Exposition Eugène Boudin : Impressions saisies sur le vif au musée Jacquemart André.

Eugène Boudin

Eugène Boudin (Photo credit: Wikipedia)

Personnages sur la plage de Trouville

Personnages sur la plage de Trouville (Photo credit: Wikipedia)

 

Passer  une heure à Jacquemart André est en soi un moment délicieux ! Ce musée rejoint dans notre Panthéon personnel le Frick Collection à New York, le Wellington House à Londres, le Paul Getty à Los Angeles, la Villa Borghèse à Rome ou Nissim de Camondo à Paris. Ce sont toutes des demeures à taille humaine qui respirent l’art de vivre du XIXe siècle et qui flamboient d’intelligence joyeuse.

 

Eugène Boudin, c’est sa force et son talon d’Achille, se situe chronologiquement à égale distance de l’Ecole de Barbizon et des Impressionnistes. Né en 1824 il est le contemporain de Paul Baudry ou Cabanel, parfaits représentants de l’Ecole Académique. Il est aussi le contemporain de Jongkind né en 1819 – qui est à notre sens – le véritable précurseur de l’impressionnisme et de Monet.

Certes Corot a qualifié Boudin de « maître » et Monet, le surnomma « le roi des ciels et des plages » .Sa force car il fut à bonne et méticuleuse école, sa faiblesse car trop marqué à ses débuts par l’Ecole de Barbizon .Son côté précurseur des Impressionnistes – s’il fut certes évident – fut dévoré et dépassé par Monet et les Impressionnistes. Il n’empêche que ceux-ci lui reconnaissent une dette certaine. A l’origine Boudin est un copiste. Cela lui donne une technique bien assurée mais comme il rentre tard en peinture ses idées sont déjà bien arrêtées. Sa technique se révèlera  sure mais elle empêchera le génie d’y éclore.

Boudin est un des tout premiers peintres à travailler et à finir ses toiles sur motif et sur nature. Le fondement de sa peinture c’est de garder « l’esprit du moment spécifique », en cela il est novateur et moderne. Avec son pinceau Boudin a « balayé » la terre et la mer pour y jeter et représenter le quotidien.

La très grande force de Boudin jaillit  dans la peinture des ciels vaporeux. Il est le peintre qui le premier saura traduire la lumière changeante. Monet, qu’il a rencontré en 1858, dira de lui que c’est un peintre des conditions météorologiques.

Baudelaire avec qui il s’est également lié d’amitié écrira « : « Si vous avez eu quelquefois le loisir de faire connaissance avec ces beautés météorologiques, vous pourriez vérifier par mémoire l’exactitude des observations de Monsieur Boudin. La légende cachée avec la main, vous devineriez la saison, l’heure et le vent. Je n’exagère rien. J’ai vu. À la fin tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses, suspendues et ajoutées les unes aux autres, cette fournaise béante, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé ou déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs, me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse ou comme l’éloquence de l’opium. » C’est encore Baudelaire qui disait « j’aime à regarder partir sur le môle… »

 « Eh ! Qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? 

– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! »

Un peintre météorologique

Or c’est précisément ce qu’a peint  Boudin. Baudelaire partage avec le peintre cette sensibilité aux nuages et au ciel. Dans ses peintures « météorologiques » Boudin croque parfaitement les instants les plus fugaces et les plus changeants. C’est son A.D.N.

Boudin s’inspire en  cela de Claude Le  lorrain. Mais tandis  que Le Lorrain est le peintre de l’intemporel, Boudin est celui de l’évanescence. Boudin le premier a su – tel un reporter photographe – capter la théâtralité dans ses scènes de plage.

Le succès commercial tardera à être au rendez-vous. Longtemps il sera considéré comme un peintre des marines. Ses scènes de plage épousent  la montée de la bourgeoisie du Second Empire. C’est également l’essor de Deauville qui marquera Boudin. Il a           -cependant – du mal à se faire reconnaître car il peint, tout comme le faisaient les peintres hollandais, la quotidienneté de la vie jusque dans ses détails les moins glorieux. Il ne cherche pas les magnifier, ce qui n’était pas toujours du gout d’une bourgeoisie pontifiante, vaniteuse et affairiste.

Ce n’est certes pas lui qui peindra l’Impératrice Eugénie à Biarritz, telle une déesse antique, habitée d’un prétexte mythologique. L’époque lui reprochera, en outre, de ne pas avoir un  touché suffisamment précis. Mais Boudin connaît les effets de la diffraction de la lumière et s’y soumet.

En vrai  « paparazzi » Boudin « surprend » ses personnages en un instantané. Ses peintures sont donc – avant la lettre – de vrais reportages photo. En 1869 suite à des commandes il devient un  peintre de marines. Le succès apparaît en 1880.

L’ironie de la situation est qu’après avoir été l’inspirateur incontesté et incontestable de Monnet, Boudin sera influencé à son tour par ce dernier, notamment dans son tableau des cathédrales d’Abbeville.

Mais le génie de « l’élève » a surclassé l’intuition méticuleuse de Boudin. Là où Monet achève une symphonie Boudin trouve la clé de sol avec difficulté !

Cette rétrospective, même si elle n’a pas soulevé en nous un enthousiasme débordant, nous a cependant plu. Nous avons apprécié ce talent aux dimensions, somme toute, humaines. Et encore une fois, la force et la faiblesse de Boudin c’est d’être pris entre deux Ecoles. Si Boudin ne provoque en nous  ni admiration ni véritable émotion il se révèle pourtant un compagnon de tous les jours agréable et reposant.

Compagnon sur lequel on aime laisser flâner notre regard à travers ses toiles. Ce n’est déjà pas si mal, et si nous devions user d’une tournure à la mode nous qualifierions cette exposition et ses tableaux de sympathiques.

La dolce vita à la Française

Certes nous avons aimé le casino à la plage de Deauville, la douceur de vivre des élégantes bourgeoises de l’époque. Nous avons aussi apprécié les couleurs chatoyantes et ondulantes des robes des femmes sur la plage à Trouville, son ciel lumineux qui se confond presque complètement avec la mer  ou la plage.

Bien entendu nous avons eu l’impression d’être caressés par le zéphyr à Trouville.

Bien entendu, devant ces personnages devisant gaiement nous nous serions volontiers mêlés à ces robes froufroutantes et aurions volontiers fumé une vitole avec ces messieurs joliment chapeautés.

 Il est cependant trois tableaux qui nous ont touché plus que les autres .Quant à la série de Venise elle est à notre goût tout à fait quelconque !

Le coucher de soleil à Trouville est superbe et pourtant la luminosité y est aveuglante. On y sent la joie de vivre des estivants. La trouée du soleil couchant baignant  dans un halo joyeux et majestueux et dardant de ses rayons les baigneurs et les personnages sur la plage est réellement fort belle.

Le tableau Frascati « Tempête au Havre » permet au « Roi des plages » de nous faire découvrir qu’il sait  parfaitement saisir les éléments déchaînés et révoltés ! La mer parée de sa robe sombre et tourmentée engloutit la jetée. Les cabines – presque renversées – témoignent de l’intensité de la colère des éléments. Le phare  majestueux dans sa robe blanche résiste et contraste par  sa force tranquille.

Sur la fin de sa vie Eugène  Boudin paye son tribut à Dame Méditerranée.

Avouons-le le résultat est remarquable. Son pinceau projette tel un rayon laser une luminosité qui frappe de plein fouet les fortifications. Le blanc vire à l’orangé et rappelle l’ocre des rochers. Une minuscule touche rouge illumine les maisons. Il joue d’une luminosité beaucoup plus agressive et pourtant il gagne en souplesse malgré la brume qui baigne les remparts. Le ciel fait corps avec la mer et la terre ; le spectacle y est ravissant.

Boudin aura été un précurseur mais un précurseur qui ne pouvait accéder  sur la plus haute marche. Il aura été cependant un brillant second.

Reste ses tableaux sur Venise ! Disons-le franchement nous les avons trouvés sans aucun intérêt. Il n’a ni compris la magie de Venise, ni son insularité, ni ses canaux. Il est passé lamentablement à côté de la Douane de Mer. Heureusement que nous y avions lu (religieusement) -sur place- l’adieu à Marie de Jean d’Ormesson.

« L’être avec qui on meurt est aussi important que l’être de qui on nait. J’étais content de mourir devant la douane de mer. J’étais surtout content de mourir auprès de Marie. J’avais été un vivant dans les bras de Marie. C’est aussi dans ses bras que je suis devenu un mort….Moi, je n’étais plus nulle part-ou peut-être déjà partout. »

« Ce sont les larmes de Marie qui m’ont fait hésiter au-dessus du Grand Canal au lieu de m’envoler d’un seul coup vers ce que je guettais déjà avec un peu d’impatience et de curiosité. Je distinguais encore la Douane de mer, la Salute, la Madonna dell’ Orto où il y a un si beau Tintoret, San Giovanni e Paolo avec la statue en bronze de cette vieille ganache militaire qu’on appelait le Colleoni, San  Giaccomo dell’ Orio où nous allions souvent nous promener tous les deux, San  Nicolo dei Mendicoli, misérable et superbe entre ses trois canaux, et, là-bas tout en bas, dans sa gondole noire devenue soudain minuscule, Marie en train de pleurer sur ce qui avait été moi. C’est là, déjà assez haut, à l’instant de partir pour de bon vers de nouvelles aventures qui n’ont de nom dans aucune langue et de m’arracher à jamais aux images et aux rêves que j’avais tant aimés, que je suis tombé sur A. » Jean d’Ormesson in la Douane de mer

 

Leo Keller

 

 

 

 

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