Hommage à Jean d’Ormesson. Les chênes, même immortels, meurent aussi.

Hommage à Jean d’Ormesson

Les chênes, même immortels, meurent aussi.

Jean d’Ormesson, pour reprendre ses propres paroles, prononcées sur les canaux de sa Venise tant aimée, ne détestait pas l’idée de mourir. Bien au contraire.
Au-delà de l’émotion qui mettra comme la plupart d’entre nous un mot s’impose. Merci ! Merci ! Jean d’Ormesson de nous avoir offert votre fin avec l’élégance suprême qui a caractérisée votre vie, votre œuvre.

Chère lectrice, cher lecteur, je n’ai rien à vous apprendre de nouveau tout au long ces quelques lignes ; j’ai juste besoin de parler, d’écrire sur Jean d’Ormesson qui m’a donné depuis plus de 40 ans tant de joies, tant d’émotions, tant de beau dans ma vie.

Peu de morts m’auront autant ébranlé : Winston Churchill, le Général De Gaulle, Itzhak Rabin, Simone Veil  et vous cher Jean.
Et pourtant, je vous remercie d’être parti sur la pointe des pieds, avec tant de grâce après avoir lutté il y a quelques années contre la maladie et l’avoir terrassée.
J’ai eu la téméraire inconscience de publier sur ce blog quelques articles sur vous et de vous. Ils m’ont été pur bonheur.

Par où commencer ? Savez-vous ce que je viens de faire avant que de laisser ma plume vagabonder sur ma page blanche ? Je viens de relire pour la énième fois votre prologue de La Douane de Mer. C’est peut-être avec le Rapport Gabriel, le livre que j’ai préféré. Non c’est faux, je les ai presque tous préférés du début à la fin.

Y a-t-il une vie après la mort ? Je n’en sais rien et vous non plus d’ailleurs, vous n’en saviez rien comme vous aimiez à le clamer.
Permettez-moi de rapporter ces quelques lignes qui figurent dans votre prologue de La Douane de Mer.
« L’être avec qui on meurt est aussi important que l’être de qui on naît. J’étais content de mourir devant la Douane de Mer. J’étais content surtout de mourir auprès de Marie. J’avais été un vivant dans les bras de Marie. C’est aussi dans ses bras que je suis devenu un mort. Elle est restée longtemps avec moi au pied de la Douane de Mer et j’avais, comme avant, ma tête sur ses genoux. Des larmes coulaient de ses yeux que j’avais tant aimés parce qu’ils étaient très bleus. Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. Je n’ai jamais dit grand-chose. Je ne disais plus rien du tout. Elle baisait mes lèvres sans vie qui ne répondaient plus et elle pleurait en silence. Moi je n’étais plus nulle part–ou peut-être déjà partout… »

Jean d’Ormesson, c’est d’abord l’élégance perdre personnifiée. Son physique, bien sûr, ses merveilleux yeux bleus, sans cesse en mouvement, pétillant d’intelligence et de malice. Jean d’Ormesson est un prince aussi bien en habit d’académicien qu’en costume décontracté avec ses célèbres cravates en tricot ou en slip de bain.
Il avait une prestance exceptionnelle. Jean d’Ormesson, vous étiez naturellement épatant en chaque circonstance. Vous étiez épatant car tout était épatant et élégant chez vous. Votre immense amour de la vie, mais de la vie dans toute sa diversité. Amoureux de Racine, Victor Hugo, vous avez donné une superbe biographie de Chateaubriand. Combien de fois ai-je à mon tour susurré à des oreilles féminines : « Mon dernier rêve sera pour vous. » Et devinez : ces simples mots ont assuré mon succès. Me pardonnerez-vous cher Jean d’Ormesson de ne pas vous avoir cité en de telles occasions?

Je vous soupçonne d’ailleurs d’avoir confondu, cher Comte, votre propre histoire avec celle du Vicomte que vous aimiez temps. Votre espièglerie même était tout en élégance. Vos goûts éclectiques allaient du plus pur classicisme aux trouvailles du rap. Il n’y avait que vous pour être capable de déceler de petits trésors comme ce poème de Toulet que vous qualifiiez de poète mineur, mais pour autant vous avez su en déceler les étincelles.

Il n’y avait que vous pour être capable d’aimer une telle diversité. Diversité que l’on trouve chez vous aussi en politique dans votre affection pour Mélenchon tout en admirant Macron, votre amitié profonde et sincère avec Valéry Giscard d’Estaing et votre proximité littéraire et historique avec Mitterrand. Vous avez incarné le classicisme à la française le plus raffiné, et vous nous avez fait découvrir tant de littératures étrangères ; de l’Amérique latine à la littérature yiddish avec le Prix Nobel de littérature Bashévis Singer.

Votre amour du soleil, de Venise, des îles grecques, de la Méditerranée, de la nage, du ski n’avait d’égal que votre amour de la littérature ou des découvertes impromptues, d’une Eglise au détour d’un rial à Venise.
Liberté de ton, liberté de pensée. Héritier d’une longue lignée aristocratique avec un père pourtant profondément républicain et antifasciste, vous étiez pour moi comme un miroir aux mille facettes. Ce père que vous avez tant admiré et qui vous avait donné une seule claque dans votre vie car vous aviez à l’âge de six ans, applaudi au passage des troupes nazies en Allemagne où votre père était diplomate.

Certains vous ont caricaturé avec le fameux accent de Marie-Chantal, vous vous en amusiez et le remettiez en perspective avec votre fameux : « c’est épatant. » Et puis, je crois que ce que j’aimais par-dessus tout chez vous, c’est cette faculté d’autodérision, de tout prendre à la légère mais sachant toujours stigmatiser les grands drames du siècle. Vos combats pour la liberté impeccables. J’ai encore en mémoire le coup de sang qui vous a opposé à Leroy du PCF.
Homme du XVIIe et XIXe siècle vous étiez aussi un homme du XXIe siècle avant les autres. Vous vous êtes constamment érigé et souvent tout seul ou à contre-courant contre cette idée idiote que c’était mieux avant. Je me souviens de vous avoir entendu énumérer toute une théorie de raisons qui pulvérisaient joyeusement de telles niaiseries.
Autodérision, mais fierté toute simple et sans orgueil d’être vous-même que vous éployez dans Jean qui grogne et Jean qui rit.
Vous resterez pour moi et pour tant d’autres comme l’écrivain du bonheur. Vous étiez doué pour le bonheur, comme nul autre. Vous aviez tant et tant de dons. Un seul vous manquait, vous n’étiez doué ni pour le malheur ni pour la médiocrité.
Peut-être est-ce pour cela que vous aviez une curiosité insatiable des idées, des choses, des gens et des… femmes. Vous avez donc été un séducteur du bonheur. « Il faut savoir se moquer de tout, il faut savoir rire de tout. »

Votre humour n’était jamais aussi drôle et épatant que lors ce que vous l’exerciez sur vous-même.
« Ce que les femmes préfèrent chez moi c’est me quitter. »
Jean d’Ormesson lorsqu’un chagrin, une contrariété ou un grand bonheur me tombent subitement dessus, foin des antidépresseurs ou calmants. Mon remède a un nom : relire un de vos livres ou quelques-unes de vos lignes à sauts et à gambades selon mon humeur.
Lors d’une de vos conférences, vous m’avez confié avoir écrit Le Vagabond qui passe sous une Ombrelle trouée uniquement pour y insérer deux pages intitulées : « Le Souvenir de ma Mère ». Combien de fois ai-je lu ces pages à mes enfants. En apprenant votre décès ce matin, ma fille aînée a eu un mot qui m’a profondément ému : Papa envoie-moi le texte que tu nous lisais si souvent.

Humour et autodérision. Un sourire fugace apparaît sur mon visage à la description que vous fîtes d’un haut-fonctionnaire à l’UNESCO. « I didn’t know i could find a man of such a caliber at the UNESCO. »

Vous avez incarné la quintessence, l’excellence française. Pour autant qui d’autre que vous, aura mieux respecté, compris, voir aimé les autres et leur diversité. Même si cela allait à l’encontre de vos idées et de votre éducation.
Passionnément amoureux de votre liberté, vous avez respecté au plus haut point celle des autres. Vous vous êtes toujours refusé à nous abreuver de conseils. Ainsi écriviez-vous dans Dieu, les Affaires et nous : « Je ne voudrais pas, Mon cher Marc, que ces conseils un peu amers puissent te décourager. Je crois, au fond de moi-même, qu’il y a encore de beaux jours à vivre et de grandes choses à faire. Mais tu ne dois plus compter sur les structures qui nous entourent et qui se sont effondrées. Oublie tout ce que je te dis et ne retiens que ceci : la vie est merveilleuse ; il faut tout trouver en toi-même : la justice, le bonheur, la simplicité, la grandeur. Et alors, peut-être, tu reconstruiras un monde. »

Vous aimiez de temps à autre nous faire croire que vous étiez superficiel et paresseux. Cela n’a jamais trompé personne.

Et puis il y a le Jean d’Ormesson dans les analyses politiques dont vous nous régaliez dans votre cher Figaro demeurent toujours aussi percutantes et si parfaitement justes. Leur point commun: être frappées au sceau de l’intelligence, de la générosité et de l’ouverture d’esprit. Pour autant point d’angélisme chez vous. Vous écriviez ainsi : « Il faudra apprendre à être à la fois tolérants et inflexibles. Il faudra apprendre à admirer l’Islam et à refuser ses excès. La tolérance doit se combiner avec le refus de l’intolérable. »
Seul l’héritier d’une culture française aussi parfaite, aussi délicate aussi précieuse, pouvait dire sans susciter l’ire de ses détracteurs bien souvent obtus ou de certains de ses propres amis encalminés dans un conformisme bourgeois :  « Il serait à la fois suicidaire et honteux de rejeter les Noirs, les Arabes, les musulmans. Il faut s’appuyer sur eux, leur rendre un peu de confiance, améliorer leur sort quand il dépend de nous, leur redire avec force que la fraternité et l’amitié valent pour eux comme pour tous. »

L’héritier de Chateaubriand que vous fûtes fut pour autant avec passion un fabuleux européen. Vous avez écrit le 7 septembre 1993 une tribune dans le Figaro : Peres, Arafat, le courage et le risque. À la relecture, j’ai trouvé que vous aviez discerné comme toujours les éléments qui perdurent et structurent les dangers qui pointent ainsi que les tendances porteuses d’espoir. Et comme à l’accoutumée, les événements vous ont donné raison. Il en va de même dans votre tribune sur l’assassinat d’Aldo Moro. On y retrouve trait pour trait, image pour image la barbarie de Daesh qui n’a rien inventé.

Lors d’une conférence vous aviez confié que vous auriez souhaité être un intellectuel juif. Surpris, un auditeur vous demanda le pourquoi de cette idée iconoclaste et vous lui avez répondu : « Pour tendre la main aux palestiniens. »

Votre discours de réception à l’Académie Française pour Simone Veil demeurera un morceau d’anthologie. Étiez-vous un homme de droite, de gauche, Je crois que vous vous refusiez, tout comme Raymond Aron à être hémiplégique. Vous vous qualifiez vous-même comme étant un homme de droite avec des idées de gauche. Jean d’Ormesson merci de m’avoir conforté dans l’idée qu’il faut porter les rebelles plus haut que les politiques. Merci pour avoir mené la vie à grandes guides. Merci pour avoir (et je reprends votre formule) survolé en première classe notre temps. Dans Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, vous avez composé un délicieux dialogue entre vous votre moi et Dieu.
Permettez-moi de citer ces quelques lignes. :
« Moi : Et le méritez-vous, cette honneur dérisoire et exagéré ? Par quelles basses manœuvres, par quels coups de chance hasardeux y êtes-vous parvenu ? Vous êtes, à vous tous seuls, le comble de l’abus social. Vous êtes le fruit d’une caste qui a su jouer à fond le jeu démocratique. Voilà pourquoi, vous et moi, nous sommes là aujourd’hui. En tentant de vous faire passer pour une bulle de champagne, vous essayez de vous attirer l’indulgence du tribunal, et peut-être du public que je n’hésiterai pas à évacuer s’il se manifeste avec excès. ».

Cher Jean d’Ormesson, si Dieu, jaloux de votre succès et jaloux que vous ayez été l’icône rassemblant tous les Français en ce jour, venait à vous chercher querelle ou costille au prétexte que tout en souhaitant son existence vous fûtes agnostique,appelez-nous. Nous serons légion à lui dire : On ne touche pas à Jean d’Ormesson !

Leo Keller
05 Décembre 2017
Neuilly

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