foreign Affairs: « History teaches that where economic goes, political and strategic power usually follows. »38

La Chine a toujours considéré les étrangers non pas comme de simples étrangers mais comme des barbares. La sémantique est toujours révélatrice.

Que le lecteur veuille bien nous pardonner un rappel historique. Le 14 septembre 1793, l’Ambassadeur Anglais McCartney  présenta ses lettres de créance auprès de l’Empereur Qianlong lors de l’incontournable cérémonie du Kotow. Le représentant de sa Très Gracieuse Majesté ne s’y plia qu’à moitié et sa mission fût bien évidemment couronnée d’un échec retentissant, aussi puissante la Grande-Bretagne fût-elle.
La simple génuflexion n’eut guère l’heur de plaire. Pour autant, plus tard, l’Ambassadeur Hollandais Titzing crût bon, quant à lui, de se soumettre à cet humiliant protocole. Las, le résultat fut identique.
Plus près de nous, Bruno Le Maire, alors ministre de l’agriculture, raconte dans un de ses livres- au demeurant toujours remarquablement écrits- que lors de la préparation d’un G20 agricole après avoir obtenu des concessions de tous les grands pays, s’était entendu répondre par la Chine qui refusait toute concession : « Mais Monsieur le Ministre nous ne sommes pas n’importe quel pays. Nous sommes la Chine. » 39

Les Chinois, confortablement installés et juchés, sur leur désormais considérable puissance, veulent dorénavant après s’être contentés de leur politique de l’entrisme, imprimer partout leur sceau. Paul Kennedy écrivit ainsi dans son magistral ouvrage : « De toutes les civilisations des temps prémodernes, aucune ne paraît plus avancée, aucune n’a plus un sentiment de supériorité que celle de la Chine. » 40

Xi Ji Ping n’a point hésité à se servir de la COVID partout où il a envoyé ses Missi Dominici, pour exalter la supériorité du modèle chinois et l’inévitable précellence de l’empreinte socialiste chinoise.

Commençons par faire justice de l’idée si prégnante que la Chine est un pays de commerçants et comme tels n’ayant jamais été en guerre.
Cette idée si communément répandue était étayée par la fameuse phrase de Deng  Bu Zhenglun, ce qui signifie  littéralement : let’s dispense with this theory.Prononcée  en 1981 lors d’un Congrès du  PCC elle est désormais remisée aux oubliettes de l’Histoire.

Car Xi-Jinping est, quant à lui, habillé par la traditionnelle tenue Hanfu des mandarins chinois et il est à nouveau habité par les oripeaux marxistes-léninistes. Si l’économie demeure importante, elle est résolument- Xi regnante- supplantée par l’idéologie nationaliste.

Ce paradigme eusse-t-il été vérité biblique, l’Angleterre n’eut point conquis le vaste monde. Les Pays-Bas n’eussent point exercé leur domination sur les Indes avec la Vereenigde Oostindiche Compagnie et Hugo Grotius n’eût point commis ses remarquables précis de droit international :  De Jure Bellis ac Pacis et le Mare Liberum dont le but principal était d’asseoir une base légale aux rapines pratiquées – allègrement- par son pays pour s’emparer des fameux vases bleus chinois et contre les Portugais. Rapines qui inspirèrent les chefs-d’œuvre de Vermeer.
L’armée de terres cuites représentant les soldats de Qin Shi, premier Empereur de Chine, atteste de l’esprit guerrier chinois.
Sun Tzu explique également comment combattre et vaincre un ennemi.
L’amiral Zheng He commanda sept expéditions navales à la conquête de l’Afrique, il poussa même jusqu’à la Mecque.
Les Coréens, eux, gardent encore le souvenir- pas forcément plaisant- de l’invasion de leur pays en 1627 par Huang Tajli. Le 31 octobre 1950, Mao franchit le Yalu avec 2.000.000 de soldats « volontaires ».
Dans un passé récent, après avoir soutenu le Nord-Vietnam, la Chine n’hésita pas à entamer les hostilités avec son ex vassal.
L’on ne compte pas le nombre de conflits opposant la Chine à l’Inde, ni les rixes intervenues au bord du fleuve Amour.

Enfin les conflits – certes encore de basse intensité avec la quasi-totalité de leur étranger qu’ils considèrent proche au sujet d’iles ou d’ilots-rochers- montre que l’appétit guerrier de la Chine est toujours aussi vivace et tonique .
Pour dire les choses autrement, la Chine préférera toujours , bien évidemment, obtenir ce qu’elle veut par la coercition non militaire plutôt que par l’usage intempestif et prioritaire du militaire. Ce qui ne veut pas dire exclusive comme le démontre le passage du discours de Xi lors du XXème Congrès du PC Chinois qu’il consacre à Taïwan.
Ajoutons pour faire bonne mesure que la Chine créé tous les quatre ans l’équivalent de la Marine française et qu’elle a rajouté à la doctrine de Fortress in celle de Fleet being in.

Après ce- trop bref- rappel examinons attentivement la position de la Chine en fonction de ses deux intérêts majeurs et de son ressenti vis- à- vis de la Russie face à l’ordre mondial déterminé par les rapports de force à l’issue de la seconde guerre mondiale guerre mondiale. Les deux points de fixation chinois sont Taïwan et sinon la domination de l’ordre du monde à tout le moins son hégémonie absolue et exclusive dans sa sphère d’influence la plus large possible.
Bouter les Américains hors de la mer de Chine est chevillé au corps de sa politique. Il lui sera alors plus facile d’établir la « Pax Sinica. »

En bon théoricien du matérialisme dialectique, Xi demeure persuadé du stade avancé du socialisme et de l’inévitable déclin du capitalisme. S’il le faut, il y contribuera d’ailleurs lui-même. Cette victoire s’exercera à l’encontre des États-Unis et des Européens.

Cette théorie était toujours sous-jacente auparavant, mais la Chine n’avait pas concrètement les moyens de l’accompagner, de l’exploiter et d’en recueillir les fruits. Depuis sa fulgurante croissance, elle en possède dorénavant les instruments, les attributs et surtout la volonté. C’est toute la différence. Elle explique ainsi pourquoi elle soutiendra et participera du combat qu’elle partage avec Poutine. Avec fierté sur le fond et une retenue chattemite sur la forme !
Ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’elle ira jusqu’au bout de cette logique. Certes les intérêts économiques comptent mais uniquement après l’idéologie.
Elle empêchera, assurément, elle aussi la nucléarisation du conflit, pour le reste permis de chasse accordé à Poutine.

Un personnage soviétique relie l’Occident au couple Xi Ji ping-Poutine : Mikhail Gorbatchev. L’un le voue aux gémonies et le méprise, l’autre l’encense et le respecte.
Mais les deux camps lui reconnaissent son rôle dans l’implosion soviétique. Si les uns s’en réjouirent, il est aisé de comprendre pourquoi les autres en tirèrent des leçons inverses.
Mao respectait et redoutait Staline à défaut de l’aimer. Il fit litière de Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev ; les Occidentaux craignaient Staline, ils se gaussèrent- à tort- de Khroutchev. Bien sûr Matyas Rakosy et Wladislaw Gomulka ne participèrent point de cette allégresse.
De Gaulle, quant à lui, fit également exception lors de l’affaire de l’U2 abattu ou de la crise de Cuba.
Le schisme sino-russe résulta aussi, mais pas que, de l’absence de crainte des Chinois à l’encontre de leur ex-suzerain.

Nous assistons donc à une nouvelle répétition de l’histoire. Poutine a ainsi pensé que Gorbatchev était responsable de l’implosion de l’empire soviétique. Pour Poutine ce fut « The collapse of the Soviet Union was the greatest geo-political catastrophe of the century. And for the Russian people, it became a real drama. Tens of millions of our citizens found themselves outside the Russian Federation… »41
C’est d’ailleurs là l’origine du problème. Staline voulait casser les nationalités pour créer un homo soviéticus. Conséquence, les habitants des régions périphériques ne peuvent donc pas être ukrainiens, ils ne peuvent qu’être russes et donc bénéficier de leur « russéïté ».
Et Xi Ji Ping garde lui aussi ce « collapse » en tête dans tout ce qu’il entreprend.
Les discours tenus par Poutine et Xi reflètent les mêmes objectifs, ils en diffèrent juste par le vocabulaire.
Un président russe qui serait animé par une volonté de coopération plus grande avec l’Occident  représente le pire danger pour l’unité d’un bloc anti-occidental dirigé par la Chine et secondé par la Russie.
Kevin Rudd  explique ainsi que la peur chinoise est la raison qui conforte l’explication que la Chine ne saurait déserter son soutien à Poutine.
Que des analystes occidentaux se refusent à le croire participe du wishfull thinking !

Ainsi en réponse aux remarques occidentales, Xi déclare dans un discours en 2013 :
“The disintegration of a regime often starts from the ideological area,” Xi said. “Political unrest and regime change may occur overnight, but ideological evolution is a long-term process,” he continued, warning that once “ideological defenses are breached, other defenses become very difficult to hold.”
“But as I see it, we cannot heed this; forgetting history means betrayal. History objectively exists. History is the best textbook. A nation without historical memory does not have a future.” 42

La Chine a fixé son agenda dont chaque étape montre à quel point sa propre attitude belliqueuse rejoint le calculus de Poutine. La politique chinoise repose sur quatre étapes.
– le Zonghe Quoli c’est à dire le Compréhensive National Power qui regroupe l’ensemble de des facteurs de sa puissance.
– le Guoji liliang duibi qui est l’étalon permettant de voir si la Chine rattrape les États-Unis. 
– le  Duojihua qui mesure le multilatéralisme c’est à dire l’implacable ascension chinoise
– Et bien entendu dans l’héritage maoïste le Dongsheng xijiang qui met en avant l’ascension du vent d’Est et le déclin de l’Ouest.


Enfin sa politique de puissance révisionniste qu’elle partage avec la Russie. Accroché à cela, la Chine, et cela constitue une vraie rupture par rapport aux discours des prédécesseurs de Xi, affiche ostensiblement sa détestation des valeurs humanistes et la conviction désormais débarrassée de toute componction que tant la Russie que la Chine sont persuadées qu’un régime autocratique est plus efficace et plus juste que nos démocraties libérales.
L’on ne cesse de criailler et fouailler à nos crédules et bénévolentes oreilles que la quasi-alliance sino-russe est née le 4 février dans l’ivresse olympique. Que le lecteur nous permette de battre en brèche cette opinion.

C’est d’ailleurs la thèse centrale du professeur Gilbert Rozman.
« This is not surprising if we recognise that striking parallels exist in the ways in wich Presidents Xi Ji Ping and Vladimir Putin, both energised with long terms in office ahead of them, were envisioning the resurgence of their countries domestically and internationally. » 43
« In January 2012, Chinese president Hu Jintao and Russia’s former and future president, Vladimir Putin reinforced by Russian foreign minister Sergei Lavrov, successively excoriated the United States for its cultural threat to their countries and its supposed plots in countries such as Iran, Syria, and North Korea to provoke discontent, regime change, or revolution in support of « Western values ».
Us ambassadors Michael McFaul  in Russia and Gary Locke in China , who arrived with impeccable credentials as advocates of expanded engagements were vilified in the media of their host nations as retrograde figures who had to be viewed with great suspicion. On Channel One just days after his arrival in Moscow, McFaul was accused of fomenting revolution, while by contrast , Lavrov trumpeted Sino-Russian ties as « the highest in the history of our bilateral relationship ». The overlapping assault on US national identity and praise for shared values between China and Russia are no coïncidence. »
44


Lors d’une brillante conférence à la Fondation pour la Recherche stratégique tenue le 26 Juin 2019, Simon-Saradzahyan de l’Université Harvard développa lui aussi cette idée de quasi alliance.
La multiplication de manœuvres communes, ainsi en 2018 Zapad, a mobilisé les plus importantes forces militaires entre ces deux pays, en 2021 autour du Japon, l’accord pétrolier gigantesque conclu en juin 2013 pour un montant exorbitant de 270 milliards de dollars avec la construction d’un pipeline, les manœuvres communes avec l’Iran, le nombre de votes communs à l’ONU démontrent amplement l’ancienneté de la quasi- alliance sino-russe.

Les deux dictateurs sont également trop heureux de trouver un appui constant, ferme, vibrant et sincère dès lors qu’il s’agit de ne pas condamner leurs exactions contre leurs minorités et leur négation des Droits de l’Homme.
Ce sont là menus services que l’on n’oublie pas. L’ancienneté de la quasi-alliance sino-russe est moquée  car juridiquement il ne s’agit pas d’alliance stricto-sensu, la Chine n’ayant d’ailleurs qu’un seul allié : la Corée du Nord, dont la clause d’assistance mutuelle est on ne peut plus vague.

Mais le nombre d’Etats qui n’ont pas hésité- dans l’Histoire- à ne pas respecter leurs obligations affadit fortement la notion d’alliance.
Pour employer un terme anglo-saxon, but this by the by, la notion de floor-crossing se porte fort bien en ce bas monde.
Vu de Beijing l’on fait sienne la pensée de Kissinger : « La liberté d’action, c’est à dire la conscience de posséder un choix d’initiatives plus vaste que celui de n’importe quel adversaire assure une meilleure protection car à l’heure, du besoin, aucune issue n’est barrée. »  45
A Moscou, il est probable que l’on s’inspire allègrement du même Kissinger dont nous ne pouvons-nous empêcher d’éprouver un profond malaise, voire une honte désormais immarcescible, devant ses récentes déclarations sur l’Ukraine. « Dans les systèmes d’alliance, les membres les plus faibles ont de bonnes raisons de croire que le plus puissant a un intérêt primordial à les défendre ; il s’ensuit qu’ils n’éprouvent plus le besoin de s’assurer son appui en souscrivant à sa politique. »  45

Certes l’on pourrait penser en relisant Thucydide que la Russie étant bien plus faible que la Chine, cette dernière n’aurait aucun intérêt à une telle alliance.
Mais ce serait commettre une erreur d’analyse majeure car la Chine a – bel et bien- un intérêt stratégique dans cette alliance. Certes nous reconnaissons bien volontiers que l’invasion russe en Ukraine a accéléré la vassalisation de la Russie et que les difficultés rencontrées en Ukraine ont- dans une certaine mesure- dégradé l’utilité de la Russie vis-à-vis de de la Chine. Cette tendance ne pourra que se renforcer. C’est une complexion lourde. La Russie est certes et de loin le chainon le plus faible.
Mais cela ne veut pas dire qu’une Russie feudataire n’est pas utile à la Chine. Bien au contraire, elle coche un certain nombre de cases analysées par Thucydide.
Pour autant les chacones chinoises, y compris à Samarcande, ne devraient pas nous leurrer.

Ne répétons point ce que Thucydide signalait : « It is a habit of mankind to entrust to careless hope what they long for, and to use sovereign reason to thrust aside what they do not desire …. war is a violent teacher «   47
Churchill ne disait-il pas « Le communisme est une énigme doublée d’un mystère. »

La Chine, comme à son accoutumée, tient un double langage, technique parfaitement éprouvée et rodée à l’égard de la Corée du Nord où les autorités de Beijing entretiennent habilement les mises en garde à Kim Jong Un. Ses soutiens oraux et économiques sont parfaitement amphigouriques à l’égard de l’Occident ; ils sont beaucoup moins négatifs dans les faits vis-à vis de la Russie.
Si elle respecte ouvertement les sanctions, elle ne se prive pas de les contourner sub-rosa avec la technique des transbordements à bord de petits navires côtiers difficilement repérables.
Les sanctions, comme démontré auparavant, commencent à remplir leur objectif : à savoir affaiblir les forces armées russes et permettre à l’Ukraine de résister victorieusement. Il n’est pas sûr qu’elles fonctionneraient contre la Chine. Poutine et Xi Ji Ping connaissent parfaitement les limites de l’exercice.

Les sanctions prises avant-guerre à l’encontre notamment d’un Japon, craignant d’être asphyxié, ont précipité son entrée en guerre. Des sanctions trop brutales et trop excessives rendraient la Chine plus agressive et loin d’être coopérative.
Pour autant loin de nous l’idée qu’il faudrait y renoncer. C’est aussi une des raisons qui motiveraient le soutien quoi qu’il en coûte de la Chine à Poutine.

Il en va de même avec l’Iran avec qui la Chine conduit d’ailleurs des manœuvres navales conjointes. Elle a en outre signé un accord de coopération stratégique avec l’Iran d’une durée de 25 ans.
La Chine ne lâchera donc jamais pour toutes ces raisons sa quasi-alliance russe. En cette affaire, Poutine est l’allié tributaire on ne peut plus parfait. Rappelons que les Chinois n’aiment ni le changement, lorsqu’ils n’en ont pas la paternité ou ne le maîtrisent pas ni l’aventurisme.

Deux cas de figure s’offrent à la Chine. Un remplaçant de Poutine qui serait plus libéral, plus western-minded ou moins anti-occidental serait un cauchemar pour Beijing. Cela briserait l’unité du « Sud » ou plus exactement des « Sud » ou pays émergents- quand bien même cette unité n’est que de façade et recouvre tant et tant d’intérêts divers, dans leurs efforts de réviser voire mettre à bas le système issu de 1945.
Le discours de Xi Ji Ping au récent Congrès du PCC mentionne clairement cette volonté de réparer une telle injustice. Il affirme clairement la volonté chinoise de devenir la première puissance mondiale en 2049. Mot pour mot, il recoupe parfaitement le discours de Poutine qui parle de la volonté américaine de soumettre les autres pays.
La croyance de la Chine et la Russie dans une gouvernance forte et autoritaire, pour ne pas dire dictatoriale ne peut que cimenter un alignement de leurs intérêts. Last but not the least, leur haine des valeurs occidentales et leur désir immarcescible du rêve de grandeur qu’ils fantasment et veulent imposer.
Horresco referens, Mussolini, ainé de hitler en dictature, affichait son mépris envers ce dernier. Cela n’empêcha pas ces deux barbares de s’entendre comme larrons en foire.
Poutine et Xi sont frères en admiration pour les leaders autocrates. Cela soude une quasi-alliance. Or dans cette volition d’abolir l’ordre mondial, l’alignement sino-russe est nécessaire ne serait-ce que pour refuser une modification du droit de veto et de l’élargissement du Conseil de Sécurité.

L’Inde que l’on a vu gourmander Poutine à Samarcande serait bloquée dans son appétit onusien. Si d’aucuns croient déceler un dissensus ou un relâchement du soutien chinois, les positions communes qu’ils affichent dans la dénonciation de la gouvernance mondiale qu’ils veulent remodeler selon leur désir devrait les amener à modérer leurs croyances.

 La Chine n’ira pas au-delà des déclarations, et surtout d’actes qui affaibliraient directement et fortement la Russie. Tout simplement car ce n’est pas son intérêt. Mais surtout car les leviers dont elle dispose sont certes efficaces pour empêcher un embrasement nucléaire, ils peuvent bloquer, en effet, l’utilisation de bombes nucléaires tactiques, mais la Chine ne dispose pas des moyens de convaincre Poutine de renoncer à son objectif séminal.

Or s’il y a une chose que la Chine déteste c’est afficher son impuissance. C’est d’ailleurs le fondement de la patience chinoise qui n’a pas encore envahi Taïwan. Et comme les moyens que nous qualifierions de soft n’ont guère de chance d’aboutir, la Chine ne sera pas le « faiseur de paix » dans ce conflit tout simplement car elle n’en a pas le Kerdos.
L’objectif ultime de Poutine est trop important pour céder à des pressions de second rang quand bien même chinoises.
La Russie a accepté une opportunité offerte par la Turquie avec l’accord céréalier car c’était son intérêt et parce qu’il était cantonné à un problème purement technique, et qui a, en outre, permis de voler des céréales ukrainiennes. Il n’y a pas de petit profit ; sous la vêture du boyard sommeille moujik !
Pour autant la Chine essaiera quand même de ne pas transgresser- ouvertement- les sanctions purement américaines afin de mettre à l’abri ses intérêts économiques. L’exercice d’équilibriste le plus probable consistant à respecter- officiellement- les sanctions américaines tout en préservant ses immenses intérêts en Russie, sera de plus en plus compliqué.

Leurs liens économiques sont de plus en plus volumineux. Avant l’annexion de la Crimée, la Chine représentait 10% des échanges extérieurs de la Russie. A la fin 2021, le taux était de 18%. Les experts estiment que ce taux grimpera très rapidement à 50%. Depuis janvier 2022, les exportations russes à destination de la Chine ont augmenté de 48,8% pour atteindre le montant de 61,45 milliards de dollars.

La quasi-alliance sino-russe se manifestait donc aussi dans les échanges économiques. Ainsi dès 2016, la Chine a supplanté l’Allemagne comme premier fournisseur de biens industriels. Depuis janvier 2022 les importations de produits manufacturés en provenance de Chine ont augmenté de 5,2% et se montent à 36 milliards de dollars. La majeure partie de ce commerce s’effectue en renminbi ce qui permet à la Chine d’installer de facto – bien qu’elle ne soit pas convertible- sa devise comme monnaie de réserve en Russie.

Enfin la Chine trouve un intérêt supplémentaire à maintenir Poutine en place car elle dicte ses conditions léonines à la Russie. Tant que la Chine continuera ses achats à un tel niveau en Russie, finançant ainsi sa guerre, Poutine ne regimbera pas et se tiendra relativement coi. La Chine, sans s’en apercevoir, se droguera elle aussi tout comme l’Allemagne, à une énergie bon marché et à la dépendance des pipelines.

Cette position de force chinoise poussera la Chine à exiger de la Russie qu’elle modère – à tout le moins- ses liens militaires avec l’Inde et le Vietnam. Peut- être encore plus conséquent, la Chine exigera plus fortement le soutien russe dans ses différentes occupations d’îlots et bien sûr sur un soutien total et sans ambiguïté à propos de Taïwan.

Donner un blanc-seing à Moscou, sûrement pas ; mais soutenir son vassal tout en promouvant les intérêts chinois en Russie et en Sibérie, bien évidemment. Acheter des hydrocarbures russes et développer le rôle du renminbi rentre parfaitement dans la politique étrangère chinoise.
Poutine est parfaitement conscient de sa perte d’indépendance et de son extrême vassalisation. Mais sa haine des valeurs occidentales est telle qu’il pense qu’il vaut mieux faire partie -même en brillant second – d’un monde en devenir qui renversera l’ordre post 45.
« Les hommes peuvent s’aimer entre eux à l’intérieur d’une communauté, mais à condition qu’ils y en ait une autre qu’ils puissent haïr. » 48

Mais il est un autre scénario  tout aussi irritant pour la Chine. Un remplaçant de Poutine qui serait encore plus va-t-en-guerre- aussi bizarre que cela puisse paraître est possible- mettrait l’étranger proche de Beijing à feu et à sang. Car ce dernier serait en outre parfaitement incontrôlable.
Toute chose que Beijing cherche à éviter. Poutine est donc l’allié idoine. Suffisamment puissant pour inquiéter, agacer et menacer l’Occident, suffisamment puissant pour fixer des troupes américaines et des moyens budgétaires hors d’un hypothétique front taïwanais. Mais suffisamment faible pour s’opposer frontalement et durablement à la volonté chinoise hégémonique.

Dans cet espace pourtant immense, il n’y a de place que pour un seul rêve.
Pour le cauchemar de Poutine la place est déjà bien prise. Les Chinois peuvent brandiller dans plusieurs directions, ils ont besoin d’un minimum de front commun pour empêcher que le nombre de pays ayant d’une façon ou d’une autre refusé de condamner ou sanctionner la Russie ne s’effrite davantage.
Les déclarations intempestives de Kadyrov, son soutien à Moscou sont également de nature à impressionner les Ouïgours et les cinquante-sept pays musulmans. En outre les Chinois poussent de tous leurs feux un élargissement de l’OCS. Nombre de ceux qui aspirent à la rejoindre sont aussi des clients de la Russie.

Pour cela aussi la Chine a besoin de Poutine. En outre un Poutine affaibli aura du mal à contenir les appétences toujours plus voraces de Xi Ji Ping en Sibérie. Xi soutiendra donc Poutine tant qu’il pensera qu’il lui est utile dans ses aspirations taïwanaises.
Pour le dire autrement, Xi soutiendra Poutine tant qu’il demeure à l’intérieur de sa zone de confiance, mais que Poutine vienne à s’aventurer hors de sa zone de confiance, Xi le lui fera immédiatement savoir. Immédiatement savoir et agir. Les Chinois, réputés pour leur maîtrise du temps long et de la patience, savent aussi surgir brusquement.

L’histoire récente des rapines russes prouve le support constant- même si sotto vocce- de la Chine à la Russie. Géorgie 2008, Moldavie, Abkhasie, annexion de la Crimée, Ossétie etc.
Même la récente opération de police au Kazakhstan, pourtant voisin immédiat de la Chine, n’a pas suscité son ire car cela lui permettait de ne pas intervenir elle-même.

Double langage certes ; mais les paroles ou promesses n’engagent que ceux qui veulent bien y croire. La Chine peut ainsi- sans vergogne aucune- dire à l’Ukraine qu’elle a toujours soutenu la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine et souhaiter la fin de la guerre, cela ne l’empêche pas d’affirmer mêmement à la Russie, son soutien indéfectible quoi qu’il advienne et sa non-acceptation des sanctions de l’Assemblée générale de l’ONU du 2 Mars 2022.

Comment ne pas avoir une quasi-alliance lorsque les deux dirigeants affirment en un chœur si touchant que les vrais et seuls responsables du conflit sont l’OTAN et les États-Unis. L’on a beau chercher, l’on ne voit pas quel intérêt supérieur pourrait briser cette alliance.

Et surtout la Chine ne la brisera pas car elle sait pertinemment que les USA après avoir tardé à la considérer comme un « strategic rival », ne changeraient pas vraiment de religion à ce sujet, lâchage de la Russie ou pas.
L’Europe, quant à elle, la traite de « rivale systémique ».
On ne lâche pas impunément un allié, un partenaire utile dont l’on partage une frontière longue de 4200 km, un partenaire économique qui n’est pas un concurrent systémique mais dont les échanges sont parfaitement complémentaires et qui donc ne présente que des avantages pour Pékin.
La Chine est trop satisfaite de recevoir pétrole et ressources naturelles à prix bradés et à volonté. La Russie quant à elle est beaucoup trop demandeuse – sauf peut-être encore pour quelque temps- de la technologie militaire de produits et surtout des investissement chinois.

Lorsque l’on sort d’une guerre, il est coutume d’énoncer des banalités telles que le monde ancien est mort. Sachons rester modeste dans nos jugements. Pour autant, nous verrons apparaitre une nouvelle fracture que décrit si subtilement Brigitte Granville en s’appuyant sur la thèse de Nicholas Mulder in the Economic weapon.
« Yet the modern use of the economic weapon may indeed change the world, by accelerating the creation of rival power blocs, economically and financially sealed off from one another. That is a dismal prospect, as it ultimately will set back the security and prosperity of everyone. » 49

L’hiver approchant, il est possible que nous entrions petit à petit dans un ersatz de cessez-le-feu qui n’avouerait pas clairement son nom. Possible, probable mais pas certain.
Un rappel historique, la bataille de Stalingrad ne s’est conclue que le 2 février 1943 ce qui n’est pas, reconnaissons-le, la période la plus clémente de l’année.
Ensuite parce que les armements se sont considérablement sophistiqués. Et les combinaisons thermiques équipent les forces ukrainiennes. Enfin à la différence de la Grande Guerre Patriotique, les deux belligérants ont une connaissance et une pratique intimes du froid.
Certes la « rasputitsa » gênera considérablement les tanks, mais les drones n’existaient pas à l’époque. Si l’hiver donne, peut -être, un  léger avantage à la défense, en l’occurrence la Russie, les Ukrainiens voudront continuer à harceler l’armée russe avant qu’elle ne puisse pallier à ses blessures les plus criantes.


En outre lorsque le gel surviendra, les tanks pourront à nouveau rentrer en action.
La terre d’Ukraine si riche et si féconde et dont la saison des pluies dégage le pétrichor, cette odeur si particulière symbole de la fierté ukrainienne, a connu tant de combats hivernaux.
Mais aussi parce qu’il n’est pas impossible que les Ukrainiens voulant éviter une fatigue du soutien occidental, donneront un coup d’accélérateur.
Plus les armes ukrainiennes regagneront du terrain, plus elles seront en position de force pour négocier.

 
La Crimée : principal objet de leur ressentiment

La Crimée est et demeurera la question suprême porteuse à jamais de tous les dangers, de tous les ressentiments et de toutes les falsifications. La Crimée fut si souvent occupée par différentes puissances. Elle en porte, encore aujourd’hui, tous les stigmates et son cosmopolitisme qui en fait aussi son charme indéniable. Affirmer qu’elle fut russe ou ukrainienne relève de la plus parfaite manipulation historique.
Sans remonter jusqu’à l’époque grecque de la Tauride dont elle garde la religion chrétienne orthodoxe, rappelons qu’elle passa sous contrôle byzantin, vénitien, génois, mongol, tatar etc. Ce n’est que sous le règne de Catherine II qu’elle fut arrachée militairement à l’Empire ottoman. La Crimée ou l’inventaire à la Prévert !
Conséquence de cet héritage, une population parfaitement chamarrée dont les Russes ne représentent que 65%, les Ukrainiens 15% et les Tatars 12%. Il est donc difficile d’identifier la Crimée à un seul groupe.
Les orthodoxes représentent 58% et les musulmans sunnites 15% de la population.
Rappelons également que lors du référendum de 1991, la population de la Crimée- russes compris – a voté pour le rattachement à l’Ukraine.
La Crimée est donc un véritable puzzle identitaire.  A côté de la Crimée, le nœud gordien relève d’une aimable plaisanterie.
Lorsque les armes auront tranché, vraisemblablement après une quasi-victoire ukrainienne, la Crimée demeurera source perpétuelle de friction. Sisyphe y veillera !
Les récents succès ukrainiens que tous les hommes épris de liberté saluent, remettent désormais la Crimée en tête de l’agenda.
A Kiev l’on considère et à juste raison que tant que la Crimée restera sous le joug moscoutaire, elle sera une menace permanente pour l’Ukraine.
Une tête de pont dont les soubassements idéologiques, identitaires et stratégiques ne peuvent qu’être menaçants.

La Crimée était et reste vitale non seulement pour Poutine mais pour la grande majorité des Russes y compris pour feu Gorbatchev. Mais c’est aussi et peut-être surtout un enjeu vital et personnel pour Poutine. Ses appels à Dieu et à la religion ne font que traduire ce drame. Il n’empêche son annexion demeure parfaitement illégale malgré un référendum fantoche intervenu le 16 mars 2014 donc après l’arrivée des forces russes qui s’étaient bien gardées de déclarer la guerre- Pearl Harbor a fait des émules en Russie ! Observons- tristement- que la totalité des référendums consacrons l’annexion de territoires occupés ou conquis est parfaitement injustifiable, injustifiée et hors la loi.

La Crimée enjeu ontologique ! En Russie, comme dans tant d’autres régions, il est grandement temps de remiser l’histoire et Dieu au grenier.
«An annexed Crimea was not the limit of Russian imperial ambitions, as many Western leaders had hoped in 2014. Rather, it was the steppingstone for these ambitions. » 50

Poutine comme tous les dictateurs pense à son héritage dans l’histoire. Cet héritage a un nom : Crimée ; une apparence : la restauration de la grandeur russe, une réalité un groupe de siloviki et d’idéologues partisans, ambitieux et fanatiques.
Plus prosaïquement, c’est son maintien- avec tous les avantages matériels- sur le trône de Pierre Le Grand et Catherine II qui lui importent.
En outre l’invasion de la Crimée permet à Poutine de laver- dans le sang et dans les exactions- l’humiliation russe surjouée- nous n’insisterons jamais assez sur ce point. Ce coup de force est pour Poutine le gonfalon de l’hyper puissance.

En route vers l’Ukraine compliquée : un règlement avec des idées tout sauf simples.

Quelles peuvent donc être la stratégie à la disposition de l’Ukraine vis-à-vis de la Crimée et les avantages qu’elle peut en retirer ?

Si nous acceptons de considérer que la sécurité prime sur l’idéologie, la morale et le droit international et les résolutions de l’ONU, le statu quo actuel ne présente pas que des inconvénients pour l’Ukraine. En ce sens nous prenons à nouveau soin de réaffirmer que l’Ukraine est dans son bon droit. Pour autant il nous semble nécessaire de rappeler les propos de Monsieur Armand Duplessis, homme d’Etat remarquable, expert en relations internationales et accessoirement Cardinal : « La logique requiert que la chose qui doit être soutenue et la force qui doit être soutenue sont en proportion géométrique l’une par rapport à l’autre ». 51  
C’est un formidable moyen de pression pour des négociations et dans une certaine mesure un début de garantie. Si l’Ukraine récupère la totalité de la région de Kherson, elle a avec le canal la possibilité de couper l’approvisionnement en eau de toute la Crimée. C’est loin d’être négligeable.
Il sera alors loisible d’amener à la table des négociations des Russes avec des propositions réalistes.

L’Ukraine a démontré à la différence des Sud-Vietnamiens une forte appétence démocratique et une incroyable résilience. Elle a en outre affiché à la face du monde et en premier lieu à celle de la Russie, qu’elle possédait une vraie conscience nationale.
Pour autant, et les Ukrainiens le reconnaissent, sans l’aide américaine et occidentale, l’Ukraine eût été écrasée sous la botte russe. Ce soutien massif et inconditionnel a été accordé à l’Ukraine pour la préservation de ses frontières de 2014.
Consensus quasi unanime sur cette géographie ; il n’est pas sûr que celui-ci couvre la Crimée.

Ce soutien, nous sommes contristés de le constater, s’effrite dès lors que l’on aborde les rivages de la Crimée.
Il faut donc saluer les propos du Président Macron tenus en décembre. Saluons donc sa nouvelle position qui vient heureusement effacer d’autres propos sortis de leur contexte.
«Est-ce que vous pensez que quand nous, Français et Françaises, nous avons eu à vivre la prise de l’Alsace et la Lorraine, on aurait aimé qu’en pleine guerre un dirigeant du reste du monde nous dise : vous devez faire ceci ou cela ?»
52

Même au sein du gouvernement américain, l’on sent poindre des divergences.
L’Ukraine pourrait exiger ou procéder elle-même à la neutralisation du pont de Kertch reliant la Crimée à la Russie qui en fait est une gêne à la libre circulation de ses propres bateaux du fait de sa hauteur.
D’autre part même si une partie de la population russophone de Crimée ne serait pas forcément mécontente de vivre en démocratie, même ukrainienne, plutôt qu’en dictature russe, l’Ukraine devra faire face à une situation que tous les pays connaissent dans une occupation militaire : à savoir gérer des nationaux étrangers dans un territoire conquis. Peu importe le type d’occupation ; c’est une règle irréfragable qui n’est pas sans conséquences sur certains aspects de la démocratie du pays occupant.
L’Ukraine jouit actuellement d’une aura exceptionnelle dans le monde, elle a réussi un vrai wee- feeling ; il serait dommage qu’elle gâchât cette image.
En outre ce serait détourner des forces armées nécessaires pour dissuader la Russie au profit d’opérations de basse police. Dans l’immédiat ce serait allonger dangereusement la ligne de front, à l’intérieur de laquelle les Russes résistent encore.
Un des chapitres non clos quant à l’adhésion de la Turquie au sein de l’Union est l’occupation d’une partie de Chypre. L’Europe n’a ni coutume ni vocation à intégrer des pays en guerre ou qui occupent un tiers Etat.

Entendons-nous, loin, très loin de nous l’idée de penser que l’Ukraine n’a pas le droit ni la légitimité de recouvrer sa souveraineté en Crimée, nous estimons juste que le problème est plus complexe et moins monochrome que les Ukrainiens ne l’affirment. Ce problème sera débattu mais uniquement après que l’Ukraine aura recouvré ses droits.

Si le problème est subtil et reconnaissons-le complexe-pour l’Ukraine, il nous semble évident que la Russie a encore moins de droits que l’Ukraine à réclamer une quelconque souveraineté en Crimée. D’aucuns affirment et ce n’est pas innocent que la récupération par l’Ukraine de la Crimée entraînerait une escalade nucléaire. Nous ne le pensons pas pour les raisons énoncées plus haut. En outre l’Ukraine a frappé, lourdement et à plusieurs reprises le territoire historique de la Russie sans déclencher de riposte nucléaire.
Ce sera à fortiori le cas pour le dernier territoire ayant été contraint de rejoindre le giron russe.

Reconquérir militairement la Crimée semble actuellement hors de portée. Par contre une réoccupation partielle de la Crimée pourrait, en s’inspirant de l’exemple chypriote, amener une partition de facto.
« The US is not working to prevent Ukraine from developing its own long-range strike capabilities that could potentially target inside Russian territory,
Additionally, US Secretary of State Antony Blinken said Tuesday that the US has “neither encouraged nor enabled the Ukrainians to strike inside of Russia.” 53

L’on ne connaît pas avec certitude la position exacte de Joe Biden quant à la Crimée.
Il est possible que son siège en la matière soit fait et qu’il le dévoilera en temps utile. En agissant ainsi, il ne ferait que suivre son illustre prédécesseur Roosevelt.

Mais une partition de la Crimée en plus de la réintégration totale des oblasts de Louhansk et de Donetsk permettrait une voie de sortie certes imparfaite et n’obéissant pas aux canons de la morale, mais à tout le moins présentant des avantages.
Il sera plus facile à Zelinsky d’abandonner  une partie de la Crimée à la Russie et de ménager  à la forte minorité tatar une autonomie conséquente. N’oublions pas qu’en 2014 ce fut une des raisons qui empêcha Erdoğan de reconnaître l’annexion.

Poutine pourrait arguer d’une acceptation de jure par la communauté internationale d’une partie de la Crimée et crier victoire auprès de sa population, qu’il a atteint son but.
Bien sûr la liberté de circulation maritime devra être garantie et la liberté de passage rétablie en mer d’Azov même pour les navires ukrainiens. L’Ukraine devra aussi garantir l’accès de la Crimée à l’eau.
L’ONU et l’OSCE qui ont parfaitement l’habitude de ces missions pourraient garantir les respects des minorités russophones dans les différents oblasts, y organiser des référendums et veiller à leur bon déroulement enfin assurer une large autonomie à ces populations.

D’aucuns ont parlé de guerre civile. Ce terme nous semble un tantinet exagéré, tant les Russes ont poussé à la roue. Par ailleurs il n’est que le résultat de la politique stalinienne de déplacer et déraciner des populations. A ce compte- là, on se demande pourquoi la Hongrie n’envahirait pas la Roumanie, et l’Allemagne se rappeler au bon souvenir des Polonais.

L’on spécule beaucoup sur la position de la Chine et d’aucuns mettent en avant l’idée que la Chine partage le principe de l’inviolabilité des frontières… erga omnes.
Certes cela est vrai, mais uniquement lorsque cela concerne les frontières des pays tiers.
Cette idée est pourtant battue en brèche, par les nombreux conflits frontaliers qui concernent notamment les îlots.
Mais il est une frontière dont la Chine s’est officiellement engagée à ne pas respecter l’intangibilité : c’est Taïwan.

Si l’on suit Zelinsky et le droit international à savoir que la Crimée n’est pas russe signifierait que la Chine ne peut revendiquer aucun lien historique, aucune appartenance de sa province taïwanaise à la mère patrie.
La Chine ne désertera donc jamais la cause russe en Crimée. Se heurtent en cette affaire : deux points de vue. La Realpolitik qui tient compte des rapports de force sur le terrain, la Russie, non seulement, n’a pas encore perdu même si elle enregistre juste échec sur échec, les uns plus retentissants que les autres, mais elle occupe encore environ 20% du territoire ukrainien.
Il sera très difficile aux États-Unis et aux Européens de continuer à aider militairement l’Ukraine sans quitter la position finalement pas si inconfortable d’une non-belligérance officielle.

Nuançons tout de même ce constat. Tant les Russes que les Américains ont pris soin de cadrer ce conflit afin qu’il ne déborde entre eux ni conventionnellement ni nucléairement. Nous n’en voulons pour preuve que les conversations directes notamment les entretiens en Turquie entre le directeur de la CIA William Burns et son homologue Sergey Narishkin.
La seule vraie pression américaine est la demande insistante de Washington que l’Ukraine ne mette pas de préconditions à des négociations avec Poutine et qu’elle ne les formule pas de façon comminatoire.

Laisser l’Ukraine recouvrer son intégrité territoriale coûtera de plus en plus cher sauf à voir l’armée russe s’effondrer complètement. Certes plus cher, mais toutefois moins cher- en termes stratégiques- que de diminuer le soutien occidental.
Laissons également de côté l’argument moral. Il est tellement immense et obvie que cela ne l’obstrue pas.
Accepter la prise de la Crimée par la Russie rappelle, ô combien douloureusement, le dépeçage de la Tchécoslovaquie à Munich.
Précisons que nous ne poussons pas davantage le parallèle. Mais Munich a tout de même eu comme conséquence la disparition de la Tchécoslovaquie.

Accepter cet abandon en Ukraine est donc de la même facture. Mais surtout accepter l’abandon de la Crimée revient à donner carte blanche à la Chine sur Taiwan. Cet argument relève lui aussi de la realpolitik. Nombre de conflits se sont en effet terminés par des compromis plus ou moins bancals, et il est vrai qu’un bon compromis est celui ou les deux parties sont également insatisfaites.
Mais l’invasion russe comporte un argument qui éclipse toute autre considération y compris celui de l’impossibilité de faire confiance à Poutine.
Les massacres commis à Boutcha et en tant d’autres lieux par la soldatesque russe relèvent de crime contre l’humanité et probablement de génocide.

Nous ne pouvons, nous n’avons pas le droit de l’oublier et tant d’horreurs empêchent tout compromis. Les valeurs démocratiques ont aussi leurs lignes rouges.

Inventer l’avenir au sortir de cette guerre telle sera la tâche des grandes puissances.
Car ce conflit n’est pas né du hasard, ou de l’hubris subit et criminel de Poutine. Le monde est voué, pendant une longue période, à un face à face qui certes n’a jamais cessé d’exister, mais qui désormais est de nouveau porteur de graves dangers. Une nouvelle guerre mondiale relève heureusement de peurs irréfléchies et de fantasmes .
Aux conflits qui finalement évoluaient entre la basse et la moyenne intensité- certes pas en termes de morts- mais en termes d’embrasements mondiaux, succéderont des conflits de moyenne à haute intensité.

Concluons avec l’avertissement délivré par Maurice Gourdault-Montagne dans son livre magistral et en tout point remarquable, et dont le titre est à la fois un constat et un souhait : « Les autres ne pensent pas comme nous. »
« Désormais, il apparaît que les grandes questions stratégiques seront renvoyées à l’appréciation d’une organisation qui, sur le plan militaire, va être l’incarnation des valeurs démocratiques de ses membres face aux régimes autoritaires. C’est certainement moralement confortable d’être entre soi. Mais cela ne résout pas la question de la sécurité globale. N’est-il pas tant de créer un nouveau système de sécurité collective, car celle-ci est indivisible, celle des uns étant aussi celle des autres qui se trouvent en face ? »  54

En vertu de la théorie de l’évitement, nous n’avons pas pu ou pas voulu croire à l’invasion de l’Ukraine. Gardons à l’esprit l’objurgation du grand historien et spécialiste de la seconde guerre mondiale Lidl Hart : « Fifty years ago were spent in the process of making Europe explosive. Five were enough to detonate it. »  55

Trop souvent nous commettons la même erreur d’analyse : « The fact that we describe the present in terms of the past- for instance, that we live in the post-Cold War-tells us when we have been, not where we are heading. The tectonic plates of international relations are moving. History did not end with the Soviet’s Union collapse. This is a critical time to undetsand what is taking place in the world, why it is taking place, and how it will affect our lives. » 56
Cette guerre nous délivre une nouvelle leçon de modestie dans nos analyses. La plupart des pronostics auront été successivement démentis et reconnaissons avec beaucoup d’humilité que nous nous sommes nous aussi trompés sur le surgissement de la guerre et son déroulement.
Pour autant elle a obéi au paradigme de Margaret Atwood «Wars happen because the ones who start them think they can win .» 57
Cette guerre nuance une croyance « Empires were often ruled from afar, wich did not engender loyalty in citizens and their large size made them inefficient to govern…
 et heureusement dément ce que l’on considérait comme inévitable… « Small principalities, in contrast, lacked the scale needed to compete for foreign markets or pool the ressources to wage war effectively . » 58

« Dans ce monde précaire, la guerre ne met pas fin à la paix, elle s’y insinue. La porte du temple de Janus, que les Romains avaient la sagesse de fermer à double tour en temps de paix, est maintenant en permanence entrebaillée, et c’est ce qui donne à notre époque son caractère propre. » 59
Cette guerre nous rappelle si durement à l’ordre. « Nous découvrons que l’Histoire n’a rien de linéaire, qu’elle est contingente, et cette contingence emporte beaucoup de certitudes qui ont étayé le succès de l’idée démocratique. » 60
L’on se rappellera avec profit ce que Raymond Aron écrivit :
« Plus l’Occident est décidé à faire front et à accepter les périls et le prix de la résistance plus il importe de ne pas perdre le sens du possible de mesurer la valeur des diverses positions de ne pas mettre au premier rang le prestige et l’idéologie » 61
Pour reprendre une formule aronienne, le pire n’est pas sûr. Pour autant…
… laissons le mot de la fin à Elie Barnavi ancien Ambassadeur d’Israël en France qui a combattu dans tant de guerres et qui n’a cessé de ferrailler pour la Paix et qui cite un poète irlandais.
Who is in charge of the clattering train?
The axles creak, and the couplings strain.
For the pace is hot, and the points are near
And Sleep hath deadened the driver’s ear:
And signals flash through the night in vain.
Death is in charge of the clattering train! 62

Leo Keller

Notes
1 Jen de La Fontaine in Les animaux malades de la peste
2 Albert Wohlstetter  in the delicate balance of terror 1959
3 Nietzsche Also sprach Zarathustra
4 Bruno Tertrais in La revanche de l’Histoire
5 Henry Kissinger in pour une nouvelle politique étrangère américaine P 69
6 Discours de Biden Reuters 24/11/2021
7 In crisis group  8/12/22
8 Dominique Mongin in Histoire de la dissuasion nucléaire p 18
9 Ministry of Defence United Kingdom government organization Tweet du 28/02/2022
10 Mason Clark, Katherine Lawlor, and Kateryna Stepanenko in Institute for the Study of War  September 30,2022
11 Propos de Poutine CNN 9/12/2022
12  CNN Russian President  Vladimir Putin was speaking at a news conference in the Kyrgyzstan capital Bishkek  7/12
13 Putin in New York Times  24/02/2022
14 The Guardian  25/02/2022
15 The Guardian 7/12/2022
16 Putin in CNN 10/12/2022
17 CNN 10/12
18 Interview Lavrov Ria Novosti et RT Russia
19 Blinken in the Transcript of the US Department of Defense 25/04/2022 joint press conference Austin Lloyd and Anthony Blinken
20 The Guardian 25/04/2022
21 Gérard Araud  in histoires diplomatiques p 305
22 Gérard Araud  in histoires diplomatiques P 292
23New York Times Avril 2008
24Msn 21/2/2022
25 Fiona Hill and Angela Stent in Foreign Affairs  September October
26 Discours de Kroutchev au xx congres parti communiste
27 Montesquieu in Grandeur et décadence des Romains
28 Lawrence Freedman in The Future of War P 62
29 Gérard Araud in Histoires Diplomatiques p 204
30 Raymond Aron In Paix et Guerre parmi les Nations
31 Virgile i Eneide livre VII 3.12
32 Remarks by President Biden in Press Conference | Madrid, Spain in the White House text
33 Richard Haass in The World a brief introduction p 7 Penguin book
34 Thucydide in La guerre du Péloponnèse la Pleiade page 713
35 Ambassadeur indien propos tenus le 17 Octobre 2022 in economictimes indiantimes
36 Propos tenus à l’issue du G 20 in Crisis group
37 Raymond Aron in Croire en la Démocratie
38 Kevin Rudd in Foreign Affairs 11/02/2013
39 Bruno Le Maire in Jours de pouvoir
40 Paul Kennedy in Naissance et déclin des grandes puissances
41 Poutine in the Independant 26 Avril 2005
42 Kevin Rudd  The World according to Xi Jinping in Foreign Affairs November 2022
43 Gilbert Rozman in The sino-russian challenge to the world order  Stanford University Press p 1
44 Gilbert Rozman in The sino-russian challenge to the world order  Stanford University Press p 3
45  Henry Kissinger In Le Chemin de la Paix
46 Henry Kissinger in  Pour une nouvelle politique étrangère américaine P 56
47 Thucydide in  La guerre du Péloponnèse  la Pleiade page 713
48 Freud in malaise dans la civilisation
49 Brigitte Granville in The sanctions Trap Project Syndicate 11/11/2022
50 Liana Fix and Michael Kimmage in Foreign Affairs 7/12/2022
51 Richelieu in Testament politique
52 Propos tenus par le Président Emmanuel Macron sur TF1 Décembre 2022
53 Conférence presse Antony Blinken et Lloyd Austin CNN 7/12/2022
54 Maurice Gourdault-Montagne in Les autres ne pensent pas comme nous  P 379
55 Richard Haass in The World A brief introduction P 19  Penguin Book
56 Richard Haass in The World A brief introduction P 12  Penguin Book
57 Margaret Atwood cite par Lawrence Freedman in the future of war p IX Penguin Book
58 Richard Haass in The World A brief introduction P 5  Penguin Book
59 Jean- Marie Guéhenno in le Premier XXI ème siècle p 229
60 Jean- Marie Guéhenno in le Premier XXI ème siècle p 43
61 Raymond Aron  in chroniques de la guerre froide 13 déc. 1950
62 Edwin James Miliken cité par Elie Barnavi in Confessions d’un bon à rien

Articles précédents sur l’Ukraine

Commentarii de bello Ukrainia Par Leo Keller – Blogazoi
Commentarii de bello Ukrainia suite 2 ou à la recherche d’une paix introuvable Par Leo Keller – Blogazoi

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