En Corée les négociations ou comment sortir de la naphtaline 4ème et dernier volet

Receuillement à NiceEn hommage et en souvenir pour les victimes de la barbarie qui a sauvagement massacré une foule d’êtres humains tombés parce qu’ils étaient humains.

D Les négociations ou comment sortir de la naphtaline 4ème et dernier volet de l’article sur la Corée du Nord

D 1 Le drame (mais non la tragédie) se met en place

Acte I : L’orchestra

En guise d’introduction Qiu Geong, l’ambassadeur chinois à Séoul, prend la peine de préciser non pas au gouvernement coréen mais au principal parti d’opposition MinJoo Party of Korea MPK que le déploiement du THAAD pourrait « destroy » la relation Chine-Corée du Sud.

Que les Nord-Coréens se rassurent ! Pékin, à une exception près, (et encore cela n’était pas aussi explicite) le nom de la Corée du Nord n’était pas explicitement mentionné.
S’être adressé au principal parti d’opposition, lorsque l’on connaît les difficultés intérieures de la Présidente Madame Park est bien sur tout sauf anodin. Le porte-parole du MPK s’empresse alors de publier la déclaration chinoise. Il précise même dans le Korean Times que, Qiu lui-même, a demandé que cela soit rendu public.

Bien que le THAAD soit un système purement défensif, et les Chinois le savent parfaitement, l’on assiste à une levée de boucliers comme rarement atteinte.
Encore que l’on sache selon la théorie du dilemme de la sécurité que parfois les armes défensives sont difficilement distinguables des armes défensives. En fait c’est précisément dans cette conjoncture que la situation est la plus explosive.

Vu de Pékin, leur véhémence est tout à fait compréhensible. À Pékin l’on redoute en effet que la fonction du radar du THAAD est aussi et surtout de surveiller le déploiement des missiles chinois. Ce qui poserait un problème de sécurité nationale. Techniquement cela est parfaitement exact.
Toujours la vieille conception soviétique de la dissuasion !

L’on se rappellera utilement les discussions et les spéculations intellectuelles particulièrement brillantes des négociations sovieto- US quant au traité ABM concernant les Galosh et Spartan.

Si l’on descend le zoom, cela signifie que les Chinois envisagent ouvertement désormais l’usage de leurs missiles. Et cela témoigne que dorénavant les chinois maîtrisent parfaitement l’emploi d’armes telles que ICBM. Peu importe qu’ils ne maîtrisent pas totalement la technologie des MIRV et des MARV. Il semble pourtant que cela soit le cas pour les DF5 avec les MIRV.

Mais vu de Séoul et surtout de Washington cette prétention est réellement préoccupante. Pékin va même jusqu’à prodiguer des avertissements particulièrement sévères quant à cette escalade qui pourrait rallumer une course aux armements dans la région.

Acte II le Paradoce

Toujours selon le porte-parole du MPK, Qiu a déclaré qu’un tel déploiement réduirait à néant les améliorations des relations sino-coréennes réalisées et obtenues difficilement depuis trois ans. «Much effort has been made to develop bilateral ties to today’s level, but these efforts could be destroyed in an instant with a single problem,” warning that ties “could take a long time to recover.” 80
Afin que les choses soient claires et pour respecter l’unité de temps et de lieu il avertit, tonne et menace que le THAAD « create a vicious cycle of cold war style confrontations and an arms race. » 81
thaadLa Corée du Sud, toujours selon l’ambassadeur, qui ne semble pas se préoccuper de propos diplomatique ferait donc bien de reconsidérer son projet.
thaad rayon action

Acte III Les stasimons

La stratégie chinoise s’efface devant la tactique chinoise. Il ne s’agit pas uniquement de tactique. Les Chinois, conscients de la valeur et du rôle de l’emploi du temps sauront s’en contenter… le temps nécessaire.
Afin de mieux endormir la Corée du Sud, et la Chine sait parfaitement comment jouer des dissensions dans les pays qu’elle vise à ramener dans son orbite, Qiu martèle que ce n’est pas tant la Corée du Sud qui l’inquiète.
Elle pourrait en effet à la limite lui faire confiance pour brider le THAAD contre la seule Corée du Nord et ne pas viser la Chine, acceptant ainsi le déploiement de THAAD en Corée du Sud; mais en revanche elle ne saurait se contenter de telles assurances de la part des USA.
Qu’on en juge: « I do not deny the fact that THAAD would play a role in protecting South Korea, but it will inevitably target China and Russia.” 82

La manœuvre est brillantissime ! Xi- Ji Ping découple la Corée des USA et raccroche Poutine en en faisant officiellement son obligé.
C’est la première fois, nous semble-t-il, que la Chine se propose de prendre officiellement Poutine en son charroi. Ce dernier est désormais consacré junior partner. Xi restant bien sûr seul au volant !

Pour être sûr que Qiu représente la position officielle chinoise et qu’il ne soit pas désavoué, voire muté, le ministre chinois des affaires étrangères embouche les mêmes trompettes. «The Chinese side understands the ROK’s reasonable security concerns, but no country can pursue its own security interests at the expense of others.” THAAD deployment “will have a direct impact on China’s national security interests,” 83

Acte IV L’exodos

La stratégie eût pu réussir si la menace n’avait pas été aussi sérieuse et la brigue aussi grossière. Le porte-parole de la présidence sud-coréenne pour une fois ne se laisse point démonter et déclare : que le déploiement de « THAAD is a matter we will decide upon according to our own security interests » 84
Et pour que les choses soient aussi parfaitement claires du côté coréen le porte-parole porte l’escalade verbale à un nouveau sommet. « The chinese had better recognize this point. » 85
Il qualifie en outre les propos de l’ambassadeur chinois de chantage.
Xoon Yoo-Chul leader à la Chambre à Séoul affirme ainsi : « A real friendly relationship between South Korea and China can be maintained not by words but by action. » 86

En d’autres termes Pékin doit agir sur Pyongyang. En somme chacun des deux partenaires aura refusé de voir les arrière-pensées qui fondent leur politique étrangère.

Eussent-ils lu la guerre du Péloponnèse qu’ils eussent compris où se situaient les lignes rouges respectives à proportions parfaitement asymétriques:
« Arrivés à Sparte, les représentants athéniens exposèrent l’objet de leur mission et conclurent en disant que, si les Lacédémoniens ne renonçaient pas à leur alliance avec les Béotiens, tant que ceux-ci refuseraient d’adhérer au traité, les Athéniens s’allieraient de leur côté avec les Argiens et leurs associés. Mais l’éphore Xénares et ses amis, ainsi que les citoyens qui partageaient leur façon de voir, l’emportèrent et les Spartiates refusèrent de dénoncer l’alliance béotienne.
Ils consentirent en revanche à renouveler les serments sur la demande de Nikias, qui craignait de se trouver en butte aux attaques de ses concitoyens s’il revenait de sa mission sans avoir obtenu aucun résultat, alors que le traité avec Sparte était considéré comme son œuvre.
C’est du reste exactement ce qui arriva. À peine était-il de retour à Athènes et avait-il informé les Athéniens de l’échec de sa mission, que ceux-ci laissèrent éclater leur mauvaise humeur. Estimant qu’ils se trouvaient lésés, ils profitèrent de la présence à Athènes des représentants d’Argos et de ses alliés, qu’Alcibiade introduisit devant l’assemblée, pour conclure avec eux une convention et un traité d’alliance rédigée dans les termes suivants. » 87

Cela eût évité au gouvernement coréen de confondre ses désirs ou ses craintes avec la réalité de ses intérêts.

Croire sur parole Xi-Ji Ping affirmant que la Chine et la Corée, ayant noué les meilleures relations de leur histoire : « best ever national ties in history » 88 déterminerait la Chine à exercer davantage de pression – sans compensation de la Corée du Sud – (la participation coréenne à la BAII est noyée dans la masse) sur Pyongyang relevait du doux rêve.
Nous conseillerions à Madame Park de se méfier. Il y a des limites à la crédulité humaine.

Quant à Pékin il semble que ses rêves de puissance le fassent tomber précocement dans les fausses mannes de l’assurance du pouvoir. Séoul a simplement confondu l’intérêt tactique de la Chine d’avec son intérêt stratégique.
Pékin a cru quant à lui que la quiescence coréenne n’ayant pas réagi après la perte de sa vedette coulée, avait émollié sa volonté de survie.

Lorsque l’on plonge trop brutalement le homard dans l’eau bouillante il arrive qu’il s’échappe !

D 3 Alors où placer le curseur ?

L’évidence est que personne ne détient la vérité en la matière. Et personne ne détient la vérité car force est de reconnaître qu’il n’y a plus de bonne solution praticable sans effets collatéraux.
En une autre célèbre occasion, Obama avait dans un interview à propos de la Lybie parlé dans une version expurgée de « shit show ». 89
La version officielle de l’interview utilise le mot « mess ». Nettement moins coloré mais tout aussi significative !
Les Américains affectionnent tant le langage fleuri !

Un collapse coréen entraînera des réactions en chaîne provoquant un séisme aux répercussions planétaires. Dissémination nucléaire, famine endémique, réfugiés jetés sur les routes à travers les frontières.
En outre s’il n’était pas totalement impossible de négocier avec Kim Il-Sung, une certaine dose de calcul fondant sa politique. Tel n’est pas le cas avec son fils !

La chute de l’URSS eût pu être été catastrophique. Bush senior l’a sagement évitée. Que l’on se rappelle son fameux discours stupidement moqué par les « neo-cons » de « chicken Kiev speech. » 90
Il fut aidé par Helmut Kohl et Horst Teltschik face à un Gorbatchev, affamé et à la tête d’un empire fatigué, délabré et étiqué qui accorda beaucoup en échange de ce qui se trouvait dans les greniers allemands afin de nourrir la population soviétique .
Rien de tel en Corée !

De plus en Corée, les deux puissances rivales ont chacune des forces intactes et regardent tantôt avec inquiétude tantôt gourmandise ce « swing state » qui mérite plus que jamais son surnom de « shrimp State » en demandant qui avalera son « tail. »

Un vieux proverbe coréen dit « When whales fight the shrimp’s back is broken. The whales are trying to court the shrimp.» Il est des pays dont la géographie n’a pas été heureuse lorsque les fées se sont penchées sur leur berceau. La Tchécoslovaquie en sait quelque chose !

Finalement l’attitude la plus raisonnable est d’impliquer encore davantage la Chine. Il sera tout sauf facile de lui prouver que c’est son intérêt. Expliquer à l’URSS lors de la réunification allemande qu’aucune troupe de l’OTAN ne stationnerait dans feu l’Allemagne de l’Est s’avéra d’autant plus facile qu’elle ne demandait qu’à le croire car elle n’avait pas les moyens de refuser d’adhérer à ce credo.
Les états de l’ex Pacte de Varsovie devaient également servir d’états tampons.

Or non seulement il n’existe rien de tel dans la région, le Yalou sépare directement la Chine de la Corée du Nord, non seulement des revendications territoriales existent dans le Liaoning et dans le Jilin (pour mémoire le porte-avions chinois racheté à l’Ukraine porte le nom de Liaoning) et le Paektusan signifie le Mont Sacré mais Pékin n’a point besoin des dollars américains ou des Won sud-coréens que les Américains et Sud-Coréens seraient d’ailleurs bien en peine de lui offrir.

En outre les Chinois qui savent avoir la mémoire longue ne sont pas près d’oublier la sentence, relevant de l’esprit à tout le moins embrumé et encombré de Paul Wolfowitz au Général Wesley Clark en 1991 :
«We learned that we can intervene militarily in the region with impunity, and the Soviets won’t do a thing to stop us… [We’ve] got about five to ten years to take out these old Soviet ‘surrogate’ regimes – Iraq, Syria, and the rest – before the next superpower [China] comes along to challenge us in the region.” 91
Propos- à tout le moins- irresponsables et dénotant une arrogance inconséquente.
On aura connu des plaisanteries plus heureuses !

Pour agrémenter le tout, l’Asie du Sud-Est au Nord-Est – tous pays confondus – est en plein prurit nationaliste.

Alors qu’elle peut-être la conduite américaine dans la région ?

-D’abord augmenter leur budget militaire ; les experts parlent de 4 %.
-Se montrer coopératif avec la Chine sur la Corée afin de l’amener à faire réellement pression sur la Corée du Nord. Cela suppose ne pas pousser militairement à la réunification et en tout cas en convaincre la Chine.
L’exercice est périlleux et délicat. En 1971 Nixon et Kissinger l’avaient brillement réussi. Mais ils en avaient payé un prix que d’aucuns jugèrent exhorbitant. Taïwan en porte encore les stigmates !
– Renforcer les alliances bilatérales avec Tokyo et Séoul.
– Établir clairement que Washington n’encouragera pas – ni de près ni de loin – des postures agressives de ses propres alliés.
-Et surtout et cela n’est pas contradictoire Washington ne tolérera pas non plus les visées expansionnistes chinoises dans la région y compris les revendications territoriales, et ne pas lier les réclamations d’ilots et constructions d’aéroports. Ce sont deux problèmes distincts.
Pour des raisons asymétriques c’est la position chinoise rappelée par le ministre des affaires étrangères.
« I stressed the importance of finding common ground among the claimants and avoiding the destabilizing cycle of mistrust or escalation, » 92
– Enfin Washington ne se pliera point au diktat chinois du type A2AD.
– Washington continuera en revanche à faire miroiter à Pyongyang des aides économiques de toutes sortes. Même s’il vit en autarcie les soubassements économiques du régime nord-coréen sont plus perméables qu’on ne le pense.

Reconnaissons-le il y a là cependant un risque sérieux que l’effet recherché tourne en sens contraire.
L’on se rappellera la délicieuse formule d’Edgar Faure qui disait il n’y a pas de politique sans risque mais qu’il n’y a pas de politique sans chance.

En tout cas les américains doivent éviter les erreurs du « containment ». Ne s’inspirer ni de l’isolationnisme et pacifiste de Wallace ni des néo-conservateurs inspirés par Walter Lippman lequel ne tomba pas cependant lui-même dans le travers de l’idéologie.
Juste réagir en fonction d’intérêts stratégiques.

 » La politique extérieure n’exige l’usage de presque aucune des qualités qui sont propres à la démocratie et commande au contraire le développement de presque toutes celles qui lui manquent » 93

Le USS Curtis Wilbur a ainsi patrouillé dans ces eaux tumultueuses afin d’affirmer la volonté US de ne pas accepter le fait accompli et la politique chinoise des sauts de puce sur les ilots.
Rappelons que ces constructions sont interdites par la convention Unclos.
Les Usa ont en outre survolé les iles Spratley avec deux B 52. C’est un bon début; il doit être poursuivi.
Les Américains ont déployé dans la région le THAAD (terminal high altitude area defense) et les Japonais le système PAC 3 américain. Il n’est pas sûr qu’il soit d’une efficacité absolue contre des ICBM ou le Taepodong 2.

En outre selon l’altitude à laquelle les vecteurs coréens volent il est plus ou moins efficace. Dénommé « hit to kill », il détruit par choc grâce à son énergie cinétique. Il n’est pas sûr qu’il puisse détruire un ICBM. Au-delà de 150 km d’altitude il est inefficace et son rayon d’action se limite à 200 km.

Sa caractéristique principale est d’irriter les chinois. Il n’aura pas échappé au lecteur que ce n’était pas le but recherché par les USA. Accessoirement le THAAD souffre de plusieurs maladies de jeunesse. Comme son nom l’indique il est destiné à « tuer » sa cible dans sa phase descendante.

Si Taepodong emporte une charge nucléaire et qu’il est abattu dans sa rentrée atmosphérique les Coréens, à l’instar des Allemands de l’Ouest avec les fusées Hades ou Pershing, seront ravis de voir leur pays vitrifié mais le missile intercepté.
Il en va de même du PAC 3 Patriot Advanced Capability.
Rien ne prouve que les Nord-Coréens se contenteront de Scud IRMB ou SRBM pour lesquels le THAAD et le PAC 3 ont été conçus. Cela limite singulièrement la capacité d’intervention américaine.

Pékin est fortement opposé au déploiement de batteries THAAD lesquels sont déjà déployés à Guam par ailleurs. Mais le gros avantage du THAAD est son radar d’alerte qui empêcherait toute seconde frappe chinoise contre les USA voilà pourquoi les Chinois n’en veulent à aucun prix. C’est d’ailleurs la même raison qui avait suscité la réaction épidermique des Russes avec l’installation du système anti-missiles américain basé dans les ex-pays de l’Est.

En fait avec le THAAD nous entrons de plain-pied dans ce qui caractérise au plus près la problématique chinoise et la réponse qu’ils véhiculent erga omnes. Les déclarations et la publicité que les principaux acteurs souhaitent leur donner est particulièrement intéressante. Avec la décision du JWG (Joint Working Group) entre les USA et la Corée du Sud de déployer le THAAD, le décor est planté. Ou plutôt la décision d’accélérer sa mise en place.

Pour autant cette affaire n’offre pas une lecture monochrome. Elle a déjà laissé des traces. Ainsi le WJG a quand même reculé l’installation du THAAD. Il est vrai que les USA en disposent déjà à Guam.
Tout ce qui ne tue pas rend plus fort disait Nietzsche.

La Corée du Sud et les USA sont désormais engagés dans une posture moins conciliante. La fermeture de Kaesong sonne le glas de l’attitude pacifique de Séoul.
Il est toutefois permis de se poser la question quant à savoir si Pékin en est réellement malcontent.

Si malgré des hésitations dont on pensait ne pas voir la fin, Séoul a finalement accepté de bénéficier de la protection du THAAD, le mérite en revient au moins autant à la Chine qu’à la volonté américaine. En effet l’on peut affirmer sans grand risque de se tromper que c’est l’hésitation chinoise et le peu d’empressement manifesté par Pékin lors de l’affaire de la vedette coulée qui a finalement décidé Séoul.

Pékin et Séoul eussent-ils lu Jules César qu’on aurait évité ce quiproquo.

Cassius
« Ne me poussez pas davantage je finirais par m’oublier.
Si vous tenez à votre salut, cessez de me provoquer »
« j’y crois mais incomplètement car j’ai l’esprit dispos, et résolu à voir tous les périls avec constance. » 94

Xi a rencontré six fois Madame Park avant de voir un dirigeant coréen de haut niveau. Park et Li Keqiang ont signé en novembre 2015 dix-sept accords. Le 17 novembre 2015 a eu lieu le premier exercice naval commun anti-pirates dans le golfe d’Aden.
Si l’on veut comprendre l’exacte portée de ce fait, il suffit simplement de se rappeler que lors de ce même mois de Novembre, les chinois ont procédé au premier exercice militaire conjoint avec un allié militaire des USA : la Thailande.
Pendant ce temps-là Kim Jung On amuse la galerie !

Avec la zone économique exclusive, des tensions sont intervenues malgré de fréquentes consultations. Des confrontations sont même advenues à propos du rocher Ledo, immergé la plupart du temps, et de pêcheries illégales dans les eaux revendiquées par Pékin.
Pour autant elles n’ont pas dégénéré. Un bateau coréen a tiré quelques salves d’avertissement sur un bateau de pêche chinois mais les rixes ont su rester dans un cadre raisonnable c’est-à-dire maîtrisable.

Enfin dernier acte à la scène finale, l’ambassadeur chinois affirme au MPK : “Without the THAAD issue, a new UN resolution would have been adopted already,” 95

Le général Scaparotti commandant-en-chef en Corée a beau vanter le missile américain comme interopérable en Corée, le THAAD n’est peut-être pas la panacée et il peut être très rapidement saturé.

L’on entend ainsi quelques officiels coréens à l’image du Global Peace Fondation dire que le missile nord-coréen est en fait dirigé contre les USA et que ce n’est donc pas leur affaire. « ICBM is not a direct threat to us. »
Le problème du THAAD est qu’il ne touche pas la capacité de seconde frappe de la Chine. Mais cette dernière le perçoit comme une alliance anti-Chine et relevant d’une alliance trilatérale.

Séoul croit à juste titre que l’installation du THAAD empoisonne ses relations avec la Chine. Ce qu’elle voudrait éviter à tout prix.
Pour autant Séoul aura désormais de plus en plus de mal à choisir.
Séoul a cependant fini par prendre le 8 mars 2016 ses propres sanctions et y compris une blacklist où figuraient ceux qui avaient coulé leur vedette.

La patience stratégique coréenne a elle aussi désormais pris fin. La Corée veut également empêcher tout vaisseau étranger qui aurait mouillé à Pyongyang d’accoster en Corée du Sud. Elle veut également mettre fin au projet russe de rail reliant Vladivostok à Pusan.

Pour autant Washington devra éviter les sanctions en ordre dispersé.

D 5 « A la fin de l’envoi, je touche. »

Washington doit également en tenir compte dans la gestion de l’affaire coréenne.
D’autre part s’il pousse trop fortement à un rapprochement ou à une alliance trop forte et trop contraignante cela entraînera inévitablement des mouvements dont on ne peut prévoir l’impact et des effets contraires à ceux recherchés.

Washington devrait, suivant en cela Edmund Burke, consentir à un plan intermédiaire qui serait tout sauf la perfection. Selon un sondage récent, 60 % des coréens préfèrent dorénavant une alliance avec les USA et seuls 30 % privilégient une alliance avec Pékin.
C’est déjà une bonne base.
La Chine inquiète suffisamment la Corée du Sud pour que celle-ci privilégie désormais un rapprochement et un dégel avec Tokyo en choisissant la voie du «two track approach»
Séoul découple donc le problème du révisionnisme nippon et des femmes de confort pour prioriser les aspects économiques et sécuritaires. Séoul qui avait essayé de garder la balance à égale distance entre Tokyo et Pékin semble abandonner cette posture.

La diplomatie du rayon de soleil a vécu lors de leur dernier sommet. Même si en septembre 2015 il y eut une reprise de la négociation trilatérale entre la Chine, la ROK et le Japon qui aboutit à un free trade agreement.

Le lecteur attentionné aura bien sûr compris que l’agressivité de la Corée du Nord facilite au Japon sa démarche de modification de l’article 9 de sa constitution et de retrouver une ébauche de politique étrangère. Ce dont se méfie la Corée et que redoute la Chine.

La problématique japonaise oscille, elle aussi, entre deux directions opposées.
« Apparaissant souvent comme occidental aux yeux des asiatiques et oriental à ceux des européens et des Américains le Japon semble apprécier cette posture de passerelle.
Pourtant avec l’ascension de la Chine et de l’inde il se perçoit moins désormais comme un lien entre les cultures qu’il ne se renvoie l’image d’un être hybride reste en arrière assistant au déclin de sa singularité de son importance et de son influence. » 96

« Si le Japon voit se dessiner une nouvelle structure du pouvoir dans sa région ou dans le monde, il fera reposer sa sécurité sur son évaluation de la réalité, et non sur des alignements traditionnels. L’issue dépend donc de la crédibilité que l’establishment japonais accordera à la politique américaine en Asie et de son jugement sur l’équilibre général des forces. La question porte tout autant sur l’orientation à long terme de la politique étrangère américaine que sur l’analyse qu’en fera le Japon. » 97

Le Japon n’est certes pas en première ligne face à la Corée du Nord. Il n’est pas l’ennemi héréditaire même si les Coréens gardent encore en mémoire l’occupation de Pyongyang en 1592.
L’on jugera de la politique étrangère japonaise à l’aune de trois axes.
– Appui sur les USA
– impact de l’essor chinois
– résistance de leur population à la révision de leur politique nationaliste.

L’acteur majeur dans la région, le maître des cérémonies n’est autre que la Chine. De sa volonté naîtra la solution. De ses intérêts bien compris dépendront le calme précaire ou la stabilité soigneusement maîtrisée. Il n’est pas non plus exclu que Pékin voudra jouer de ces deux options.
Qualifier le partnership Pékin-Séoul est une tâche difficile tant il est complexe. Complexe car traversé et habité par des intérêts divergents voire opposés et appelés à évoluer si fréquemment.

Un homme d’esprit, Cardinal de son état, (Retz) disait que l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. À coup sûr Pékin s’inspire de cette pensée.
Qu’on en juge. Après avoir ostensiblement boudé Pyongyang, Liu Yunshan visite Pyongyang en octobre 2015 et Choe Hwi lui rend la politesse à Pékin. Ils notent, tous deux, tour à tour le friendship qui les unit et surtout le « réchauffement » de leurs relations.

Liu a ainsi assisté à la plus grande parade militaire à Pyongyang. Cette visite constitue le plus grand signal depuis 2011. Liu a réaffirmé la volonté chinoise de maintenir le dialogue à haut niveau ainsi qu’une forte coopération économique.
Kim Yung On affirme un rien provocateur : « Korea is a global military power. » 98

Ce qui n’empêche pas les médias officiels chinois d’insister sur l’environnement économique stable et l’amélioration des liens entre les deux Corée.
La visite de Liu se veut aussi un signal au monde entier. Liu se déplace à grand renfort de publicité pour signifier erga omnes que la Corée du Nord est l’asset chinois par excellence.

On le voit, ce que Pékin cherche, car c’est le moyen qu’il a choisi pour rester maître du jeu, c’est de maintenir la pression.
Surtout pas de réunification, l’on rassure- à peu de frais- Pyongyang et l’on maintient le flou avec Séoul en l’incitant à financer la Corée du Nord dans un hypothétique espoir.

Pour autant l’on ne régule pas aussi finement des objectifs contradictoires. Et cela finit par avoir un coût pour Pékin. L’exercice frise parfois la schizophrénie on en conviendra !

La Chine n’a pas voté contre la Corée à propos des droits de l’homme lors de l’assemblée générale de l’ONU, au motif qu’elle n’est pas en faveur des pressions et que la Chine est pour la non-ingérence dans les affaires intérieures. Les tibétains ont peut-être une appréciation différente de l’humour chinois !
Pour autant Pékin a bien pris soin de préciser : « does not mean we endorse the human rights situation in North Korea. » 99
« North Korea should be aware of the fact the chinese governement made the visit under certain domestic pressures. It should be also grateful.” 100

L’avertissement on le voit ne saurait être plus clair, précis, et puissant.
“North Korean authorities should also strive to provide a positive environment, so that the Chinese public can better appreciate the country.”
« The process is unique, which is a result of China’s willingness to open best walk its own way. History will prove such uniqueness led to China’s success.”» 101
Que Kim comprenne le message!
Barre à babord; barre à tribord!

Pékin veut aussi et surtout jouer la parité avec Washington à Séoul. Il semble enregistrer des succès sur ce plan notamment avec la BAII si l’on en juge par l’irritation provoquée à Washington. Pékin est d’ailleurs devenu expert lorsqu’il s’agit de jouer du chantage à Séoul.
Tout le problème des policy makers américains est de déterminer quels seront les éléments structurant une coopération approfondie de la Chine, les favoriser et agir afin que les facteurs qui poussent la Chine à soutenir la Corée du Nord soient porteurs de risques, de coûts et de dommages pour la Chine.

L’on pourrait ainsi croire que les difficultés économiques, sociales ou politiques qui s’amoncellent dans le ciel chinois annoncent une plus grande flexibilité. Il n’en sera rien. D’une part parce que la Chine possède parmi les plus grosses réserves financières au monde et qu’elle a la donc les moyens de sa politique.

Ensuite parce que précisément les difficultés vont rendre la Chine plus agressive. Xi devra donc mener une politique étrangère dénonçant l’ennemi américain et ses vassaux japonais et coréens. Les vieilles recettes, pour éculées qu’elles soient, fonctionnent toujours à merveille auprès de populations subissant la férule des dictateurs.
Il aurait grandement tort de s’en priver.

À cet égard le rebondissement du culte de la personnalité- comme jamais depuis Mao Ze Dong- et le surgissement omniprésent et menaçant de la lutte anticorruption ne laisse présager rien de bon.

La Chine a ainsi bloqué en décembre 2014 et durant l’année 2015 des résolutions qui condamnaient les atteintes coréennes aux droits de l’homme. Mais surtout elle n’a pas vraiment condamné la Corée du Nord pour avoir coulé une vedette sud-coréenne. En guise d’oraison funèbre aux 47 victimes elle a exhorté la Corée du Sud à la retenue.
Kim Jong Un et ses acolytes eussent-ils été pusillanimes qu’ils s’en seraient sentis renforcés.

L’on n’est même pas sûr que la Chine ait intégralement respecté la résolution 1718 du 9 octobre 2006 qu’elle a pourtant votée après l’avoir édulcorée quant aux produits de luxe si chers aux dirigeants coréens. Certes elle l’a voté ainsi que les 1874 et 2094. Mais cela reste parfaitement gérable pour elle.

D’autant plus que la Russie de façon subreptice et voilée se garde bien de trop charger la barque. La Russie opère sur la même longueur d’onde que la Chine. Vitaly Chiurkin son ambassadeur à l’ONU a simplement réclamé des sanctions proportionnées.
Le Ministre chinois des affaires étrangères Wang a réaffirmé de façon solennelle qu’il condamnait le test du 6 janvier 2016 mais qu’il n’imposerait pas pour autant de nouvelles sanctions et pénalités.

L’on aurait d’ailleurs tort d’être surpris car cela correspond à la philosophie de la non-ingérence version chinoise. « Sanctions are not an end in themselves, » et Wang de rajouter très brutalement . “The new resolution should not provoke new tension in the situation, still less destabilize the Korean Peninsula. » 102
Pour l’agence officielle Xinhua l’on ne saurait être plus clair. Ainsi pour que la tension diminue, la clé réside dans le fait que les USA abandonnent «it’s antagonistic approach wrought from a Cold War mentality. » 103
Wang a ainsi averti: »For many years China has been working hard to implement these, » « We have delivered on our obligation. » 104
Langage diplomatique courtois mais franc !

Les pressions américaines ne peuvent avoir qu’un effet pernicieux auprès de Xi. Elles dénotent en outre une méconnaissance de leur propre histoire. Ce qui est peut-être plus grave.
Les Chinois, très chatouilleux, dès lors que leur honneur, qui curieusement recouvre leurs intérêts – les nations ont leur pudeur – est en jeu peuvent, avoir des réactions épidermiques !
Ils n’apprécient guère que les USA fustigent leur lenteur et le peu d’empressement qu’ils ont à se conformer aux souhaits américains, à brader et abdiquer leurs intérêts. Wang réaffirme donc qu’au contraire les Chinois entreprennent depuis toujours toutes les actions.

Bien sûr les paroles rassurantes et les assertions lénifiantes émaillent les discours des officiels chinois. «Generally speaking, when China and the United States work together we can make good things happen with win-win results for both sides and that contributes to peace, prosperity and stability in the world, » 105
Au détour de cette banalité de circonstance pointe le désir chinois de partager la gouvernance mondiale avec les USA.

Et la Chine sait faire flèche de tout bois. En réponse aux critiques américaines les chinois suite au traité américano-philippin avertissent : « will escalate tensions and undermine peace and stability in the region,» 106

Si la Chine demeure le seul allié de la Corée du Nord et son plus important soutien, la Corée est le seul pays qui bénéficie d’un traité d’alliance militaire avec la Chine. Même les dispositions militaires avec le Pakistan n’ont pas le niveau d’une alliance.

Croire que la Chine qui s’est toujours opposée au renforcement des sanctions lâcherait la Corée relevait du wishful thinking. Pour autant si le dictateur coréen se croit adoubé d’un blanc-seing, il va au-devant de grandes et douloureuses désillusions. La Chine maintiendra son soutien à Kim tout en voulant la reprise des négociations au sein du groupe des six. Le tempo sera donné par le rythme des résolutions onusiennes.

L’on assiste cependant à un vrai virage stratégique de la Chine. Si elle l’opère toujours avec sa ferme suavité, il est réel et impressionnant.
Pourquoi seulement maintenant ? Tout simplement car la Chine a achevé ses trois objectifs majeurs depuis l’accession au pouvoir de Chou en Laï et surtout Deng.
– Recouvrer une puissance
– Stabiliser sa modernisation
– Asseoir définitivement sa souveraineté et son territoire.
Ces trois objectifs ayant été atteints en un temps record d’ailleurs les choses sérieuses pouvaient commencer.
La Chine peut désormais éployer en majesté et en puissance retenue les ailes de sa politique étrangère
Pékin veut d’abord dicter sa loi dans son étranger proche avant de participer à la course du monde.
À la première place bien entendu !

Ce rôle mondial, Pékin ne le laissera en aucune façon risquer par et pour les agissements du pantin coréen. Ce ne sont pas tant les essais nucléaires qui agacent et contrarient Pékin (après tout les leaders chinois n’ont pas fait montre d’une telle exaspération envers le Pakistan) mais bien le caractère imprévisible et les velléités d’indépendance de Kim.
À proportion symétrique de son imprévisibilité, Pékin augmente sa désapprobation. Ce ne sont point les essais qui irritent Pékin, c’est l’arrogante prétention du dictateur coréen de forcer la main de Xi Ji Ping.
Et finalement Pékin n’a à ce jour pas véritablement lâché son allié au-delà des symboles. Il ne l’a point abandonné car en définitive, Pékin estime – à tort ou à raison – qu’il retire encore plus d’avantages que d’inconvénients à cette situation.

L’on peut simplement constater que l’augmentation de l’intensité des essais de missiles correspond à l’accession au pouvoir du petit-fils du fondateur de la dynastie. Pékin n’apprécie ni la prise de risques inconsidérés ni le culte acromégalique de la personnalité qui le renvoie à sa propre image.

Au passage Xi-Ji Ping n’a que très modérément apprécié que le neveu exécute son propre oncle. Non qu’un tel lien de parenté le choque ! Mais il se trouve que l’oncle était l’homme des chinois à Pyongyang.

De la même façon la visite annulée de Kim à Pékin l’a été non pas pour de prétendues violations des droits de l’homme mais tout simplement car Pékin ne voulait pas courir le risque du ridicule où après avoir invité Kim celui-ci aurait, dès son retour, procédé à un essai nucléaire ou de missiles.
On ne bafoue pas impunément l’autorité d’un mandarin fût-il d’essence communiste !

Contrairement à son désormais vassal, la Chine privilégie la stabilité. Pékin fera donc tout pour éviter que la situation ne débouche sur l’aventure militaire. C’est son concept du heiping– ascension pacifique – qui ne semble pas lui avoir trop mal réussi jusqu’à présent.

Soutenir la Corée sans que Kim interprète cela comme un blanc-seing mais que l’Ouest y voit un avertissement; émollier la Corée du Nord sans que Séoul et Washington y voient de la faiblesse.
Il faudra une grande habileté à Pékin pour naviguer par gros temps sans s’ensabler et sans échouer.
Mais surtout ne pas oublier que Pékin ne veut à aucun prix être l’émule d’Angela Merkel, recueillant les réfugiés. C’est à cause de ce lancinant problème que Pékin fait également pression sur d’autres pays pour que les sanctions n’aillent point trop loin. Toutes ces raisons expliquent pourquoi Xi Ji Ping ne lâchera pas Kim Jung On malgré l’irritation croissante que ce dernier lui inspire.

Mais il est une autre explication à la conduite chinoise.
Elle tient paradoxalement aux premiers effets ou succès de la politique américaine du Pivot. Pékin se doit en effet de montrer qu’il a bien compris le message et qu’il n’a pas l’intention de s’en laisser remontrer. C’est le grand discendum de l’affaire coréenne !

C’est à cette aune que l’on peut aussi comprendre le rapprochement avec Séoul. Être suffisamment proche de Séoul pour pouvoir agir sur ce dernier et apparaître comme le seul arbitre dans la région. En somme Pékin a retenu dans sa relation avec Séoul et Pyongyang la leçon d’Edmund Burke : « ceux qui ont beaucoup à espérer et rien à perdre seront toujours dangereux. » C’est aussi le principe du weiki. L’on conviendra volontiers que la position chinoise relève de la schizophrénie.

En Corée la crise économique chinoise s’invite à son tour au débat. En créant des perturbations en Chine et en favorisant – même si ce n’est pas encore le cas – un chômage larvé, l’on verra surgir mécontentement et agitation sociale. Or l’on peut affirmer que c’est la dernière chose souhaitée par le président Xi-Ji Ping. Même s’il n’hésitera pas l’ombre d’une seconde à les mater, la peur fera désormais partie des facteurs qui guideront sa politique tant intérieure qu’étrangère.

En guise de conclusion.

Dès lors que la peur intervient Xi tentera de la maîtriser et de la dominer avec un retour encore plus marqué au sceau du nationalisme et d’une politique étrangère de plus en plus agressive.
Le soutien à la Corée du Nord erga omnes lui permettra de ressouder le peuple derrière lui. On a d’ailleurs vu lors des manifestations antijaponaises ou antivietnamiennes. L’on aura droit aussi en prime à un culte de la personnalité exacerbée.

À preuve de ce nationalisme échevelé mais parfaitement maîtrisé le recours par Xi Ji Ping à la littérature chinoise la plus classique.
« To solve China’s problems we need to fully make use of the great wisdom accumulated by the Chinese nation over the last 5,000 years” (his attention has been on using classical literature to strengthen the Party’s adherence to socialism, not to promote the market’s invisible hand and freedom. “We in the Communist Party are firm Marxists and our party’s guiding thought is Marxism-Leninism.” 107

La suite comme le souligna Kevin Rudd, ancien Premier Ministre d’Australie, est limpide. « History teaches that where economic goes, political and strategic power usually follows. » 108
Les essais nucléaires coréens se combinent avec la réorientation des priorités idéologiques et nationalistes de la Chine. En outre cette accélération coréenne va de pair avec la mise en avant de Mao par Xi Ji Ping comme jamais auparavant.
La coïncidence est tout sauf fortuite.

Xi pense ainsi – peut-être encore plus que ses prédécesseurs – qu’il peut mieux contrôler Kim en le tolérant qu’en exerçant des pressions. Pour autant le discours officiel chinois dit accepter de nouvelles sanctions.
Officiel mais sûrement pas réel ! La Chine pousse en effet officiellement pour des négociations.
Elle a cependant critiqué l’administration Obama. Pour un peu aux yeux de Pékin, le fauteur de guerre ne serait autre qu’Obama. L’on a connu pareille posture auprès de Poutine.: « insisting on denuclearization as a precondition for talks to halt and reverse North Korea’s advancing nuclear and missile capabilities. » 109

La Chine refuse ainsi que l’on parle des droits de l’homme en Corée du Nord. Elle n’a pas voté bien entendu les résolutions condamnant les violations des droits de l’Homme en Corée du Nord.
Les différentes résolutions onusiennes l’évoqueront donc à peine. La malnutrition passera également à la trappe. L’ambassadeur chinois à l’ONU Liu Jieyi déclare officiellement être sceptique quant à l’efficacité des sanctions. Il se montre en outre fort critique quant au déploiement des THAAD par Washington:
« Sanctions are not an end to themselves, and the Security Council cannot fundamentally resolve the nuclear issue on the Korean Peninsula» 110

Pékin ne reproche pas tant au THAAD de contrer les missiles coréens qu’une plus grande pénétration du territoire chinois. C’est là sa crainte majeure et à ses yeux son défaut principal.
C’est la teneur des propos tenus par Qiu au leader de l’opposition coréenne.
“The Thaad deployment would have a grave impact on China’s security interests,” “The two nations have worked a lot to develop bilateral ties as they are today, but these efforts could be destroyed in an instant because of this one problem, and it would be difficult to restore the relations.». 111

Pour autant Kim a humilié Pékin en ne lui obéissant pas et ce à la face du monde. C’est la première fois (depuis l’accession au pouvoir de Chou En Lai) qu’un pays tiers, vassal de surcroît, se permet un tel affront. Pékin ne l’oubliera pas. Ceci explique d’ailleurs aussi l’absence de visite de Kim en Chine.

Le soutien sera donc conditionnel et à ellipses. C’est la chance que les Américains devront saisir mais le sauront-ils ?
Il n’est pas totalement exclu que si Kim multipliait de tels affronts, Pékin pourrait se montrer plus coopératif avec les Américains. Ce ne sont pas tant les essais de missiles ou nucléaires qui fâchent Pékin mais bien le fait que Kim ne l’a pas prévenu. Il n’empêche la politique étrangère actuelle de la Chine est un pari risqué et nécessite un grand doigté.

Que la perception du danger continue à être aussi forte au Japon, en Corée du Sud ou aux États-Unis, que la crainte des autres pays de la région les dresse unanimement contre une Chine soutenant la folie nucléaire coréenne alors la Chine pourrait enfin prendre des mesures contre Kim.
Mais elle fera tout pour s’assurer que ne jaillisse une Corée unifiée de la boîte de Pandore.

Si Xi est allé voir la présidente sud-coréenne avant Kim, c’est bien sûr pour des raisons économiques mais dans le but bien visible même si non officiel de détacher Séoul Washington. Ce qui n’empêche pas Pékin de vouloir dans le même mouvement se rapprocher de Pyongyang.

À ce stade et si la manœuvre avait réussi, mais comme nous l’avons vu plus haut Séoul a rué dans les brancards, l’on aurait pu applaudir la performance.

Ne chausse pas qui veut les bottes de Bismarck !

“Signs of increasing great power engagement on the Korean peninsula have been evident over the last couple of years. During the summer of 2014, for the first time in the history of the People’s Republic of China, Chinese President Xi Jin Ping went out of his way to visit South Korea before visiting the North, partially in an attempt to gradually draw Seoul away from Washington.” 112

Xi aura aussi à résoudre les contradictions internes qui fracturent l’appareil gouvernemental. Dire que l’unanimité y règne relève de l’aimable plaisanterie. Pour avoir dit – parmi d’autres – que la Chine devrait abandonner la Corée, Yeuven Deng membre influent du comité central du parti a été suspendu.

« Nuclear competition in Southern Asia represents a classic conundrum of international relations: enormously high stakes, conflicting and entrenched interests, and at least in the near term, few realistic avenues for mitigating threats, much less addressing them in a more permanent way, » XXXX says CFR’s Daniel S. Markey.

Il n’est pas le seul à avoir subi les frondes de Xi. Il n’est pas non plus impossible que Pékin préfère un jour une Corée réunifiée sous certaines conditions à une Corée du Sud encalminée dans une alliance agressive.
Le contexte n’est pas le même que celui qui a opposé les deux blocs lors de la guerre froide. Le volet idéologique grandement absent, le jeu sera bien plus ouvert laissant une place prépondérante à l’économie et à la sécurité.

Lors d’une réunion de ministres des affaires étrangères de la région à Pékin en avril 2016 Xi a déclaré : « We will never allow war or chaos on Peninsula. » 113
L’ombre portée du syndrome Gorbatchev !

Washington aura besoin de force certes, mais aussi surtout d’un infini doigté et devra faire preuve d’humilité historique. Appréhender la structure westphalienne que la Chine a aussi fini par intégrer tout en respectant le mode de gouvernance des empereurs et mandarins chinois pourrait aisément reprendre les propos tenus par Zhou en Laï à Kissinger en Juillet 1971 lors de sa première visite à Pékin :
« Tout sous le ciel est agité, mais la situation est excellente. » 114

In fine que l’on nous permette à ce stade de l’analyse du comportement chinois de citer un orfèvre en la matière – peut-être le meilleur connaisseur de la société chinoise Henry Kissinger :
« Durant des millénaires, la Chine a plus souvent cherché à abuser et à séduire ses adversaires qu’à les vaincre par la force des armes. » 115

« L’ordre exige toujours un subtil dosage de retenue, de puissance et de légitimité. En Asie, il doit associer un équilibre des forces à une notion de partenariat. Une définition purement militaire de l’équilibre provoquera l’affrontement. Une approche purement psychologique du partenariat éveillera des craintes d’hégémonie. Une politique judicieuse doit chercher à établir ce savant équilibre. S’y refuser est une invitation au désastre. » 116

Enfin nous ne saurions trop conseiller aux policy makers américains de retenir et appliquer les sages et puissantes leçons du Docteur Kissinger. Il demeure le seul à ce jour à avoir ramené la Chine dans le jeu !
Le Grand Style aurait dit Nietzsche !

« Les antécédents culturels et politiques des deux camps présentent d’importantes divergences. L’approche américaine de la politique est pragmatique; celle de la Chine est conceptuelle. L’Amérique n’a jamais été menacée par un puissant voisin; la Chine n’a jamais été sans puissant adversaire sur ses frontières. Les Américains sont convaincus que tout problème a une solution ; les chinois estiment que chaque solution entraîne une nouvelle série de problèmes.
Les Américains recherchent un résultat répondant aux circonstances immédiates ; les chinois se concentrent sur un changement progressif. Les Américains élaborent un programme concret de points réalisables; les chinois exposent des principes généraux et analysent leurs conséquences. Partiellement façonnée par le communisme, la réflexion chinoise recourt également de façon croissante un mode de pensée traditionnellement chinois ; aucun de ces deux systèmes n’est intuitivement familier aux américains. » 117

« La question est de savoir si la Chine va prendre la place laissée vacante par l’URSS comme rival de l’Occident ou si elle choisira la coopération avec nous. » Pour peser sur ce choix, il y a un prix. Les États-Unis sont-ils prêts à le payer pour atteindre un objectif stratégique ?
« Il ne s’agit pas de savoir si les valeurs démocratiques doivent l’emporter ». 118
« Il faut se hâter d’exécuter cette tâche, car les dragons de la nuit fendent à plein vol les nuages et les ombres. »119

Il est une autre grille de lecture dans cet imbroglio. L’on peut aussi lire le délire nucléaire coréen comme un mouvement, un appel au secours vers Washington afin de l’aider à sortir des griffes chinoises.
« Que les vainqueurs ne renouvellent pas leur alliance : l’alliance des vaincus et de tel vainqueur suivra. Cette histoire n’aurait rien d’inédit. » 120

Leo Keller

Notes

80 Qiu February 25, 2016 Korean Times
81 Shannon Tiezzi In Chosunilbo Korean Times 25/02/2016
82 Shannon Tiezzi In Chosunilbo Korean Times 25/02/2016
83 Wang conference de presse commune avec John Kerry 27/01/2016
84 South Korean presidential spokesperson Jung Youn-kuk
85 South Korean presidential spokesperson Jung Youn-kuk
86 New York Times 24/02/2016
87 Thucydide page 1069 La Pléiade in la guerre du Péloponnèse
88 South Korean presidential spokesperson Jung Youn-kuk
89 Atlantic interview Mars 2011
90 Discours prononcé à Kiev le 1/08/1991
91 Jeffrey Sachs in Project Syndicate du 15/09/2015
92 Wang conference de presse commune avec John Kerry 27/01/2016
93 Tocqueville in la Démocratie en Amérique du gouvernement de la démocratie p 99
94 William Shakespeare in Jules César Acte V scène 1
95 Shannon Tiezzi in the Diplomat 25/02/2016
96 Dominique Moïsi In géopolitique de l’émotion
97 Henry Kissinger in l’ordre du monde page 185
98 Kim Jung On Déclaration publique du 10/10/2015
99 Scott Snyder Council on Foreign Relations 31/01/2016
100 18 /12/2015 in Global Times
101 in Global Times 18/12/2015
102 Japan times 4/02/2016
103 Japan times 4/02/2016
104 Conférence de presse commune Kerry-Wang Janvier 2016
105 Xi-Ji Ping in agence officielle Xin Hua Janvier 2016
106 Associated Press Janvier 2016
107 Mao Zedong Thought and Socialism with Chinese Characteristics. In James A. Dorn cato institute 7/12/2015
108 in Foreign Affairs Mars 2013
109 Darryl Kimball Arms Control Association Janvier 2016
110 Déclaration Ambassadeur chinois Liu au Conseil de Sécurité le 6/02/2016
111 Déclaration ambassadeur Qiu au MPK sud-coréen Janvier 2016
112 Déclaration ambassadeur chinois à Séoul in Sungtae Jacky Park in Atlantic Council Korean pivot nov 2015 P 5
113 Réunion de ministres des affaires étrangères d’Asie à Pékin Avril 2016
114 Henry Kissinger in l’ordre du monde P 215 et 218
115 Henry Kissinger in l’ordre du monde page 207
116 Henry Kissinger in l’ordre du monde
117 Henry Kissinger in l’ordre du monde
118 Henry Kissinger in de la Chine
119 Shakespeare in le Songe d’une nuit d’été
120 Walter Lippmann in New York Times 1945

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