Les drones, un instrument de diplomatie pour la Turquie. Par Léa Landman

Les drones, un instrument de diplomatie pour la Turquie
Par Lea Landman
Lundi 19 Juin 2023



Les Bayraktar TB2, drones de combat nés en Turquie, s’exportent dans vingt-huit pays au gré des conflits dans le monde. Une arme efficace mais aussi un instrument diplomatique.

Mai 2022. Un influenceur lituanien lance une campagne de financement participatif pour acheter un drone de combat turc, le Bayraktar TB2. Son objectif : l’offrir à l’Ukraine pour l’aider à se défendre contre l’invasion russe, débutée quelques mois plus tôt. En combinant des petites sommes allant de 5 à 100 euros, la campagne atteint ses objectifs. Plus de 5 millions d’euros sont récoltés en trois jours et demi.
Touché par cet élan de solidarité, le fabricant du Bayraktar décide de faire don de l’appareil. Le 6 juillet 2022, les Lituaniens font fièrement parvenir le Bayraktar TB2 à l’armée ukrainienne. Une anecdote qui illustre le pari réussi de la Turquie : faire de son appareil entièrement conçu et produit sur son sol un symbole de réussite de son industrie d’armement et une référence au niveau international. 

Le Bayraktar TB2, fabriqué par l’entreprise Baykar Technology, dont le président et architecte du programme de drones, Selçuk Bayraktar, est le gendre du président Erdogan, est une véritable fierté nationale. D’une envergure de 12 mètres, pour une longueur de 6,5 mètres et une masse maximale de 650 kg, il est conçu pour accomplir des missions de renseignement, surveillance et reconnaissance, mais aussi d’attaques.
Il a été développé avant tout pour les forces turques (armée, gendarmerie, police…), après que les Etats-Unis ont refusé de vendre leurs drones à la Turquie par crainte qu’ils ne l’utilisent contre les milices kurdes. Une intuition qui s’est vérifiée. Les premières opérations des Bayraktar ont en effet eu pour cibles les Kurdes, en Syrie et en Irak.

Aujourd’hui, l’entreprise revendique des contrats dans vingt-huit pays au moins et un carnet de commandes plein pour les trois années à venir. « Ces drones n’ont peut-être pas une portée de vol de 1200 km comme certains mais la plupart des pays n’ont besoin que d’une portée de quelques centaines de kilomètres, ce qui en fait une arme très efficace. Cela signifie que pour beaucoup de puissances moyennes ou aspirants à le devenir, ce sont de parfaits atouts », explique à Factuel Soner Cagaptay, directeur du Programme de recherche sur la Turquie, au Washington Institute.

Douzième pays exportateur d’armes

La Turquie vend la plupart du temps son drone à des pays avec lesquels elle entretient des relations amicales, tels que la Pologne, la Serbie, les États d’Afrique du Nord, de l’Est ou encore ceux d’Asie centrale. Introduits sur le marché en 2014, les Bayraktar TB2 ont changé la nature et l’issue des combats de plusieurs guerres, de l’Éthiopie à la Libye en passant par la Syrie. Il a, par exemple, fallu deux ans à l’Éthiopie pour repousser les Tigréens dans leur province, dans une guerre qui a fait des milliers de morts, des dizaines de milliers de réfugiés, et qui s’est étendue aux pays voisins.
Ce sont, en partie, les drones turcs qui ont permis au gouvernement éthiopien de prendre le dessus dans la guerre civile. La Turquie défend son influence géopolitique dans la région pour, entre autre contrebalancer l’influence égyptienne. En 2020, ces drones se sont également révélés décisifs pour son allié régional, l’Azerbaïdjan, dans son combat face à l’Arménie, dans le Haut-Karabakh.

Et la Turquie n’hésite pas à élargir la base de ses partenaires commerciaux : elle utilise son nouveau statut de 12e pays exportateur d’armes pour tisser de nouveaux liens ou rétablir des relations difficiles avec des adversaires régionaux. Par exemple, avec les Émirats Arabes Unis, qui ont signé un contrat de 2 milliards de dollars avec le producteur de drones, à la suite de la normalisation des relations entre les deux pays.

Ainsi, pour l’expert du Washington Institute, la vente de drones ne présente pas qu’un intérêt commercial pour la Turquie. Elle constitue aussi un outil d’influence en termes de politique étrangère. « Je remarquais dans le passé que chaque fois que Turkish Airlines commençait à voler vers une destination, ce pays devenait la cible de la politique étrangère turque.

Aujourd’hui, si la Turquie vend des drones à un pays, celui-ci devient peu à peu la cible de sa politique étrangère et de son influence », juge-t-il. Selon le chercheur, contrairement à d’autres pays exportateurs, qui imposent différentes contraintes à l’utilisateur, la Turquie se montre plus flexible. Les États acquéreurs sont plus enclins à se tourner vers des drones turcs parce qu’ils peuvent les utiliser comme ils le souhaitent.
En revanche, ces drones sont davantage marqués  en matière de politique étrangère, car la Turquie ne vend pas que du matériel. Elle fournit aussi la capacité de mener une guerre sur de multiples plateformes, en fournissant par exemple la stratégie et les renseignements, comme elle l’a fait avec l’Azerbaïdjan dans son combat contre l’Arménie. La vente de drones va donc de pair avec un certain degré de coopération entre les élites d’Ankara et le pays acheteur, des élites politiques et militaires aux agences de renseignement.

Les drones sont vendus de manière délibérée à un large éventail de pays, incluant ceux qui ont du mal à trouver des fournisseurs occidentaux car soumis à diverses restrictions. Ainsi, l’exportation de drones a principalement aidé la Turquie à acquérir une nouvelle position géostratégique, que ce soit en intervenant en Libye ou encore en utilisant son regain d’influence pour changer la donne sur l’accession de la Finlande et la Suède dans l’Otan.

Une influence qui correspond aux ambitions néo-ottomanes d’Erdogan, qu’il tente de faire progresser depuis vingt ans. Les drones sont donc un outil d’influence parmi d’autres pour celui qui rêve de reconstituer l’empire. « Les drones ont joué un rôle important en aidant la Turquie à atteindre ses objectifs sur la scène internationale, mais Erdogan les combine à d’autres outils, tels que sa politique en matière de réfugiés ou encore sa tentative de servir de médiateur dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine », explique Erik Lin-Greenberg, expert du MIT dont les recherches portent sur la manière dont les technologies militaires émergentes affectent la dynamique des conflits. 
Et d’ajouter : « La compétition entre grandes puissances implique toutefois bien plus que des ventes d’armes. Washington et Pékin peuvent utiliser des leviers que la Turquie n’a pas, comme leur statut de P5 au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, pour faire avancer leurs objectifs. Un pouvoir qu’est encore loin de posséder la Turquie. »

Lea Landman
In factuel Media

Léa Landman est une conseillère politique pour les secteurs public et privé dans les domaines de la politique publique, des affaires étrangères et de la défense depuis plus de 15 ans. Elle est spécialisée dans la diplomatie innovative, les initiatives intersectorielles et les partenariats stratégiques.

Léa a été responsable du programme Diplomatie 2030 à l’Institut Abba Eban pour la Diplomatie Internationale de l’Université Reichman (IDC Herzliya). Ce programme a développé et promu le concept et les pratiques de la diplomatie innovative, créant des outils professionnels et des meilleures pratiques pour l’écosystème diplomatique afin de relever avec succès les défis et les opportunités d’aujourd’hui. Le programme s’est concentré sur l’identification des opportunités diplomatiques dans l’ordre mondial dynamique et en constante évolution.

Léa a animé l’émission de débats géopolitiques « Les Ambassadeurs » sur i24News en français pendant trois ans. Elle est également co-fondatrice et présidente de Women in International Security (WIIS) – Israël, une organisation qui a travaillé pendant 10 ans pour accroître le nombre et l’influence des jeunes femmes dans les affaires étrangères, de défense et de sécurité en Israël.

Auparavant, Léa était directrice adjointe de la série de conférences de Herzliya sur la sécurité nationale d’Israël et chercheuse à l’Institut de politique et de stratégie de l’IDC Herzliya, où elle a travaillé sur des sujets liés à la sécurité et à la défense.

Léa est titulaire d’une licence en histoire et science politique de l’Université de Tel-Aviv, et elle est diplômée d’une maîtrise en relations internationales de la London School of Economics and Political Science.

Léa est également chargée d’enseignement à Sciences-Po Paris où elle assure -brillamment – un cours sur la technologie dans les affaires étrangères et la diplomatie.

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