JEAN-CLAUDE JUNCKER, LA BELLE-MÈRE DE L’EUROPE en route pour les élections européennes!

JEAN-CLAUDE JUNCKER, LA BELLE-MÈRE DE L’EUROPE

Par Colas Cabriel

Illustration Pierre Jovanovic

 

 

 

« Les trains passent mais je ne suis plus sur le quai. » C’était pourtant ce que jurait encore Jean-Claude Juncker en octobre 2013 à ceux qui le voyaient prendre la succession de Barroso ou Van Rompuy. En difficultés lors de sa campagne législative dans son pays, le Luxembourg, il affirmait n’avoir pas d’autre objectif que celui de rempiler pour un cinquième mandat à la tête du Grand-duché. Pas d’ambitions européennes, donc.

 

Six mois plus tard, nous le retrouvons à la tête du Parti Populaire Européen, vainqueur des élections européennes, et réclamant la présidence de la Commission Européenne. Qui est-donc cet homme infatigable, qui après une carrière politique incroyablement longue arrive encore à rebondir si vite ?

Né en 1954 à Redange, dans l’Est du Luxembourg, fils d’un ouvrier syndicaliste enrôlé de force dans l’armée allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale, Jean-Claude Juncker effectue ses études secondaires en Belgique et au Luxembourg. Une fois son bac en poche, il s’inscrit à la faculté de droit de Strasbourg, le Luxembourg n’étant à l’époque pas doté d’une université. Il est assermenté comme avocat en 1980, mais n’exercera jamais. En effet, dès 1982 il entre au gouvernement avec un poste de  secrétaire d’État au Travail et à la Sécurité sociale. Il exercera dès lors des responsabilités ministérielles sans discontinuer pendant 30 ans.

En janvier 1995, son mentor Jacques Santer est nommé président de la Commission Européenne. Jean-Claude Juncker prend alors la tête du gouvernement luxembourgeois, à une époque à laquelle François Mitterrand et Helmut Kohl sont encore au pouvoir. Il restera ministre d’Etat pendant 19 ans, au prix de deux revirements de coalition.

Juncker l’Européen

« L’euro et moi sommes les deux derniers survivants du traité de Maastricht. »

Jean-Claude Juncker

Si Jean-Claude Juncker pourrait devenir le troisième Luxembourgeois à prendre la tête de Commission, ce n’est bien sûr pas seulement en raison de sa longévité à la tête du gouvernement, mais bien en raison de son grand engagement européen. Dès 1991, alors qu’il est seulement ministre de l’Economie et des finances du Grand-duché, il préside le Conseil ECOFIN et sauve les négociations au sujet de l’Union monétaire dans une réunion informelle au cours de laquelle il propose un « opting out » au Royaume-Uni. En 1996 il est le médiateur qui permet de faire accepter à Helmut Kohl et Jacques Chirac le pacte de stabilité. Une fois devenu chef de gouvernement, il se distinguera rapidement comme un dirigeant particulièrement pro-européen, ce qui lui vaudra d’obtenir dès 1998 le « Vision pour l’Europe Award » . Le point culminant de cet engagement restera sûrement sa présidence de l’Eurogroupe depuis sa création en 2005 jusqu’en 2013, durant laquelle il a dû gérer la crises financière et son impact sur la monnaie unique.

 

Quelle est l’Europe de Jean-Claude Juncker ? C’est d’abord celle de la méthode des petits pas. Pour reprendre une formulation d’un journaliste de la Tribune, il est « un Européen convaincu, capable de tracer la voie d’un compromis entre ses grands voisins et d’éviter le pire, à défaut de réaliser l’impossible » . Un adepte de la realpolitik. Pragmatique, il prône le statu quo au sujet des traités, ayant tout au plus reconnu qu’il serait judicieux d’en amender certains points.

 

C’est également l’Europe des Etats. Non fédéraliste, il a parfois été présenté pendant la campagne comme le candidat du Conseil, face à Martin Schulz, le candidat du Parlement. Il est quelque peu ironique d’ailleurs de le voir maintenant s’appuyer sur le Parlement pour tenter d’imposer son nom à la tête de la Commission devant des dirigeants nationaux réticents. Issu d’un des plus petits Etats d’Europe, il a donné pour conseil à son successeur à la tête de l’Eurogroupe «Ecouter, écouter, écouter.» avant d’ajouter « Je n’ai jamais voulu frustrer les petits pays. Il faut donner à chacun le temps dont il a besoin pour expliquer son point de vue.» .

 

C’est enfin l’Europe des Droits de l’homme. Profondément marqué par les récits de son père, qui fut enrôlé de force dans l’armée allemande au cours du dernier conflit mondial, Jean-Claude Juncker voit la paix et le respect des droits fondamentaux comme les grands objectifs de l’Europe. Sans doute est-ce pour cela qu’il s’est montré particulièrement attaché à la politique étrangère de l’Union Européenne et au dialogue franco-allemand. Imprégné de culture syndicale, les droits des travailleurs et la sécurité sociale lui semblent des outils de premier plan pour y parvenir.

Juncker est-il de droite ?

 

« Je suis le dernier communiste du gouvernement. » se plaisait à répéter le chrétien-social. De fait, il faut constater qu’après 19 ans de gouvernement à dominante PPE, le Luxembourg ressemble à un havre social. J’ai déjà évoqué ce point dans mes précédents articles. Doté d’un système de revalorisation automatique des salaires en fonction de l’inflation, d’un système d’indemnisation du chômage très généreux ou encore de services publics développés, le Grand-duché contraste avec nombre de pays européens, à commencer par l’Hexagone. Mais ne nous y trompons pas, c’est surtout la puissante place financière de la capitale qui est à l’origine de cette prospérité. Elle permet de concilier Etat providence généreux avec finances publiques saines. Libéral sur les questions financières et protecteur sur les questions sociales, telle est la ligne de conduite de Juncker au Luxembourg. Côté français il a souvent affiché sa sympathie pour François Bayrou.

 

En avril dernier, lors d’un débat à Bruxelles, le socialiste Martin Schulz a lancé à son opposant « Jean-Claude Juncker est très proche de mon programme. Si le PPE est proche de Jean-Claude Juncker, ça c’est une autre question. » . La remarque est juste. Le Luxembourgeois est l’un des seuls responsables européens à prononcer le gros mot « Europe sociale » , ce qui pourrait bien le rendre assez populaire en France, s’il était à même de prendre des initiatives dans ce domaine. C’est notamment ce qu’il a mis en exergue lors de ses premiers discours de la campagne, parlant par exemple d’un salaire minimum européen. Il faudra toutefois qu’il compose avec la CDU allemande, premier parti du PPE au Parlement, qui est assez peu enthousiaste sur ces sujets. C’est l’analyse de Robert Goebbels, eurodéputé et ancien ministre socialiste luxembourgeois ayant gouverné avec Juncker : « Je crois qu’il est honnête lorsqu’il parle de la nécessité d’une politique sociale, d’avoir dans tous les pays de l’UE un salaire minimum. Il le croit, il le dit, mais il ne peut pas le faire, puisqu’il est le prisonnier d’Angela Merkel. Sans son appui et celui de la CDU/CSU, il ne serait pas le candidat du PPE. » .

 

Juncker le Grec

 

Il faut reconnaître que Jean-Claude Juncker est sans doute l’un des dirigeants européens ayant tenté de ménager la Grèce le plus possible au cours de la crise. En 2010 il fait partie des dirigeants européens qui refusent la proposition franco-allemande de suspendre les droits de vote des pays sous assistance financière. En 2012, lorsque la chancelière Merkel pousse les Hellènes vers une sortie de l’euro, elle trouve encore une fois sur son chemin le Luxembourgeois déterminé, qui n’hésite pas à tancer devant les caméras la partie des Allemands et de la presse allemande qui « parlent de la Grèce comme si c’était un peuple qu’on peut ne pas respecter. » avant de conclure « Nous devons réapprendre à nous aimer.» . Depuis cette date, il montre régulièrement son attachement à la République Hellénique et à sa participation dans l’Europe. Il rappelle à qui veut bien l’entendre que la Grèce n’a pas coûté un centime aux Etats européens, que l’Allemagne aussi a profité de la situation et décochant quelques piques à destination du FMI et des politiques de rigueur et de privatisations. En 2013, l’un de ses derniers déplacements en tant que premier ministre se fait à Athènes, où il saluera les efforts de la Grèce, avant de lancer « Ne vendez pas vos îles !» .

 

Juncker le franco-allemand

 

Parfaitement francophone et germanophone, comme la quasi-totalité des Luxembourgeois, il aura toujours à cœur d’aplanir les divergences du couple franco-allemand. Bien que s’étant plusieurs fois irrité de l’hégémonie du tandem « Merkozy » sur l’UE, il rappelle régulièrement que ce couple est « vital pour l’Europe ».

 

C’est justement cette capacité à rassembler des deux côtés du Rhin qui lui vaudra de se retrouver en 2004 puis en 2009 parmi les favoris pour prendre le poste de Président de la Commission ou du Conseil. Au moment où il quitte la tête de l’Eurogroupe, Pierre Moscovici salue en lui l’homme qui a su faire la synthèse entre visions française et allemande, entre Europe du Nord et du Sud. Issu d’un pays à la croisée des sphères francophones et germanophones, Jean-Claude Juncker a un jour fait ce commentaire humoristique : « Quand je veux parler en français, je pense en allemand, quand je veux parler allemand, je pense en français, et au final je suis incompréhensible dans toutes les langues. » .

 

Un humour et un franc-parler devenus célèbres

 

Jean-Claude Juncker est sans doute le dirigeant européen doté de l’humour le plus increvable qui soit. Toutes les occasions, même les plus graves, sont bonnes à prendre pour blaguer. En 2013, au moment de quitter la présidence de l’Eurogroupe, il lance la phrase désormais célèbre : « Toutes les bonnes choses ont une fin, sauf les saucisses, qui en ont deux. » avant de déclarer ne pas vouloir être la « belle-mère de l’Europe » . Quelques moins plus tard, devant son Parlement qui s’apprêt à censurer le gouvernement, il déclare en préambule de son discours : « Si je transpire, c’est parce qu’il fait chaud, pas parce que j’ai peur. ». Son clip de campagne « You don’t have to be a techie » montre également son solide sens de l’autodérision.

 

Le Luxembourgeois est également un bon vivant. Amateur de bonne chère, il est réputé boire et fumer beaucoup, y compris pendant les réunions de l’Eurogroupe, comme l’a insinué son successeur Jeroen Djisselbloem. Certaines mauvaises langues affirment même que c’est la raison pour laquelle Nicolas Sarkozy – qui ne boit pas, ne fume pas et n’aime pas vraiment manger – a conçu un dégoût quasi-physique pour le personnage.

 

Ses coups de gueules sont également devenus légendaires. Sa critique de « l’Allemagne qui se paye le luxe de faire de la politique intérieure sur le dos de l’euro » a fait scandale Outre-Rhin, tout comme sa déclaration affirmant qu’Angela Merkel « traitait la zone euro comme sa succursale». Il répondra également fermement aux responsables français ayant critiqué l’euro fort. Charles Goerens, ancien ministre libéral de Juncker, aujourd’hui député européen, confirme : « Il n’est pas le genre de personne à vouloir contenter tout le monde. C’est tout à fait le contraire, il dit ce qu’il veut dire. Il est même prêt le cas échéant à renoncer à un poste plutôt que de capituler devant ses pairs. ».

 

Ce franc parler a toutefois joué bien des fois en sa défaveur. En 2004 puis en 2009, le Royaume-Uni a bloqué sa nomination à la Commission et au Conseil au profit de candidats réputés beaucoup plus soumis : Barroso (surnommé « l’homme qui ne dit rien, mais qui le dit en 5 langues ») et Van Rompuy ( « Mr Nobody » d’après Nigel Farage). Aux dernières nouvelles, David Cameron cherche des soutiens en Hongrie, aux Pays-Bas et en Suède pour entraver la marche de Juncker vers la Commission. De même, Angela Merkel est paraît-il assez peu favorable à cet homme beaucoup moins malléable que son prédécesseur et chercherait à présent à s’en débarrasser au profit de Michel Barnier ou Christine Lagarde. C’est du bout des lèvres qu’elle lui a apporté son soutien.

Usé Juncker ?

 

On a souvent répété au cours de cette campagne que l’ancien président de l’Eurogroupe est un homme du passé, qu’il a une belle carrière derrière lui, mais qu’il est désormais fatigué. De fait, il faut constater qu’une certaine usure physique semble l’atteindre. Bien que plus jeune qu’Hollande, Merkel ou Sarkozy, il semble plus marqué par l’âge. Certains, comme l’écologiste Daniel Cohn-Bendit, vont même jusqu’à évoquer publiquement ce problème : « Je ne pense pas que Juncker veuille réellement devenir président de la Commission. Ce serait trop de travail pour lui. », explique-t-il, avant de lâcher « Il devrait y réfléchir à deux fois. ». Même son de cloche du côté d’un ancien ministre français : « Juncker n’est plus aujourd’hui l’homme qui incarne une Europe forte. » .

 

Henri Grethen, ancien ministre et proche de Juncker, commente : « 35 ans en politique c’est une éternité. Rares sont les personnes dans le démocraties qui on supporté aussi longtemps cette charge. Alors parfois, forcément, on devient un peu désabusé. » .

 

Si cet article vous plaît, n’hésitez pas à visiter les blogs etfitlux et Eurodynamique, consacrés respectivement au Luxembourg et à l’Europe.

Colas  Cabriel

 

Illustration : Pierre Jovanovic

Colas Cabriel, est étudiant en 2ème années de Master Affaires Publiques à Sciences-Po après avoir obtenu un diplôme d’ingénieur. Ses diverses expériences en France et au Luxembourg dans le monde de l’énergie et des politiques de l’UE ont contribué à forger son intérêt pour les questions européennes et internationales. Il est co-fondateur des blogs Eurodynamique et etfitlux.

 

Pierre Jovanovic, étudiant en 2e année de Master Affaires Publiques à Sciences Po, a travaillé à l’Ambassade de France en Israël. De cette expérience, il tire un fort intérêt pour les relations internationales

 

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