"SE PROMENER D'UN PAS AGILE AU TEMPLE DE LA VÉRITÉ LA ROUTE EN ÉTAIT DIFFICILE" VOLTAIRE

février 4, 2023

Michael-de-Saint-Cheron
Pierre Soulages est mort. Michaël de Saint Cheron lui rend hommage

Tout peintre rêve d’entrer vivant dans les plus grands musées du monde. C’est au MNAN-CCI Centre Pompidou (Musée national d’art moderne), que l’on trouve la plus ancienne collection publique Soulages 1948-2002 en France. L’ensemble exposé à Martigny, dans le Valais, pour le 99e anniversaire de l’artiste, est augmenté d’un prêt de l’artiste et des donations de Pierrette Bloch (1928-2017) et Bernard Gheerbrant (1918-2010). Plus de trente œuvres ainsi exposées pour la première fois ensemble, pour célébrer aussi le quarantième anniversaire de la Fondation Pierre Gianadda créée par Léonard, son frère, pour perpétuer sa mémoire à travers l’art. Les liens de la Fondation et de son président avec la France et ses artistes sont bien connus.

Bernard Blistène (directeur du MNAM) et Camille Morando (responsable de la documentation des œuvres au MNAM), les deux commissaires de l’exposition, ont voulu compléter l’ouvrage qui accompagne ce double hommage à un grand artiste et à une fondation privée, au-delà de la présentation des œuvres, par une sélection de textes et de dialogues de Soulages comprenant aussi bien sa conférence au Collège philosophique en 1953 que ses dialogues très remarquables avec Pierre Schneider (1963), Christian Labbaye (1974), Pierrette Bloch et David Quéré ou, bien sûr, Pierre Encrevé, l’ami devenu l’incontournable spécialiste de longues décennies.

«Pourquoi le noir ? La seule réponse, dit Soulages, incluant les raisons ignorées tapies au plus obscur de nous-mêmes et des pouvoirs de la peinture, c’est : Parce que[1].»

La deuxième question qui suit immédiatement est : Pourquoi l’abstraction pure ? D’où découle la troisième : la peinture de Soulages n’est-elle pas au-delà de l’abstraction ? Pour nous, elle n’est pas abstraction, elle est signe, elle est idéographique. Le musée de Rodez expose deux toiles quasi impressionnistes de jeunesse, qu’il n’a jamais reniées mais sur lesquelles il n’est jamais revenu.

Comment parler, comment réfléchir à partir d’une œuvre dominée par le noir et en même temps toute tournée vers le signe ? Le poète Pierre Emmanuel dans le poème liminaire de Jacob (1970) écrit «Avant/L’inimaginable suspens de l’énergie/Dans le non-figuré le rarescent le dense[2].» Soulages est en partie dans ces vers inchoatifs, suspendus, hallucinants de hauteur. Comment parler d’un peintre aux antipodes non seulement de Braque, Picasso, Chagall, mais plus encore sans doute de Nicolas de Staël, Miro, Kandinsky ?
Quelle est la question que nous pose au fond la rétrospective ? Ce qui fascine avec ce maître c’est qu’il y a tout à dire à partir de notre contemplation d’un seul tableau, tout à problématiser ou alors rien à dire et tout à poétiser. Peut-être la différence est-elle à chercher non pas entre le figuratif et l’abstraction mais entre la figuration de la face humaine jusque dans sa décomposition, jusque dans sa défiguration, et le signe.

L’observateur du tableau se trouve dans la position de celui qui doit se transcender lui-même pour y voir clair. Dans la nuit la plus noire, dans la nuit tragique de la condition humaine, nous humains, nous efforçons d’apercevoir ne fût que la plus minuscule lumière capable de changer l’angoisse mortelle du noir en résurgence de l’espoir…

Soulages aime citer la parole de Jean de la Croix : «Pour toute la beauté, jamais je ne me perdrai sauf pour un je-ne-sais-quoi qui s’atteint d’aventure.»

Et s’il fallait tenter de comprendre Soulages non par la voie la plus immédiate et donc la plus aisée, mais par la voie la plus abrupte, la plus difficile ? Quel orgueil nous dira-t-on ! Badiou ne s’y est-il pas risqué pour une indiscutable réussite, lui qui vient de la philosophie marxiste ?
Les poètes aussi, et l’on rêverait lire L’Atelier de Soulages, nous souvenant du choc ressenti à la lecture de L’Atelier d’Alberto Giacometti de Genet. N’étant ni Genet ni Badiou, ni Encrevé, faut-il se résigner à ne rien dire ?
Natalie Adamson, professeur à l’Université St-Andrew (Ecosse), donne dans le catalogue un texte puissant, le plus novateur de ces dernières années, intitulé «Vestiges du futur. La temporalité dans l’œuvre de Pierre Soulages». Picabia en 1947, après avoir contemplé plusieurs toiles du peintre datant de 1946-47, aurait dit, selon Soulages lui-même : «je n’ai jamais vu ce que vous nous montrez là, mais c’est autre chose qui importe pour vous [3].» L’historienne de l’art de rebondir : «Quelle est cette “autre chose” contenue dans ces surfaces turbides, qui provoqua l’intérêt de Picabia et exige du spectateur davantage qu’un regard hâtif ?»

Dans le langage pictural d’après-guerre, Soulages, qui refusait l’expressionisme et n’avait plus l’âge du cubisme, refusa aussi la déconstruction et tous les mouvements nés en réaction à la Catastrophe. Il cherchait sa voix propre à travers l’obscurité du monde et toute la honte qui refluait sur les survivants du cataclysme. De la noirceur la plus opaque surgit parfois un chant de l’ordre de la mutité, de la prière athée et muette. Goya montra avec son génie la noirceur terrible des Désastres de la guerre puis des Peintures noires. Il révéla dans El Tres de Mayo, que l’horreur venait parfois non de la nuit et du noir mais de la lumière la plus crue.

Voici un an ou deux, une poignée d’enfants de 10-12 ans furent en apnée devant un tableau de Soulages, face aux caméras d’Arte. «Mais en fait, c’est pas tout noir !» s’exclame l’un d’eux, quand un autre réplique : «Ça change en fonction du moment de la journée, il y a de la lumière sur le tableau. C’est peint avec de la lumière !» Stéphane Berthomieux, le réalisateur, montra la séquence à Soulages qui eut les larmes aux yeux.

À Pierre Juillet[4], en 1986, il dira : «Pour moi, le noir, c’est un excès, une passion.»

Dans un autre dialogue d’exception, Jacques-Alain Milner, Pierre Encrevé, Nathalie Georges-Lambrichs et Soulages [5] disent des paroles rares ou rarescentes. Voici juste quelques pépites. Encrevé : «La toile n’est pas un calme bloc chu d’un désastre obscur, c’est le travail d’un homme offert à d’autres hommes. […] Il y avait pour toi des correspondances éthiques, dans le dénuement, dans le refus d’ornementation, que l’on peut retrouver dans ta peinture.» Mais est-ce si sûr ?

Bernstein disait de la musique qu’elle ne disait rien d’autre que la musique. Et pourtant ? Ne peut-on dire la même chose surtout de la peinture abstraite ? Un peu plus loin, Soulages, parlant de l’histoire de la peinture, ajoute : «Elle élude passionnément la couleur, et le noir – qui n’est pas une couleur quand on la regarde comme cela – est le réceptacle qui renvoie la lumière de toutes les couleurs. C’est le propre du noir. Du noir que j’emploie tel que je l’emploie. C’est le renvoi de toutes les couleurs de la lumière.»

Il y a là des paroles qui touchent des questions aussi profondes que l’apophatique, l’inconnaissance, nous dirions le tsimtsoum hébraïque pour signifier le retrait divin de la Création. Il y a une apophatique de la couleur, sa réduction phénoménologique. Le désert. Voilà l’un des sens possibles de l’œuvre de Soulages composée de Brou de noix, goudron sur verre, huiles sur toile, encre sur papier, bronze, gouache vinylique sur papier. Cette suspension de la couleur a quelque chose de capital à nous dire.
Quel chemin y a-t-il entre les Peintures noires de Goya et l’outrenoir de Soulages ?

Ce vide, ce noir de la toile, qui nous observe, n’est-il pas proche de l’anachorèse dont parle Levinas, après les Pères du désert, les anachorètes, qui vivaient un érémitisme absolu ? Cette anachorèse signifie cette sortie de soi vers l’autre ou le Tout Autre. La suspension de la couleur se dit outrenoir, un peu comme Levinas, pour faire comprendre sa pensée de l’oubli de soi, forma la formule percutante d’autrement qu’être, qui n’est pas un être autrement. Mais le mot d’anachorèse est-il seulement intelligible à propos d’une peinture qui efface apparemment totalement l’huma ?

L’éthique de Soulages est à l’œuvre dans les sublimes vitraux de Conques, qui sont là pour répondre à l’appel de la lumière comme étant pour le peintre, pour le maître verrier, l’altérité sublime. Ainsi, ses toiles les plus noires sont là pour réverbérer et en somme pour expulser de soi la noirceur de l’âme humaine. La nuit de la toile est là comme une catharsis, contrairement aux toiles blanches de tous les autres peintres.

L’exposition de Martigny n’est pas un mausolée, elle est un arbre de vie, de ces arbres qui surgissent au cœur du désert et désaltèrent qui s’arrête à leur ombre. Comme la nuit apaise et cicatrise les morsures du soleil brûlant. Ainsi Soulages entend-il la révolte de tant d’artistes qui ont perdu le sens du monde et de l’art, qui n’ont plus d’autre voie que de mettre en miettes les pauvres décombres de la civilisation la plus matérialiste que le monde ait connue. Il y a dans la nuit d’outrenoir un je-ne-sais-quoi d’une révolte lancinante contre l’absurdité, l’anarchie qui règnent dans le monde.
Pour les plus nihilistes des artistes, l’art doit tout ramener au Néant, sinon il serait mensonge et parjure. Ils ne voient pas qu’il leur appartient à eux les premiers de transfigurer ce néant, cette angoisse devant le néant en art, car le pouvoir de transfiguration de la pourriture, de l’abjection, du nihilisme, appartient aux artistes, aux héros, aux justes ou aux saints.
Tel est le message de Soulages répondant à l’anti-art, au post-art, qui marque une certaine mort de l’art. Au fond de sa nuit qui fait sourdre un chant diaphane, Soulages donne peut-être l’une des leçons de peinture les plus hautes à tous les révoltés de la vie et de l’art, qui au nom de leur désire de détruire l’art sous le prétexte d’en faire, ne font rien d’autre que se jeter dans «ce fleuve à l’estuaire de néant», qu’annonçait Malraux voici un peu plus de quarante ans, dans les ultimes pages de L’Intemporel,[6] dernier tome de sa Métamorphose des dieux. Il y avait vu, quelques mois avant de mourir, «la mutation la plus radicale qu’ait subie la peinture depuis les cavernes.»

Soulages, loin de la défiguration à la Bacon, loin de l’abstraction sans fin, voire de tant de figurations sans corps ni âme, comme chez Harper, nous apporte une œuvre qui se transfigure sous nos yeux, sorte de révélation de l’invisible – de l’inconnaissable – qu’incarne le noir. L’en deçà ou l’au-delà du noir est-ce cela l’outrenoir ? Ou est-ce «la vastitude», qu’il définit à près de 99 ans comme son mot préféré ?

«Faire vibrer la lumière» est la seule réponse à toutes nos questions sans réponse et ces larmes silencieuses du maître devant la parole des enfants, est la réponse à beaucoup de questions insignifiantes… Les enfants, eux, ont compris sans se poser nos questions.

Michaël de Saint Cheron

Les Soulages du Musée Fabre, Pierre Encrevé, Gallimard, 2018.

[1] Pierre Encrevé, op. cit.

[2] Œuvres poétiques complètes II, L’Âge d’homme, Lausanne, 2003, p.4. Le texte est en ligne

[3] Cité par Natalie Adamson, op. cit. p.21-30.

[4] Entretien avec Pierre Soulages, Caen, L’Echoppe, 1990, p.15.

[5] Soulages : le réfractaire, cf. http://www.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2010.

[6] Œuvres Complètes, Ecrits sur l’art V, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2004, p.1035.

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