Poutine ou le sabre et le goupillon

Poutine ou le sabre et le goupillon !

Projetons-nous un court instant dans l’analepse. En une formule lapidaire, et possiblement apocryphe, André Malraux grand romancier à l’imagination littéraire et militaire débordante et dont le goût- averti mais prononcé- pour les antiquités cambodgiennes ne s’est jamais démenti, eut cette formule prophétique.
« Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas !»

Le locataire du Kremlin serait-il inspiré, outre la sacro-sainte doxa clausewitzienne, tant respectée dans les académies militaires soviétiques, par la pensée de Malraux emblématique Ministre de la Culture du Général de Gaulle ?
Les récents événements survenus dans la région incitent à le penser.

Pour autant, le vicaire du Kremlin est tout sauf un agnus dei !
Spécifier le substrat idéologique qui nourrit son ambition afin de trouver la politique occidentale adéquate est impératif.
Nous tâcherons de répondre alors aux questions suivantes :

– Poutine est-il guidé dans ses entreprises par l’émotion et l’enchainement des évènements ou es- il heureusement rationnel?

-Jusqu’où veut-il aller ? Et pourquoi ?
-Jusqu’où peut-il aller ?
-Déterminer dans ce conflit ce qui le motive, cerner quel est ce que Clausewitz appelait le   « Ziel » et le « Zweck », c’est-à-dire le but dans la guerre et les buts de guerre?

Essayons d’analyser quel est le « Schwerpunkt »c’est-à-dire le centre de gravité de la doctrine de Poutine.
Quel est son « animus » ? L’on verra par la suite que celui-ci s’oppose fortement et rompt en visière avec ce qu’il considère être « l’anima » occidentale.
Un historien australien a ainsi pu parler d’une crise de la masculinité. 11

« Depuis six mille ans, la guerre
Plaît aux peuples querelleurs,
Et Dieu perd son temps à faire
Les étoiles et les fleurs. » 12

Dans la célèbre théorie du Dilemme de la Sécurité, 13 Robert Jervis insiste sur la nécessité de connaître l’adversaire/ partenaire et de prêter attention aux changements de régime intervenus au sein d’un autre État.

Comprendre le partenaire, voire le respirer ! Telle fut l’une des clés du succès de Henry Kissinger. Certains lui reprocheront d’ailleurs de mieux sentir et de mieux traiter ses rivaux que ses alliés.

Pour lors les charmes de l’anamnèse résonnent et raisonnent. Acceptons-les avec une gourmandise toute jésuitique.
En l’occurrence la définition donnée par le Robert semble parfaitement épouser et le caractère de Poutine et l’ambition qu’il nourrit pour la Russie.

Qu’on en juge : « anamnèse : partie de du canon qui suit la consécration, constituée par des prières à la mémoire de la passion, de la résurrection et de l’Ascension ». AMDG 14

Agnus dei !

Agnus dei ! Ce colonel du KGB, que jamais les « babouchkas » ne moquent ! L’autocrate du Kremlin est tout, répétons-le, sauf un agnus dei.
Les droits de l’Homme lui sont à tout le moins étrangers, voire étranges, et ils relèvent de la fragilité occidentale.
L’héritier qui doit tout à Eltsine, n’avait que mépris pour son mentor.

Pour autant, il semble à son peuple désigné par excellence dans l’entreprise de restauration de la grandeur millénaire de celui-ci.
Aux yeux de son peuple, il possède et la puissance et l’aura de la pourpre cardinalice. Il en a l’apparence ; il en a la réalité du vicaire de Dieu ! Il est le « deus ex machina » !
Il en possède l’intelligence et la vertu nécessaires pour embrasser, embraser et épouser cette tâche immense et ardue.

Du concert de la grammaire géopolitique, il en maîtrise tous les staccatos.
Il en exécute avec brio les allegros vivaces. Dans la portée musicale ses silences assourdissants peuvent devenir fracassants.
Poutine n’est jamais aussi redoutable que lorsqu’il joue a cappella.
Sûr de son talent pour atteindre ses objectifs à proportion de l’inculture de nombre de ses pairs, il possède la ténacité et la vision pour les porter.

Pour autant, nous n’irons pas jusqu’à louer l’immodération et le caractère anagogique du vicaire de Dieu !
Il reste aux occidentaux, comme l’a si justement dit Henry Kissinger, à le voir, l’écouter et le convaincre de travailler de concert.

Dominique Moïsi cite Alexandre Yakovlev- proche collaborateur-de Gorbatchev qui « eût cette remarque prémonitoire en forme d’avertissement à l’adresse de l’Occident » « nous allons vous faire quelque chose de terrible : nous allons disparaître en tant que menace. Le ciment de votre alliance ne sera plus là pour vous maintenir »15

Dans son antiphonaire personnel (même s’il est catholique orthodoxe et non romain) le vicaire du Kremlin, mué en Saint-Georges à bord d’un Sukhoi 35, nouveau destroyer de l’armée russe, a pu ainsi déclarer dans un accès de cynisme ou de naïveté contristée:
« the fall of the Soviet Union was the worst geopolitical catastrophe of the 20th century !»

D’aucuns ont souhaité et appelé de leurs vœux cette issue. D’autres l’ont redoutée et regrettée. Il n’empêche ; avoir débarrassé, jeté puis enterré l’hydre bolchevique de l’URSS dans une canopée entraînerait de lourdes et dangereuses conséquences.
Quand bien même – convenons-en gaiement – le monde s’en porte mieux !

Le connétable et ses sénéchaux ont eu du mal à apprécier voire entendre le chœur des applaudissements lors de la chute du communisme. Ils ne voient pas pourquoi il n’en irait point mêmement de celle de la Maison Ukraine !

Boris Eltsine a fort justement relevé que chaque moment de l’histoire russe a connu son idéologie. Elle n’en a plus aujourd’hui. La Russie de Poutine est à la recherche désespérée de son plus haut période !
Pour Poutine il en va de sa survie.

Quelle est donc la « Russkaïa idea », l’idée russe ?
Eltsine a représenté avec le prince Kerenski un des rares moments où la démocratie a pointé ou pouvait pointer son timide visage en Russie.
Mais aux yeux de Poutine, Eltsine, bien qu’il fût son mentor avait le défaut d’être, non seulement corrompu, mais surtout sans véritable idéologie.
Et principalement de souffrir d’un tropisme libéral. Péché impardonnable pour Poutine.

Sous Eltsine, toujours d’après le Tsar actuel du Kremlin, parce qu’il n’y avait pas de            « Russkaïa idea », l’extrême droite «Soglosiye vo imya Rossya» (unité au nom de la Russie) a pu prospérer. Il n’est du reste pas sûr que cela lui ait déplu !

Cette idéologie ressortit tant de la culture russe que de la géopolitique la plus classique.
Cette doctrine a pour nom l’eurasianisme qui se décline en plusieurs versions dont certaines exhalaient le soufre.

À l’origine une admiration russe pour les tatars, mongols et Gengis Khan !
Durant la révolution bolchevique un groupe se nourrissant des pensées les plus réactionnaires d’exilés mais en empruntant aussi à la Vulgate communiste.

Nicholas Troubetzkoy et ses amis en posent les bases dès 1921 dans Exodus to the East.
La démocratie dénigrée et considérée comme pernicieuse, le libéralisme un lent poison qui affaiblit l’État.
L’eurasianisme refuse tout uniment le collectivisme et le libéralisme.
Les principaux traits en sont : religion, soumission, expansion. A part la Pologne où la religion était omni présente, nulle part ailleurs qu’en Russie l’on a assisté à l’alliance aussi structurée du sabre et du goupillon.
Pierre le Grand érigé en traître de l’âme grand-russe !
La civilisation eurasienne a la religion de l’État et de ses serviteurs qui lui doivent allégeance et soumission absolues. L’Etat y est religion !
La vision de ces penseurs est une vision quasi religieuse du monde.

Violemment et doctrinalement anti-européen l’eurasianisme se prétend l’héritier de Rome, symbole de la puissance continentale contre Carthage/ Athènes emblème de la puissance maritime.
En cette herméneutique : Rome représentée bien sûr par Moscou et Athènes par l’Europe puis par les États-Unis en un combat pur contre la décadence des mœurs de la société libérale !

Ce rejet du libéralisme, cet autocratisme, tantôt virulent, tantôt protecteur, est impeccablement dépeint dans les opéras tels que Yolanta ou Eugène Onéguine.
A cet égard la société russe y est admirablement décrite comme engoncée en son âme, en ses blocages et en ses certitudes.

Bien entendu dans cette configuration, les populations ayant le malheur ou le bonheur (c’est selon) de vivre aux marches de l’Empire ont vocation naturelle à être conquises. Volens Nolens !

La nouvelle révolution russe

En cette titanomachie le jeu est forcément à somme nulle. La Russie doit donc procéder à une nouvelle révolution pour l’emporter contre l’Ouest. Cela demeure, encore à ce jour, le point nodal chez Poutine.
Sans elle pas de puissance économique pouvant projeter et éployer une puissance militaire et diplomatique permettant d’achever le dessein impérial.

Vu de Moscou : expansion naturelle ! Vu de l’Ouest : acromégalie impériale !
Toujours dans cette mouvance, il peut être intéressant de noter que les zélateurs de cette cause prirent la République de Salo pour modèle et qu’ils se coulaient volontiers dans le schéma des Etats soumis à l’Allemagne nazie !

Ce tableau nauséabond, nous l’accordons bien volontiers ne serait pas complet, si nous ne mentionnions point l’adhésion de leurs leaders au groupe Ahnernerbe, créé par le Reichsführer SS Heinrich Himmler le 1/07/35.

N’était ce rappel hideux, que Poutine et ses sénéchaux reprochent à l’Ukraine d’être un repaire de fascistes et d’antisémites ne manque ni de sel ni de piquant.
Il permet tout juste de se concilier ceux que l’on appelait en d’autres temps mais sous les mêmes cieux « les idiots utiles. » Poutine a remplacé les « vipères lubriques » par les « chacals qui font les poubelles de l’étranger ».
Pour autant ce douloureux rappel ne saurait à lui seul emporter condamnation du Colonel de l’ex KGB.

Parmi les inspirateurs actuels les plus proches du Kremlin figure Alexander Dugin. Il a publié The Foundation of Geopolitics qui résume sa pensée et qui a trouvé un large écho parmi les cercles militaires et les conseillers les plus proches de Poutine.
Lequel l’a souvent consulté et s’en est fréquemment inspiré.

En outre le premier parti de Dugin, National Bolchevik Movement dissout, il créé le NDP, avatar et enfant bâtard d’une synthèse entre socialisme et ultranationalisme qui permet à Poutine de s’exhiber en démocrate modéré.
Après avoir été le conseiller du Président de la Douma Guennadi Seleznev, puis Président de la section des affaires étrangères en son sein, il crée avec Jirinovski le « Party of Russia’s Rebuilt ».
Il rejoint alors Edouard Limonov et ses liens avec Sergueï Glazeinev- leader du parti Rodina- sont très forts.

La fréquentation rapprochée de Poutine lui impose un brevet de responsabilité et de respectabilité. Il abandonne donc mezzo voce les traits les plus racistes, xénophobes et antisémites de son programme. Ayant opéré un virage philosémite, il va jusqu’à déclarer que « les bons juifs sont en Israël, les mauvais à l’étranger ! »
Pour autant il ne se prive pas d’inventer d’hypothétiques liens entre le nazisme et le sionisme !
A cette aune Poutine eût pu choisir un autre Pygmalion.

S’étant délesté de cet indigent corpus idéologique, le Dugin 2 se veut moins Méphistophélès. S’estimant probablement digne d’être récompensé il va militer avec ses acolytes pour un eurasianisme-inspiré de Javitsky- beaucoup plus vaste englobant la Mandchourie, le Xinxiang, le Tibet, la Mongolie et jusqu’à l’Océan Indien.
Et pour faire bonne mesure il revendique l’Europe de l’Est et un protectorat sur l’Europe de l’Ouest.

L’on ne sache pas que Mackinder eût une vision aussi vaste.
L’eurasianisme n’est donc ni l’ancrage à l’Europe, ni l’arrimage à l’Asie. Mais il en clame et il en revendique son appartenance à ces deux blocs.

Ni socialiste ni surtout libéral. Dans la détestation de l’Occident il qualifie les USA de chimère sans sacralité, sans culture du sol etc.
Il diffère en cela des eurasianistes les plus classiques dont certains professaient une estime relative envers les USA.

Nous n’irons pas jusqu’à dire que Dugin est le principal conseiller de Poutine. Des tensions très fortes – au demeurant – existent dans la garde rapprochée de ce dernier. Pour autant Dugin est non seulement influent, écouté, respecté, protégé – sinon comment expliquer son omniprésence dans les télévisions russes – mais son importance va croissante et ce jusque dans certains pays de la C.E.I.
Son mouvement Eurasianist Youth Union prospère sur le terreau aspergé par le goupillon de Poutine.

Jusqu’où Poutine pourra-t-il, saura-t-il et voudra-t-il le contrôler demeure une des clés de son comportement.
Un des crédos de ce dernier est que Poutine pense aller dans le sens de l’Histoire. Ce faisant, il rejoint la liste impressionnante des pays qui se croient ou se voient un rôle visionnaire ou messianique.

Moscou se veut Rome ! Soit !
Mais Rome n’a pu continuer sa mission que parce qu’elle sût emprunter à Athènes ce qu’Athènes avait de meilleur.
Dès lors que Rome perdit cela de vue, la « vertu romaine » déserta Rome.

A force de s’éloigner de ses bases, Rome s’est effondrée. Les leçons de Gortchakov, remarquable Ministre des Affaires étrangères du Tsar, ne sauraient être ignorées. Moscou entre impérialisme et messianisme !

Poutine : fidèle allié de l’Occident ?

Présenter Poutine en fidèle allié et dernier défenseur de l’Occident nous semble à tout le moins osé et erroné. Exciper de sa guerre en Tchétchénie ou contre le terrorisme islamique pour l’ériger en allié de l’Ouest dénote un aveuglement à tout le moins complaisant.
Pour autant les démocraties ont plus souvent qu’à leur tour navigué de concert avec des régimes auprès desquels l’autocratie poutinienne rappelle l’aimable parfum des bluettes de la Comtesse de Sévigné !

Poutine n’est pas l’allié naturel de l’Ouest. Ce qui ne veut pas dire que l’Ouest n’a pas d’intérêts communs avec lui et qu’il ne faut pas tenter de le ranger dans le camp occidental.
Enfin comprendre sa position ne signifie ni l’approuver totalement ni fermer les yeux sur ses risques et les violations des règles du droit international.
En cette affaire la realpolitik gouverne toujours. L’ombre chinoise est tout sauf mythique ; la problématique du mémorandum de Budapest aussi implacable.

L’Ukraine est son acmé tant pourpensé, tant espéré !
Acmé porté par le soutien d’une marée humaine montante en Russie.
Acmé, car il lui permet d’étendre la masculinité russe. À cet égard les photos représentant un Poutine, le bombe torsé et dénudé dans la neige ou à la pêche sont révélatrices.
Acmé aussi, car il lui permet d’asseoir sa légitimité et son autorité après son élection abracadabrantesque.
Acmé, car il lui permet d’éployer, seul contre tous, la puissance russe que l’on a trop longtemps considéré émasculée.
Acmé, car au-delà de solides intérêts stratégiques, de peurs supposées, feintes ou réelles, c’est la manifestation en majesté de la puissance russe. Or en matière géopolitique volonté de puissance vaut puissance.
Acmé évocateur enfin car il permet à Vladimir Vladimorovitch Poutine, de sortir de la joute oratoire que les Grecs anciens avaient appelé le dieu agôn pour endosser, habiller et habiter l’armure du dieu Polemos:
«La guerre (Polemos), est le père de toutes choses, de toutes le roi ; et les uns elle les porte à la lumière comme dieux ; les autres, comme hommes ; les uns elle les fait esclaves, les autres libres. » 16
Acmé toujours, car il a probablement été nourri au KGB au lait de Dostoïevski.
«Eux ils sont si nombreux et moi je suis si seul. » 17

Vu de Moscou l’Histoire, appelée à la rescousse, lui donne raison. Le conflit des Balkans, l’éclatement de la Yougoslavie, la défaite par l’OTAN de la Grande Serbie, traditionnelle alliée de Moscou, l’affaire libyenne où Poutine a considéré que le mandat de l’ONU a été outrepassé ; autant de raisons qui suscitent l’ire, la méfiance et les nouveaux desseins de la diplomatie russe.

Vu de Moscou, l’antagonisme avec les occidentaux en Syrie est soutenu par la peur d’un émirat dans le Caucase et dans la Russie profonde.
Vu de Moscou, l’arrogance US des années Bush Junior, une pusillanimité et une faiblesse congénitale européennes ne pouvaient que l’encourager dans cette spirale.
En outre de la même façon que son soutien à Bachar El-Assad, sanguinolent dictateur, a pour but principal d’éviter la contagion islamique en Russie, la captation de l’Ukraine a pour objectif principal d’éviter mêmement une contagion démocratique à Moscou.

Pour autant il n’est de mécanique aussi bien huilée qui ne résiste aux aléas de l’Histoire. La contamination démocratique s’est invitée au repas !
Deux faits ont perturbé et précipité son bel ordonnancement qu’il pensait établi et parfait et qui ont laissé place pour l’improvisation dans l’urgence :

-Sa lecture des événements qui semblait se contenter d’une Ukraine réduite aux acquêts et aux abois dans une dépendance russe.
-La signature d’un accord avec l’UE et le mouvement de la place Maïdan.

Le vicaire du Kremlin connaît visiblement son Évangile. « Donc veillez car vous ne savez ni le jour ni l’heure. » 18

Il ne pouvait ni tolérer une menace d’ordre stratégique avec l’accord européen ni un encouragement à la déstabilisation de son pays avec l’exemple des revendications démocratiques.
En Russie, comme feu l’URSS, les motivations internes sont tout sauf étrangères à la conduite des affaires par le Kremlin.
En ce sens la crise ukrainienne renforce – comme le montrent tous les sondages – son autorité.
L’on pourrait presque avancer que Poutine est tout sauf apeuré par les sanctions qui confortent sa stature de leader en Russie.
Il en serait presque content. Pour autant, et nous aborderons ce sujet dans un autre article, les sanctions sont à considérer lors et lors seulement qu’elles menacent les intérêts privés de l’oligarchie russe et des « siloviki » .19

L’ego de poutine ayant été meurtri, son plan déconstruit par la fuite honteuse et houleuse de Ianoukovitch, « toucher les fesses du dragon » pouvait à peu de frais redorer son blason.
Braver, défier l’Occident, y chercher des prises de guerre, n’est plus seulement un moyen mais un but.

Pour autant Poutine a de plus vastes ambitions qui, elles, ne relèvent pas de son « étranger proche ».

En juin 2013, Marine Le Pen a été reçue en grande pompe par le leader de la Douma Sergueï Naryshkin, proche de Poutine.
Elle y a également rencontré le Vice-Premier Ministre Dimitri Rogozyn.
Poutine supporte concomitamment de nombreux partis d’extrême-droite en Europe. Ainsi Jobbik en Hongrie ; en mai 2013 la droite russe a invité son leader Gabor Vona à parler devant un comité de la Douma.
Ce dernier bénéficie des largesses du Kremlin. Le Front National a, quant à lui, des attaches très fortes avec Poutine.

A cet égard Poutine entretient des liens avec tous les partis visant à déstabiliser l’Union Européenne. Il n’est pas inintéressant de mentionner que lorsque Marine Le Pen parle d’une Europe Paris Berlin Moscou, cela forme une parfaite congruence avec les vues de Moscou.
Moscou a toujours souhaité, désiré, une Europe neutre .Elle l’a même appelée la « Maison Commune ».

Pour pimenter et cimenter cette belle et bonne alliance, Aube dorée en Grèce et Ataka en Bulgarie seront conviés à la noce.
En récompense de sa complaisance « die Linke », le parti allemand d’extrême gauche et qui regroupe les amoureux transis et nostalgiques de la STASI est allé jusqu’à envoyer des observateurs en Crimée.

Il est donc tout sauf impossible que Moscou finance tous les partis d’extrême droite en Europe comme il agissait à l’époque avec les PC européens.

L’observateur attentif trouvera savoureux que Poutine puisse ainsi louer tous les mouvements nationalistes et d’extrême-droite en Europe et dénoncer tout uniment le caractère nationaliste et fasciste de Svoboda place Maïdan.
«Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà »20

Tout autant que l’accord gazier intervenu avec la Chine, l’accord nucléaire conclu avec la Hongrie, assorti d’un prêt de 10 milliards de dollars ne laisse pas de nous inquiéter.

« Aussi paradoxal que cela puisse paraître l’énorme appareil militaire soviétique a été édifié au fil des ans non pas dans le but de faire face prioritairement à la menace la plus évidente :celle de l’arsenal nucléaire américain – mais selon une logique interne, qui le pousse d’abord à la supériorité régionale, à la domination de cette Eurasie dont l’URSS est le cœur et dont nous sommes l’appendice » 21

Les occidentaux doivent impérativement faire le distinguo entre ce qui relève du « Heartland » et ce qui relève du « Rimland. »
Sauf à considérer que la Russie se voit, et se vive, entourée et encerclée par des ennemis – la terre étend ronde – Poutine pense la sécurité russe garantie seulement par sa seule force militaire.
De surcroît, plus sa géographie est conséquente plus il conçoit celle-là comme étant la puissance militaire au moins égale à celle de tous ses voisins et rivaux.

Poutine héritier de Staline

De la même façon que Staline fut l’héritier des tsars, Poutine est l’héritier de Staline. Le continuum ne saurait souffrir aucune rupture en ce domaine.
La sécurité russe ne saurait être garantie si une autre puissance l’égale. Fût-ce et surtout celle des USA.
Si, ainsi que nous l’avons écrit le corpus idéologique habille une réalité géopolitique il ne saurait être question de l’accepter dès lors que Poutine sort de son « étranger proche » et dévoile des ambitions européennes hors de propos.

C’est là une ligne rouge que les occidentaux doivent fixer, tenir et s’y tenir.

Le connétable du Kremlin parce qu’il se sent investi d’une fonction d’essence quasi divine peut se permettre des volte-face ou poses car il pense naviguer dans le sens de l’Histoire.

Pensant, à tort ou à raison, avoir la géopolitique pour lui en suivant Mackinder, l’héritage idéologique, l’histoire ingrate, la faiblesse occidentale, il se coule dans la doctrine nucléaire soviétique.

L’équilibre mondial repose depuis la fin de la seconde guerre mondiale- pour faire court- sur la dissuasion nucléaire.
Le connétable du Kremlin cherche désespérément à retrouver une pesanteur stratégique.

En russe le mot dissuasion est polysémique. Il se traduit par « oustrachenie » c’est-à-dire « la dissuasion par la peur » et « sdierjivanie » c’est-à-dire « retenir un adversaire ».
Le vicaire du Kremlin a su également intégrer le troisième volet- le plus délicieux- de la dissuasion : il sait dissuader de dissuader.

Goguenard, plastronnant mais menaçant, il a pu ainsi dissuader les ukrainiens de repousser violemment les séparatistes pro-russes en disant qu’il les voyait mal attaquer les populations pro russes et les russes dès lors que ceux-ci seraient derrière les civils ukrainiens ! Ite missa est !

Pour autant Ikenberry, politologue américain, a parfaitement pointé les faiblesses et angoisses de sa position.
« But the spread of liberal democracy throughout the world, beginning in the late 1970’s and accelerating after the cold war, has dramatically strengthened the US position and heightened the geopolitical circle around China and Russia. »

Il est donc dans une situation hautement explosive.

Et il a tout aussi mêmement prévenu les occidentaux que l’arme des sanctions était à double sens. Téhéran n’est pas Moscou ! Voilà le message véhiculé par Poutine.
Il est donc vital pour les occidentaux d’essayer de comprendre le substrat idéologique qui nourrit Poutine et tracer les frontières qui, une fois franchies, le conduiraient à l’aventurisme et à l’inacceptable.

S’apercevoir que sa géopolitique est tout sauf invulnérable permet de comprendre un Poutine dont la rationalité aurait été prise en défaut.

En somme un animal apeuré non par les sanctions mais par un tempo dont il ne maîtriserait plus les prestissimo.

C’est ainsi que Shlomo Ben Ami, ancien et brillantissime Ministre des Affaires Etrangères d’Ehud Barak a pu dire en Décembre 2013 : « Putin’s Foreign Policy is now a reflection of his resentment of Russia’s geopolitical marginalization than a battle cry from a rising empire .»

La vision optimiste-si elle reste circonscrite à l’étranger proche – est- elle la plus vraisemblable ? Ou bien le scénario de la peur est- il le bon ?
De son interprétation et de la réaction des occidentaux dépendra le nouvel équilibre mondial.
Qui est Poutine ? Un être à la froide rationalité, sachant jusqu’où ne pas aller au bord du « Brinkmanship » ou contraire un Président poussé par ses sénéchaux dans une fuite en avant ?

Pour dire les choses autrement Poutine est-il à la tête d’un État révisionniste ou d’une puissance établie ? Poutine veut-il seulement remodeler son « étranger proche » ou bien redécouvrir les ors les plus éculés de l’eurasianisme ?

Dernière hypothèse veut-il tout simplement imiter la politique des deux fers au feu, chère au camarade Staline, et endosser les responsabilités mondiales lorsque cela l’arrange ?

Conscient de ses limites Poutine, nous semble-t-il, saura jusqu’où ne pas aller trop loin. Revenir au centre du triangle Pékin Moscou Washington semble être son but.
C’est un pari ; mais reconnaissons-le des éléments contraires militent tout aussi sérieusement pour le pari contraire.

Ce dessein était mûrement réfléchi et pourpensé. Il n’est pas nouveau.
Poutine ne l’a pas exécuté plutôt car la Russie n’avait retrouvé ni rang, ni institutions stables, ni économie forte, ni armée inspirant crainte et respect.
Ses attributs régaliens étant désormais son patrimoine, la diplomatie du gros bâton pouvait alors s’éployer en majesté.
« Carry a big stick and speak softly »22
A ceux qui auraient l’oreille récalcitrante Poutine sait how to “carry the big stick”!

La Russie est devenue le deuxième producteur mondial de pétrole avec une production moyenne de 10,35 millions de barils/ jour et le deuxième producteur mondial de gaz avec une production de 670 milliards de mètres cubes/an et une réserve estimée à 70 ans.

Les cours des hydrocarbures sont encore hauts ; mais rien ne garantit à Poutine la durée de cette manne. Il a donc calculé sa fenêtre de tir.
La Russie que l’on a connue anémiée, rapetassée et déverguée a aujourd’hui les moyens de ses ambitions.
Et dorénavant les ambitions de ses moyens !

C’est là un fait nouveau que les Américains et les Européens doivent intégrer.

La diplomatie du triangle encore et toujours !

Il est un autre triangle qui inspire la diplomatie russe c’est celui de Téhéran Moscou Pékin. Comprendre les assonances et les dissonances de cette troïka évitera des erreurs de calcul.
Téhéran et Moscou sont associés à un prix le plus élevé possible des hydrocarbures.
Pékin recherchera quant à elle le prix le plus bas possible.
Moscou a tout à craindre de Pékin. L’inverse est tout sauf évident.
Moscou et Pékin ont chacun une vraie « Weltanschauung ».
Elle diffère certes entre les deux capitales et le tempo n’est pas le même.

Pékin sait, fidèle à sa tradition du « Tianxi » c’est-à-dire tout ce qui se trouve en dessous du ciel chinois et du « heiping jueqi » c’est-à-dire ascension pacifique donner du temps au temps.
Moscou quant à lui saura brusquer et violer les situations. L’homme qui aime chevaucher de puissantes motos a un côté soudard.

Mais que l’on ne s’y trompe pas les deux sont des prédateurs. Même si Pékin sait se montrer plus fin que Moscou.
Pékin recherche une relative stabilité au Moyen-Orient ; Moscou se délecte du moindre embrasement.
Téhéran quant à lui n’a ni les moyens ni les ambitions d’une stratégie mondiale. Il est donc hors-jeu.

Le Général De Gaulle s’envola un jour vers l’Orient qu’il avait qualifié de compliqué. A coup sûr il ne s’y ennuierait point aujourd’hui !

Si l’influence US diminue, il est paradoxalement probable que la tension Pékin Moscou ira crescendo. D’allié rival Pékin sera perçu comme un rival allié. Pour autant si ces trois pays ont des intérêts divergents sur le long terme, ils partagent une visée commune : l’affadissement de l’oppidum américain.

A certains égards l’affaire ukrainienne et la Crimée sont différentes. Celle là relève de la politique de puissance; celle-ci se contente d’un avantage tactique et assuré.
Mais elles se différencient finalement peu de la crise géorgienne. Elles n’en sont que l’ampliation.

L’Ukraine dans le concert des critiques et actions occidentales permet à Moscou de contrer, tout comme la Chine et l’Iran, l’influence US.
Elle permet aussi et peut-être surtout, à Moscou, selon l’évolution, soit de marquer des points sur la Chine, soit de conforter sa position en cas d’échec en ayant montré sa force.

Enfin la guerre du Kosovo ayant laissé des traces, et pas seulement dans la région, l’affaire ukrainienne a pour effet dans le psyché russe d’empêcher un renversement du régime.
En la matière les héritiers des soviétiques sont des orfèvres. Prague, Budapest, Varsovie sont autant d’éloquents plaidoyers!

Si après l’annexion de la Crimée, Poutine réussit sa mainmise sur l’Ukraine, il aura brillamment gagné cette partie d’échecs.

Moins puissant que Pékin mais pourtant plus préoccupant sur le très court terme en tout cas ; plus puissant et plus préoccupant que Téhéran- pour le moment en tout cas – il a su engranger plus de succès.

Poutine a réussi
– à stopper l’OTAN à ses marches ultimes
– à stopper le développement du bouclier antimissile en Europe
– à récupérer et ramener l’Arménie dans son orbite
– à récupérer une partie de la Géorgie
– à recouvrer la Crimée
– a montrer qu’il était de nouveau un acteur incontournable au Moyen-Orient

Il est des tableaux de chasse à la gibecière moins garnie !
Les griffes de l’ours moscovite sont à nouveau redoutables. Son glockenspiel décidément bien percutant !

Restaurer la grandeur passée, assurer et assumer son rôle dans les lieux que ce pays habitait de tous temps ; rien que de très normal.
Après tout un grand écrivain français écrivit : « Mieux vaut un sage ennemi qu’un ignorant ami » 23

Et comme expliqué dans la première partie de cet article, l’histoire ukrainienne a toujours été trop imbriquée dans l’histoire russe pour que Moscou considère cette séparation comme une apoptose.

Tout cela est parfaitement analysé à Moscou ; les occidentaux doivent le comprendre. Mais Poutine ferait bien-quant à lui- de savoir jusqu’où ne pas aller trop loin et surtout de faire attention que l’ivresse de ses victoires n’altère son jugement, n’affaiblisse ses positions et ne réveille un Occident pour le moment émasculé.

À cette aune Poutine saura-t-il, se révéler aussi fin et avisé diplomate que le brillant ministre des affaires étrangères Alexandrovitch Gortchakov du Tsar Nicolas I qui écrivit que : « l’extension du territoire était synonyme d’extension de vulnérabilité.»

Churchill avait- en une brillante formule- parfaitement résumé la nature de la politique étrangère de l’Union soviétique : « C’est une devinette doublée d’une énigme, le tout enveloppé dans un grand mystère. »
Sous ce rapport, il est toujours aussi difficile de cerner précisément l’amphibologique politique étrangère de Poutine.

Une chose est sûre : il sait jouer de l’émotion feinte ou pas ; il est un acteur rationnel tout aussi redoutable. Ses réactions, somme toute, mesurées après les quelques incidents militaires en Ukraine tendent à le prouver.

Ainsi Lilia Shentsova et Andrei Illarionov: « He believes that he is chosen by divine Providence to punish liberated Ukrainians…He believes that now, there is a unique historical situation: Ukraine is in a state of severe crisis, it’s authorities and institutions do not function effectively. He dreams that Providence demands him to fulfill this mission.24
Et l’ancien conseiller économique de Poutine de conclure que si c’est le cas rien ne l’empêchera de mener à bien sa mission.

Bismarck était un grand sage !

Quel est le vrai Poutine ? Ou plutôt Poutine ne serait-il point un moderne Janus bifrons ?
Par contre si c’est le Poutine rationnel qui l’emporte il saura s’arrêter après avoir atteint des objectifs raisonnables parce qu’intermédiaires et parce que dictés par la géopolitique.
Poutine saura-t-il se couler comme l’avait fait auparavant Bismarck dans une hégémonie patiemment émergée puis finement contrôlée.

L’exercice en est délicat et subtil ainsi que le note Alain Minc : « A ce degré de sophistication le système bismarckien ne relevait plus de l’équilibre mais de l’équilibrisme : seul le chancelier était à même de ne pas emmêler les fils.»25

Chausser les bottes de Bismarck n’est assurément pas donné à tout un chacun.

Pour se poser, s’opposer, voire indisposer face aux USA, Poutine se doit d’être le maître incontesté de son Eurasie.
« Ich bin der Geist der Stets verneint » !26
Pour autant la déroute russe en Afghanistan et les nombreuses carences apparues lors de l’invasion en Géorgie ont laissé des traces jusque dans l’Etat-Major russe.
La gestion de la crise ukrainienne nous éclairera si elles subsistent.
Poutine n’est pas Dugin. Et l’idée de voir revenir des sacs de corps n’est pas pour l’enchanter.
Gageons qu’il aura médité ce qu’écrivait Frédéric Encel : « Les cités, les nations, les empires font la guerre et la paix non seulement selon leurs passions et objectifs mais aussi en fonction de leurs ressources réelles ou présumées. C’est surtout vrai pour les régimes dotés d’un minimum de rationalité et de pragmatisme, fort heureusement majoritaires sous la plupart des latitudes. » 27

Freud avait accoutumé d’affirmer que les causes des troubles peuvent être multiples. Il disait qu’un chien peut avoir des puces et des poux en même temps.
Selon son public Poutine mettra tantôt en avant les seuls intérêts stratégiques tantôt l’histoire russe et la défense des russophones.

Lénine a su ainsi signer la paix de Brest Litovsk dans l’intérêt de la seule Russie. Et Staline fit de même plus tard en privilégiant le communisme dans un seul pays.

Il y a une logique à se saisir de Donetsk, Kharkiv, Louhansk, Mikolaiv, Zaporizhzhya etc. Cela forme un arc de cercle allant de la mer Noire à celle d’Azov. Selon certaines rumeurs- et à toutes fins utiles- les troupes russes auraient ainsi fait mouvement dans l’isthme de Kherson.

On l’a vu, faire revenir l’Ukraine dans le giron russe revêt un intérêt stratégique évident.
Cela ne fait que conforter le Heartland.

Poutine : « Prince de l’équivoque »

La prise de Crimée répondait d’abord à un besoin de prestige. L’Ukraine quant à elle comprend tous les chromes de la panoplie de le politique étrangère russe. Elle en est son paradigme.
La base de Sébastopol, fallacieux prétexte, car même sise au fond de la mer Noire, offre peu d’avantages par rapport à la base russe de Novorossiysk.
La prise de Crimée permet cependant une diplomatie navale plus menaçante envers ses autres voisins riverains de la mer Noire.

A commencer par la Turquie. La Transnistrie et la Moldavie se rapprochent, quant à elles, dangereusement.
La Russie conforte son statut de puissance des détroits mais surtout la Crimée a servi de trip wire à l’envers.
Poutine grâce à un coup majestueux où même le gambit était absent sait qu’il peut aller loin, très loin à proportion de la pusillanimité occidentale.
Quant à la protection des populations russophones, gageons que ce fût le cadet de ses soucis.

Le « Prince de l’équivoque » s’est ainsi doté et d’une monnaie d’échange et de l’instrument pour régler le niveau d’insécurité et de dépendance de l’Ukraine.
Il est dorénavant le maître absolu du temps et de la totalité des options dans son « étranger proche ».
Il faut remonter aux heures les plus fastes de l’Union Soviétique pour trouver une telle conjoncture.

Il n’en reste pas moins que l’affaire de la Crimée coûtera cher au budget russe. La Crimée vivait essentiellement des rentrées touristiques et des transferts financiers de l’Ukraine.
L’on voit mal cette dernière maintenir sa contribution.
Quant aux touristes russes ils ne sont pas près de déserter Sotchi.
Doubler les salaires aux russophones ne sera pas non plus indolore au budget russe. Le temps des taux de croissances à 6 et 7 % est révolu. Heureux sera le ministre russe des finances s’il dépasse cette année les 1,3 %.

Le pont reliant la Crimée au territoire russe n’est pas près d’être construit.
La Russie aura à gérer l’approvisionnement en eau, en électricité et en ressources alimentaires de la péninsule. Celle-ci dépend presque totalement de Kiev. Quelle sera l’attitude de Kiev ? Et quelle sera la réponse russe face à une escalade ?

L’affaire de Crimée, paradoxalement, comporte des risques pour Poutine. C’est à lui qu’échoit dorénavant la tutelle économique de la péninsule.
Le rêve impérial de Poutine pourrait alors tourner au cauchemar.
Ces sommes risquent de faire défaut à l’oligarchie militaire, elle aussi corrompue !
Il est tout sauf sur qu’elle l’accepte de gaieté de cœur.

Le connétable du Kremlin se trouve désormais confronté à des scénarii qui comportent tous des risques.
– ne rien faire. Si sur le court terme c’est envisageable, cette position comporte plus d’inconvénients que d’avantages sur le long terme
– envahir l’est et le sud de l’Ukraine ; possible mais très risqué et extrêmement coûteux.

Le référendum du 12 mai est à tous égards équivoque : suffisant pour un référendum, trop léger pour un plébiscite. Trop de russophones qui sont tout sauf réellement enthousiastes à l’idée d’un rattachement pur et simple.

Restent deux possibilités :
– une fédéralisation ramenant l’Ukraine au statut d’État croupion
–une Ukraine conservant à peu de choses près sa forme actuelle mais constamment soumise aux volontés de la puissance russe.

« Les mauvais stratèges ne savent pas quand changer de politique ; ils deviennent des destructeurs de système plutôt que des architectes. » 28

D’aucuns soulèvent la question du tempo de cette invasion.
Après avoir recouvré une puissance économique, des institutions stables, une diplomatie visible, Poutine a également compris que les cours des hydrocarbures et des matières premières ne lui seraient peut-être pas éternellement favorables.

En outre gaz de schiste « regnante » et nouveaux gisements rendraient son pays moins incontournable.
Il a également cru voir un vide laissé en Europe par la nouvelle politique étrangère américaine du «Pivot ».
Le Président Obama dans son tropisme asiatique – justifié – a peut-être enterré trop vite le Vieux Continent.

Le Président russe a d’autre part senti le souffle des avions US stationnés dans un réseau de bases américaines jusque dans son « étranger proche ».
A cette aune l’on peut aisément comprendre, au regard de la théorie du dilemme de la sécurité, la réaction de Poutine.

Il est dans le cas de figure, idéal pour lui, mais hautement volatil et donc dangereux : à savoir la posture offensive donne un avantage à la posture défensive. Les armes offensives étant distinguables des armes défensives. Cette condition lui semble permettre de limiter les dégâts.

Lors de l’implosion de l’Union Soviétique, Bush Senior avait réitéré des assurances formelles que l’OTAN n’entendait pas intégrer en son sein l’Ukraine et les ex pays de l’Union Soviétique ; l’Europe avait fourni les mêmes affirmations. Visiblement Bush Junior n’a pas su résister à l’appât du gain.
« Le propre de la médiocrité est de préférer un avantage tangible au bénéfice intangible que représente une meilleure posture. » 29
« La Russie est l’empire terrestre par excellence, avec la seule forêt pour protection naturelle. Par sa cruauté, l’invasion mongole imprima profondément dans la conscience du peuple russe la peur de l’envahisseur ; ce qui explique son obsession de sécuriser son territoire, dût-il pour se faire conquérir celui de ses voisins. » 30

« La consolidation des zones frontalières est un souci perpétuel pour les puissances terrestres en expansion et c’est pourquoi les bolcheviks firent passer le réalisme avant la réalisation de l’internationale. » 31

« Ne peut-on affirmer que la vaste région eurasiatique, qui était dans l’Antiquité inaccessible par bateau… Reste envers et contre tout, la zone pivot de la politique mondiale. » 32

Mackinder avait d’ailleurs prédit la conquête du territoire russe par la Chine. Or c’est ce à quoi l’on assiste subrepticement .Même si la Russie est tout sauf un vassal craintif et obéissant et la Chine un suzerain sourcilleux qui pratique le Ji Mi, c’est-à-dire gouverner avec une bride lâche.
Le faramineux et pharaonique accord gazier négocié avec la Chine depuis fort longtemps en est l’illustration la plus parfaite.
La Chine, lentement mais efficacement, augmente sa présence démographique et économique en deçà du fleuve Oussouri(ou Amour) en Sibérie.
À tout le moins ce phénomène est mal maîtrisé par la Russie ; elle est donc prise en tenaille. C’est aussi un des éléments de réflexion dans la stratégie de Poutine.

Entravé à l’est, Poutine veut, comme l’a si justement noté Paul Kennedy le 19 juin dans le Guardian, imiter les USA qui- tout comme Athènes- n’ont pas de grande puissance à leur porte.
Moscou revendique cet avantage stratégique suivant en cela les leçons de Mackinder.
« A land fit for heroes » 33

L’économie quant à elle n’est pas non plus totalement étrangère aux calculs de Poutine.

Avant le pipeline Nord Stream 80 % des exportations de gaz naturel passaient par l’Ukraine. L’Ukraine fait donc partie de la destinée géographique » de la Russie.
En 91 cette dernière est amputée du berceau historique de la nation. Elle perd un peu moins de la moitié de sa population. Celle-ci a décru à 141 millions et les estimations actuelles la situent à 111 millions en 2050.
On serait anxieux à moins !

D’autres facteurs anxiogènes expliquent l’attitude de Poutine. Il eut été sot de penser que les héritiers de la Rodina oublieraient- l’humiliation à eux infligée – lors d’une Russie eltsinienne en désagrégation et en proie aux difficultés financières.
Ils n’ont pas non plus oublié la façon dont certaines O.N.G. américaines opéraient en Russie ni leurs liens avec l’oligarchie. Avoir critiqué ces mêmes oligarques alors qu’ils sont aussi les créations des majors pétrolières, relevait au mieux d’une désinvolture méprisante.

Mais ce qui est fortement gravé en leur mémoire c’est le rôle joué par ces mêmes O.N.G. dans l’aide apportée aux révolutions géorgiennes et ukrainiennes.
Que des observateurs- avertis ou non- aient pu croire que déployer des conseillers militaires en Ossétie passerait comme une simple visite de courtoisie révélait au mieux une atrophie du cerveau.
Avoir dansé la valse-hésitation du bouclier antimissile en Europe de l’Est n’était peut-être pas le signal fort qui eût pu impressionner les russes !

Outre sa proximité culturelle et historique Poutine ne peut laisser filer l’industrie d’armement ukrainienne. En ce domaine l’Ukraine est beaucoup plus qu’un sous-traitant pour la Russie. Une bonne partie de l’électronique de l’aviation russe provient d’Ukraine ; les Antonov et Sukhoi y sont encore assemblées. Et l’oléoduc BTC est perçu comme une menace par le Kremlin.

Enfin l’on peut comprendre la déception de Poutine qui a vu la Pologne, aidée par les USA, tout faire pour repousser la Russie et en détacher l’Ukraine. La réintégration de l’Ukraine permettrait aux sénéchaux du Kremlin de réincorporer d’un seul coup 46 millions d’occidentaux.
Elle modifierait substantiellement le centre de gravité de l’Empire et lui redonnerait une dimension européenne.
La force d’attraction du Caucase et de la Chine s’en trouverait d’autant diminuée. L’analyste, un tant soit peu averti de realpolitik, pourrait y trouver avantage.

Les deux Helmut sont de retour !

Insérer la Russie dans le dispositif occidental ne peut que participer de la stabilisation du monde. Cela comporte bien sûr des responsabilités pour la Russie et des obligations pour l’Ouest.
Il serait temps que l’on cessa d’être des « Russland- Kritiker » pour devenir des « Russland-Versteher ».
Helmut Kohl et Helmut Schmidt l’ont d’ailleurs parfaitement compris. Kohl a ainsi pu déclarer : « Regretter notre manque de sensibilité à l’égard de notre voisin russe, en particulier à l’égard de Vladimir Poutine. »
Helmut Schmidt lui-même, a abondé dans ce sens : « L’annexion de la péninsule de Crimée est « completely understandable » 34
Par décence l’on ne citera point Gerhard Schroeder totalement, honteusement et ridiculement disqualifié en la matière.

Toutes les options lui étant permises (ce qui est finalement la preuve d’une politique étrangère brillante)- à cet égard le traité de réassurance de Bismarck demeure un modèle du genre- il a donc la maîtrise de l’espace, du temps et des moyens.

De l’espace il peut se contenter de l’occupation a minima de la Crimée ou d’avoir un œil gourmet et gourmand sur l’Ukraine.
Du temps il suivra Saint-Augustin : « Seigneur accorde-moi la chasteté mais pas tout de suite. »
Les moyens il en possède toute la panoplie.

Poutine peut donc se draper dans le costume du malheureux et valeureux défenseur des russophones pressés, molestés, harcelés et « persécutés ».

Ce faisant, ne pas savoir exactement quel coup va-t-il choisir dans sa théorie d’options, relève d’une parfaite maestria.
« Poutine est sorti des règles du jeu international. Il a une longueur d’avance… » « Ni l’Europe ni les États-Unis ne sont prêts à faire la guerre. Que va faire Vladimir poutine ? Lui seul le sait. Il est l’imprésario de son imprévisibilité. Cela rend sa position très forte… »35

Pour autant, il garde bien entendu en mémoire le fait que la population ukrainienne serait tout sauf amicale à l’idée d’obéir à la Rodina et que les moyens financiers nécessaires à une occupation russe en Ukraine ne sont pas au rendez-vous.

Enfin, ce qu’il est convenu d’appeler les routines organisationnelles peuvent gripper dans un sens ou dans l’autre ses plans si parfaitement agencés.

Les permis de chasse ayant été accordés et signifiés – il y a déjà quelque temps – l’on peut se poser la question pourquoi n’est-il pas encore intervenu militairement en Ukraine.
L’ego russe satisfait, une Ukraine endettée au bord du dépôt de bilan, une population représentant quand même le quart de la population russe, une géographie de 603 700 km² contre 17 098242 km, un PNB de 350 milliards de dollars contre 2000 milliards pour la Russie (estimation de 2014) et un PIB par habitant de 18 945 $ en Russie contre 3867 $ en Ukraine, lui permettent, lui autorisent et lui commandent le temps de la digestion et de la réflexion.

On le voit, la proie s’avère plus compliquée que prévu à avaler. Le festin risque d’être indigeste. N’était le cas, Poutine serait déjà intervenu. La géopolitique n’a pas pour habitude de s’encombrer avec la morale voire le droit.
Le gaz étant devenu très cher dans la région, Poutine mise donc sur la décomposition du pays.
Rendre le pays ingouvernable et régler le plus finement possible le niveau d’insécurité de l’Ukraine sera bien plus efficace.

Par contre il ne peut tolérer et donc il ne tolérera point un rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN et l’Union Européenne. Le partenariat oriental a été très mal vécu à Moscou. La Géorgie l’a appris à ses dépens.
Ajoutons pour faire bonne mesure que l’on ne voit pas ce que l’Europe aurait à gagner à un tel rapprochement.

L’Ukraine en ses errements géostratégiques et pour n’avoir pas compris qu’un État doit avoir la politique de sa géographie s’est crue suffisamment forte pour imposer des contraintes à Moscou dans la base de Sébastopol. Kiev aurait voulu réveiller l’ours russe il ne s’y serait point pris autrement.

À cette aune que l’on permette à l’auteur de ces lignes de citer Henry Kissinger qui eût cette délicieuse pensée : « Il arrive que même les paranos aient des ennemis. »

L’Ukraine nouvelle Alsace-Lorraine

Vu de Moscou la simple idée de voir le seul « pied-à-terre » stratégique de Sébastopol passer avec armes et bagages à un autre propriétaire était intolérable. Et reconnaissons-le cette réaction n’est pas totalement anormale.
Or un accord d’association avec l’UE comportait objectivement ce risque. C’était une vraie ligne rouge
« L’extension de l’OTAN, si rapidement après l’effondrement de l’URSS, à nombre des Etats jusqu’alors sous la tutelle de Moscou, fut une erreur. Les occidentaux, et particulièrement les États-Unis, n’ont pas mesuré l’ampleur de l’humiliation ressentie par les Russes, avec l’éclatement de l’URSS qui revenait pour eux à tirer un trait sur un Empire vieux de plusieurs siècles. »36

Pour Gates qui pourtant n’est pas un tendron de l’année, l’arrogance occidentale a nourri le revanchisme russe.

Kissinger quant à lui ne pense pas que Poutine a délibérément et volontairement provoqué des assauts en Ukraine.
Pour lui « Il ne peut avoir dépensé 60 milliards de dollars à Sotchi lors des jeux olympiques pour présenter une Russie forte et témoigner d’une Russie respectable dans le concert des nations et agir ensuite de la sorte et réduire à néant tous ses efforts. Il a certes voulu une Ukraine en état de subordination. Mais tous les leaders russes (que Kissinger) a rencontrés de Soljenitsyne à Brodsky considèrent l’Ukraine comme partie intégrante de la Russie. »

« But I don’t think he had planned to bring it to a head now. I think he had planned a more gradual situation, and this is sort of a response to what he conceived to be an emergency situation. Of course to, explain why he did it doesn’t mean one approves of annexing part of another country or crossing of borders. But I don’t think we ought to settle the Ukraine issue first, and then have a discussion about relations with Russia.” 37

On le voit, il y a autant d’éléments de réponses qui montrent que Poutine est un être parfaitement froid et parfaitement rationnel que d’éléments de réponses qui tendraient à prouver que des éléments purement émotionnels le motivent.
Il est de même difficile de cerner la totalité de ses buts.
Il est également difficile de savoir si nous sommes en face d’un plan parfaitement organisé, ou bien de réactions plus ou moins planifiées, voire obéissant à la théorie du dilemme de la sécurité.

Il n’en reste pas moins que tant que Poutine reste dans son « étranger proche » les occidentaux ont intérêt à l’insérer dans un tissu de relations permettant d’éviter l’aventurisme et surtout de garder présent à l’esprit l’ombre chinoise.
Ombre chinoise qui reste l’alpha et l’oméga tant de la politique occidentale que de celle de Poutine.

Mais il peut être tout aussi exact qu’accorder un blanc-seing à Poutine en Crimée et en Ukraine peut être un très mauvais message adressé aux puissances désirant se doter de l’arme nucléaire une fois le mémorandum de Budapest ayant volé en éclats.
« Ex injuria jus non oritur »« On ne peut exciper d’une occupation illégale pour justifier des revendications territoriales ».

Dans la suite de cet article nous essayerons de voir quelles sont les armes à la disposition de Poutine et de déterminer ce que Clausewitz appelé le « Ziel » et le « Zweck » c’est-à-dire les buts de guerre et les buts dans la guerre. Enfin nous regarderons qu’elle peut-être la force de sanctions réussies.

Leo Keller

Notes
11 in Foreign Affairs Juillet 2012
12 Victor Hugo Chansons des rues et des bois
13 Robert Jervis in World Politics Janvier 78
14 ad majorem dei gloriam
15 Dominique Moïsi in La Géopolitique de l’émotion
16 Héraclite in fragments
17 Dostoïevski in le sous-sol
18 Matthieu XXV 13
19 terme regroupant la nomenklatura russe des services secrets et de l’armée
20 Montaigne in Les Essais
21 Michel Tatu in la bataille des euromissiles
22 Franklin Roosevelt
23 La Fontaine in l’Ours et le vieil homme
24 Foreign Affairs mars 2014
25 Alain Minc in l’âme des nations
26 Goethe in Méphistophélès
27 Frédéric Encel in les conséquences stratégiques de la crise
28 Tanguy Struye de Swielande : les USA et le nouvel ordre mondial émergent
29 Henry Kissinger in le Chemin de la Paix
30 Robert Kaplan in La revanche de la géographie
31 Robert Kaplan ibid
32 Robert Kaplan ibid
33 Lloyd George
34 in Irish Times
35 Maria Lipman analyste au centre Carnegie de Moscou
36 Robert Gates cité par Alain Frachon in le Monde 7/03/14
37 Henry Kissinger interview CNN 10/05/14

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