Pour un bilan raisonné de la politique étrangère de Barack Obama.

 

Henry Kissinger demanda lors d’une de ses nombreuses conversations avec Chou En Laï – homme d’État communiste, mais – ô combien – raffiné et cultivé– ce qu’il pensait de la Révolution Française. Ce dernier lui répondit non sans une délicieuse malice qu’il était peut-être encore un peu tôt pour en parler.
Nous espérons donc que le lecteur ne nous tiendra point rigueur de préopiner quant à la politique étrangère de Barack Obama 44e Président des États-Unis.

Il existe moult et moult façons d’analyser, juger et jauger la politique étrangère d’un pays et de celui qui la conçoit puis l’exécute.
Cela pose d’abord le problème paradoxal de la liberté de l’Homme d’Etat dans l’action.
Obama est un personnage fascinant mais éminemment complexe, voire multi sided comme disent les américains. Découvrir sa personnalité est donc un exercice non seulement passionnant mais nécessaire pour comprendre sa politique étrangère, elle aussi multi sided à son image.

« Sa manière reposera donc sur la réflexion et la ruse. Alors l’avantage revient à celui des joueurs qui sait modifier graduellement l’échiquier, qui se sert des mouvements de l’adversaire d’abord pour le paralyser puis pour le détruire tandis que lui-même mobilise ses ressources. L’audace de cette partie s’exprime par la solitude morale dans laquelle elle doit être jouée, face à l’incompréhension et aux insultes de l’ami aussi bien que de l’adversaire. Le courage se nomme alors imperturbabilité, car une fausse manœuvre peut déclencher le désastre, la perte de confiance peut provoquer l’isolement. La grandeur nait non pas de ce qui a inspiré la conception d’ensemble du joueur, mais de son habileté manœuvrière «  1

Liberté, solitude, face aux évènements constituent les pierres angulaires des épreuves de l’Homme d’Etat. Obama les a parfaitement illustrées et endossées

Henry Kissinger écrit par ailleurs qu’une politique étrangère « requires [the] ability to project beyond the known. And when one is in the realm of the new, then one reaches the dilemma that there’s really very little to guide the policy-maker except what convictions he brings to it. . . . Every statesman must choose at some point between whether he wishes certainty or whether he wishes to rely on his assessment of the situation. . . . If one wants demonstrable proof one in a sense becomes a prisoner of events.” 2

Dans une thèse non publiée, Henry Kissinger analyse avec la précision du scalpel du chirurgien, le terrible dilemme qui angoisse tout homme d’Etat.
“Each political leader has the choice between making the assessment which requires the least effort or making an assessment which requires more effort. If he makes the assessment that requires least effort, then as time goes on it may turn out that he was wrong and then he will have to pay a heavy price. If he acts on the basis of a guess, he will never be able to prove that his effort was necessary, but he may save himself a great deal of grief later on. . . . If he acts early, he cannot know whether it was necessary. If he waits, he may be lucky or he may be unlucky.” 3

« La liberté d’action, c’est-à-dire la conscience de posséder un choix d’initiatives plus vaste que celui de n’importe quel adversaire, assure une meilleure protection qu’une alliance car à l’heure du besoin, aucune issue n’est barrée. » 4

Nous n’aurons point la prétention d’être objectif. Notre exigence sera celle de l’honnêteté intellectuelle. Et s’agissant de Barack Obama, premier président noir des États-Unis, à la généalogie implexe, mais cependant parfaitement formé dans les prestigieuses universités de la fameuse Ivy league, la tâche est ardue; la relever est un défi intellectuellement passionnant.

La politique étrangère est par définition l’une des quatre fonctions régaliennes d’un État. Si elle n’en est pas la plus percutante, elle en demeure, à tout le moins, la plus prégnante, la plus notable car elle ne se contente pas d’être épisodique, voire cyclique.

A un collaborateur qui lui demanda de partir en vacances lors de la Noël 1940, Winston Churchill eût ce charmant et typiquement churchillien trait d’humour: « Comment ? Un congé ? Mais vous n’aimez donc pas cette guerre ? »
Lequel Churchill, toujours gourmand d’un bon mot, répondit à Lord Morane qui après la guerre, lui fit tristement (et faussement remarquer) que l’on vivait une période décidément bien ennuyeuse : « Que voulez-vous, je ne peux quand même pas inventer tous les jours une nouvelle guerre pour que le monde soit moins ennuyeux. »

Il existe plusieurs manières d’aborder une politique étrangère. Énumérons les principales afin de nourrir celles ou celle qui nous permettront d’en saisir la plus enrichissante. Il eût été extrêmement facile de scinder notre réflexion en partant de la classique partition échec/réussite. Outre qu’elle est par trop scolaire, elle ne permet pas de saisir la tension dynamique de son élaboration au sein du NSC et chez Obama.

Un autre éclairage eût consisté à juger Obama sur sa capacité à tenir ses promesses. Certes depuis Roosevelt, seuls Nixon/Kissinger et Bush Senior sont arrivés à la Maison-Blanche en ayant auparavant, si fortement et si puissamment, conceptualisé, intellectualisé leur vision du monde.
C’est un modus operandi qui permet certes de psychanalyser sa pensée mais il ne prend pas suffisamment en compte le chaos du monde. Pour autant nombre des actions entreprises durant sa présidence par Obama avaient été parfaitement décrites dès avant son accession au pouvoir puis enrichies, parfois amendées dès sa prise de fonction.
Ainsi son bien connu discours de Prague du 6 avril 2009. À cette aune, tout était déjà fort clair. Emmétrope, cette représentation laisse, elle aussi trop peu de place, au fracas du monde.

L’on peut aussi, dans une optique déjà plus conflictuelle, tenter de vérifier si sa politique étrangère a affaibli ses ennemis et consolidé ses alliés. D’aucuns s’attacheront dans une optique davantage multilatérale à vérifier si la doctrine des intérêts tels que définis par Obama a permis de rendre le monde plus sûr (nous analysons ici la politique étrangère des États-Unis et non celle du Luxembourg ou des îles Fidji.)
Enfin in fine Obama, litmus test, a-t-il conservé voire augmenté rang, puissance, et influence des USA dans le monde ?

Dans une remarquable interview Henry Kissinger explique : « The world is in chaos. Fundamental upheavals are occurring in many parts of the world simultaneously, most of which are governed by disparate principles. We are therefore faced with two problems: first, how to reduce regional chaos; second, how to create a coherent world order based on agreed-upon principles that are necessary for the operation of the entire system.” 8

Nous nous proposons donc durant ce voyage dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler la doctrine Obama, d’interroger dans une première partie sa personnalité, son style et sa doxa. Puis dans une deuxième partie nous emprunterons à Kissinger ce qu’il entend par politique étrangère pour étudier en détail les principaux aspects liés à la politique étrangère d’Obama.
L’homme parle d’or ; National Security Advisor et Secretary of State, il a été pendant huit an, alternativement et simultanément, l’architecte visionnaire et l’exécutant de Richard Nixon puis de Gerald Ford.
Ceux sont là pour utiliser les termes anglo-saxons des « accurate and remarkable credentials. »

Pour Kissinger la politique étrangère consiste à :
A -Qu’essayons nous d’empêcher
– même si nous devons combattre seuls
– indépendamment de la façon dont cela arrive
– même si les prétentions de l’adversaire sont légitimes.
– enfin quel est le degré d’hostilité non acceptable

B – Qu’essayons nous de réaliser et d’atteindre
– même si nous devons l’accomplir seuls

Puis nous examinerons les critiques–nombreuses qui lui ont été adressées- pas toujours à tort d’ailleurs- avant de tracer un premier bilan en guise de conclusion.

Aujourd’hui, comme hier, et à l’heure de la fragmentation toujours plus éclatée d’un monde toujours plus mondialisé, la pensée d’Armand Duplessis, magistral et emblématique Cardinal de France à ses moments perdus, demeure toujours aussi juste : « La logique requiert que la chose qui doit être soutenue et la force qui doit être soutenue sont en proportions géométriques l’une par rapport à l’autre. » 5

Habité, habillé mais sans être engoncé par sa pourpre cardinalice, notre diable d’homme avait des fulgurances géopolitiques. Qu’on en juge : « Négocier sans cesse ouvertement en tout lieu, encore même qu’on en reçoive pas les fruits présents et que celui qu’on peut attendre à l’avenir ne soit pas apparent est chose tout à fait nécessaire pour le bien des Etats. » 6
Obama arrivant en pleine tourmente financière, face à une Chine désormais sure d’elle-même et flanquée du Junior Partner piaffant d’impatience de restaurer l’empire russe, fera siennes désormais ces deux propositions du Cardinal.

Le Président Obama aura eu constamment en tête ce que le géopoliticien Frédéric Encel écrivit il y a déjà quelques années : « Les cités, les nations, les empires font la guerre et la paix non seulement selon leurs passions et objectifs mais aussi en fonction de leurs ressources réelles ou présumées. C’est surtout vrai pour les régimes dotés d’un minimum de rationalité et de pragmatisme, fort heureusement, majoritaires sous la plupart des latitudes.» 7

Ces quelques citations ont le mérite d’entrouvrir la porte sur les fondements de la Weltanschauung de la politique étrangère d’Obama.
Solitude de l’exécutant, reconnaissance parfois souhaitée d’un nouvel ordre mondial, toujours critiqué par des néo-conservateurs à l’esprit embrumé des souvenirs nostalgiques d’un passé magnifié ou par des opposants à la caractéristique idéologique étroite et dont l’élection de Trump permit de relever la tête ; vertu d’un dialogue tout sauf naïf et finalement un président démocrate dont la parentèle stratégique est quasiment consanguine au plus éminent des « realpolitikers » : Henry Kissinger brillantissime architecte du « conceptual breakthrough » et pour autant un réal politiker mâtiné d’un idéalisme nourri de ses lectures et de son vécu personnel

Oslo traduit parfaitement le corpus doctrinal d’Obama partagé entre idéalisme et réalisme. Kissinger mettait certes l’accent sur le réalisme mais n’avait jamais oublié les dangers d’un réalisme pur et dur. En témoigne son jugement sur Chamberlain. Chez Obama idéalisme et réalisme sont frères jumeaux unis dans l’action. Leur difficile harmonie permet à Obama le dissensus créateur qui , tout au long ses deux mandats en ravit certains , en provoqua d’autres mais en tout cas ne laissa personne indifférent !

Ajoutons que nous aurions aussi pu faire cette étude en utilisant le célèbre plan de Thucydide: Phobos, Kerdos, Doxa. Mais il nous a semblé que l’idée même de Phobos n’était pas le trait de caractère principal de Obama et qu’on ne le retrouve que fort peu à travers les agissements de l’hégémon américain.

Un homme, une politique étrangère

Attachons nous donc dans un premier temps à cerner son caractère.
Ses origines intellectuelles, sa formation, ses lectures sont autant de pistes qui nous permettront de pressentir sa doxa et donc l’empreinte qu’Obama aura laissée sur le monde.

Son style. Reconnaissons-le : éblouissant, étincelant, éclatant ! Les hommes vulgaires produisent à foison des idées vulgaires. Obama est tout sauf vulgaire. Obama surgit sur la scène américaine tel un météore, « a shinning star ».
Il n’était donc pas étonnant que le jeune enseignant d’Harvard professât des idées brillantes sinon aristocratiques. Certes la médaille a son revers. « Le Président, en bon pédagogue, parle beaucoup, trop sans doute. » 9
Quand bien même son étoile a pâli à la fin de son mandat, ce qui est somme toute le lot commun de tous les présidents, elle continue de briller.
Si les années Kennedy imprimèrent la marque de l’élégance, de la classe et de la jeunesse à la Maison-Blanche, Obama aura contribué à lui rendre un tel brio, un tel raffinement intellectuel, un tel cachet. Nous pourrions presque dire que nous n’avons pas souvenir d’une telle joliesse, d’un tel atticisme.

Rarement Président des USA aura voué une telle admiration, voire un tel culte aux Pères Fondateurs ! Rien d’étonnant donc à ce que Obama citât dans son fameux mais tant décrié discours du Caire, Thomas Jefferson.
« I hope that our wisdom will grow with our power, and teach us that the less we use our power the greater it will be. » 10
“S’il y a un président qui concilie en sa personne les qualités intellectuelles et le pragmatisme politique des Pères Fondateurs de la République américaine, c’est bien Barack Obama. C’est le paradoxe et la force de l’Amérique d’avoir su et pu porter à la présidence ce « Tiger Woods de la politique. »
« Plus proche dans ses références des « aristocrates » qui ont fondé l’Amérique que bien des héritiers » héritier du système, à commencer par son prédécesseur immédiat. Ses qualités exceptionnelles suffiront-elles ? Il est permis d’en douter. » 11

Arrive à la Maison-Blanche un professeur au ton volontiers magistral mais fier, ce qui en agacera plus d’un. Autant d’armes qui illustrent sa politique, autant d’emblèmes qui la portent mais autant de bombes à retardement que ses adversaires acharnés n’auront de cesse de précipiter.

Ces flèches que ses détracteurs lui décochèrent furent d’une rare violence, tantôt sourde mais bien souvent lourde d’arrière-pensées.
« Il y a une formule « politiquement incorrecte » qui n’est jamais formulée ouvertement mais qui affleure dans le débat américain actuel. « Et si ce qu’il y avait de plus remarquable chez Barak Obama était la couleur de sa peau ? » « Une couleur qui a contribué paradoxalement à le porter à la Maison-Blanche en 2008 mais qui explique toujours l’extrême violence des attaques contre lui au sein d’une Amérique plus divisée et pour certains plus fanatisée que jamais… » « N’y a-t-il pas sur ce plan comme une faiblesse constitutive chez Barack Obama relevée par de nombreux analystes. Le Président a un instinct spontanément juste, mais sait-t-il aller jusqu’au bout de la logique de sa vision politique ? En une phrase, « sait-il vraiment gouverner ? » 12

Obama, et en cela aussi, est profondément kissingerien ; il croit que sa seule présence, sa seule prestation intellectuelle est gage de solution. Les faits le rappelleront- bien souvent- cruellement à l’ordre.
Kissinger est d’abord un pur théoricien, ses écrits en témoignent mais rien ne lui fût plus agréable que l’action. Son ego le lui commandait ! Obama, dont l’ego n’a visiblement rien à envier à Kissinger, s’est avéré davantage exceller dans la théorie que dans l’action.
Obama a, quant à lui, constamment pensé durant sa présidence que sa seule aura intellectuelle pouvait avoir un effet d’entraînement. Force est de constater que tel ne fut pas le cas tant s’en faut.
À cet égard avoir été si jeune et si tôt Prix Nobel de la Paix, que ne justifiait encore aucune de ces réalisations, n’a pu que le desservir tant furent grandes les attentes, et tant furent grandes les déceptions.

Son discours du Caire en est l’exemple parfait. Un message trop compliqué, trop subtil, trop intellectuel car jetant les passions (tristes selon Spinoza) aux orties.
Trop courageux car asséné au Caire sans préparation envers la rue arabe, tout sauf ravie d’entendre jusque dans ses murs, un discours foulant aux pieds ses certitudes aigries et belliqueuses et déclenchant symétriquement dans la foulée la sidération israélienne. Pour prix de cette entreprise hardie mais assénée et faisant fi des émotions, des peurs, des dogmes, des paroles d’évangile tellement confortables des deux côtés, Obama récoltera le scepticisme moqueur, et l’ingratitude des Arabes et l’animosité sinon la détestation nimbée du mépris implacable de Netanyahu. Lequel d’ailleurs n’avait point besoin de ce prétexte.
Nous reviendrons plus loin sur les raisons de cette costille dont les conséquences allaient imboire durant huit longues années les relations américano- israéliennes.

Le style Obama c’est encore un optimisme sagement tempéré. On a qualifié Obama d’ « Hobbésien optimiste ».

“Look, I am not of the view that human beings are inherently evil,” “I believe that there’s more good than bad in humanity. And if you look at the trajectory of history, I am optimistic.
“I believe that overall, humanity has become less violent, more tolerant, healthier, better fed, more empathetic, more able to manage difference. But it’s hugely uneven. And what has been clear throughout the 20th and 21st centuries is that the progress we make in social order and taming our baser impulses and steadying our fears can be reversed very quickly. Social order starts breaking down if people are under profound stress. Then the default position is tribe—us/them, a hostility toward the unfamiliar or the unknown.”13

« Ceux qui ont beaucoup à esperer et rien à perdre seront toujours dangereux. » 14

Il n’en reste pas moins, très fortement conscient qu’un grain de sable peut renverser ces moments d’humanité et d’intelligence chèrement conquis. Obama n’est pas un idéologue. C’est un calculateur souvent froid, voire souvent terriblement froid. C’est même parfois un re-calculateur capable de changer sa décision très rapidement dès lors qu’il s’aperçoit qu’il a tort ou que les événements prennent une direction autre que celle attendue ou espérée.

Pour autant dès lors qu’il sait qu’il a raison et qu’il s’agit d’éléments centraux quant à la sécurité américaine, rien ne le fera dévier.L’Iran et la politique du « pivot » illustrent parfaitement sa détermination et sa pugnacité.
En témoignent ses décisions d’accepter de recevoir le Dalaï-Lama à Washington et ses ventes d’armes à Taiwan. Ses idées d’ouverture et de compréhension de l’autre, son absence de peur dans son processus de « decision making » reposent sur une incroyable et incommensurable confiance en lui et peut-être et surtout en l’Amérique.
Obama n’en déplaise à ses détracteurs est un vrai patriote. Il porte haut et fort les idéaux américains ; il n’est peut-être rien auquel il croit davantage qu’en la puissance américaine. Prix Nobel de la Paix, il fut aussi le « Seigneur des drones » !

Le candidat démocrate qui avait triomphé de Hillary Clinton, parce qu’il était à la gauche du parti démocrate est finalement le plus kissingerien dans sa politique étrangère. Héritier spirituel de Kissinger et de Bush senior, Obama fut pourtant le premier Président à n’avoir jamais consulté Kissinger. Lequel n’a reconnaissons-le que très modestement apprécié que l’on ne consultât point l’oracle.

Obama aurait pu faire sienne la pensée de Henry Kissinger: “In my life, I have seen four wars begun with great enthusiasm and public support, all of which we did not know how to end and from three of which we withdrew unilaterally. The test of policy is how it ends, not how it begins.” 15
Profondément imprégné de cette posture, Obama a su durant sa mandature ne jamais sur- réagir aux menaces. Qu’elles aient émané de la Russie au sujet de la Lituanie, ou de l’enclave de Kaliningrad, Obama s’est révélé un artiste du « Brinkmanship» et il en est allé de même avec les insultes proférées à son égard par l’apprenti, vulgaire et grossier, autocrate Rodrigo Duterte.
Le style Obama c’est aussi un remarquable sang-froid. Le président Obama a su parfaitement épouser l’esprit qui paraît, jusqu’à l’irruption de Trump, les USA.

Lors d’un discours devant les cadets de la prestigieuse école militaire de West Point Obama a peut-être révélé son style et sa pensée : « Certaines de nos erreurs les plus coûteuses sont venues non pas de notre retenue, mais de notre précipitation à nous lancer dans des aventures militaires, sans penser aux conséquences. » 16

Ceci explique cela, Obama–tout comme Kissinger a eu parfois, au moins au début, des rapports houleux, voire plus houleux avec ses alliés plus qu’avec ses adversaires. Machiavel écrivait déjà il y a quelques années : « L’homme qui veut faire entièrement profession d’homme de bien ne peut éviter sa perte parmi tant d’autres qui ne sont pas bons. » 17

« La modernité de l’Amérique n’est plus et ne sera plus « matérielle » ; elle doit demeurer forte et créatrice dans le domaine des idées et des idéaux. » 18

Parce que Obama est indubitablement un intellectuel, il agit sur le long terme bien plus que sur le court terme.
Ainsi nombre de ses réponses pourront se révéler comme autant de fulgurances pour l’avenir mais elles seront–pour certaines d’entre elles–problématiques dans le court terme. Kissinger a ainsi qualifié sa politique de B+ pour le futur mais il s’est voulu moins généreux quant au présent.

Privilégier le long terme est bien sûr aussi le moyen d’abaisser la haine, de relativiser les antagonismes inévitables et de ré-enchanter l’avenir. Mais c’est peut-être aussi et surtout l’illustration de Kissinger qui avait si subtilement compris que : « Le propre de la médiocrité est de préférer un avantage tangible au bénéfice intangible qui représente une meilleure posture. »19
Obama lui répond en écho au Caire : «There must be a sustained effort to listen to each other; to learn from each other; to respect one another; and to seek common ground. » 20

C’est aussi cela le sceau Obama. La recherche du consensus, bien plus que le multilatéralisme.
Réaliste bien sûr ! On ne proclame pas impunément son mouvement, son inclination pour Bush Senior (à ne pas confondre avec Bush Junior homme de bien et respectable mais aux capacités intellectuelles moins évidentes) sans révéler le fond de sa pensée.
Il n’est certes pas le premier président post guerre froide. Mais il a eu le temps de réfléchir aux mouvements tectoniques qui forment désormais l’architectonie du monde. Terrorisme, Chine, sous-développement chronique dans diverses régions du monde.

Oslo encore et toujours ! L’intellectuel encore et toujours dans toute sa majesté éployée même si décalée. « And yet, a decade into a new century, this old architecture is buckling under the weight of new threats. The world may no longer shudder at the prospect of war between two nuclear superpowers, but proliferation may increase the risk of catastrophe. Terrorism has long been a tactic, but modern technology allows a few small men with outsized rage to murder innocents on a horrific scale.” 21

Réaliste donc mais pétri d’idéalisme et de religion. Nous sommes aux USA ne l’oublions pas. Dans son superbe et émouvant discours d’adieu à l’ONU, qui n’en doutons pas, restera dans les annales de l’histoire, Obama éprouve visiblement un plaisir même pudique à rappeler ses origines.
“My own family is a made up of the flesh and blood and traditions and cultures and faiths from a lot of different parts of the world — just as America has been built by immigrants from every shore. And in my own life, in this country, and as President, I have learned that our identities do not have to be defined by putting someone else down, but can be enhanced by lifting somebody else up. They don’t have to be defined in opposition to others, but rather by a belief in liberty and equality and justice and fairness.” 22

Pour Obama, il s’agit bien plus que de principes guidant sa politique étrangère. C’est son style, son ADN. C’est son élégance.
«And the embrace of these principles as universal doesn’t weaken my particular pride, my particular love for America — it strengthens it. My belief that these ideals apply everywhere doesn’t lessen my commitment to help those who look like me, or pray as I do, or pledge allegiance to my flag. But my faith in those principles does force me to expand my moral imagination and to recognize that I can best serve my own people, I can best look after my own daughters, by making sure that my actions seek what is right for all people and all children, and your daughters and your sons.” 23
Et de conclure religion oblige: «This is what I believe: that all of us can be co-workers with God. And our leadership, and our governments, and this United Nations should reflect this irreducible truth.” 24

Au moins aussi important que le style c’est la méthode qui caractérise Obama. Après avoir identifié le nœud d’un problème, ses racines historiques et sa composante sociale ou sociologique : comprendre que l’on ne peut et ne doit pas tout obtenir, tout solutionner. Henry Kissinger, toujours lui, disait qu’un bon accord est celui où les deux parties sont également insatisfaites. Mais tout sera mis en œuvre.

Julien Vaïsse pourra ainsi écrire qu’Obama aura été « un président protéiforme » 25.
Ainsi plus qu’une doxa ou une méthode de policy making, Charles Philippe David décrit Obama : « un critère décisionnel semble prédominer quelque soit le courant : la décision est-elle optimale sur le plan politique et entraîne-t-elle le maximum de bénéfices et le minimum de coûts. » 26

Obama c’est le calcul constant de la décision optimale. Avant de prendre ses fonctions, Kissinger interrogé par des journalistes qui le questionnaient à propos de sa politique vietnamienne répondit dans le langage fleuri qu’il affectionnait parfois voire souvent : « C’est nous qui avons écrit cette politique nous pouvons bien la changer. » 27

Obama avait cette formidable capacité de faire cohabiter dans son équipe des rivaux. Il a toujours privilégié les points de vue divergents. C’était là la méthode chère à Lincoln qui aimait le « robust debate ». Il a donc fort naturellement gardé Robert Gates au poste de Secretary of Defense. Certes ce n’est pas le seul à avoir pratiqué ceci, mais il aura été celui ou le débat fut le plus fécond, la cacophonie la moins assourdissante. La raison en est simple. Obama n’est pas un doctrinaire et son équipe en comptait peu.

Si l’on voulait résumer la manière de penser et d’agir d’Obama, traçons son portrait en creux afin de mieux montrer sa différence avec le playbook de l’équipe précédente. Obama n’aurait surement pas prononcé une phrase aussi simpliste que celle de Donald Rumsfeld : « The absence of evidence is not the evidence of absence »

Alors Obama, Deus ex machina, ou comme le qualifaient ses détracteurs, fossoyeur de la puissance américaine ?
Laissons la conclusion à Dominique Moïsi qui nous permettra de saisir dans une deuxième partie le contexte international qu’Obama a trouvé dans sa corbeille de marié.
« Pourtant, les doutes de l’Amérique sont d’une autre nature et peut-être d’une autre profondeur aujourd’hui. Ils tiennent à l’adéquation entre un homme, peut-être moins exceptionnel qu’on ne pouvait l’espérer, et des problèmes plus exceptionnels que l’on ne pouvait le craindre. » 27

Leo Keller
Neuilly le 08/05/2017

1 Henry Kissinger in Le Chemin de la Paix
2 Niall Fergusson in Foreign Affairs Septembre/Octobre 2015
3 Henry Kissinger in Decision making in a Nuclear world
4 Henry Kissinger in Le Chemin de la Paix
5 Cardinal de Richelieu in Mémoires
6 Richelieu in Testament politique.
7 Fréderic Encel In les conséquences stratégiques de la crise par François Heisbourg
8 Interview de Henry Kissinger par Jeffrey Goldberg in Atlantic 10/11/2016
9 Dominique Moïsi In le Nouveau déséquilibre du monde p 82
10 Thomas Jefferson propos cités par Obama in discours du Caire 04/06/2009
11 Dominique Moïsi In le Nouveau déséquilibre du monde P 82
12 Dominique Moïsi In le Nouveau déséquilibre du monde P 85
13 The Obama doctrine by Jeffrey Goldberg in the Atlantic 10/03/2016
14 Edmund Burke
15 Interview Henry Kissinger in Washington Post 5/03/2014
16 Discours Obama West Point mai 2014
17 Machiavel In le prince
18 Dominique Moïsi In le Nouveau déséquilibre du monde P 73
19 Henry Kissinger In le chemin de la paix
20 Obama discours du Caire 04/06/2009
21 Obama discours de remerciement lors de la réception du Prix Nobel de la Paix
22 Address by President Obama to the 71st Session of the United Nations General Assembly 20/09/2016
23 Address by President Obama to the 71st Session of the United Nations General Assembly 20/09/2016
24 Address by President Obama to the 71st Session of the United Nations General Assembly 20/09/2016
25 Justin Vaïsse propos rapportés par Charles-Philippe David in Au sein de la Maison-Blanche p 916
25 Charles Philippe David in Au sein de la Maison-Blanche p 917
26 Antoine Coppolani in Nixon
27 Dominique Moïsi In le Nouveau déséquilibre du monde P 85

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