C’est l’homosexuel plus que l’homosexualité qui laisse désemparé le rabbin orthodoxe. Par le Rabbin Michael Azoulay

Un témoignage bouleversant.Par le Rabbin Michael Azoulay

Il y a de nombreuses années, j’ai reçu dans mon bureau un jeune homme qui m’avait fait part de son orientation homosexuelle. Juif observant, il souffrait particulièrement de la condamnation de la dite orientation sexuelle exprimée par les textes du judaïsme, au premier chef desquels les deux versets du Lévitique la qualifiant                     d’ « abomination » (Lévitique, 18, 22 et 20, 13).
Son mal être était profond, et il avait choisi de s’en ouvrir à moi, en ma qualité de rabbin, suite à une conférence portant sur l’homosexualité, à laquelle j’avais participé avec un psychanalyste. En France, dans le monde religieux, ce sujet n’étant jamais abordé ou si peu, en adoptant une posture qui ne laisse pas de place à l’interrogation, peu d’homosexuels de la communauté juive osent en parler avec un rabbin, perçu de surcroît comme un « représentant » des textes susmentionnés.

Une sorte de « loi du silence » règne au sein des familles juives « touchées » par ce phénomène, nonobstant son acceptation sociale grandissante en France et dans le monde.
Il vivait très mal le hiatus entre sa pratique religieuse, dont sa fréquentation régulière de la synagogue, et la prohibition par cette même tradition de sa pratique sexuelle. Je me souviens encore du conseil que je lui avais prodigué, dans mon ignorance de ce que ressentent les homosexuels, de l’homosexualité réelle, c’est-à-dire incarnée, vécue, ressentie par les personnes homosexuelles dans leur attirance pour les personnes de même sexe.

Je lui avais suggéré alors de s’assurer de son orientation sexuelle en fréquentant le sexe opposé, afin d’être bien certain de ne pas avoir d’attirance pour celui-ci. Cette suggestion, peu orthodoxe, je le concède, me semblait cohérente avec une approche orthodoxe qui consiste à poser le libre arbitre comme préalable à tous les commandements. Si la Torah interdit les rapports homosexuels, c’est que l’homosexuel, s’il le veut réellement, peut maîtriser ses pulsions.
Il m’avait alors expliqué très poliment qu’il ne ressentait aucune attirance pour les femmes. Aujourd’hui, cette personne a émigré au Canada, et elle m’a informé par courriel qu’elle y avait trouvé une communauté juive plus compréhensive.

Avec le recul, je réalise que ce que je lui avais conseillé de faire revenait à proposer à un hétérosexuel de s’assurer qu’il n’était pas attiré par un individu du même sexe… J’ai pris ainsi conscience d’une difficulté qui nous est commune : celle de se décentrer, de se conformer à ce que dit un célèbre apophtegme des Pirqé Avot (« Chapitres des Pères », traité de la Michnah , chapitre 2, michnah 5) 😦 loi orale)
« Ne juge pas ton prochain avant que tu te sois trouvé dans la même situation que lui. » Le terme traduit par « situation » est, en hébreu rabbinique, maqom, « lieu », qu’il est loisible d’entendre au sens philosophique comme étant la place qui est la sienne, son ontos irréductible à aucun autre.

Cette rencontre, et celles qui suivirent les quelques conférences auxquelles j’ai participé, m’ont permis de réaliser l’écart qu’il pouvait y avoir entre les textes et l’humain. Les textes ne sont pas négociables, mais rendent-ils toute la complexité existentielle de « l’autre (qui) est infiniment autre ». ? (Emmanuel Lévinas).

Michaël Azoulay, rabbin de la communauté de Neuilly-sur-Seine, en charge des affaires sociétales auprès du grand rabbin de France, ancien membre du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE).

Neuilly le 12 Novembre 2017

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Comments

  1. Merci Mr le Rabbin de ce magnifique témoignage : «  ne jamais juger sans s’etre retrouvé soi-même dans cette situation » puisqu’il ne s’agit ni d’une faute ni d’un crime mais d’un état contre lequel – n’en déplaise aux esprits ignorants et aux esprits étriqués- on ne peut rien . Un état dont on peut terriblement souffrir quand on le dénie car on se nie soi-même. Le seul juge est D. Et je sais à quel point il aime et pardonne ses « enfants». Merci et que ce témoignage d’un homme sage et bon aide tous ceux qui souffrent en général de la bêtise et de la méchanceté humaine . L’amour et la bienveillance sont des armes de paix et de victoire.

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