La Corée nucléaire :Voyez cette bombe que je ne saurais cacher !

Remarques préliminaires
Cet article dont voici la première partie a été écrit il y a déjà quelques temps. Il tend à expliquer la posture coréenne. Nous tacherons d’explorer dans une deuxième partie les réponses des autres acteurs de ce conflit, et pourquoi malgré des moyens fort limités la situation n’ira pas à l’explosion.
L’annonce de la rencontre Kim-Trump est survenue entre- temps. Nous avons décidé de ne rien changer à cet article.
Si cette rencontre aura lieu, nous prenons le pari qu’elle ne débouchera probablement pas sur quoique ce soit de significatif ou sur une dénucléarisation.
Kim peut dorénavant donner des gages, il est pratiquement arrivé à la maturité nucléaire et il est reconnu par cette rencontre comme celui qu’il a toujours voulu être par les USA. A ce stade c’est lui et non pas Trump qui a gagné la première manche.
Last but not least, je tiens à remercier personnellement Margaux Schmit de m’avoir relu. Margaux a passé ce petit écrit à la paille de fer et m’a permis de mieux le structurer. Ce travail nécessaire ne s’est pas effectué sans douleurs. Ni pour elle ni pour moi !
Je l’en remercie très profondément.

Voyez cette bombe que je ne saurais cacher !

I USA-Corée ou le jeu de go

I A La Corée nucléaire et la Sainte Trinité.

Kim Sung-Il, Kim Yong-Il, Kim Yong-Un ; le Père, le Fils et le Saint Esprit !
Il n’est pas impossible que Kim Yong-Un malgré le respect filial et intéressé qu’il porte à son père et à son grand-père, grands dictateurs devant l’éternel, se prenne désormais pour le Saint Esprit et tienne à parachever l’œuvre nucléaire, véritable bible, du « juche » 1 coréen.
À cette sainte trinité correspond une autre trinité qui, pour en être certes moins sanguinolente, n’en est pas moins dramatiquement ridicule. Nous voulons parler ici de l’autre acteur majeur de ce conflit que d’aucuns qualifient, un peu trop rapidement, parfois à dessein, plus souvent par ignorance, d’eschatologique.

Dominique Moïsi, avec le sens des formules ciselées et drôles, qui est le sien a récemment mentionné les trois « I » pour qualifier le comportement de Donald Trump : Incompétence, Imprévisibilité, Ignorance. Pour notre part nous rajouterions volontiers, après son tweet auto laudateur, si nous n’avions pas peur de rompre cette parfaite symétrie : Instable, Inconséquent et Inconsistant.

A la pantomime boursouflée du dirigeant porphyrogénète, probablement le plus sanguinaire de la planète, correspond la démesure de Donald Trump. L’« Agôn » des égos est aussi une des novations de la scène coréenne ; elle est lourde de conséquences.
Il y a dorénavant deux irresponsables aux manettes.

I B Le dilemme américain
Que signifie exactement l’armement nucléaire coréen ou plutôt la posture nucléaire pour Kim Yong- Un et la Corée du Nord. Quels buts poursuit-elle ou plutôt quelle théorie de buts se cachent derrière cette posture. Clausewitz parlait du « Ziel » et du « Zweck » 2.
Est-il encore temps ? Que peuvent faire les USA ? Quels prix accepteront-ils de payer étant donné, comme le rappelait si justement Elie Barnavi à propos de la énième bêtise de Trump : « le repas gratuit n’existe pas en ce bas monde ! »
Symétriquement la Chine et son Junior Partner Poutine veulent-ils et peuvent-ils faire quelque chose ?

L’action américaine dépendra essentiellement de sa puissance, la volonté de Gulliver empêtré habillera désormais cette dernière. Chez les chinois, c’est la puissance qui habitera leur volonté. L’une, ab urbe condita, est impériale, l’autre est désormais imposante. Ou pour le dire plus simplement quel est en dernier ressort le deus ex machina qui imposera ou non sa volonté dans ce « shrimp tail ». 3 Shrimp tail qui est une parfaite représentation de la façon dont les coréens se voient.
Enfin qu’est-ce qui doit primer : la solution du maelstrom coréen ou les répercussions tant réelles qu’au niveau des représentations qu’elle ne manquera pas de signaler au reste du monde. Les géopoliticiens américains ont une délicieuse formule pour qualifier les situations dont la complexité intellectuelle leur échappe parfois: bad, awesome and worse.

En d’autres termes qui saura le mieux, de la Chine flanquée de son Junior Partner ou des USA, ajuster ce que l’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger disait : « En d’autres mots, la puissance ne se transforme plus automatiquement en influence. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut être impuissant pour être influent, mais que puissance et influence ne sont plus automatiquement liées. » 4
«When it comes to North Korea strategy, there is rarely good news, »5

Aurions-nous atteint l’apex de la crise, le Kairos où tous les scénarii peuvent soudain éclater ?
Henry Kissinger, expert (entre autres domaines) des armements nucléaires et de leur encadrement (nous préférons ce terme à celui de réductions voire même limitations) écrivit il y a fort longtemps : «In greek mythology the gods sometimes punished man by fulfilling his wishes too completely. It has remained for the nuclear age to experience the full irony of this penalty» 6
La problématique coréenne épouse en outre parfaitement ce que le même Kissinger écrivit : « Dans les systèmes d’alliances, les membres les plus faibles ont de bonnes raisons de croire que le plus puissant a un intérêt primordial à les défendre ; il s’ensuit qu’ils n’éprouvent plus le besoin de s’assurer son appui en souscrivant à sa politique. » 7
Que le lecteur veuille bien nous pardonner ces emprunts successifs à Kissinger ; rarissimes sont ceux qui ont conceptualisé- brillamment- la complexité des relations internationales et qui ont fracturé leur pensée à la dure et implacable aune de la loi de l’exercice du pouvoir.

Finalement le célèbre triptyque de Thucydide : Phobos, Kerdos, Doxa reste-t-il pertinent pour analyser ce conflit ?

II Les fondements psycho-historiques

II A Kim de l’humiliation à la fierté

À bien y regarder la dynastie des Kim est étonnamment solide. Sa si longue vitalité invalide- au moins partiellement- la théorie des états dictatoriaux qui seraient plus fragiles que certaines démocraties instables.
Staline décédé, sa statue, tombée de son piédestal, précédant de quelques décennies l’agonie de son empire. Mao mort, que reste-t-il du maoïsme quand bien même l’on assiste à un communisme chinois relaps avec Xi-Ji Ping. Mais le népotisme de Kim semble bien installé même si fondamentalement apeuré. A priori contradictoires, ces deux inclinations se confortent et expliquent la posture nucléaire coréenne. Le régime tient et sauf bouleversement ou miracle (par définition imprévisible) n’est pas prêt de s’écrouler.

Tout calculus qui tablerait sur un affadissement voire une adynamie du régime est voué à l’échec. À cette aune, et dans cette région, le président Obama a lui aussi fait preuve d’un irénisme coupable. Eût-il pu agir autrement ? Rien n’est moins sûr ! L’effet Gorbatchev a été parfaitement assimilé par les rejetons Kim.

Tout calculus visant à un amoindrissement (il n’est pas interdit à certains de rêver à l’élimination) de la menace nucléaire coréenne devra intégrer ces deux paramètres qui forment l’ossature du problème. Établir une réponse face à une menace parfaitement encastrée y compris dans la fierté du peuple coréen et comprendre que la peur de l’étranger et de perdre le pouvoir sont le prolégomène de la politique coréenne. Ils constituent son péricope.
Certes, le peuple coréen ne baigne pas dans l’opulence et assurément la famine n’est plus d’actualité.
Pour autant si le miracle de Canaa, la multiplication des pains ou de la manne dans le désert advenaient, cela ne changerait guère la politique de la Corée. Les Coréens, tout comme les Chinois, ont prouvé à cet égard leur résilience.

Le choix du groupe des six puissances (Chine, Corée du Nord, Corée du Sud, Japon, Russie, États-Unis) est donc limité. Et contrairement au vin, il ne se bonifie pas avec les années ; les leviers de discussion qui constituaient la trame iranienne feraient pâlir d’envie les négociateurs en Corée. Si vous avez aimé Téhéran, vous adorerez Pyongyang !

Tous les traités n’ont pas eu le sort relativement heureux des bulles du Pape Alexandre VI « aeterni regis » et « intercaetera » suivies du traité de Tordesillas.
À l’humiliation subie par la Chine et imposée par le Japon le 17 avril 1895 par le traité de Shimonoseki correspond l’humiliation du traité de Guangua en 1876. Pour parfaire le tout, le Japon, toujours lui, établit en 1905 un protectorat sur la Corée. Protectorat qui se ne se distingua pas particulièrement par son raffinement et sa douceur.
Mais jusqu’à aujourd’hui les mânes de ces traités inégaux sévissent encore dans la région. Et elles sont d’autant plus prégnantes qu’elles se nourrissent des rivalités et des jalousies culturelles et religieuses entre ces trois pays dont deux au moins prétendent être « le fils de Dieu sur terre. »
Dans cette querelle de famille, les Américains ne viennent qu’après.

Enfin coincé entre la Russie avec une minuscule frontière face à Vladivostok et la Chine le « shrimp tail » coréen et plus particulièrement nord-coréen n’a pas besoin d’un nationalisme porté à incandescence pour être anxieux.
Cerise sur le gâteau, comme tous les « pays frères » du bloc soviétique ; il ne faisait pas bon vivre à l’ombre du petit père des peuples.
Même si qualifier la Corée du Nord de pays frère ou satellite n’est pas tout à fait relevant.
Plus les nationalismes sont étouffés, brimés, corsetés, plus le retour de flamme est certain. Les états divisés oscillent selon les époques, les lieux et parfois alternativement entre la fierté de représenter, seuls, le véritable état et la volonté de réunification sous leur houlette si possible.
« Pour vous les plus mauvais des hommes, que je ne saurais appeler frère
sans infecter ma bouche, je te pardonne
ta faute la plus fétide–toutes les fautes–et requiers
de toi mon duché, que tu es, je le sais forcé de me restituer. » 8

L’arme atomique dans les mains coréennes n’est donc ni exclusivement un outil de marchandage, ou un instrument financier dont les différents tests seraient en quelque sorte des droits de tirages spéciaux d’un FMI rebaptisé Fonds Militaire International, ni même une assurance vie à usage externe et interne mais au moins autant un instrument de vengeance.
Vengeance envers son puissant voisin du Sud, vengeance nourrie de sa parousie perdue, vengeance alimentée par l’insolente impudence de l’opulence sud-coréenne (dans l’esprit du Nord) car, à quelques kappi près, ce n’est pas vraiment le cas, mais aussi vengeance envers l’allié ex-soviétique qui s’est servi d’elle en provoquant la guerre de Corée.

Vengeance, enfin et peut-être surtout, auprès de la Chine qui s’est retirée en plein milieu du gué et vengeance de l’humiliation subie par les aumônes chinoises. Vengeance compensée, toujours dans leurs cerveaux, par la croyance mystique que seule la Corée du Nord est l’héritière autorisée et légitime de la vulgate marxiste mâtinée de confucianisme.
En fait pour comprendre un des chaînons de l’ADN coréen, il faut se reporter à sa sœur jumelle en séparation avec le plan Beria. La bombe coréenne c’est aussi un moyen de découpler la Corée du Sud des USA. Tout comme Beria qui était prêt à accepter la réunification allemande mais neutre en échange d’une « désotanisation. » Cette théâtralisation, parfaitement mise en scène, à chaque essai nucléaire ou balistique soude la population coréenne. Jusque et y compris l’annonce par une femme coréenne avec son phrasé saccadé et martial mais revêtue de son costume traditionnel.
Symbole de la modernité avec une femme, représentation non moins éclatante avec le costume traditionnel qui rappelle l’histoire ancestrale du pays. Horresco referens, l’on pourrait presque comparer ces grand-messes populaires aux liesses qui accompagnaient les lancements des fusées américaines vers la Lune !

Ne pas intégrer cette représentation de l’âme coréenne empêche de comprendre la dimension du problème.
L’allié, lui, n’est pas toujours souhaité à Pyongyang.

Vu de Pyongyang, leur comportement est parfaitement logique, n’en déplaise à l’esprit embrumé de certains néoconservateurs américains- not to mention- le détenteur d’un gros bouton, mais « génial et stable » locataire de la Maison-Blanche.

À Pyongyang la trinité thucydidéenne : Phobos, Kerdos et Doxa est toujours d’actualité. Si l’on se risque au périlleux exercice consistant à évoquer, convoquer et revendiquer l’Histoire l’on constatera aussi que la même pièce se joue à répétition. Le parodos, les stasimas, et même l‘exodos, avec le dernier avatar–tout sauf nouveau–des jeux olympiques se répètent et n’était le caractère- quand même dangereux- de l’argument de la pièce jouée, l’on pourrait presque croire à une représentation de Feydeau où les mêmes portes claquent à répétition dans une chaconne impeccablement précise et prévisible sur les mêmes personnages.

D’aucuns argueront du caractère agressif et impulsif de Kim Jung-On pour révéler- au sens photochimique -l’urgence d’une action. Outre le fait qu’il n’est pas sûr qu’il soit plus agressif que ses père et grand-père, cela ne signifie pas qu’il soit fou et encore moins irrationnel. Kim Jong-Un semble au contraire parfaitement rationnel-probablement plus que ses prédécesseurs-et en tout cas acclimate remarquablement–pour un homme jeune n’ayant eu ni expérience du pouvoir ni connaissance précise de la stylistique nucléaire–la syntaxe nucléaire. L’on pourrait paraphraser à son égard une célèbre formule : en parler toujours, en faire montre encore davantage, aller au bord du gouffre résolument, s’en servir jamais.
À la réserve près que l’histoire est riche en accidents !

II B Les raisons de la résilience nord-coréenne

Il n’empêche, quels que soient les présidents américains et quelles que soient les actions entreprises la Corée du Nord tient toujours.
En matière de géopolitique les représentations valent–certes pas systématiquement mais souvent–démonstration. Frédéric Encel rappelle à l’occasion du génocide rwandais qu’un des éléments qui a conduit l’action de Mitterrand est le souvenir de Fachoda. Et l’on pourrait multiplier à l’envi ce genre de conduite ou d’inconduite.

Attitude française au départ dans le conflit serbe. Attitude israélienne lors de ce même conflit en raison de l’impeccable comportement des yougoslaves lors de la seconde guerre mondiale etc. Et l’on entendit, il n’y a pas si longtemps, un ancien président de l’Assemblée Nationale se répandre en propos, tout sauf amènes, à l’égard de l’Allemagne. Quant à Madame Thatcher, elle appréciait tant Mitterrand qu’elle lui emboîta le pas en se montrant à tout le moins chagrinée par la réunification allemande.
Entente cordiale avec la perfide Albion. Laissons à Mauriac le soin de conclure cette énumération: « J’aime tellement l’Allemagne que j’en veux deux. »

À Pyongyang, il n’existe rien de tout cela sauf une société hyper militarisée. La Corée du Nord a été traitée- au mieux – par ses alliés avec condescendance et a retenu les leçons du lâchage russo-chinois lors de la guerre de Corée. Elle en a appris dès lors les rudes enseignements.
Il était donc inévitable que l’arme atomique qui est devenue au fil des ans l’arme du pauvre, l’arme égalisatrice par excellence, s’invita en majesté au débat. Ce que Kim veut s’inscrit dans la plus parfaite continuité dynastique. Rester au pouvoir perinde ac cadaver. Pour autant s’il vit pleinement sa dictature, il croit au « juche » coréen et plus que tout au « Jaju » 9.
S’il désire ardemment la réunification de son pays, il la veut à ses conditions, c’est-à-dire une absorption du Sud par le Nord. Rien de plus mais rien de moins.
Pyongyang n’est pas non plus à Hanoi et Séoul n’est pas Ho-Chi-Minh-Ville.
Cette réunification, il cherchera comme dans le passé à l’obtenir si possible de façon pacifique sinon par la voie des armes, par la voix du canon.
Pacifique si possible et toutes les ruses seront bienvenues pour découpler la Corée du Sud de ses alliés (les méthodes et non les positions chinoises et russes sont différentes comme nous le verrons plus loin) sinon militaire.
C’est à ce trébuchet qu’il faut juger l’aventure olympique et sa dernière invitation au président sud-coréen au bal masqué de Pyongyong. Et la Corée du Nord a su toujours jusqu’où aller trop loin dans cet exercice.
Et enfin son coup de maître d’un sommet hypothétique ? avec le président des Etats-Unis.

En Asie, il y a deux états divisés et quelques revendications territoriales vestiges de la seconde guerre mondiale.
Cela fait beaucoup de brandons. Si Pankow n’est pas à Pyongyang et si Séoul ne peut se comparer à Bonn, il n’en reste pas moins que d’étranges similitudes peuvent leur conférer une certaine gémellarité. Fracture idéologique, divergences culturelles, disparités économiques, indépendance vis-à-vis de leurs suzerains respectifs, prééminence de la hiérarchie et de la verticalité du pouvoir, tout les oppose et tout les indispose.
Et comme en Allemagne, avec le fameux plan Beria qui voulait neutraliser l’Allemagne, les deux suzerains sont opposés à l’idée de neutralisation.
Enfin Seoul n’est pas à Bonn car ni Kim Dae-Jung, promoteur de la Sunshine Policy ni Moon Jae-In- malgré des coups d’éclats impressionnants- n’ont l’envergure intellectuelle, l’aura morale et la puissance économique de Willy Brandt.
Si Pankow se dressait fièrement sur ses ergots face à Bonn, il n’éprouva point le besoin de se poser en alter ego face à Washington. Ses promenades militaires dans différentes parties du monde, son rôle de gardien–musclé–voire de garde-chiourme du temple au sein du Pacte de Varsovie, son statut de prince héritier et orthodoxe de la foi dans la vulgate marxiste, son influence économique de brillant second ou de Primus inter pares parmi les vassaux du COMECON garantissaient amplement son rôle, son utilité, sa mission, sa fierté et sa survie. Ajouté à cela un passé orgueilleux hérité de la Prusse et dont le sinistre pas de l’oie de son armée représentait à ses yeux l’éclatant symbole.

Les velléités belliqueuses de Pankow étaient largement assouvies car étroitement circonscrites par Moscou. L’on pouvait parler abondamment et plus que de raison de revanchisme voire de fascisme allemand, nul ne prenait une invasion de l’Allemagne de l’Ouest au sérieux. Le mur visait juste à empêcher ses propres citoyens d’aller se pervertir dans les délices et poisons de la décadence occidentale.

Si l’on envisage les composantes Phobos et Doxa, il faut impérativement prendre en considération la fierté coréenne à la fois au plan national et à la fois face une Corée du Sud où les produits de consommation déversent leurs délices empoisonnés.

La mollahcratie iranienne ne craignait pas la contagion de ses voisins ; c’est la grande peur de la Corée du Nord. Outre les avancées technologiques, ce qui complète la difficulté sur le plan nucléaire du traitement coréen c’est le syndrome Gorbatchev. Chaque mouvement coréen doit être analysé à l’aune de la perestroïka et de la glasnost. Et s’il est un cauchemar que la clique nord-coréenne craint par-dessus tout c’est bien celui-ci.

Les estimations quant au PNB de la Corée du Nord sont de 40 milliards de dollars et la banque centrale sud-coréenne estime que son taux de croissance est de 3,9 % pour 2016 et ce malgré les sanctions. En Corée du Sud on est à 2000 milliards de dollars, les écarts sont encore plus éloquents si l’on raisonne en termes de parité de pouvoir d’achat par personne. En 2016 le PNB par habitant de la Corée du Sud était de 35 790 $, pas si loin que cela du Japon à 42 870 USD. Ceci explique d’ailleurs le faible empressement nippon pour une réunification coréenne.

La Corée du Sud en partage l’analyse et l’appréhension de la situation avec le Japon, mais les deux pays peuvent diverger quant aux actions entreprendre. La doxa coréenne a consisté à tout faire pour éviter l’aide directe de Séoul et s’est montrée suffisamment forte pour ne pas changer son comportement vis-à-vis de Séoul. Loin d’amollir et d’alâchir le régime nord-coréen, les différentes aides à la Corée du Nord et peut-être surtout la Sunshine Policy ont eu un effet pervers.
En aidant l’économie de Pyongyang, en lui permettant d’atténuer les pressions d’une population abrutie et asservie par les privations, Washington et Séoul ont permis à Pyongyang d’éviter soigneusement toute réforme. Même si l’on assiste depuis quelques années à une modernisation du pays, la charge toujours conséquente des dépenses militaires est impressionnante, pour autant indirectement subventionnées par Washington et Séoul. En outre la famine a aujourd’hui disparu. L’arme nucléaire continue à remplir son rôle à la fois de la dissuasion du faible au fort mais en Corée elle est pimentée par la dissuasion du fou au fort.
Elle permet de se promener constamment au bord du Brinkmanship. Elle gonfle les voiles de l’orgueil coréen et transforme les typhons qui menacent le régime par d’intempestives jacqueries ou révoltes de gueux en aimables zéphyrs. C’est pourquoi Pyongyang entonne les trompettes nucléaires auprès de Washington. Pour autant Jéricho n’est pas à Washington.

II C Pourquoi les sanctions ont-elles échoué ?

Se croyant impunie, la Corée du Nord n’hésite ni à exporter sa technologie nucléaire ni surtout à la claironner avec une gourmandise fanfaronnante auprès de ses adversaires. Pyongyong avertissait ainsi des 1998 Washington qu’il était doué pour ce genre d’exportations. Pour autant, le sens des affaires n’est jamais loin. Que les USA se le tiennent pour dit. « That if it « really wants to prevent missile exports it should … make a compensation. » 10
Ce qui n’empêche pas la Corée du Nord de penser, et c’est très profondément une vraie crainte chez eux, que même l’arme du pauvre, n’interdit pas d’être attaquée. Il est donc vital pour eux de sortir de cet état de dénuement.

La bombe atomique assurance-vie des Kim

Il est une autre raison d’un tout autre ordre. Kim n’abandonnera jamais ce qui a constitué le Master Piece de ses aïeux. Le respect filial se confond là aussi avec l’État. C’est sa parabole des talents. Visiblement les jésuites ont laissé leurs traces en Corée. Toutes ces raisons prouvent à l’envi–outre les soutiens cachés de la Chine et de la Russie (que nous analyserons ultérieurement) que la Corée du Nord est parfaitement résiliente et que le temps, loin d’éroder sa volonté, ne fera que la renforcer.
Le déplorer, voire le craindre, est une chose ; le nier ne peut conduire qu’à de graves déconvenues. Il ne sert à rien de clamer, de criailler et de fouailler à nos oreilles Pyongyang delenda est si Pyongyang ne partage pas cet avis et qu’il a surtout les moyens de s’y opposer. Rien de pire en géopolitique que les rodomontades ; elles décrédibilisent toute politique.

II D Les sanctions : des grandes espérances de Dickens aux illusions perdues de Balzac

Nous avons constaté la résilience coréenne. Certes elle est due en grande partie à leur caractère. Pour autant il n’est pas interdit de se poser la question suivante : si 85 % des échanges commerciaux coréens se font avec la Chine, comment la Corée finance-t-elle ces échanges malgré les sanctions. Bien plus, en 2017, les sanctions de la résolution 2270 ont encore été renforcées, et pourtant la banque nationale de Corée du Sud estime le taux de croissance nord-coréen à 3,9 %. De là à penser que l’application des sanctions par la Chine et la Russie est à géométrie variable ?

Outre le caractère autarcique de la Corée du Nord qui rend ce pays par définition beaucoup moins sensible que l’Iran aux sanctions, et où le peuple est beaucoup plus étroitement bâillonné qu’en Iran, la Corée a quand même réussi à contourner certaines sanctions là où c’était le plus nécessaire. Ainsi la Corée du Nord a reçu pour 2 milliards de dollars de pétrole par an de l’Iran. Modeste mais suffisant.
Ensuite parce que les sanctions de deuxième rang, et non pas de premier rang, étaient insuffisantes et trop tardives. Ainsi l’on sait à présent que les îles Fidji et la Tanzanie ont été utilisées comme pavillons de complaisance, que l’Iran et la Syrie achètent des armes coréennes, la Namibie abritant quant à elle une usine d’armement nord-coréen. Être une dictature et un pays fermé au mouvement des idées, n’empêche pas un ministère des affaires étrangères particulièrement inventif.

En 2004 la Corée du Nord ne disposait point d’un arsenal nucléaire. Aujourd’hui attaquer voire détruire la Corée du Sud et le Japon ne semble pas techniquement impossible.

La Corée est un cas à part. Ni satellite au sens du COMECON mais au moins aussi dépendant. Héritier de la vulgate marxiste, elle rappelle la fierté nationale du Vietnam du Nord et sa composante confucéenne l’a immunisée.

III Que veut la Corée du Nord ?

III A Le Graal coréen

« Car, je te le dis en vérité, Nathanaël, chaque désir m’a plus enrichi que la possession toujours fausse de l’objet même de mon désir. » 11

After Chang’s execution, Pyongyang reiterated threats to attack South Korea for what it calls interference in its internal affairs. Although North Korea’s large, forward‐positioned conventional forces are capable of launching an attack on South Korea, the North’s military suffers from logistics shortages, largely outdated equipment, and inadequate training.
Pyongyang likely knows that an attempt to reunify the Korean Peninsula by force would fail, and that any major attack on the South would trigger a robust counterattack.

Recent conventional military improvements have focused on developing the North’s defensive capabilities and ability to conduct limited‐scale military provocations, especially near the demilitarized zone and along the disputed maritime boundary in the Yellow Sea.
The Korean People’s Army conducts the majority of its training during the winter training cycle, from December through March. North Korea is stressing increased realism in military training, but training still appears to do little more than maintain basic competencies.

Because of its conventional military deficiencies, North Korea also has concentrated on improving its deterrence capabilities, especially its nuclear technology and ballistic missile forces.
The North conducted a nuclear test in February 2013, and in April announced its intention to ‘adjust and alter’ the use of its existing nuclear facilities, including the plutonium production reactor and uranium enrichment facility at Yongbyon. “ 12

Réunification d’essence quasi eschatologique. Le préambule de la Constitution de la Corée du Nord ou plus exactement de la charte du parti des travailleurs coréens est parfaitement explicite à ce sujet. « [t]he present task of the [KWP] is to ensure the complete victory of socialism in the Democratic People’s Republic of Korea and the accomplishment of the revolutionary goals of national liberation and the people’s democracy in the entire area of the country. » 13
Et pour que les choses soient parfaitement claires, la Constitution de la Corée du Nord stipule de façon paradoxale dès le départ que « that the capital of the Democratic Republic of Korea shall be Seoul » 14.

Le programme nucléaire est ainsi gravé dans le marbre de la Constitution. Paradoxale, car même les Vietnamiens du Nord, n’ont pas fait de Saigon la capitale du Vietnam réunifié. Ils se sont contentés de la renommer Ho-Chi-Minh-Ville. Si l’on descend d’un cran dans la hiérarchie des buts coréens on trouve un autre nœud du problème. C’est la recherche désespérée du Graal. Un traité de paix avec les USA.

D’opposant irréductible, la Corée du Nord deviendrait le partenaire reconnu, triomphant et éclatant, comme l’égal des États-Unis. Pour le régime nord-coréen il n’y aurait que des avantages à la fois pour la dynastie et pour le pays. Sur le plan symbolique, ce serait une reconnaissance étincelante reléguant ainsi Séoul au rôle de partenaire déclassé, à la légitimité évanescente, et plus important encore, à la représentativité chancelante.
Pyongyang aimerait ainsi voir infliger à la Corée du Sud le douloureux épisode de la visite de Nixon à Tanaka.
Sur le plan économique, l’on a suffisamment relevé la façon que les Coréens avaient élevée au grand art de soutirer des dollars, entre autres, aux USA. Et puis, last but not least cela desserrait par une espèce « d’alliance de revers » l’influence et l’étau de Pékin et accessoirement un traité de réassurance face à Moscou sur Pyongyang. Si Washington et Séoul sont perçus comme de réelles menaces, Pyongyang surveille aussi avec une anxiété non feinte la tutelle chinoise.
Un tel traité calmerait leur Phobos, gonflerait leur Doxa et conforterait leur Kerdos.
Mais ne chausse pas qui veut les bottes d’Otto von Bismarck.

Il y a là d’ailleurs un parallèle asymétrique avec feu l’Allemagne de l’Est où c’est Moscou qui maître du quadrille menaçait les USA d’un traité de paix avec Pankow. Pour autant la Corée du Nord n’a jamais caché sa non reluctance si nécessaire pour la force, pour atteindre son objectif ultime.

Ainsi Kim Il- Sung déclare en Avril 1975: «If a revolution takes place in South Korea we, as one and the same nation, will not just look at it with folded arms but will strongly support the South Korean people. If the enemy ignites war recklessly, we shall resolutely answer it with war and completely destroy the aggressors.” 15
Les mots importants étant « one and the same nation » et « with war ».

Cette déclaration grand-paternelle et martiale n’en cache pas moins l’objectif ultime, bien au contraire, elle fonde deux prégnances essentielles dans la pensée coréenne :
– suprématie de la valeur et de l’exemplarité de la révolution sur tout processus démocratique. L’on sent l’influence de Mao Ze Dong. L’affaire de la vedette sud-coréenne coulée avec ses 46 morts était parfaitement pourpensée.
-La peur bien ancrée d’une invasion coréenne ou américaine. Cette angoisse façonne le conflit et en cela, il se différencie fondamentalement de la problématique allemande. En effet au-delà de la rhétorique ou de la propagande, aucun des secrétaires généraux de la RDA, d’Otto Grotewohl à Egon Krenz en passant par les lugubres Walter Ulbricht ou Erich Honecker n’a véritablement craint une invasion américano-allemande. Il est vrai que les troupes soviétiques avaient pris leurs aises et leurs quartiers en RDA. En Corée du Nord il n’y a plus de troupes chinoises ou soviétiques.
Malgré la vulgate marxiste, la Corée du Nord est cependant prête à jeter aux orties (au moins officiellement) ses préceptes pour son ambition ultime. Séoul vaut bien un défilé olympique avec 350 pom-pom girls. Si nécessaire Kim sera prêt à d’autres sacrifices hormis son trône !

Dans une interview à Jane’s Defense Weekly en septembre 1991 le ministre des affaires étrangères de la Corée du Nord déclare : « Marxism cannot be applied to present-day realities »; “the following year, it was revealed abroad that a newly revised DPRK constitution dropped long-standing references to Marxism-Leninism as a philosophy guiding the state. But perhaps the most interesting activities were in the « inter-Korean dialogue » itself.” 16

On peut probablement qualifier de moult façons les dirigeants nord-coréens, et pas toujours à leur avantage, mais ils sont tout sauf des « niekulturny. » Il y a fort à parier que ce ministre des affaires étrangères a retenu les leçons du Cardinal de Retz : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. »
C’est pénétré de cette idée que la Corée du Nord peut se permettre de ne pas accepter n’importe quelle aide de son puissant voisin. C’est la clé et le moteur de sa résilience. Par contre et paradoxalement, en exagérant délibérément la puissance de la menace nucléaire coréenne les USA sont tombés, surtout depuis Trump, dans le piège coréen. S’il était besoin de renforcer l’ADN coréen, la géographie vient rappeler aux différents acteurs de la région qu’elle est du côté nord-coréen. Même si les ordinateurs ont battu à plate couture le champion du monde coréen du jeu de go, les nord-coréens restent des joueurs redoutables.

III B Une cascade de paris

La politique coréenne recouvre une cascade de paris dont chacun permet et amène le suivant. Le premier de ces paris qu’elle espère gagner grâce à son chantage nucléaire et dont rêve la Corée, c’est la levée des sanctions onusiennes et américaines, puis le retrait des troupes américaines en Corée voire dans la région, la légitimation de son régime qui lui permettrait sous couvert de réunification d’absorber Séoul et enfin de réussir son grand chelem : diminuer la pression chinoise.
Ce dernier pari étant loin d’être le moins significatif. C’est aussi peut-être le plus difficile. L’histoire ne manque pas d’exemples dans la région où les « grands frères » se sont accrochés avec leurs puînés du camp socialiste. Chine et Vietnam. Vietnam et Cambodge en sont les éloquents témoins
« Les armes nucléaires nord-coréennes ont longtemps été perçues à l’étranger, et à tort, comme un outil de marchandage que le pays pourrait abandonner contre des garanties de sécurité, et surtout des bénéfices économiques. La RPDC a depuis précisé à plusieurs reprises, comme en 2013, que ces armes n’étaient ni « des biens pour obtenir des dollars américains » ni un levier de négociation politique ». Elles apparaissent non seulement comme des armes de dissuasion mais aussi comme des armes identitaires, rendant d’autant plus difficile, voire impossible, la dénucléarisation du régime à court terme. » 17

Si nous partageons bien entendu cette idée que nous avions évoquée dès le début de cet article, nous avons une légère divergence d’appréciation. Ces armes ne sont pas fondamentalement un instrument financier ; mais elles permettent aussi un bénéfice secondaire loin d’être négligeable. Une citation de Lénine, mais dont la paternité n’est pas assurée, disait : « Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons. » Par contre, celle qui affirmait crânement : « Les capitalistes travailleront avec peine à leur propre suicide » est réelle.

«Well, he’s demonstrated behavior publicly that really raises some questions about who he is and how he thinks and how he acts, what his behavior is, but our assessment has come — has pretty much resulted in the fact that while he’s a very unusual type of person, he’s not crazy.
And there is some rationale backing his actions which are survival, survival for his regime, survival for his country, and he has watched I think what has happened around the world relative to nations that possess nuclear capabilities and the leverage they have and seen that having the nuclear card in your pocket results in a lot of deterrence capability.
The lessons that we learned out of Libya giving up its nukes and Ukraine giving up its nukes is unfortunately if you had nukes, never give them up. If you don’t have them, get them, and we see a lot of nations now thinking about how do we get them and none more persistent than North Korea …”
” In fact, he has “some rationale backing his actions” regarding the country’s nuclear weapons. That rationale is the way the U.S. has demonstrated that North Korea must keep them to ensure “survival for his regime, survival for his country.” 18

Pour autant tout découplage favorise et conforte les positions chinoise et russe.
On le voit les quatre axes de l’identité coréenne, du crédo coréen, en langage religieux l’on dirait : le symbole des apôtres, sont parfaitement irrigués.
– Le « juche » qui est le fondement du régime autocratique. Son autonomie. Le « juche » tient lieu d’épitomé.
– le « juche » met un terme au « Sadae » 19 vis-à-vis de la Chine. Il met fin à la vassalisation. Mais le « juche », emblème renforcé par la bombe assure à son tour le « Jaju » 20 c’est-à-dire l’indépendance à travers le « Jawi ». 21 Enfin last but not least, Kim a mis l’accent sur le « Jarip » 22 c’est-à-dire le développement économique.
Sans lui le programme nucléaire deviendrait très compliqué voire impossible. Bien sûr ces éléments interagissent avec l’armement nucléaire. Ils se revivifient mutuellement. Kim est donc, comme dans toutes les dictatures, le chef garant en dernier ressort, de l’indépendance de la nation.

Il faut avoir l’esprit embrumé des néoconservateurs américains pour croire que l’on viendra à bout d’une telle citadelle. Outre la Sainte Trinité, la Corée veut un traité de paix en bonne et due forme, une reconnaissance internationale, des garanties et last but not least des aides de la communauté internationale.
Chacune de ces revendications- prises séparément- fait sens et ne devrait poser aucun vrai problème. Après tout la guerre s’est achevée depuis le 27 juillet 1953. L’empire soviétique a implosé depuis.


III C La parousie coréenne

Le problème réside donc ailleurs.
Que veut vraiment la Corée du Nord ? Une coexistence ou bien cherche-t-elle encore et toujours l’inatteignable. Il est plus que probable que c’est son but réel et secret, sa parousie. Mais après tout, il n’est de bonne géopolitique qui ne consiste aussi à calmer les ardeurs les plus guerrières.
Les intentions comptent bien sûr, mais moins que la capacité de mettre en musique cette volonté. Tant que celles-ci ne forment pas assonance avec les capacités, le problème est parfaitement gérable. Et l’on permettra l’auteur de ces lignes de rappeler à Paul Valéry que si l’on avait dû suivre sa formule : « Les véritables accords sont les accords en arrière-pensée… » L’on n’aurait pas signé beaucoup d’accords et l’on aurait évité nombre de désillusions.

L’histoire regorge bien au contraire d’accords où les arrière-pensées étaient bien présentes. Il ne s’agit point de baigner dans un irénisme béat mais Montesquieu était plus proche de la vérité lorsqu’il écrivait : « Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que dans le dessein d’envahir, tous leurs traités n’étaient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient toujours la ruine de l’État qui les acceptait. » 23.

Le problème réside ailleurs. Que veulent offrir les Coréens en échange d’un accord? Qu’est-ce que les Américains sont prêts à accorder. Si l’on s’arc-boute sur le célèbre Timeo Danaos et dona ferentes, on n’avancera guère. L’aspiration coréenne est fort simple : se doter d’une capacité nucléaire pour permettre la réunification. Au cas où celle-ci n’est pas réalisable, les Coréens se rabattront sur des buts plus limités. La menace nucléaire sert alors de déterrent envers les USA pour les empêcher de favoriser un changement de régime.

Pour prix de cette retenue, le régime dictatorial entend bien toucher la prime de la sagesse ou d’une impudente aberration. Simple question de point de vue et non de morale.
Les forces nucléaires déjà choyées dans le dispositif militaire coréen et qui étaient déjà sanctuarisées dans la Constitution bénéficient en outre d’un « avantage » non négligeable. Elles dépendent directement et exclusivement de Kim Yung-On. On n’est jamais trop prudent.

La résilience coréenne est sortie renforcée de l’année 2013. C’est à cette date que le dictateur coréen a promis le « Byungjn » c’est-à-dire le développement parallèle de l’économie et du militaire. « Uniting the peninsula remains an explicit goal of the Kim regime; and in May 2016 Kim Jong- Un said that (North Korea) should not allow the national split to persist any longer but reunify the country in our generation without fail. » 24

Jouer en permanence au bord de ce que l’on appelle le « Brinkmanship » n’est pas anodin. Et la doctrine coréenne est que même une guerre limitée peut finir par entraîner une escalade.
Sauver sa dynastie semble un objectif réalisable et non discutable. En outre il y a fort à parier que Kim a assimilé la leçon de la chute du Shogunat Tokugawa.
Réunifier la Corée, mais il a gardé le souvenir cuisant du lâchage russo-chinois en 1953. Les leaders dans la région, et les Coréens du Nord comme du Sud, ne font pas exception, gardent en mémoire le traité de Shimonoseki du 17 avril 1895.
Pour Kim cette leçon vaut bien tous les sacrifices. Il a également retenu, ou on lui a appris, et cet adolescent apprend vite et bien, ce que signifiait chez Clausewitz le « Seele » et le « Mute ».25

III D Le couteau suisse coréen

Nous ne sommes plus dans la dissuasion du faible au fort ni même dans la dissuasion du fou, nous entrons dans ce que nous pourrions appeler la doctrine du couteau suisse.
Un armement loin d’être à la pointe de la technologie–mais après tout la célébrissime mitraillette AK-47 n’était pas non plus à la pointe de la technologie, elle était juste robuste, ne s’enrayait que rarement et était redoutablement efficace. Cela suffit amplement.
La bombe coréenne permet juste à Kim de se comporter en toute impunité, en pirate des temps modernes. Il peut ainsi couler impunément la vedette sud-coréenne Cheonan dans les eaux sud- coréennes tuant au passage 46 marins et en tuant deux civils sur l’île sud-coréenne de Yeongpyeong en 2010.
Le Godfather chinois a bien entendu bloqué toute condamnation à l’ONU.

Couteau suisse aussi en direction de la Chine. La Chine, quand même forcée de payer un écot minimal si elle veut entrer dans le grand bain mondial ou aussi pour ne pas gêner son projet OBOR, esquisse quelques figures de style en gourmandant son voisin lors de différentes mercuriales.
De là à catéchiser son turbulent voisin ! Ou pour le dire autrement lorsque la Chine se fâche plus fortement : je restreins ou freine mon programme nucléaire contre l’aide ou la non suppression de l’aide chinoise. Et quand bien même l’aide chinoise se fait moins généreuse (encore que l’on a vu certaines banques chinoises contourner les résolutions onusiennes) l’on se tourne vers l’ours russe trop heureux d’annuler 90 % de la dette nord-coréenne. Quant à l’attitude des banques chinoises, elle est parfaitement révélatrice du Janus bi-frons chinois. Certaines banques ont refusé de suivre les directives laxistes de Pékin de peur de perdre leur licence américaine.

Pour autant pour Kim, l’amitié avec la Chine compte désormais moins que son armement nucléaire. Malgré tous les risques que cela comporte, Kim a choisi. L’armement nucléaire est sacré. Ça passe ou ça casse. Et la Chine le sait fort bien.
Ligne rouge pour Pyongyong ; ligne noire pour Pékin. Et au milieu le no man’s land de toutes les arabesques ! C’est peut-être la principale novation dans ce conflit.

Pour autant à Washington, il est une autre école de pensée qui n’est pas portée uniquement par des néoconservateurs ; lorsque la Corée du Nord aura suffisamment de vecteurs et engins nucléaires, elle essayera de s’en servir pour imposer la réunification. En créant un sentiment d’invulnérabilité, l’accumulation des armes a parfois entraîné leur usage.

Après la guerre des mots échangés de part et d’autre, le conflit change de nature. Nous sommes passés à l’ère de la guerre des boutons. Trump a ainsi tweetté le 3 Janvier 2018 «North Korean Leader Kim Jong Un just stated that the “Nuclear Button is on his desk at all times.” Will someone from his depleted and food starved regime please inform him that I too have a Nuclear Button, but it is a much bigger and more powerful one than his, and my Button works!”
Il est vrai que Kim l’avait auparavant traité de « lunatic old man » et de « dotard mutually deranged. »

IV The missile is the message

IV A Tout change pour que rien ne change

Le 4 juillet, pouvait-on rêver d’un symbole plus éclatant, la Corée du Nord teste son premier ICBM et très peu de temps après une bombe dont le caractère thermonucléaire est en tout cas une forte probabilité. Mais quand bien même cela n’est pas avéré, ce n’est désormais qu’une question de temps. Et de toute façon c’est une arme à fission boostée capable de dégâts colossaux que la Corée ne pouvait infliger auparavant.
En outre elle progresse également à pas de géant dans la miniaturisation de la charge et dans la précision des frappes. Son infra-armement quant à lui-même désuet-est capable d’engendrer des dégâts faramineux, qu’il soit chimique, biologique voire même conventionnel.
Et Séoul reste toujours désespérément à 56 km de portée de canon de la DMZ. Si l’on considère le découplage de la Corée du Sud souhaité et voulu par la Corée du Nord et soutenu quoique l’on en dise par la Russie et la Chine, ceux-ci ont un certain nombre de cartes en main.

Les souvenirs de la seconde guerre mondiale sont largement estompés. C’est paradoxalement le danger. Kissinger l’avait parfaitement analysé lorsqu’il affirmait que lorsqu’une nation évacue le tragique de son histoire c’est le kairos où tous les conflits peuvent surgir. La Corée du Sud n’a pas non plus la même charge émotionnelle qu’avait la République Fédérale d’Allemagne. Géographiquement la Corée du Sud n’est qu’une péninsule et le Japon n’est pas la France.
Enfin la puissance chinoise surclasse et de très loin la puissance soviétique de l’époque. Last but not least, aucun des présidents américains de l’époque n’était habité par l’ego et l’ignorance abyssale de Trump. Pour autant l’Asie représente une région dont le poids économique est infiniment plus porteur que ne l’était l’Europe.

IV B Les caractéristiques techniques

La panoplie coréenne est aujourd’hui complète et couvre pratiquement tous les types d’armement. Qu’ils soient tous parfaitement opérationnels ou au faîte de la technologie la plus perfectionnée importe peu. Le temps se chargera vite, très vite, beaucoup plus vite que les experts ne le pensaient, il y a encore peu, de faire oublier les erreurs de jeunesse du programme. Du conventionnel aux armes chimiques et biologiques en passant par les cyberattaques.

Dans le nucléaire ils ont commencé à expérimenter la composante sous-marine. Et surtout en ajoutant leur premier ICBM aux vecteurs à courte portée, le découplage devient crédible. Le découplage, concept bien connu, date d’ailleurs de l’accession à la parité nucléaire soviétique. C’est une notion que les Américains ont fini par maîtriser.

En l’état actuel des estimations notamment de la D.I.A, la Corée du Nord disposerait d’environ 60 charges nucléaires. Avec ses « composite Pit » de plutonium 235 et uranium hautement enrichi la Corée arrive très vite à un : « full spectrum deterrence ». SRBM pour la région, ICBM contre le territoire américain. La charge de la bombe à bord du Hwasong 14 était de 500 kgs, donc un peu légère afin d’allonger la distance de cet ICBM. Le Hwasong 15 lui peut aller jusqu’à 15 000 km.
Le 28 novembre 2017, la Corée lance probablement son missile le plus puissant à 4500 m d’altitude ce qui lui permet une capacité théorique de 9000 km de distance. C’est certes un ICBM mais quelle est sa capacité d’emport ? Son vol a duré 53 minutes et il s’est finalement crashé en mer du Japon.

Le lancement du missile intercontinental du 28 Novembre 2017 peut donc être interprété à la fois comme une maîtrise de l’escalade nucléaire et aussi comme un test envers un nouveau président américain, peu au fait de la complexité du problème et tout autant obnubilé par son obsession de défaire ce qu’Obama avait accompli en Iran.

À la suite du tir de ce Hwasong 15, Trump a réagi: « It’s a situation that we will handle. » Les Coréens vont très vite dorénavant. Ce qui ne signifie pas que la machine s’emballe ; elle est juste arrivée au point où il peut être plus utile de respecter quelques silences comme dans une symphonie. Le silence actuel, assourdissant à tout le moins, n’est dû qu’aux sirènes des J.O. Les affaires pourront continuer allegro vivace après les jeux.
Le Hwasong 15 a été tiré pour la première fois le 4 juillet 2017. Sa longueur est de 19,5 m, son diamètre de 1,7. Par contre, nous ne connaissons pas exactement le poids de sa tête nucléaire. Mais son diamètre permet une charge plus importante que ne l’autorisaient les précédents vecteurs. Si certains vecteurs utilisaient- déjà au moins pour le second étage- du carburant solide, le Hwasong 15 utilise quant à lui du carburant liquide pour ses deux étages, c’est son point faible. Par contre il peut être lancé à partir d’un camion mobile ce qui compliquerait singulièrement la tâche des Américains.

Une question demeure et il n’est pas sûr que les Coréens l’aient parfaitement résolue. C’est la rentrée dans l’atmosphère. C’est pour cela qu’à proprement parler, il est erroné de parler de missiles coréens, il s’agit plutôt de fusées. Quant au CEP coréen, il n’a certes pas la précision des missiles américains ou français, mais à ce niveau de charge que l’on vise New York et que l’on frappe le New Jersey n’a qu’une importance relative. Surtout dans le cadre d’une stratégie anti villes et non pas antiforces.
Si le carburant est liquide, la Corée procède désormais par un remplissage horizontal du carburant. C’est désormais un des principaux problèmes qu’auraient les USA car le temps dont disposent les frappes américaines est d’autant plus court.
60 vecteurs, il est probable que la quasi-totalité seront détruits, mais même si cinq d’entre eux frappent leur cible, on dépassera le million de morts aux États-Unis. La rapidité des progrès nord-coréens a surpris tous les experts du renseignement américain. C’est déjà une prouesse coréenne en soi.

À notre connaissance, la dernière fois où les Américains furent surpris, ce fut lors de l’explosion de la bombe nucléaire indienne. Le 11 mai 1998, l’Inde procédait en toute légalité, faut-il le rappeler, puisqu’elle n’était pas membre du TNP alors, à trois essais souterrains nucléaires pour une bombe A. Le 13 mai elle teste une bombe H, certes de petite puissance.
Pourtant les USA en furent les premiers sidérés. Le Japon et les USA imposèrent durant quelques mois des sanctions. Pour autant en novembre 2006 le congrès américain lève ces mêmes sanctions et ratifie un accord de coopération nucléaire avec l’Inde quand bien même celle-ci n’autorise des visites sur son site que sur 12 sur 22. L’on nous objectera que l’Inde est la démocratie la plus peuplée au monde. Certes voilà qui sonne bel et bon. Mais c’est oublier un peu vite que les relations indo-pakistanaises ont été portées à incandescence.

D’aucuns doutent de la réalité de la trajectoire du Hwasong 14 de juillet 2017. Celui-ci avait une apogée de 3800 km ce qui donne une distance parcourue qui ne permet pas d’atteindre les USA. Mais si les nord-coréens avaient utilisé une trajectoire qui privilégiait la distance plutôt que l’altitude, nous étions entre 7 à 9000 km.
Or un missile est qualifié d’ICBM à partir de 5500 km. Enfin la poussée du Hwasong est de 45 à 47 tonnes. Le Hwasong 15 est un dérivé du Musadan. Il est l’enfant–putatif–d’un missile russe SLBM. Même si les Coréens font des progrès retentissants dans la miniaturisation de la charge nucléaire, ils ne maîtrisent pas encore complètement toute la chaîne. Il est tout sauf sûr qu’ils domestiquent le problème posé par la résistance de la tête de la charge aux chocs de température et à la trajectoire lors de la rentrée dans l’atmosphère.
L’usine de plutonium de Yongbyon dispose de 20 à 40 kg de plutonium soit quatre à huit bombes. Avec l’uranium enrichi, ils ont un stock d’uranium hautement enrichi que l’on peut estimer entre 12 à 24 bombes. Le vecteur Hwasong 14 est largement suffisant malgré les problèmes de rentrée dans l’atmosphère pour attaquer la Corée du Sud et le Japon.

Résumons la panoplie nord-coréenne couvre désormais même si la technologie n’est pas toujours du dernier cri, la totalité des armes conventionnelles, biologiques, chimiques, nucléaires et cybers.
Dans le nucléaire ils vont du SRBM à l’ICBM. Au niveau des IRBM le Pukkuksong et le Hwasong 12 sont à carburant solide.
Corée du Sud et Japon sont désormais prévenus.

Au rayon des ICBM, ils ont un missile de défense Kunsong III et un sol-air Pungae V (KN 06.) La stratégie nord-coréenne est grâce à cela celle de l’escalade asymétrique d’où l’accent mis si fortement sur les missiles à courte portée. Le short range permet de menacer la Corée du Sud et le Japon tout en dissuadant les USA de toute attaque sur son sol grâce à ses ICBM capables d’une frappe anti-cités de frapper les USA.

La short deterrence pour contrer toute attaque conventionnelle. Aux ICBM la deterrence sanctuarisée
L’état de l’armement coréen constitue bel et bien aujourd’hui une rupture de barrière technologique, militaire et diplomatique. Entre janvier et octobre 2017,19 essais balistiques ont été effectués soit plus que les 16 ayant eu lieu entre 1994 et 2011.
Mais il y a trois novations disruptives. Désormais la Corée du Nord a des missiles à combustion solide (au moins pour un étage), des missiles mer-sol balistiques Pukksong I et II. Et peut-être surtout environ 15 sites de lancement différents et des lanceurs propulsés par camion mobile.

Depuis février 2017, la Corée développe le missile Pukksong II qui est un missile mer-sol ou sol-sol avec carburant solide. Il a une portée de 2000 km donc ses cibles sont la Corée le Japon. Il peut être lancé à partir d’un camion, sa tête peut être équipée d’une charge conventionnelle ou nucléaire. Son diamètre suffisant est de 1,4 m. Il est par conséquent très compliqué à détecter.
Les 5 et 29 juillet 2017 la Corée a lancé un Hwasong 14 qui est un ICBM à deux étages sur une « lofted trajectory. »
Selon la rotation de la Terre et de sa charge il aurait pu frapper Chicago ou New York.
Quant au SRBM / KN 18 c’est un MARV Manoeuvrable reentry vehicle qui permet de viser des cibles mouvantes.

Mais que l’on ne se leurre pas, ils viendront à bout de tous les défis. Quant à l’infra armement il est convenable s’il s’agit de s’en prendre à Séoul. Mais surtout l’avancement actuel des forces coréennes est ce qui lui permet de camper la position héritée des soviétiques « sootnoshenie sil » ou « corrélation of forces » pour lui permettre son but ultime « which provides a comprehensive but class-based perspective on programmatic struggle between opposing social and political systems, may be useful—to a degree—in understanding and explaining the aims and expectations guiding North Korean strategy and behavior. » 26

C’est aussi à cette aune, qu’il faut analyser la destruction de la vedette sud-coréenne. Jusqu’aux années 1970 Pyongyong parle de renverser la clique de Syngman Rhee. Mais la Corée du Nord sait aussi être flexible. Jusqu’au début des années 70, ce fut une course contre la montre pour contrer la montée en puissance sud-coréenne.
Pyongyang ira même à partir des années 70 se tourner vers l’Ouest et notamment le Japon même si la réussite de cette politique n’a pas toujours été au rendez-vous.
Entre 70 et 75 Pyongyong emprunte pour 1,5 milliards de dollars pour des achats de grains auprès des pays de l’OCDE. En 1974 le montant des importations de la Corée du Nord en provenance de l’OCDE était supérieur à celui cumulé de la Chine, de l’URSS et du COMECON. En 1991 la Corée du Nord est admise à l’ONU et en 90/ 92 c’est la formalisation du pacte de réconciliation et de non-agression.
Entre 90 et 92 pions Pyongyong signe un document sur les inspections nucléaires mutuelles. Son vice-premier ministre se rend même à Séoul.
En octobre 1994, la Corée du Nord signe à Washington le « Agreed Framework. » Elle renonce également à la production de matières fissiles, elle accepte des inspections sur son territoire et surtout se prête au principe du démantèlement de ses installations nucléaires. Washington, en échange, s’engage à fournir du pétrole pendant 10 ans et promet de construire deux centrales nucléaires propres.
Il est vrai qu’en 93 la Corée reconnaît officiellement « a grave situation of it’s economy. » C’est l’époque où la crise alimentaire provoque la famine et selon les estimations le nombre de morts varie entre 1,5 à 3,5 millions, sur une population de 22 millions d’habitants. Ceci explique sans doute cela. Ajouté au fait que Bill Clinton est peut-être le seul président américain à n’avoir pas démérité dans le dossier coréen. Sous Bush Senior, la situation était loin d’être aussi alarmante.

Toujours en suivant sa logique après la décision de Bush Junior de rompre les engagements de Clinton, Kim se retire du TNP en 2003. Pour autant le « Leap Day » c’est-à-dire le gel contre l’aide sera signé en février 2012.
À y regarder de plus près l’on trouve également au moins une analogie et une différence avec la crise de Cuba. Robert Luttwak a en effet comparé la crise coréenne à la crise de Cuba en écrivant que la Corée était « a cuban missile crisis in slow motion ». 27
La différence et c’est ce qui la particularise c’est que Cuba n’était pas une puissance nucléaire.

Quant à l’Iran, il était loin, avant l’accord, d’avoir atteint les sommets coréens. Et surtout le maître du feu était en dernier ressort Khrouchtchev. Pour autant il est un marqueur qui rapproche Kim de Castro. Ce dernier avait répondu en réclamant une frappe nucléaire à son « protecteur » « to eliminate such danger forever through an act of clear legitimate defense however harsh and terrible the solution would be. » 28
Khrouchtchev eut alors ce commentaire, frappé au coin du bon sens, devant ses pairs au Politburo: « This is insane ; Fidel wants to drag us into the grave with him. » 29

Ce qu’avait expliqué d’ailleurs remarqué le plus grand pénaliste français Maître Maurice Garçon : « La seule chose consolante est que les généraux et les militaires en général aiment moins la guerre que les civils. Elle offre pour eux trop de risques. » 30

En Corée les portes claquent mais ne se referment jamais à double tour. Il en va ainsi de la pièce jouée actuellement aux JO. Les Coréens ont ainsi violé le TNP, les accords intercoréens de dénucléarisation, le Framework de 1994, un Joint Statement en 2005 et récidivé en 2007 et 2012. Mais entre 1991 et 2015, la Corée du Nord acculée accepte de recevoir 7 milliards de dollars de son voisin du Sud, 1,3 des USA.
La Sunshine diplomacy a littéralement sauvé la Corée du Nord de la descente aux enfers et surtout d’une mutinerie. Le régime de Pyongyang a également siphonné à des fins militaires les revenus de la zone économique de Kaesong.

IV C Des risques malgré tout mesurés

Pour autant en Corée, le titre du premier chapitre du Grand schisme de Raymond Aron : «Paix impossible, guerre improbable » demeure d’une véracité et d’une actualité confondantes.
Au-delà des fameux mots : « fire and fury » s’il y a bien une région du monde où contrairement aux apparences le calme règne et où les menaces sont surtout en surface, c’est bien la péninsule coréenne. Ceci ne vaut pas bien sûr ni pour la Russie ni bien entendu pour la Chine. En Corée on joue une pièce de théâtre intitulée : je t’attaque moi non plus ! Embrassons-nous Folleville !

Toutes les mesures défensives ayant déjà été déployées, une attaque surprise est désormais peu probable, mais non impossible, et l’on est loin d’un scénario « Desert Storm. » Si l’on se donne la peine d’analyser froidement l’ensemble des paramètres, même une limited deterrence fonctionne en Corée. Les Coréens le savent parfaitement. Que cela plaise ou non la syntaxe nucléaire a un avantage : elle est à quelques kappi près toujours intemporelle.
Certes en Corée la situation change. L’armement nucléaire de la Corée du Nord gagne en qualité et en quantité, même si la guerre des mots ressortit d’une cour de récréation de maternelle supérieure ; pour autant les leviers à la disposition–pour faire court–des Américains voire des Chinois–eux restent dramatiquement les mêmes c’est-à-dire inexistants.

Certes, outre l’armement, il est des changements relevant des comportements psychologiques et dont l’escalade peut ne pas être éternellement maîtrisable. La région était auparavant scandée par les manifestations insensées mais somme toute parfaitement calculées de l’adolescent de Pyongyang.

L’on a longtemps cru que son ego était hors compétition. Face à cet ego le caractère équanime d’Obama pouvait calmer le jeu. Or aujourd’hui l’égo boursouflé de Trump ne le cède en rien à l’égo de Kim. Sauf que l’un a un minimum de rationalité, alors que l’autre divague tous azimuts. Malgré son jeune âge, il jouit d’une expérience façonnée par le père fondateur Kim Il-Sung et dont la mythologie coréenne se plaît à rappeler sa naissance au mont Paektos, siège de la divinité coréenne, une expérience creusée par son père et étalonnée par quelques années de pouvoir. L’autre possède une redoutable et incomparable expérience des machines à sous dans les casinos. (Et pour faire bonne mesure des mécanismes du chapter 11)

Un tel choc de cultures est sinon potentiellement dangereux et n’incite que modérément au dialogue. En Corée du Sud, il y a aussi un nouveau président qui s’essaye au parcours du combattant. Pour autant il est un point, parfaitement analysé par Scott Snyder fin connaisseur de la problématique coréenne, qui façonne et rassemble étrangement Kim et Trump. « On the other hand, North Korea, as a guerrilla state existing outside the system, has exploited its independence from normative behavior that restrains other nations.” 31

Or c’est aussi très exactement le portrait psychologique de Trump et sa traduction avec America first. Peut-être plus que tout autre, cette assonance est l’élément le plus potentiellement disruptif. Trump doit désormais gérer une foultitude de problèmes internes qui inévitablement grèvent son temps et accaparent un State Department aux nombreux postes désespérément vides. Kim, lui, n’a plus de problèmes internes. Le respect dû à sa personne et à quelques disparitions (sans doute dues au grand âge des récalcitrants) est désormais incontesté.

La patience stratégique d’Obama reposait sur le pari de l’effondrement du régime de Pyongyang. Le message était clair et reposait sur le credo que seules les dictatures menacent la paix et l’ordre du monde. Même si cette explication nous semble un peu rapide–c’est faire fi des conflits nationalistes voire d’intérêts–le pari s’est avéré erroné. Pour autant en Corée, Obama n’a pas versé exagérément dans la gesticulation qui est non seulement décridibilisante mais aussi dangereuse.

Il n’empêche le survol en septembre 2017 de la zone par des B1 en provenance de Guam et de F 15 d’Okinawa n’a guère impressionné Kim, qui ne perd pas son calme d’ailleurs.

Dans une déclaration en direct–fait rarissime–à l’agence KCNA et suite au discours de Trump à l’ONU, il pointe le fait que Trump n’a rien à proposer au-delà de la rhétorique convenue et habituelle. « Stereotyped, prepared remarks. » Kim ne se prive pas de dire que Trump, prisonnier de sa position, est incapable de trouver une issue au problème alors que lui a toute liberté pour y arriver. Bien plus, et cela à usage interne, Kim n’hésite pas à qualifier Trump de « a frightened dog barks louder » « he made unprecedented rude nonsense one has never heard from any of his predecessors…» 33

Ce faisant il croit et espère enfoncer un clou parmi ses détracteurs comme au moment des grandes manifestations estudiantines lors du Vietnam. L’observateur, amusé, notera que Trump n’a pas souligné le manque de respect que lui porte Kim. C’est déjà une victoire même symbolique pour Kim. Dans la guerre des mots (l’on oserait à peine parler dorénavant de guerre des mots tant le spectacle offert est affligeant et indigent) Kim fait involontairement preuve d’humour. «The mentally deranged behavior of the U.S. president openly expressing on the U.N. arena the unethical will to ‘totally destroy’ a sovereign state, beyond the boundary of threats of regime change or overturn of social system, makes even those with normal thinking faculty think about discretion and composure. » 34

Même si la déclaration de Kim à l’agence KCNA est empreinte de forfanterie à usage interne, elle montre à quel point Donald Trump n’a rien compris à la théorie du dilemme de la sécurité. En quatre ou cinq lignes qui pourraient servir de cours professoral (entendons-nous bien, nous n’avons aucune sympathie pour ce dictateur qui est probablement le leader le plus sanguinolent de la planète ; à côté de lui les mollahs iraniens méritent le prix Nobel de la Paix ; pour autant il s’est révélé être intelligent et parfaitement rationnel) il éploye le triptyque de Thucydide.

– Le Phobos: «After taking office Trump has rendered the world restless through threats and blackmail against all countries in the world.” 35
– La Doxa « He is unfit to hold the prerogative of supreme command of a country, and he is surely a rogue and a gangster fond of playing with fire, rather than a politician.” 36 Voilà l’orgueil coréen toutes voiles dehors!
– Le Kerdos “ His remarks which described the U.S. option through straightforward expression of his will have convinced me, rather than frightening or stopping me, that the path I chose is correct and that it is the one I have to follow to the last. » 37
Pour autant (si toutefois la boite de Pandore nous le permet) soyons clairs, un traité de paix peut cacher des intentions belliqueuses ouvrant ainsi la porte à une Chine qui sait attendre son heure mais qui ne laissera sûrement pas passer l’occasion.


IV D Les béquilles coréennes

Est-ce à dire que si les aides économiques n’avaient pas été accordées avec une telle libéralité le régime se serait écroulé. Possible. Mais néanmoins nous ne le pensons pas.
Trois raisons à cela. D’abord rien ne dit que la Chine voulant éviter la catastrophe de millions de migrants affamés franchir sa frontière et surtout l’effondrement brutal et non ordonné d’une Corée réunifiée et où la Corée du Sud pourrait être tentée de faire main basse sur l’armement nucléaire nord-coréen, ne se serait point substituée avec la Russie.
Ensuite c’est faire fi de l’avertissement que lançait Edmund Burke : « Ceux qui ont beaucoup à espérer rien à perdre seront toujours dangereux. » 38

Rien ne prouve que dans un accès de désespoir suicidaire, la Corée du Nord n’attaque la Corée du Sud avec des armes chimiques ou biologiques. Enfin il eut été très difficile que les Coréens du Sud restent passifs devant ceux du Nord où ils ont encore, pour certains et même s’ils ne sont plus majoritaires, qui des frères, qui des parents qui des amis.

V La Réaction des alliés : ad augusta per angusta

V A En parler plus que de raison.

Melissa Hanham et Seiyeon Ji rapportent qu’en mars 2016 Pyongyang a laissé circuler des photos dans le journal officiel du parti montrant une simulation d’un véhicule de rentrée. Urbi et orbi.
Comme si désormais il était devenu prioritaire aux yeux des Coréens de démontrer leurs capacités. C’est le contraire de la posture israélienne qui consistait précisément à laisser planer le doute.
Pile je dissuade, face je dissuade aussi et tout autant. La CIA, le Department of Defense National Air and Space Intelligence ne prennent pas de grands risques et ne dévoilent pas de secrets d’État en affirmant que le véhicule de rentrée du Hwasong 14 permettait de cibler les USA !
Lequel Hwasong 14 est tombé dans la zone exclusive des 200 miles du Japon qui n’a pu que pousser des cris de vierge effarouchée.
Pour autant même sans utiliser l’arme nucléaire, la Corée a désormais la possibilité d’infliger des dégâts colossaux à la Corée du Sud et à Séoul situé rappelons-le à 35 miles de la DMZ. Et elle le peut car le « juge de paix » constitué par son armement nucléaire remplit son rôle, tel un parrain de la mafia !

Pour autant est-ce réellement une telle novation. En 2011 Robert Gates alors Secrétaire à la Défense avait déclaré : «North Korea now constitutes a direct threat to the United States . . . . They are developing a road-mobile ICBM. I never would have dreamed they would go to a road-mobile [missile] before testing a static ICBM. It’s a huge problem. As we’ve found out in a lot of places, finding mobile missiles is very tough.” 39

La Corée commence aussi à maîtriser la séparation des étages et la rentrée dans l’atmosphère. Mais ce qui est plus intéressant c’était la très haute apogée du missile bien au-delà de ce qui est nécessaire pour un ICBM. C’est ce qui a permis sa réussite. Ses performances rendent plus compliqué sa détection par les antimissiles américains.
Certes les Coréens n’ont pas encore solutionné tous les problèmes de vitesse et de chaleur. Mais, hélas, le temps fera son œuvre et plus vite que prévu. Rappelons enfin que la bombe « hydrogène » ou boostée avait quand même 17 fois la puissance d’Hiroshima. C’est donc désormais l’augmentation de la capacité Nord nucléaire coréenne qui pose la question et la menace quant à la crédibilité de la dissuasion américaine.

Le commandant des forces US dans le Pacifique a décrit la menace coréenne “The greatest threat that I face on a day-to-day basis is the threat from North Korea, because you have an unpredictable leaders who is in complete command of his country and his military 40
Rien de plus, rien de moins.

Dans la dissuasion du faible au fort et c’est la représentation que s’en font les Coréens qui craignent (ou font semblant de le croire) une preemptive war de Trump et Saddam Hussein et Kadhafi sont là pour lui administrer une piqûre de rappel si nécessaire, Kim vise d’abord une limited deterrence et si ça ne marche pas une deterrence minimum. À travers l’escalade des essais, il montre tout simplement qu’il veut rester maître de celle-ci.

Convenons-en, pour un post- adolescent. compte-tenu de l’incroyable supériorité des USA à tous les niveaux ce n’est pas si mal analysé. Un seul niveau fait défaut dans le jeu américain ; mais il est cardinal. C’est l’échelon géographique, où les USA sont en position d’infériorité.
En fait la Corée n’a pas vraiment de minimum deterrence sauf qu’il lui resterait même après une frappe US quelques missiles et quelques têtes nucléaires sur les 60 qu’elle aurait.
Avec simplement quelques têtes dans son carquois, elle peut quand même occasionner plus d’un million de morts à la Corée, au Japon et aux USA.

V B Mourir pour Dantzig

Les USA sont-ils prêts à prendre ce risque pour protéger leur pays. Très certainement. Pour protéger Séoul et Tokyo, probable mais il serait toutefois hasardeux de prétendre sûrement. C’est précisément cette incertitude, au cœur de la doctrine nucléaire, qui rend leur deterrence minimum crédible.

Mao quant à lui n’était pas étouffé par ce genre de soucis même lorsqu’il s’agissait de ses propres nationaux. Notons également que dans le cadre d’une deterrence minimum, la Corée du Nord n’a pas besoin d’une stratégie antiforces qu’elle est d’ailleurs loin d’avoir. Selon la revues Jane ‘s intelligence du 31/12/2015, la Corée aurait environ 1000 missiles balistiques. Elle peut lancer jusqu’à 72 missiles par heure durant les premières heures du conflit puis jusqu’à 20 par jour dans les jours suivants.
Les forces conventionnelles sont de 1 million d’hommes mais faiblement et anciennement équipés. Par contre juste à la frontière de la DMZ ils ont des multiple rockets launchers avec des mines à fragmentation pouvant percer des abris. Et surtout si en face, les forces coréennes et américaines possèdent les bijoux technologiques les plus perfectionnés, l’état de mobilisation est beaucoup plus lent.

Le général Scaparotti qui avant d’être nommé commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe était le commandant des forces USA en Corée a dit le 24 octobre 2014 « I believe they have the capability to have miniaturized the device at this point, and they have the technology to potentially, actually deliver what they say they have,” 41
Et depuis la Corée a progressé à tous les étages, temps de remplissage, miniaturisation, transport, logistique, reentry vehicle et surtout chaîne de commandement.
Dans leur enfermement géostratégique, emmurés dans leur camisole idéologique, l’on dirait que les Coréens ont fait leur miel de la pensée de Kissinger : « La liberté d’action, c’est-à-dire la conscience de posséder un choix d’initiative plus vaste que celui de n’importe quel adversaire, assure une meilleure protection qu’une alliance car, à l’heure du besoin, aucune issue n’est barrée. » 42

Car si l’on observe attentivement ce sont bien les Coréens qui donnent le-là dans cette sarabande infernale. Ils alternent à leur rythme les essais, se montrent chattemites lorsqu’ils estiment que cela rend la conversation plus plaisante et lorsqu’ils ont suffisamment goûté l’agapé qu’ils pimentent la sortie de table.

Les Coréens jouissent de plusieurs options pour obtenir la réunification ou des avantages secondaires. Si elle s’avère impossible on se contentera d’empocher des gains moindres comme base de départ. Un peu à la mode chinoise en accaparant des îlots parfois noyés sous les flots.
L’attaque contre la vedette sud-coréenne et le bombardement d’une île sud-coréenne ressemblent aux menées russes en Ukraine. On avance masqué et pas à pas pour ne pas faire trop de vagues, là où l’on sait que la riposte de l’adversaire est difficile car trop risquée.

La meilleure preuve les Chinois ont refusé de voter une résolution onusienne condamnant la Corée et les USA se sont d’ailleurs fermement opposés à une riposte militaire sud-coréenne. Et même si le scénario d’une réunification est dangereux, Kim est persuadé qu’il est le maître des horloges dans l’escalade. Le parapluie nucléaire lui permet d’espérer atteindre des objectifs limités. Il s’agit là d’une grave déviance du fondement même de la doctrine nucléaire dont la fonction est eschatologique et sûrement pas tactique.

Encore que et ce n’est sûrement pas un hasard la nouvelle doctrine nucléaire russe introduit la défense d’intérêts non fondamentaux couverts par l’arme atomique. Ainsi l’on peut comprendre tous les incidents intervenus depuis que Pyongyang a rejeté la NLL (Northern Limit Line).
Il demeure toutefois improbable mais pas impossible que la Corée du Nord tente d’imiter la Chine en provoquant un nouvel incident dans l’île de Daechong à la frontière de la NLL. Ira-t-elle jusqu’à provoquer un incident abrité derrière son parapluie nucléaire ? Si d’aventure cela arrivait, il sera plus qu’intéressant d’observer la réaction chinoise.

Rappelons le, la Corée du Nord est le seul allié militaire de la Chine quand bien même cette dernière a tenté de modifier le traité et a prévenu qu’elle ne soutiendrait pas la Corée du Nord si celle-ci attaquait en premier.

Finalement le concept nord-coréen s’inspire aussi de la stratégie américaine telle que menée lors des deux guerres du Golfe. Positionner le maximum de troupes conventionnelles à la DMZ et procéder à un bombardement massif. Espérer grâce à cet effet de surprise et de l’avantage géographique qui joue incontestablement en leur faveur, sidérer l’ennemi. Les armes nucléaires servant alors de déterrent. Il s’agit là de la version du pauvre de la stratégie anti access qui repose sur le point faible de l’alliance Washington Séoul Tokyo.

Certes la Corée a largement de quoi se défendre même au niveau conventionnel mais Pyongyang acculé n’hésiterait pas à lâcher les chiens nucléaires. Pourtant ce scénario beaucoup trop risqué pour la Corée nous semble hautement improbable. Improbable mais pas totalement inenvisageable. Les 46 morts de la vedette sud-coréenne, le bombardement de l’île sud-coréenne sont restés impunis.
Force est de constater que les réactions chinoises et russes avaient été encourageantes pour la Corée du Nord. De là à croire que la Corée se sent à l’abri de toute réaction libre d’agir jusqu’à un certain niveau d’agression. Pour autant Pyongyang devra manœuvrer avec une infinie précision et finesse. L’idée sous-jacente dans ce scénario est que la Corée transférerait la charge de l’escalade ou de la non- escalade aux USA. Étant entendu qu’en cas d’escalade Pyongyang conserverait le choix d’utiliser les armes tactiques ou stratégiques. Le plus probable est de tester les USA en essayant d’obtenir des gains limités, qui eux ont pour but après avoir empoché ces mêmes gains de déterrer les USA et partant de découpler l’axe Tokyo Séoul de Washington.

Outre la géographie, la Corée du Nord a un autre avantage. Les enjeux en effet sont, au moins dans leur représentation, plus importants pour eux et cela entraîne par conséquent des prises de risques plus lourdes.

V C La réponse des alliés : le bruit assourdissant de la cacophonie

Qualifier Kim Yung- On de leader foncièrement brutal et sanguinaire ne prouve pas qu’il soit fou. Brutalité, absence totale de scrupules ne signifient pas qu’il soit irrationnel ou qu’il soit suicidaire. C’est précisément tout le contraire.
C’est donc en ayant en tête l’ensemble des représentations et paramètres précédents que l’on pourra négocier avec lui. Et négocier signifie accorder à l’autre des concessions. L’on nous objectera- et non sans raison- que ce n’est pas moral. Sans doute.
Mais là n’est pas la question. Si l’on ne devait négocier qu’avec des états ou individus à la mentalité irréprochable l’histoire n’aurait guère avancé depuis Périclès.
Renan écrivit il y a déjà quelques années : « La bonne politique n’est pas de s’opposer à ce qui est inévitable, la bonne politique et d’y servir et de s’en servir. »

Une des qualités essentielles d’Henry Kissinger était l’empathie qu’il manifestait envers ses adversaires avec un brio un tantinet volontiers provocateur. Sans aller jusque-là, il est aisé de comprendre que la fin des grands démocrates que furent Ceaucescu, Kadhafi ou Saddam Hussein n’est pas forcément celle qu’envisage Kim Jung- On pour lui-même. Assad et lui sont frères jumeaux.

Un grand, très grand, peut-être le plus grand homme d’État du XXe siècle écrivit : « La sécurité sera l’enfant robuste de la terreur et la survie le frère jumeau de l’anéantissement. » Kim Yung-On, pour l’avoir retournée, a parfaitement compris l’esprit de cette citation de Churchill. Il a parfaitement analysé à son profit ce que ce même Winston écrivit: « Never let a good crisis go to waste.”

« In 2003, even as it cashed Seoul’s checks, Pyongyang warned party officials in the state newspaper that “it is the imperialist’s old trick to carry out ideological and cultural infiltration prior to their launching of an aggression openly.” For the regime, engagement was a “silent, crafty and villainous method of aggression, intervention and domination.” Given this attitude, it’s no surprise that Kim Jong Il never opened up North Korea. The political change that engagement advocates promised was exactly what he feared the most.” 43
“As Sung-Yoon Lee of Tufts University recently warned, “For the North, menacing the US is a non-negotiable means of isolating and exercising dominance over Seoul. This is how the regime of Kim Jong-un seeks to ensure its long-term survival. » 44

La première remarque qui vient à l’esprit est qu’il n’y a pas de parfaite assonance ni entre les USA et la Corée du Sud et le Japon ni une parfaite entente entre Tokyo et Séoul. Après les valses hésitations sur le déploiement du THAAD et du PAC 3 japonais.
L’affaire des JO avec l’absence de réaction positive de Trump n’en est que la plus éclatante démonstration. A ces dissensus l’on peut y ajouter un autre qui n’est pas non plus insignifiant. C’est la divergence parfois publique d’appréciation entre le président Trump et ses Secrétaires d’État et à la Défense.

Nous allons tenter de répondre aux questions suivantes.

Trump a-t-il choisi la bonne réponse ? Qu’offre-t-on à la Corée ? Quels sont les leviers à la disposition des alliés ? Est-il déjà trop tard ? Y a-t-il une option intermédiaire entre « fire and fury » et la résignation ? Et surtout qu’offre-t-on à la Chine? “President Trump tweeted his criticism about the South Korea-United States free trade agreement around the time of the 4th nuclear test and accused the South Korean government of “appeasement with North Korea.” 45
En matière de resserrement des liens et de partage des intérêts communs on a vu meilleure coordination. La politique de Trump heurte ainsi parfois de plein fouet celle de Séoul. Il en va ainsi du twit dévastateur de Trump du 3/9/2017: « South Korea is finding, as I have told them, that their talk of appeasement with North Korea will not work, they only understand one thing!
Et cette dissonance tient davantage de la cacophonie que de la symphonie.

Début août 2017 Rex Tillerson architecte en chef de la politique étrangère américaine affirme ainsi : « US is not seeking a regime change in North Korea. » position qui a le mérite de rassurer Pyongyang et qui va à l’encontre de la stratégic patience de Obama qui sous-entendait ce message et aux twits bellicistes de Trump.
En Aout 2017, le général Mathis Secrétaire à la Défense et accessoirement surnommé « Chaos », rappelle de façon subtile les capacités antiforces de son pays. « South Korea and the US possess the most precise, rehearsed, and robust defensive and offensive capacities on earth. » 46
Le twit présidentiel a cependant un avantage c’est de montrer à Pyongyang où se trouve la faille dans la position alliée et partant où ils peuvent agir.
Pour autant tout serait plus limpide n’eût été Mike Pompeo directeur de la CIA qui affirme dans une interview au Guardian le 20/7/2017 : «The North Korea people, I’m sure are lovely people and would love to see him go as well. As you might know they don’t live a very good life there. » 47

En fait la Corée du Sud est exactement dans la même position que feu la RFA. Avec quatre différences et une ressemblance. Elle n’a pas le poids économique et n’a pas le statut de puissance vaincue. Elle n’est pas agrégée à une quelconque union, mais le poids économique des USA n’est plus aussi écrasant. Pour autant elle sait que tout comme la république fédérale d’Allemagne elle serait la première victime d’une vitrification

Toujours Tillerson : «The object of our peaceful pressure campaign is the denuclearization of the Korean Peninsula. The U.S. has no interest in regime change or accelerated reunification of Korea. We do not seek an excuse to garrison U.S. troops north of the Demilitarized Zone. We have no desire to inflict harm on the long-suffering North Korean people, who are distinct from the hostile regime in Pyongyang.
While diplomacy is our preferred means of changing North Korea’s course of action, it is backed by military options.” 48
Et de continuer We commend South Korea’s decision to deploy this purely defensive capability.49
Les mots importants sont “purely defensive capacities”. On le voit Tillerson suivi également par Mathis n’hésite pas à désavouer publiquement le président des Etats-Unis. Trump une fois de plus fait montre d’un amateurisme que l’on pourrait qualifier de désopilant s’il ne s’agissait de la toujours première puissance de la planète défiée sur le plan nucléaire par un apprenti sorcier.
«I told Rex Tillerson, our wonderful Secretary of State, that he is wasting his time trying to negotiate with Little Rocket Man” 50
Et pour que les choses soient parfaitement claires il continue “ Save your energy Rex , we’ll do what has to be done. »
On aurait pu croire qu’il s’agissait de la version du mauvais policier joué par Trump et du bon joué par Tillerson. Il n’en est rien. Il s’agit d’une nouvelle manifestation de l’égo de Trump. Nous sommes loin du scénario soufflé par Nixon à Kissinger chargeant ce dernier de véhiculer à Hanoi le message que Nixon serait suffisamment fou pour lâcher une bombe atomique sur le Vietnam.

Face à la position sans nuance de Trump, Tillerson et Mattis ont une vision beaucoup moins binaire et laissent la porte ouverte : « North Korea now faces a choice. Take a new path toward peace, prosperity and international acceptance, or continue further down the dead alley of belligerence, poverty and isolation. The U.S. will aspire and work for the former, and will remain vigilant against the latter. 51

Lorsque Trump affirme vouloir : « totally destroy » la Corée du Nord, il commet une série d’erreurs. La première c’est que l’on ne grimpe pas directement à la dernière marche de l’escalade atomique sans risques. C’est ce qu’avaient compris Henry Kissinger dès 1957 et McNamara avec sa théorie de la riposte graduée, mettant fin aux lubies des « massive retaliations. » de l’amiral Ridgway. Car ce faisant il ne peut que provoquer une attaque préemptive de la Corée qui serait forcément anti villes.
Mais ce qui est tout aussi important c’est qu’il découple de lui-même la relation Séoul Washington. Séoul essaie de se désolidariser de cette position extrême. Il n’est que de se rappeler ce que les Allemands de l’Ouest, et pas seulement les pacifistes, disaient : « besser rot wie tot »

Ainsi un sénateur américain a récemment déclaré que les USA considéraient la sécurité américaine totalement différente de la sécurité régionale. Trump a quant à lui, même s’il a fait machine arrière depuis, ébranlé le sacro-saint article 5 de l’OTAN. Trump a aussi remis en question le traité commercial entre la Corée et les USA. Sans parler du fardeau financier qu’il ne voulait plus porter comme auparavant pour défendre des pays tiers.

La Corée quant à elle croit aussi moins dans le parapluie américain. Le fossé se creuse donc chaque jour davantage. La Corée pense que jouer sa propre partition sert mieux ses intérêts. L’avatar des jeux en est l’illustration la plus éclatante du côté coréen.

Du côté américain l’épisode de Monsieur Cha ambassadeur américain pressenti pour le poste de Séoul, et qui s’est récusé pour cause de divergence n’est pas anodin. Bien qu’il soit considéré comme un faucon il n’approuvait pas la politique de Trump.

Washington doit également compter avec les relations Tokyo Séoul qui sont fluctuantes et compliquées. Elles résultent du choc de l’histoire, de l’occupation de la Corée par le Japon en 1905 et du rôle de la femme coréenne que s’en faisait le Japon. La représentation exacerbée que ces deux pays ont d’eux-mêmes cumulée à leur concurrence exacerbée rend un axe Seoul-Tokyo compliqué mais pas impossible.

Il n’est pas sûr que le Japon voie d’un œil totalement bienveillant une réunification coréenne. Et entre eux aussi, quelques îlots et sanctuaires sont autant de graines de discorde. C’est aussi une des raisons pour lesquelles il n’y a pas de commandement unifié comme l’OTAN dans la région ni véritable coordination permanente comme à l’OTAN. Certes il y a des manœuvres communes.

Toujours dans ce florilège, lors de son point de presse du 28/11/2017 State Department Rex Tillerson déclare : «Diplomatic options remain viable and open, for now. The United States remains committed to finding a peaceful path to denuclearization and to ending belligerent actions by North Korea.” 52
La Maison-Blanche a remis la Corée du Nord sur la liste des états qui sponsorisent le terrorisme et l’on accroît les pressions.

Le porte-parole de la défense a déclaré en novembre 2017 que le lancement du missile coréen « did not pose a threat to North America, our territories or our allies ; » et il a rappelé que l’engagement US auprès de ses alliés : « remains ironclad » 53
Après cet essai et alors que Trump avait auparavant menacé la Corée du Nord de : « fire and fury » « that would totally destroy » il n’a bizarrement pas dit grand-chose après le dernier essai. Il a juste affirmé: « it is a situation that we will handle ». »
Il a en effet préféré réserver ses redoutables flèches non pas aux coréens mais à ses compatriotes.

Mark Landler écrit ainsi : «The missile launch, he predicted, would “have a huge effect on Schumer and Pelosi,” referring to Senator Chuck Schumer of New York and Representative Nancy Pelosi of California, the chambers’ Democratic leaders, both of whom boycotted his budget meeting.
“If you look at the military, we want strong funding for the military,” Mr. Trump said. “They don’t.” 54
Il y a là un nouveau décalage dans la position américaine. Difficile, pratiquement impossible de construire une politique cohérente dans ce labyrinthe.
Le président sud-coréen lui est si l’on peut dire sur site. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de sa des récentes déclarations parfaits préludes à l’invitation des JO. Il affirme ainsi qu’il redoute de voir surgir dans la péninsule : « une spirale hors de contrôle » « nous devons mettre fin à une situation dans laquelle la Corée du Nord fait une erreur de calcul et nous menace avec des armes nucléaires, et dans laquelle les États-Unis envisagent une frappe préventive. »

Raymond Aron disait : « Le choix en politique est non entre le bien et le mal mais entre le préférable et le détestable. » « L’homme est un être raisonnable mais les hommes le sont-ils ?

Philippe Moreau Defarges écrivit avec beaucoup de prescience En 2012, « le néoconservateur Robert Kagan publie the World américa made et conclut : « la décision dépend des américains, le déclin est un choix . » Peut-être. Mais que peuvent les États-Unis devant la montée des pays émergents ? (certes la Corée n’est pas un pays émergent mais la remarque de Philippe Moreau Defarges est tout aussi justifiée) La volonté politique peut-elle surmonter la fatigue d’une nation ? Il y a bien des cycles historiques. Pourquoi l’Amérique y échapperait-t-elle ? »55

La Corée sera-t-elle le premier vrai théâtre où la prévision de Philippe Moreau Defarges « Donald Trump ou la Pax américana doit hélas mourir un jour ? » se trouvera vérifiée ? 56

Leo Keller
Neuilly le 04/03/2018

Notes

1 idéologie autocratique coréenne
2 buts de guerre et buts dans la guerre in Clausewitz de la guerre
3 nom parfois attribué à la Corée en raison de sa forme géographique
4 Henry Kissinger In une nouvelle politique étrangère américaine
5 Mira Rapp- Hooper decoupling is back in Asia : A 1960’s playbook won’t solve these problems in war on the rocks 7 sep 2017
6 Henry Kissinger in Foreign Policy and nuclear power 1957
7 Henry Kissinger in pour une nouvelle politique étrangère américaine
8 Shakespeare in la tempête
9 Jaju signifie indépendance
10 Nicholas Eberstadt in The End of North Korea American Enterprise Institute Press 1999
11 André Gide in les nourritures terrestres
12 Statement Before the Senate Armed Services Committee United States Senate
11 February 2014 Michael T. Flynn, Lieutenant General, U.S. Army
Director, Defense Intelligence Agency
13 Nicholas Eberstadt in The End of North Korea American Enterprise Institute Press 1999
14 Nicholas Eberstadt in The End of North Korea American Enterprise Institute Press 1999
15 Nicholas Eberstadt in The End of North Korea American Enterprise Institute Press 1999
16 Nicholas Eberstadt in The End of North Korea American Enterprise Institute Press 1999
17 Antoine Bondaz in Politique étrangère 2017/4 Corée du Nord- Etats-Unis jusqu’où ira la confrontation?
18 Dan Coats and Jon Schwarz in the Interceptor July 29,2017
19 etat qui caractérise les relations avec la Chine
20 Indépendance
21 Auto défense
22 économie nationale
23 In grandeur et décadence des Romains
24 John Warden in North Korea’s nuclear posture an evolving challenge for US deterrence in etudes de l’IFRI Mars 2017
25 l’âme et le courage in Clausewitz in de la guerre
26 Scott D Sagan in Foreign Affairs Nov 2017 The Korean missile crisis
27 Scott Snyder in Council of Foreign affairs 17/9/27
28 Scott Snyder in Council of Foreign affairs 17/9/27
29 Scott D Sagan in Foreign Affairs Nov 2017 The Korean missile crisis
30 Maurice Garçon In journal de guerre
31 Scott Snyder in Council of Foreign affairs 17/9/27
32 Elise Hu Kim remarks KCNA 17/9/27
33 Elise Hu Kim remarks KCNA 17/9/27
34 Elise Hu Kim remarks KCNA 17/9/27
35 Elise Hu Kim remarks KCNA 17/9/27
36 Elise Hu Kim remarks KCNA 17/9/27
37 Elise Hu Kim remarks KCNA 17/9/27
38 In réflexions sur la revolution française
39 In Arms control today Advances in North Korea’s Missile Program and What Comes Next by Melissa Hanham and Seiyeon Ji sept 2017
40 General Harris 10 octobre 2015 in US Department of defense press point
John Barry, “The Defense Secretary’s Exit Interview,” Newsweek, June 21, 2011.page 39
41 Scaparotti in global security 28 nov 2016
42 Henry Kissinger In le chemin de la paix
43 Joshua Stanton, Sung-Yoon Lee, Bruce Klingner in Getting Tough on North Korea Foreign Affairs Mai Juin 2017
44 Sung-Yoon Lee in Washington Post dec 2017/6
45 Caught in the middle: How the North Korean threat is ultimately Seoul’s problem Katharine HS Moon In Brookings Institute September 21, 2017
46 the Guardian 9/08/2017
47 The guardian 20/07/17 declaration Mike Pompeo
48 Tillerson and Mattis The White House Office of the Press SecretaryFor Immediate Release August 14, 2017
49 Ibid
50 Twit Trump 01/10/17
51 Mattis and Tillerson: “We’re Holding Pyongyang to Account”
52 Press Statement Rex W. Tillerson Secretary of State Washington, DC
November 28, 2017
53 Mark Landler, Choe Sang –Hun and Helene Cooper New York Times 28/11/2017
54 Ibid
55 Philippe Moreau Defarges in Ramsès 2013
56 Philippe Moreau Defarges in Blogazoi 5 Nov 2017

The White House Office of the Press Secretary For Immediate Release August 14, 2017

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

%d blogueurs aiment cette page :