Quand La Fontaine Donald Trump et Kim Jong-Un se rencontrent au sommet de Singapour.Par Leo Keller

Quand La Fontaine Donald Trump et Kim Jong-Un se rencontrent au sommet de Singapour


« Un Chat, nommé Rodilardus

Faisait de Rats telle déconfiture
Que l’on n’en voyait presque plus,
Tant il en avait mis dedans la sépulture.
Le peu qu’il en restait, n’osant quitter son trou,
Ne trouvait à manger que le quart de son soû ;
Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
Non pour un Chat, mais pour un Diable.
Or, un jour qu’au haut et au loin
Le Galand alla chercher femme,
Pendant tout le sabbat qu’il fit avec sa dame,
Le demeurant des Rats tint chapitre en un coin
Sur la nécessité présente.
Dès l’abord, leur Doyen, personne fort prudente,
Opina qu’il fallait, et plus tôt que plus tard,
Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
Qu’ainsi, quand il irait en guerre,
De sa marche avertis ils s’enfuiraient sous terre ;
Qu’il n’y savait que ce moyen.
Chacun fut de l’avis de Monsieur le Doyen ;
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
La difficulté fut d’attacher le grelot.
L’un dit : Je n’y vas point, je ne suis pas si sot ;
L’autre : Je ne saurais. Si bien que sans rien faire
On se quitta. J’ai maints chapitres vus,
Qui pour néant se sont ainsi tenus :
Chapitres, non de Rats, mais chapitres de moines,
Voire chapitres de chanoines.
Ne faut-il que délibérer,
La cour en conseillers foisonne ;
Est-il besoin d’exécuter,
L’on ne rencontre plus personne. »

Une pantalonnade de la comedia del arte

J’ai maints chapitres vus, qui pour néant se sont ainsi tenus ! C’est ainsi que La Fontaine en sa plume somptueuse et en son style éblouissant, humoristique mais cinglant aurait pu commenter le sommet qui vient de se tenir à Singapour le 12 juin.
Nous nous proposons donc de saisir la « révolution copernicienne » de ce sommet.
Sauf les scénarii à venir, tout est déjà inscrit.
Nous allons tacher de discerner quels sont les éléments qui ont permis la tenue de ce sommet, en quoi cette rencontre historique semble être une avancée, voire un progrès ou au contraire porteuse de dangers systémiques. Puis nous nous attacherons à déceler les gagnants, les perdants. Nous examinerons alors les différentes zones à l’intérieur desquelles ce conflit évoluera. Enfin nous nous permettrons en toute humilité de suggérer quelques conseils simples à Donald Trump sur la conduite à tenir.

L’ancien et le nouveau

Le 8 juillet 1853, les vaisseaux noirs du Commodore Perry forcent le splendide et orgueilleux isolement japonais. Sous l’ère Meiji, le Japon, grâce à la doctrine du Wanton Yosai, trouve la réponse adéquate. L’Empire du Soleil Levant va alors épouser la civilisation industrielle, la technique, les sciences, les méthodes occidentales mais sans pour autant perdre son âme. Il les fera siennes; Pearl Harbor en sera l’enfant naturel.
L’observateur, un tant soit peu curieux de l’Asie, ne peut s’empêcher de rapprocher cet épisode et le sommet. La Corée du Nord a littéralement absorbé ce schéma. Elle est arrivée, plus vite et plus loin, que ne le prévoyaient les experts, à la maturité nucléaire. S’il fallait une preuve de cette parfaite assimilation, les annonces officielles de chaque essai balistique ou nucléaire étaient proclamées à la télévision par une femme en costume coréen traditionnel. La technique la plus avancée ne saurait se concevoir et s’éployer sans la concélébration d’un passé fantasmé glorieux. Cela leur tient lieu de religion.

Juche, Jaju, Sadae et, Jawi et Jarip 1 en sont les incantations coréennes. Que l’on ne s’y trompe pas, la Corée du Nord conservera scrupuleusement ses fondements. Il n’en reste pas moins et quoiqu’on en dise, cette visite est historique. C’est désormais un élément structurant les relations internationales. Le problème est que cette irruption va produire, tel un tsunami, des bouleversements partout, sauf peut-être, là où on les attendait, là où ils étaient souhaités.

Et il n’est que juste de relever qu’aucun président des Etats-Unis n’a réussi avant Trump à faire mieux que lui en Corée. L’avenir dira si Trump n’est pas tombé dans le piège que Kim lui a tendu ; piège auquel aucun président américain n’était tombé auparavant.

Les nouveautés

Ce qui est historique : les USA négocient d’égal à égal sur un plan militaire avec un état de second rang, voire de quatrième rang. Et ce, sans qu’il y ait eu auparavant une reddition de cet Etat. Le Japon et l’Allemagne avaient, quant à eux, capitulé sans conditions. L’armistice de Panmunjom fut conclu- malgré tout- sous les auspices onusiens. Les sommets avec Mao et Brejnev furent suivis immédiatement et parfois simultanément par des accords.
Si les relations personnelles étaient importantes, elles n’en constituaient pas pour autant à elles seules l’épitomé.

Historique par le niveau des acteurs certes, mais pour autant initié par un premier contact entre Arnold Kanter sous-Secrétaire d’État de Clinton en 1992 à New York. Notons que cette rencontre fut, déjà, le fruit du lancement du programme nucléaire nord-coréen qui amena les USA abandonner leur opposition à tout contact direct avec la Corée du Nord.
Trump a certes rompu la glace que différents présidents n’avaient pas pu, su, ou voulu faire fondre. Cela étant on observera que la Corée du Nord, et nous n’ignorons pas l’œuvre de l’accélération du temps, avait procédé à seulement huit essais balistiques lors de la première année de la présidence Obama contre vingt-quatre pour la première année de Trump. Ce dernier, visiblement sans avoir consulté son administration, a considéré que l’invitation lancée par Kim constituait un apex.
Otto von Bismarck, un des plus fins stratèges, dont l’histoire a gardé une trace disait : « Il faut savoir agripper les pans du manteau de l’histoire lorsque celui-ci nous fait la grâce de passer à portée de main.»

Le pari et les avancées

Le pari de Trump va-t-il réussir. Beaucoup dépendra en définitive des raisons qui ont permis ce sommet. Est-ce le résultat des sanctions américaines, de Clinton à Trump en passant par la « stratégic patience » d’Obama, est-ce les menaces de destruction nucléaire de Trump avec son gros bouton de « Fire and Fury », leur combinaison, ou est-ce tout simplement le fait que la Corée du Nord est désormais, qu’on le veuille ou non, une puissance nucléaire ? Bien entendu il y a toute une théorie d’autres raisons. Diversa sed non adversa !

Trump a accepté le sommet car il pense que les sanctions imposées ont réduit la Corée du Nord à quia. Pour lui, Kim était désormais conscient que ses menaces mettaient en danger l’existence de son pays et, plus important peut-être, son maintien au pouvoir.
Certes les sanctions ont mis à mal ce qu’il restait d’économie dans un pays ensablé dans le carcan socialiste. L’on sait aujourd’hui que leur accumulation a provoqué une crise du papier dont a même pâti le journal officiel du gouvernement obligé de réduire sa pagination.
Et il est vrai que l’économie coréenne, même si la famine est désormais un souvenir qui s’estompe, en souffre sévèrement.

Pour autant l’économie coréenne a commencé à se redresser. La banque centrale de Corée du Sud, qui a probablement la connaissance la plus fine de l’économie nord-coréenne, estime son taux de croissance pour l’année 2016 à 3,9 %. Au-delà de ces exemples et de ces statistiques, force est de constater que la Corée du Nord en dépit des sanctions qui allaient crescendo a quand même atteint le seuil nucléaire.
Plus les régimes exercent une dictature implacable, plus leur emprise sur la population est tyrannique, mieux ils savent se prémunir contre les effets délétères des sanctions.
Certes la Chine, et dans une moindre mesure la Russie n’y sont pas totalement étrangères. Il est d’ailleurs probable que cette attitude se reproduira de leur part avec l’Iran.

Kim quant à lui, se rend à ce sommet juché sur son matelas nucléaire, persuadé que Trump le reconnaît dorénavant et voudra enfin trouver un accommodement avec lui. L’un est persuadé qu’il a dissuadé l’autre; l’Américain pense que sa personnalité en impose dorénavant au Coréen. Celui-ci est désormais assuré de garder son trône.
De ce double quiproquo est né ce sommet qui conforte deux égos malades de leur boursouflure. Comme lors de l’affaire de l’Ambassade à Jérusalem, les crépitements des flashs comptent plus que le problème. On cède tout et l’on n’obtient rien.
Dans ce jeu de dupes, chacun reprend à son compte la fameuse formule de Willy Brandt à propos de l’Ostpolitik mais en l’inversant : «Feindre d’accepter le statu pour mieux le changer».

Les avancées

Certes le simple fait de se parler constitue a priori un progrès. Établir un climat de confiance est la condition sine qua non mais non suffisante à de futures négociations.
En somme, Kim ayant à peu près parachevé son parcours nucléaire va mettre à profit l’enseignement de Kissinger : « (La détente) elle n’a pas empêché une crise, elle signifie non une amitié mais une stratégie de relations entre adversaires. La détente a atténué la succession de crises que les différences d’idéologie et d’intérêts géopolitiques avaient rendues presque inévitables. » 2

Pour autant, il est tout sauf sûr que cette « booming romance » résiste aux anfractuosités de la complexité des problèmes et aux idiosyncrasies des deux leaders. La déception sera alors à la hauteur des compliments dont chacun a copieusement abreuvé l’autre. Les conséquences aussi !
Il était à la fois comique et profondément choquant d’entendre Trump qualifier Kim de grand leader qui aime son peuple: « loves his people, not that I’m surprised by that, but he loves his people. » 3
Aimer son peuple est le cri de ralliement de tous les autocrates. C’est le propre de la propagande de tous les démocrates illibéraux. Certes Kim n’est pas un démocrate. Quant à Trump l’on n’a pas envie d’en rire et l’on se retient de pleurer. Mais l’on se rappellera utilement que Staline, Mussolini, Hitler affirmaient eux aussi aimer leur peuple. Et que les leaders illibéraux ont une certaine attirance mutuelle. Des individus de sac et de corde ! Cette aimantation-quasi irréfragable- est d’ailleurs l’une des clés de ce sommet. Les deux dirigeants étant totalement désinhibés n’hésitent pas à renverser la table même si dans le cas de Kim c’est plus compliqué. Pour lui il s’agit de parachever l’œuvre grand-paternelle.

Trump, et Kim dans une moindre mesure, ont changé la psychologie de l’antagonisme. Ce n’est pas rien ; ce n’est pas tout. Ce sommet connaît donc Dieu et le Diable.
L’acquis de ce sommet réside–peut-être–dans l’atténuation de l’agressivité nord-coréenne et de ses escarmouches navales. Il est un autre acquis qui doit être considéré. Que se serait-il passé si un missile s’était malencontreusement écrasé sur le Japon ou sur les USA ? Les Coréens ne maîtrisant pas encore complètement certains problèmes de précision et surtout de rentrée dans l’atmosphère. Ces risques-là, que nous pourrions appeler collatéraux, sortent du sommet sinon éliminés à tout le moins amenuisés.

En dehors du résultat psychologique, l’on ne voit pas ce que Trump a obtenu. Il voulait un démantèlement complet, immédiat, vérifiable et irréversible de l’arsenal balistique et nucléaire nord-coréen. Et l’on sort de ce goûter d’anniversaire avec l’acceptation du maintien du régime de Kim Jong-Un, un arrêt des exercices militaires conjoints américano-coréens et surtout un retrait des troupes américaines dans la région.
En échange ? En échange ! Washington obtient l’assurance- à venir- que Kim va honorer la déclaration commune du 27 avril 2018 de Panmunjom pour une dénucléarisation complète de la péninsule. Cerise sur le gâteau- empoisonné-, Trump obtient le gel des essais des missiles ICBM. L’on nommerait la plus belle place de Pékin : Donald Trump, ce ne serait qu’une juste récompense pour les efforts déployés par ce dernier pour la grandeur chinoise. Le reste des formules et des points avancés relèvent d’un aimable babil.

Les marges de manœuvre

Les Américains disposaient de trois leviers pour gérer la menace coréenne.
– To negotiate
– To deter
– To bomb

Ce sont là les instruments classiques qui résultent d’un conflit entre deux puissances nucléaires. Or précisément parce que la Corée du Nord est une puissance nucléaire, une attaque de l’un sur l’autre était improbable. Même Brejnev avait compris cette syntaxe. Et après lui le Pakistan, l’Inde, l’Iran Israël et pour finir la Corée.
Il faut s’appeler John Bolton et avoir l’esprit embrumé des héritiers de Henry « Scoopy » Jackson qui pensait que seule une supériorité stratégique US pouvait vaincre les ennemis idéologiques des USA et éployer leur vision messianique. La parité idéologique souhaitée par Mac Namara et plus tard par Kissinger ne pouvait conduire selon lui qu’à la parité idéologique.
L’on retrouve ce débat au sein de l’administration américaine actuelle. Kissinger avait beau appeler Jackson et les membres de son fan-club « Les bâtards de la colline du Capitole » le débat d’alors avait quand même une autre tenue intellectuelle.
Chaque État était désormais en mesure de dissuader, certes plus ou moins fortement, l’autre. La « paix » n’était donc pas sérieusement menacée. Certes cette déterrence par le haut avait des trous dans le filet au niveau de l’infra-conflit. Pour autant, l’ascension aux extrêmes fût à chaque fois maîtrisée.
Pour les raisons liées aux capacités américaines, la troisième option (to bomb) est hors d’atteinte des USA depuis un certain temps, à supposer qu’elle eût pu être sérieusement envisagée au départ. La deuxième (to deter) fonctionne classiquement. Reste le premier vecteur de la politique étrangère américaine (to negotiate)
Nous tenons l’hypothèse d’une attaque nucléaire nord-coréenne comme tout autant fantaisiste. La seule question qui se pose est : est-ce que le vecteur de la négociation sort renforcé ou non après ce sommet ?

Les gains et pertes des acteurs

Quels sont les gagnants et les perdants ? Le risque de conflit va-t-il diminuer ? Va-t-on vers une normalisation dans la péninsule et dans la région ? Assiste-t-on à une redistribution des cartes au niveau régional voire au niveau mondial ? Si oui comment et pourquoi ?

De tous les acteurs, la Chine nous semble être le plus intéressant. Son positionnement géographique, sa puissance économique bien installée, sa rutilante puissance militaire désormais ouvertement agissante, et surtout une frontière commune avec la Corée en font l’alliée nécessaire, obligatoire et donc recherchée des USA. Elle est le tuteur tantôt bienveillant tantôt grondant voire fustigeant son turbulent protégé, le récompensant ou le gourmandant au gré de ses intérêts mais ne songeant jamais sérieusement à l’exclure de ses affidés. Elle n’oublie pas non plus que la Corée du Nord demeure son seul allié militaire.

En somme la Chine remplit à nouveau le rôle que le tandem Nixon-Kissinger a voulu lui faire jouer ainsi qu’à la Russie : faire pression sur le Vietnam du Nord pour que les USA puissent sortir du conflit la tête haute. Les Chinois avaient pourtant été clairs à l’époque ; ils avaient prévenu les USA qu’ils n’iraient pas jusqu’à une telle extrémité. La différence, mais elle est de taille, est qu’aujourd’hui la Chine est le maitre des horloges.
La Chine a donc toujours voulu une Corée qui pique sans vraiment mordre les Américains. Le but ultime de la Chine, en digne héritière de Sun Tzu, est de bouter les Américains hors de la région pour pouvoir occuper de nouvelles positions stratégiques, si possible, sans combattre. Le « heiping jueqi », c’est-à-dire l’ascension pacifique est là pour rappeler le « Tianxi » (notion chinoise qui signifie que tout ce qui se trouve en dessous du ciel est chinois.) Et si l’on ne peut rejeter les Américains, qu’ils renoncent à tout le moins à leurs exercices communs en Corée du Sud.

À cet égard le refroidissement temporaire des relations avec la Corée du Sud lors de l’installation des THAAD en Corée du Sud était un signal avertissant clairement mais fermement et le mécontentement chinois et les limites à ne pas franchir.
La Chine avait une seule appréhension : être écartée du processus. Elle ne l’est pas. Trump a pris bien soin de préciser que les négociations futures se dérouleraient à trois ou à quatre.
Elle obtient- certes rien n’est encore scellé- un « freeze pour freeze » ce qui laisse pour le moment la force et la posture nucléaire nord-coréennes intactes. À ce stade, elle n’aurait pas osé rêver de la fin des exercices militaires conjoints, voire du retrait des troupes américaines de Corée.

Cerise sur le gâteau, négocier d’égal à égal avec Kim, c’est quelque part diminuer le prestige et la capacité d’influence des USA dans la région, c’est handicaper et invalider la puissance américaine pour défendre leurs alliés, le vrai patron étant désormais la Chine.
Les premiers à l’avoir compris sont les Japonais. Les seconds, les Iraniens qui vont rejoindre l’OCS, non plus comme simple observateur, mais comme membre à part entière Lesquels iraniens estimeront à tort ou à raison (il n’y a là aucun jugement moralisateur, juste une acceptation des réalités des rapports de force) que s’ils avaient possédé la bombe, Trump n’aurait pas pu prendre la décision de rupture du JCPOA.

Deux symboles illustrent parfaitement le rôle de la Chine. Trump a officiellement reconnu que l’attitude de Kim avait changé lors de sa deuxième visite à Xi Ji Ping. Pouvait-il y avoir une meilleure reconnaissance de la puissance chinoise. Puissance chinoise qui s’était déjà caractérisée par le premier voyage de Kim à Pékin alors que les deux leaders chinois et coréens s’étaient superbement ignorés auparavant. Ce ballet s’inscrit impeccablement dans le récit chinois, il ne fait que reproduire celui qu’exécuta le 14 Septembre 1793, l’Empereur chinois avec l’Ambassadeur McCartney envoyé spécial de sa très Gracieuse Majesté britannique.

Même si l’acte d’allégeance du coréen envers son suzerain doit être nuancé, ses excursions chinoises ressemblent à celles d’un préfet ou d’un ambassadeur venant chercher ses instructions.
Dernier symbole, Kim s’est rendu à Singapour dans l’avion officiel du Premier ministre chinois Li Keqiang, qui a survolé plus longtemps que nécessaire l’espace aérien chinois.

La Chine aurait également pu appréhender une capitulation de Kim qui joue quelque part le rôle qu’assumait fièrement l’Allemagne de l’Est pour l’URSS. Elle n’a plus rien à craindre de ce côté. La Chine avait aussi, de façon parfaitement asymétrique, tout à redouter d’un embrasement qui aurait inquiété et réveillé les pays traversés par OBOR. Elle peut être rassurée. Le mot de « provocative » utilisé par Trump évoque précisément celui qu’utilisaient si fréquemment les Chinois pour qualifier les actions américaines.

C’est également une immense victoire psychologique pour la Chine qui y voit là une revanche sur la guerre de Corée. La Chine ayant le goût de la mémoire longue, ce succès est capital.

La Chine sait gérer ses émotions extérieures. Elle est même suffisamment fine pour laisser, lorsqu’il le faut, le beau rôle au margrave de Russie. Elle n’a point dérogé jusqu’à présent à cet exercice lors de ses rencontres avec Trump. Elle n’a point besoin de pavoiser inutilement. L’agence officielle Xinhua du Ministère des Affaires Etrangères chinois commente ainsi le sommet comme étant la réussite du « dual track approach ». Wang Yi ministre chinois des Affaires Etrangères parle ainsi d’une « equal conversation ».
Au moins en Asie et peut-être déjà le long des circuits touristiques de l’OBOR, la Chine est désormais le seul deus ex machina.
Kissinger écrivit: « Une puissance balancier ne pouvant jouer son rôle que si les divergences qui opposent entre elles les autres puissances sont plus grandes que la somme de ces divergences par rapport à sa politique à elle, il s’ensuit que le cauchemar de l’Angleterre est un règlement de paix continentale. » 4 Le lecteur avisé changera, de lui-même, juste le mot Angleterre par Chine. C’est désormais elle qui est en mesure d’arbitrer les positions des différents acteurs de la région.
Par commodité nous classons la Russie avec la Chine même si les gains sont d’une autre nature.

Le deuxième vainqueur de ce sommet est bien entendu la Corée du Nord.

Son premier gain est psychologique. Pour un certain nombre de nations au monde et pour son peuple, Kim vient de prouver que fermeté et volition peuvent, sinon infliger un revers, à la toujours première – mais pour combien de temps- puissance mondiale, à tout le moins faire jeu égal. Fermeté et volonté que seule, faut-il le rappeler, l’arme atomique permettait. On a beau la dénommer aujourd’hui l’arme du pauvre ; Beati possidentes.
Kim fortifie également-mais en avait-il besoin- son pouvoir intérieur.
Ce sommet est la réussite de trois générations de dictateurs qui n’ont jamais dévié d’un iota le cap de leur politique étrangère. Kim est désormais amariné dans la position du leader légitime et non menaçant.
L’attitude de Kim dans sa relation avec Trump est ainsi parfaitement résumée: « He played a weak hand smartly, while Trump played a strong hand weakly. » 5
Sauf que le jeu de Kim comportait des cartes maîtresses alors que celles de Trump étaient usées et surtout fort mal jouées; ce qui n’est guère étonnant vu le nombre déjà incalculable de ses erreurs stratégiques.
Un simple rappel des déclarations de Kim permettra de mesurer la réalité du succès qu’il a remporté lors de ce sommet qui tenait davantage du « reality show summit » ainsi que l’a qualifié le sénateur démocrate Charles Schumer que d’une rencontre soigneusement préparée.
Kim a en effet gravé au marbre de la bible coréenne à l’occasion de la nouvelle année 2018: «An outstanding success our Party, state and people won last year was the accomplishment of the great, historic cause of perfecting the national nuclear forces.”

Trois objectifs ultimes charpentent l’ossature de la politique des dirigeants nord-coréens :
– asseoir et conforter leur régime dictatorial
– être indépendant et tenir tête aux USA et à leur vassal sud-coréen.
– Enfin le dernier objectif à peine caché et dont il est difficile de savoir s’ils y croient vraiment ou si cela relève de la chimère : la réunification coréenne sous leur houlette. Elle est leur tourment et leur glaive.

En 1991, lors d’un sommet intercoréen à un niveau relativement élevé, la Corée du Nord a formulé les sept points de sa politique du Nuclear-Weapons-Free-Zone (NWDZ) qui tournaient tous autour de la dénucléarisation de la péninsule, du retrait des forces américaines de Corée etc. Par la suite Kim Il Sung a abandonné cette terminologie pour la remplacer par le Joint Denuclearization Declaration suite à une initiative sud-coréenne. L’idée centrale était déjà de rechercher un premier découplage entre le problème nucléaire et la présence américaine en Corée du Sud. Mais les trois objectifs étaient toujours de :
– Interdire l’accès au nucléaire militaire en Corée du Sud.
– Éradiquer la présence américaine au sud et donc briser l’alliance américano-sud-coréenne.
– Annuler les accords d’armistice.

On le voit la Corée a obtenu ou est en train d’obtenir gain de cause sur les deux premiers points. Le troisième n’est pour eux qu’une affaire de patience. Mais si la Corée du Nord a obtenu gain de cause c’est précisément- et peut-être uniquement- parce que ses buts correspondaient parfaitement à ceux de la Chine. La célèbre distinction de Clausewitz le « Ziel » et le « Zweck » a été parfaitement assimilée et intégrée à la politique sino-coréenne.

Lorsque Trump parle d’exercice « provocative » et les arrête ou suspend, il satisfait admirablement et complètement aux dessins les plus chers de Kim. Celui-ci voulait garder sa propre panoplie nucléaire ; il n’est pas sûr qu’il ait osé rêver du cadeau de la fin des exercices conjoints et encore moins d’un éventuel retrait. Enfin et c’est peut-être le gain auquel Kim tient le plus, c’est que ce sommet l’a hissé plus haut que son grand-père. Il a réussi l’ascension de la plus haute marche du podium.

Le 6 juillet 2016, le porte-parole nord-coréen demandait la dénucléarisation de la péninsule, la révélation par les États-Unis de toutes les armes nucléaires stockées même auparavant, leur démantèlement et le démantèlement des bases dédiées et ce sous contrôle international, la garantie de ne plus en déployer dans la région, de ne plus jamais menacer la Corée du Nord avec de telles armes.
À quelques nuances près cela correspond au communiqué commun du sommet de Singapour et à la conférence de presse donnée dans la foulée par Donald Trump.
Trump, quant à lui, a cependant obtenu deux concessions. Une est classique ; il s’agissait du rapatriement des prisonniers et des corps des disparus. L’autre est à double tranchant: le gel des ICBM.
« I am actually looking at some of the writing from Kim Il Sung from 1994, just because I think it’s important for us to look at history and remember this process has been going since the early 1990s. And I have to tell you, looking at this document right now, the language is almost exactly the same. So, this is not new language coming from North Korea. What is new is that the U.S. president has given [Kim] legitimacy, and that is a bold gesture. That is a gift, and let’s just hope that it pays off.” 6
Maigre bilan pour les Américains, mais belle prise de « guerre » pour Kim.

Le troisième gagnant en cette affaire est Moon Jae-In Président de la Corée du Sud.

À la différence des deux premiers gagnants, c’est davantage son équation personnelle que les atouts de son pays qui le classe dans la catégorie des vainqueurs. À peine arrivé au pouvoir, suite à la démission–destitution de la présidente Madame Park, il initie un spectaculaire rapprochement avec la Corée du Nord. Il facilite la participation de celle-ci aux JO et c’est l’aboutissement du sommet historique en avril 2018 avec Kim Jong-Un.
Moqué, raillé, et brocardé au départ par Trump pour sa mollesse, il a su utiliser la flatterie–parfois la plus basse–pour amener Trump à ses vues. C’est ainsi qu’il a affirmé que Trump méritait le prix Nobel de la Paix. Rien de plus mais rien de moins !
Moon avait préparé, et plutôt intelligemment le terrain lors du sommet de Panmunjom, puis il a envoyé son Conseiller à la Sécurité transmettre l’invitation à Trump. Il a été un parfait go between lorsque l’on sait comment Trump s’est gaussé de l’ex secrétaire d’État Rex Tillerson.
La Corée du Sud est satisfaite car elle cherchait avant tout un relâchement des tensions et la possibilité de commercer avec sa voisine du nord. Bonn n’est pas à Séoul. La Corée du Sud n’a pas les moyens financiers de feu la RFA. Mais au moins aussi important, la RFA et la DDR étaient, au-delà des inévitables frictions, deux pays frères issus d’une même nation. Il en va différemment des deux Corées dont les mentalités sont aujourd’hui profondément étrangères. Il arrive même que des individus ne se comprennent pas tant les langues sont parfois dissemblables.
Un rapprochement light ou low cost est donc ce que la Corée du Sud pouvait le plus désirer. Moon est désormais incontournable. Mais surtout il préserve ses liens et avec Washington et avec Pékin.
Pour autant si l’invitation au sommet a été relayée par le Conseiller à la Sécurité de Moon, les engagements de Trump, qui n’a pas daigné prévenir officiellement la Corée du Sud, et surtout ne l’a pas averti quant aux war games,lui rappellent furieusement le funeste épisode du mémorandum de Taft–Katsura du 27 juillet 1905 par lequel les USA acceptaient l’occupation de la Corée par le Japon. La Corée, en dépit des gains décrits plus haut, a quand même la désagréable impression d’être délaissée voire ignorée.

Passée l’ivresse du sommet, cela laissera des traces. Actuellement un sondage révèle que 66 % des Coréens l’approuvent contre 11 % qui le désapprouvent.

Le Japon, lui, n’est pas sur lui-même de savoir s’il figure parmi les gagnants ou les perdants. D’abord parce que son statut d’ex deuxième puissance économique de la planète est sorti de son destin sans qu’il s’en aperçoive vraiment et ce au profit de la Chine. Ensuite parce que le choc créé par la visite surprise de Nixon à Mao n’a pas complètement disparu de la mémoire japonaise quand bien même Kissinger avait pris la précaution de rencontrer Tanaka par la suite.
Les relations avec la Corée, au temps de l’occupation nipponne, sont toujours empreintes de méfiance ; les femmes de confort ayant laissé des souvenirs où l’amour entre les peuples n’a que peu de place.
Enfin la rivalité économique sourde mais réelle entre la Corée du Sud et le Japon complique, s’il en était besoin, les choses. Et pour pimenter le tout un conflit d’îlotiers envenime aussi les relations Chine-Japon.

Mais surtout et en tout cas jusqu’au moment où nous écrivons ces quelques lignes, le Japon est le seul pays à avoir expérimenté sur son sol non pas une mais deux bombes atomiques. Et lorsque Kim envoie des missiles qui ont beau s’écraser en mer du Japon, quand bien même ce dernier pays n’est pas aussi proche de Pyongyang que Séoul, il sait parfaitement quoi et comment viser.
Et le Japon sans être véritablement paranoïaque éprouve un sentiment de malaise.
Deux leaders, aux nationalismes différents certes, s’observent. Shinzo Abe est donc dans l’obligation de suivre et d’approuver Trump. Pour autant, il y a un vrai dissensus entre l’opinion publique japonaise et le gouvernement japonais. Officiellement, le Japon était opposé à la politique du « freeze to freeze ». Okinawa en est la raison principale.

La division de l’opinion publique nippone se retrouve dans les colonnes des journaux Asahi Shimbun et Yomiuri. Pour Asahi Shimbun, journal libéral, il faut améliorer les positions de négociation directe avec la Russie, la Chine et la Corée du Sud. Pour le Yomiuri, plus proche des milieux financiers, le Japon doit développer et muscler davantage sa défense et compter de plus en plus fermement sur lui-même. Selon le Yomiuri, Abe devrait lui aussi rencontrer Kim et ne pas laisser à d’autres le soin d’architecturer la politique japonaise.
Donc opposé à la politique du « freeze to freeze », il a finalement troqué son traditionnel kimono contre le costume américain. Il a ainsi déclaré que Tokyo était en faveur du CVID et que ce sommet constituait un premier pas vers le règlement du problème. Abe a remercié Trump pour avoir soulevé le problème des Japonais enlevés qui constituent, par ailleurs, les plus vieux otages du monde.
Suga, chef de Cabinet du Premier Ministre, a donc reconnu que désormais la menace nord-coréenne était moins intense que l’année précédente.
Pour résumer, nous pourrions dire que le Japon ne sait pas lui-même s’il fait partie des gagnants ou des perdants.

Les perdants

Restent deux acteurs majeurs qui nous semblent les vrais perdants de ce sommet : le TNP et les USA.
Si le sommet débouche sur un gel et non pas un démantèlement, alors il semble que la mission du TNP en sera gravement obérée. À tout le moins, après un certain nombre d’années de bons et loyaux services, il devra se redéfinir. Certes 52 ans peuvent paraître jeune pour prendre sa retraite ; mais les jeunes retraités ont suffisamment d’énergie pour se réinventer une nouvelle vie. Elle ne sera ni moins ni plus dangereuse, elle sera juste différente.

Examinons donc le rôle des USA et de Trump. L’on eût pu imaginer une issue différente où ce sommet se serait rangé dans la catégorie des win-win. Il n’en est rien. Pour autant nous n’irons pas jusqu’à dire the winner takes it all !
En 391 mots, Trump a sinon perdu, en tout cas, renoncé non seulement à sa rhétorique guerrière et donquichottesque (pour ne pas employer des termes plus vexants) mais à tout ce qu’il réclamait. Ce qu’il exigeait était, à quelques kappi près, l’héritage des présidents Clinton, Bush et Obama. Précisons cependant que les mots « fire and fury » n’ont rien à voir avec le concept du « all the options are on the table ».
Avec ce communiqué nous entrons de plain-pied dans le domaine du wishful thinking et des aspirations. L’on ne voit aucun commencement d’obligations contraignantes. Le JCPOA qui assujettissait l’Iran était beaucoup plus astreignant que cet énoncé de beaux principes. En Corée comme en Iran, la logique nucléaire étant ce qu’elle est, il était vraisemblable que l’on ne s’y dirigeât point vers la guerre. La déterrence mutuelle fonctionne toujours. On imagine difficilement la Corée lançant une attaque nucléaire sur la Corée du Sud, le Japon ou les USA. De même, il n’a jamais été dans les intentions américaines de faire du strafing ou du carpet bombing en Corée.

Rappelons donc pourquoi la menace nucléaire était largement théorique. Ce qui ne signifie pas que si un méta-conflit est difficilement concevable, un infra-conflit est impossible et ce d’autant plus que l’on a sonné le glas de la guerre froide.

Il nous a donc semblé pertinent de revisiter la pensée du Docteur et Secrétaire d’Etat Henry Kissinger qui a dû gérer la puissance soviétique à son acmé tout en se confrontant aux premières problématiques de désarmement nucléaire.
« Mais l’ère des superpuissances approche de son terme. La bipolarité militaire n’a pu prévenir l’apparition d’une multi polarité politique ; elle l’a en fait encouragée. Dans les systèmes d’alliances, les membres les plus faibles ont de bonnes raisons de croire que le plus puissant a un intérêt primordial à les défendre ; il s’ensuit qu’ils n’éprouvent pas le besoin de s’assurer son appui en souscrivant à sa politique. Les nations nouvelles se sentent protégées par la rivalité des superpuissances, et leur nationalisme les pousse à affirmer de plus en plus hardiment leur propre volonté. Il est devenu difficile de recourir aux emplois traditionnels de la force, et de nouvelles formes de pressions sont nées, tant du transfert des allégeances à un cadre supranational que de l’affaiblissement des gouvernements intérieurs. »
« De nos jours, la puissance militaire présente donc un aspect paradoxal : son augmentation démesurée lui a fait perdre tout contact avec la politique. Les grands pays nucléaires, qui ont la possibilité de se dévaster réciproquement, rencontrent d’énormes difficultés quand ils veulent en jouer sur le plan politique, si ce n’est comme moyen de dissuasion pour garantir leur survie. »
« Ce n’est plus le cas à notre époque «les conquêtes ajoutent peu à l’efficacité de la force militaire ; il est possible d’accroître considérablement sa puissance en la développant seulement à l’intérieur de ses frontières. La Chine, en acquérant un armement nucléaire, est devenue militairement bien plus forte que si elle occupait toute l’Asie du Sud-Est. Si l’Union soviétique avait conquis l’Europe occidentale en demeurant sans armes atomiques, sa puissance serait bien moindre que celle qu’elle a dans ses limites actuelles. En d’autres mots les changements vraiment fondamentaux en matière d’équilibre des forces ont tous pris place à l’intérieur des limites territoriales des états souverains. Indiscutablement, nous avons un besoin urgent de définir ce qu’on entend à l’âge nucléaire par « puissance », et « équilibre des forces. ».

En résumé, la terreur qui entoure la puissance l’a rendue abstraite, impondérable, trompeuse. La dissuasion domine désormais la politique militaire. Mais elle repose surtout sur des critères purement psychologiques. Elle cherche à détourner l’adversaire d’un objectif donné en lui prouvant qu’il court des risques inacceptables. En matière de dissuasion, les calculs de l’adversaire sont donc décisifs. Le bluff qu’il prend au sérieux est plus utile qu’une menace fondée qui lui paraîtrait un bluff. Sur le plan politique, le véritable étalon de mesure de la puissance militaire est l’évaluation qu’en fait l’ennemi éventuel. Les critères psychologiques rivalisent en importance avec la doctrine stratégique. »
« Ce caractère abstrait de la puissance moderne affecte profondément les discussions intérieures. La dissuasion ne peut s’estimer que négativement par rapport à des événements qui n’ont pas eu lieu. Mais on ne peut jamais établir pourquoi des événements ne se produisent pas : est-ce parce que nous suivons la meilleure des politiques possibles, ou s’agit-il seulement de l’effet marginal d’un effort par ailleurs mal conduit ? »
« L’énormité de la puissance a détruit en grande partie son effet moral cumulatif… Au XXe siècle toute utilisation de la puissance militaire crée au contraire des conditions d’empêchement de son emploi ultérieur. » 7

Et Kissinger de conclure sur le paradoxe de cette situation : « Il est exact que Moscou, comme Washington, devrait considérer comme inacceptables les risques d’une guerre nucléaire généralisée, mais ce truisme n’amène pas automatiquement la détente ; il semble même redoubler le danger des interventions locales. »
Il suffit juste de changer Moscou par Pyongyang. Mais la pratique reste la même. Nous tenterons donc en dernière partie de tracer des pistes de réflexion à l’intérieur desquelles les Américains devront évoluer.
Autant nous pensons que le risque nucléaire est faible, autant nous pensons, et c’est peut-être la seule utilité de ce sommet, qu’il est urgent de raisonner sur ce type d’infra-conflits. La vedette sud-coréenne coulée en est le dernier avatar:
.

Un fiasco prévisible

Laissons donc, au moins momentanément l’idée que Trump et Kim dans une moindre mesure recherchaient le crépitement des flashs pour leurs opinions intérieures. L’hypothèse de Trump, même si Kim était le demandeur séminal, s’inscrivait correctement dans le paradigme de Thucydide Phobos, Kerdos, Doxa.

Phobos. Il s’agissait d’installer Kim dans une position où il n’aurait rien à craindre, d’où les assurances répétées de Trump avant le sommet comme quoi il était prêt à garantir et le régime et surtout sa tête. Il s’agissait de le persuader également que si les USA ne le ressentaient plus comme une menace, et surtout ne le disaient plus, ils ne cherchaient pas, par conséquent, à attaquer son pays.
“President Trump is involved in some psychological maneuvering here. I’ve seen him in the run-up here playing a very interesting emotionally manipulative game, and maybe it will be successful. I hope it is successful in pressuring North Korea to behave well in exchange for concessions. So, in a way, is he saying this because he wants North Korea to feel that we believe that they are no longer a threat, and that will bring some concessions as they negotiate going forward?” 8
Si aucun des deux états n’a à craindre de l’autre, nous sommes dans une situation idéale. C’est en quelque sorte l’hypothèse idéale du dilemme de la sécurité de Jervis. Cette hypothèse fonctionne en règle générale, à peu près correctement, entre deux pays que rien ne sépare idéologiquement. Ce n’est pas le cas ici. La psychologie d’un dictateur même rationnel, diverge de celle d’une démocratie.

Kerdos. Certes, la Corée a besoin des aides, même si celui-ci est moins criant aujourd’hui, les problèmes de famine ayant été résolus et si son taux de croissance est positif (même s’il est vrai que son PNB est ridiculement faible). Pour autant elle ne sacrifiera pas tout sur l’autel de la consommation.

Doxa. C’est peut-être le point le plus important car ce sommet est en quelque sorte un apex pour la fierté nord-coréenne et pour son dirigeant. Négocier d’égal à égal voilà ce dont elle rêvait. Mais avoir fait scintiller aussi maladroitement les plages nord-coréennes et exhibé une vidéo dont la lourdeur était omniprésente ne peut qu’humilier l’égo de Kim.

Trump disposait de trois atouts majeurs qui devaient amener les Coréens à porter à leur tour quelque présent dans la corbeille de noces. Trump a tellement mal joué ses cartes qu’il revient riche, immensément riche de promesses qui bien entendu n’engagent que ceux qui les reçoivent. Trump n’a pas obtenu gain de cause sur ses deux premières injonctions ce qui était somme toute prévisible. On a juste parlé d’aller vers une « complete denuclearization on the Korean peninsula » et d’efforts communs pour :

establish a new US-DPRK relations « The United States and the DPRK commit to establish new US-DPRK relations in accordance with the desire of the peoples of the two countries for peace and prosperity. » Trump a également abandonné son utilisation du mot « maximum pressures ». Le V de CVID relève désormais de la symbolique puisque les équipes de l’AIEA ne sont pas mentionnées pour le moment.
Richard Haas a ainsi commenté le résultat du sommet en écrivant Reagan disait : « Trust but verify » alors que Trump c’est « don’t verify but trust. » A côté de ces charmantes déclarations d’intentions le Pacte Briand Kellogg fait pâle figure. Et ne mentionnons même pas la définition de la Charte de l’Atlantique.
Trump a obtenu, et c’était bien là la moindre des choses, le rapatriement des Américains et des corps des « missing in action ». Le sort des japonais ne figure pas d’ailleurs dans le communiqué.

Par contre Trump a rapporté un cadeau empoisonné : le gel des tests de missiles intercontinentaux capables de frapper les USA. Mais il n’est pas question des autres types de missiles capables de pilonner la Corée du Sud ou le Japon. En matière de solidarité, on a déjà fait mieux !
Il a manqué dans cet accord le Président Mitterrand qui avait déclaré dans son célébrissime discours du Bundestag le 13 octobre 1983 :    « Le pacifisme est à l’ouest, les euromissiles sont à l’est. »

Ce président qui se veut un Prométhée moderne, qui croit refaire le monde et qui pense que grâce à son action America First sera :         « Great again » est simplement l’héritier pusillanime et ignorant d’Epiméthée.
Kim Jong –Un est sa pandore.

Trump, en échange, renonce par contre, aux exercices militaires conjoints, certes pas aux War Games, mais la différence est difficilement perceptible, et il parle même d’un retrait des troupes américaines basées en Corée. Certes il peut exhiber moult photos pour étaler sa satisfaction mais la réalité ne saurait masquer sa « braggadacio » comme la presse américaine a si joliment décrit sa performance.
Après s’être honteusement et vulgairement exprimé au sujet de McCain, Trump a osé mentionner le nom de Marc Wrambier sans même signaler qu’il venait de décéder quelques jours après sa libération suite aux traitements infligés dans les geôles coréennes qui sont probablement les plus cruelles au monde.
En qualifiant Kim de grand leader comme il l’a fait de façon vulgaire, Trump nous montre qu’il est peut-être sorti de l’église McCarthy mais non de la confusion mentale. On ne saurait pousser plus loin la goujaterie.

L’on n’est même pas tombé d’accord sur la définition du terme dénucléarisation. D’aucuns diront, et ils n’auront pas complètement tort que Trump avait déjà abandonné un certain nombre de ses propres exigences car il s’était rendu compte qu’il n’était pas réaliste d’obtenir un démantèlement immédiat de l’arsenal nucléaire qui, d’ailleurs, ne pouvait être que progressif. Certes, même l’Afrique du Sud qui est le pays qui a coopéré le plus volontairement et le plus efficacement à sa propre dénucléarisation a mis plusieurs années pour y parvenir. Trump ne le savait-il donc pas auparavant ?

Mal préparé, Trump était pourtant prévenu et dument chapitré. Victor Cha et Katrin Frazer Katz parlent des conseillers: « who would undoubtly counsel him to avoid verbose but meaningless summit statements. » Wallace Gregson, ancien assistant au Secrétaire à la Défense de 2009 à 2011 a décrit la Corée comme étant « the land of lousy options ».

Les pistes

Car finalement, la confrontation qui oppose la Corée du Nord aux USA rappelle ce que Kissinger disait: « Comment rapprocher deux états dont l’un voit en toute restriction un affront et l’autre fait des limitations la condition même de sa survie. »9

Partons donc des hypothèses de base si élégamment et si intelligemment posées par Kissinger : « Chaque fois que la paix, définie comme l’absence de guerre, a été l’objectif premier d’une puissance ou d’un groupe de puissances, la communauté mondiale a été à la merci du plus impitoyable de ses membres. Lorsque, par contre, on a reconnu que certains principes ne prêtaient pas à compromis, même si la paix dépendait d’une négociation, une stabilité fondée sur l’équilibre des forces a du moins pu être concevable. »
Les négociateurs des deux côtés devront prendre en considération la suite du raisonnement kissingerien. « Ce qui est toutefois, particulier à une puissance révolutionnaire, ce n’est pas cette crainte, laquelle est inhérente à un système de relations internationales fondé sur la souveraineté des états, c’est que rien ne peut rassurer ses dirigeants. Seule une sécurité absolue a valeur, à leurs yeux, de garantie suffisante, ce qui implique la neutralisation de l’adversaire. Ainsi donc la sécurité absolue à laquelle aspire une puissance se solde par l’insécurité absolue pour tous les autres. »

Ceci est valable en Corée et en Iran. Le drame est que les négociateurs actuels sont loin de posséder les fulgurances intellectuelles de Kissinger. Donc si nous laissons de côté la photo, installer Kim dans la position où il n’a plus de menaces mais où surtout il a la perception qu’il n’est plus lui-même perçu comme une menace est la première action à entreprendre. Extrêmement complexe, elle nécessite du temps et de l’intelligence. Deux choses qui font cruellement défaut au président américain. Pour autant, c’est aussi interpréter et interpréter à tort, la pensée du dictateur coréen. L’histoire a montré que c’est lui qui a délibérément et cyniquement violé le : « Agreed Framework » conclu sous l’administration Clinton. Au risque de nous répéter, il est quelque peu injuste de trop charger la barque de Trump dans ce dossier. Tous les présidents ont échoué pour la même raison de fond : à savoir que la bombe relevait d’un calcul impératif et rationnel (de leur point de vue) de la Corée du Nord.

Pour autant il faut désormais gérer cet état de fait. Le scénario le plus probable est que l’on va se diriger vers un état de non belligérance officialisé, dans le meilleur des cas, sinon semi officialisée. Une fois que chacun aura pris ses marques, l’on assistera peut-être à des relations diplomatiques de faible échelon, probablement un simple bureau de liaison ; ne serait-ce que pour faciliter le dialogue entre Mike Pompeo et un représentant nord-coréen de haut niveau. Les nord-coréens de leur côté gèleront d’abord les essais d’ICBM. Ils ne stopperont pas leurs essais balistiques et poursuivront les études de miniaturisation de la bombe. Ils s’attacheront à solutionner les problèmes de rentrée dans l’atmosphère de leurs missiles, leur vitesse de chargement avec du carburant solide à tous les étages. Enfin ils tâcheront d’améliorer leur CEP.10
Quant aux essais nucléaires, ils peuvent les geler, cela n’a plus guère d’importance puisqu’ils maîtrisent parfaitement la technologie de la bombe A. Pour la bombe H c’est plus compliqué. Les Coréens acceptent certes un moratoire sur les essais nucléaires (pour combien de temps) mais ils continuent à enrichir de l’uranium et poursuivent le développement de missiles. En outre ils sont arrivés au point où les simulations informatiques leur permettent de progresser sans procéder à de véritables essais.
Les Américains se sont engagés à suspendre leurs exercices militaires conjoints et éventuellement à retirer leurs troupes que Trump considère comme « provocative ».

“What I did say is and I think it is provocative. I have to tell you, Jennifer, it is a provocative situation. When I see that and you have a country right next door. Under the circumstances we are negotiating a comprehensive and complete deal. It is inappropriate to have war games. Number one, we save money. A lot. Number two, it is really something they very much appreciated.
>> Does North Korea give you something in return?
>> I heard that. I don’t always want to go against the press. I just don’t. Especially not today. This is too important. I notice some of the people are saying the president has agreed to meet. He has given up so much. I gave up nothing. I’m here. I haven’t slept in 25 hours. But I thought it was appropriate to do. We have been negotiating around the clock with them and with us and with [Chief of Staff] John [Kelly] and with Mike [Pompeo] and the whole team of talented people. We haven’t given up anything other than you are right. I agreed to meet.” 11

L’on ne voit pas ce que Trump entend par « He has given so much » et l’on discerne, encore moins et avec une angoisse réelle, ce à quoi Trump n’a pas renoncé. Son silence aux questions posées par les journalistes est assourdissant !

A ce stade-là, cela constitue une énorme bévue américaine. Pour autant comme nous l’avons écrit plus haut, le risque d’ascension aux extrêmes d’une guerre nucléaire est très faible. Comme dans tout conflit, et peut-être plus que dans un conflit classique, il existe de nombreux garde-fous avant d’atteindre la dernière marche de l’escalier.
Ce constat est tout autant valable pour l’Iran.

Par contre devant cet assouplissement de la position américaine, la Chine et peut-être la Russie ouvriront davantage les mailles du filet des sanctions. Il ne faudra pas non plus compter sur leur coopération inconditionnelle et absolue lors du vote de futures résolutions au Conseil de Sécurité.
La novation suite au sommet fait que les sanctions et pressions maximales, en étant assouplies– car elles le seront par la Chine–ouvriront dorénavant un maximum d’espace de manœuvre à Kim. La question est de savoir comment va-t-il l’utiliser.

Conflit au méta-niveau sûrement pas. Kim a deux voies qui lui sont désormais offertes : soit il tente un rapprochement avec le Sud, le won Sud-Coréen étant une monnaie assez sexy, soit il garde dans sa tête la chimère d’une réunification sous sa houlette.
Dans ce deuxième cas de figure la péninsule sera éventuellement le théâtre d’un remake de la vedette sud-coréenne coulée. Cette situation faite d’ambiguïtés risque de s’envenimer ; les attentes des uns ne correspondant pas nécessairement à ce que les autres comptent leur offrir. Inévitablement les frustrations adviendront.
Mais entre-temps Kim a amélioré sa position. Trump ayant placé ces négociations à un niveau personnel (personne n’a réussi auparavant sauf lui) d’où son twit de retour de voyage : « I just landed- a long trip but everybody can now feel much safer. »
Certes l’histoire est riche d’exemples, où le successeur a tué le père ; Juan Carlos en est l’exemple le plus parfait avec la dictature de Franco ; mais l’on a plus rarement vu des dictateurs désavouer leurs prédécesseurs. Et en l’occurrence, le respect filial de Kim pour son père et surtout son grand-père inhibera toute volonté de concessions. Il est donc tout sauf impossible que, blessé dans son ego surdimensionné, qui dépasse de loin sa vista géopolitique, Trump n’accuse Kim de trahison et de crime de lèse Trump. Sa diatribe contre Trudeau aurait alors l’air d’une plaisanterie d’enfant de chœur.
Lorsque le tragique, le drame et les dangers de l’histoire sont évacués, c’est précisément là que tous les dangers peuvent surgir.

Les scénarii du futur

Trois scénarios s’offrent à nous.
1 Trump accepte accepte, volens nolens, le gel qu’il avait pourtant rejeté et l’on reste encalminé dans ce statu quo.
2 Le deuxième scénario c’est la pression des États-Unis d’augmenter les sanctions. Mais il est plus que probable que la Chine et la Russie refusent de le suivre. Et ce d’autant plus que Trump a maladroitement et au mauvais moment choisi de déclarer la guerre tarifaire à la Chine. L’on voit mal Poutine, Junior Partner de Xi Ji-Ping, se désolidariser de ce dernier. En refusant de se plier aux nouvelles exigences américaines, il administre ainsi par la même occasion une « leçon » aux USA quant à l’efficacité et à la pertinence des sanctions.
Chinois et Russes seront tout sauf contristés de répliquer par le non-respect aux sanctions que les USA auront imposées.
Cette leçon vaut aussi pour le théâtre iranien.
En outre lorsque les intérêts économiques sont trop prégnants, les Russes s’affranchissent de toute idéologie ou amitié. On vient de le voir avec la coopération russo- saoudienne en matière de pétrole.

L’inconnue de cette équation est la Corée du Sud. La nouvelle politique engagée par le Président Moon semble indiquer qu’elle ne désire pas de sanctions supplémentaires. Politique qui s’était déjà manifestée, contre la réaction américaine, au départ, qui ne voulait pas suspendre les exercices militaires communs pour la période des JO. Mais le pouvoir de négociation de Moon avec les USA est faible; sa marge de manœuvre aussi étroite que risquée.
Il faudra à Moon toute son intelligence pour ne pas s’échouer sur les appétits chinois et ne pas se laisser hypnotiser par les sirènes nord-coréennes. Un traité d’alliance lie la Corée du Sud à Washington. Et les liens économiques sont par trop puissants. Elle a dû accepter les modifications tarifaires imposées par Washington.

3 Le troisième scénario c’est l’escalade des menaces allant jusqu’à celle de l’attaque. C’est le scénario préféré de John Bolton alias Mister Strike. Peu probable techniquement et l’on voit mal la Chine s’abstenir de réagir. Pour autant l’on ne verra rien de spectaculaire avant les élections de Mid-Term en novembre 2018. Ces trois scénarii correspondent à la déterrence, au containment et à la pression. Dans l’acronyme CVID la lettre bloquante est encore et toujours le V de vérification.

Le scénario le plus plausible étant le premier, c’est-à-dire le statu quo, la tactique américaine la plus solide est la déterrence qui inclut bien entendu une part de containment. Nous nous permettons de conseiller aux Américains de ne pas commettre la même erreur que Walter Lipman avait déjà stigmatisée lors du containment de la guerre froide à savoir ; qu’il n’était pas nécessaire de perdre de vue la priorité du containment stratégique sur le containment idéologique.

Quand l’on voit les problèmes soulevés en Iran alors que les iraniens ont simplement respecté la lettre de l’accord comme l’ont confirmé et les services de renseignement américain et le Chef d’Etat-Major d’Israël, on peut raisonnablement penser que le temps nécessaire au démantèlement nord-coréen entraînera forcément des méfiances.
Déménager et démanteler des fusées est chose relativement aisée, les usines c’est déjà plus compliqué. L’université de Stanford estime qu’une dénucléarisation complète prendra 10 à 15 ans. Le scénario un qui peut aller jusqu’à la dénucléarisation complète (mais encore une fois l’on ne s’est pas entendu sur l’étendue de la couverture géographique) et progressive, avec l’arrêt de la part de la Corée des tests de missiles, l’autorisation de visite par les équipes de l’AIEA du site de Yongbyon, l’interdiction d’exporter de la technologie nucléaire s’accompagnera de la levée progressive des sanctions, d’aides alimentaires et d’investissement et d’une une déclaration de non-belligérance. C’est effectivement plus acceptable pour la Corée du Nord.

Mais ce scénario idyllique comporte une faille. Il peut à tout moment être interrompu par la Corée qui aura entre-temps empoché un certain nombre de bénéfices et conforté son assise. Après tout n’oublions pas que Kim a officiellement déclaré et avec toute la pompe requise le 20 avril 2018 devant le plénum du parti des travailleurs : «the completion of the state’s nuclear armed forces” “our country … has been reborn as a world class nuclear power”. Penser qu’il ira au-delà du gel relève du wishful thinking.

Le logiciel a un bug

Mais surtout comment peut-on espérer un seul instant que Kim puisse faire confiance à un Trump qui considère que les traités signés par les USA et, avalisés par le Conseil de Sécurité, ont naturellement vocation à être violés par le seul fait du prince. Il faudrait donc être irresponsable pour lui accorder une confiance aveugle. Donc le scénario 1 se jouera plus ou moins vraisemblablement, au mieux, autour du gel. Il sera peut-être accompagné selon la diminution des tensions et sanctions de légers démantèlements sans aucune valeur stratégique. Rebus sic stantibus c’est le mieux que l’on puisse espérer.

La seule solution qui reste c’est donc la continuation de la diplomatie qui reconnaissons-le, pourra s’éployer, grâce au sommet, plus sereinement avec le jeu des sanctions. Ce n’est ni plus ni moins que ce qui existait auparavant avec le succès que l’on connaît. Même la     « strategic patience « d’Obama a été un échec.

En Corée la fameuse formule bad, awesome and worse prend toute sa saveur. Les pressions diplomatiques ont peu de chances d’amener un démantèlement complet. L’hypothèse la plus réaliste consiste à réellement ancrer un vrai gel des essais nucléaires, des missiles et des escarmouches.
Que Trump ne cherche surtout pas de « conceptual breakthrough » ; qu’il se contente de petits gestes de décristallisation et de précautions.

Mais là aussi Trump est engagé dans une voie à l’issue incertaine. Comment veut-il y parvenir sans l’aide de la Chine. Et l’on voit mal cette dernière, outre qu’elle n’a pas intérêt à une Corée du Nord totalement inoffensive et émasculée accéder aux demandes de Trump alors que celui-ci se veut le champion des croisades tarifaires.

Les USA ont obtenu jusqu’à présent le vote du Conseil de Sécurité lors de 10 résolutions. L’on n’imagine pas la Russie, désormais cible des enquêtes du Congrès et la Chine offrir à nouveau de tels cadeaux aux USA. En tout cas pas sans compensation stratégique sur d’autres fronts. Car s’il n’est pas sûr que la Chine et la Russie violeront ouvertement les sanctions primaires, il est tout sauf sur qu’elles se plieront moins volontiers aux sanctions secondaires. D’autant plus que celles-ci ne seront pas automatiquement votées à l’ONU.

L’arme du dollar nucléaire c’est-à-dire, c’est-à-dire l’extraterritorialité, dans les relations commerciales avec les pays étrangers a une force amoindrie avec la Russie et la Chine, ainsi que l’a démontré le remplacement au pied levé de Total par la Chine en Iran.
Quant à la Corée du Sud, bien sûr elle n’ira pas contre les mesures américaines, elle est trop dépendante des États-Unis, mais elle le fera avec reluctance. Dans toute la mesure du possible Moon tentera de faire cavalier seul et de freiner les sanctions américaines.

Les implications

Toute politique étrangère repose sur une panoplie plus ou moins complète d’outils. La géographie en est un et pas des moindres. Pyongyang n’étant pas dans la banlieue de Washington, les USA ne disposent donc que faiblement de cet outil. Les USA expérimentent en Corée plus vite, plus fortement, plus intensément et surtout plus amèrement ce que l’on a appelé l’impuissance de la puissance. Ils se découvrent-tel Gulliver empêtré.
« En d’autres mots, la puissance ne se transforme plus automatiquement en influence. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut être impuissant pour être influent, mais que puissance et influence ne sont plus automatiquement liées ».12
Mais surtout toute politique étrangère repose sur la perception qu’ a l’adversaire quant à la capacité d’utiliser ses outils et à la volonté de les utiliser.
Pour gérer au mieux la situation actuelle, Washington doit impérativement comprendre comment Kim les perçoit. La menace, la novation et les motivations de Trump ainsi que sa capacité à sortir de la simple gesticulation électorale. La question n’est donc pas de savoir ce que les USA veulent mais ce que les USA peuvent faire.
À cet égard nous nous permettons de rappeler au Président des États-Unis ce que Raymond Aron écrivait le 13 décembre 1950 dans ses chroniques de la guerre froide.
« Plus l’Occident est décidé à faire front et à accepter les périls et le prix de la résistance plus il importe de ne pas perdre le sens du possible, de mesurer la valeur des diverses positions, de ne pas mettre au premier rang le prestige et l’idéologie. » 12 L’ironie de cette réflexion est qu’il avait écrit cela à propos du conflit coréen.

Partons du principe que la déterrence américaine est suffisamment forte, les USA sont relativement à l’abri, ils doivent donc, mais contre de substantielles garanties coréennes, qui n’iront pas–soyons réalistes–au moins dans un premier temps- jusqu’au démantèlement–accorder officiellement la garantie de sécurité, la plus forte et la plus solennelle possible, au régime coréen et à son leader. Certes l’ombre de Kadhafi hante l’esprit de Kim, mais les Américains doivent lui expliquer–et en cela l’aide chinoise sera précieuse–que la Libye n’est pas la Corée. La Libye était en effet en complète déliquescence, ce qui n’est pas le cas de la Corée qui a en outre un allié militaire.

Le nœud du problème est d’une simplicité quasi mathématique. La Corée étant persuadée que seule la bombe est sa survie, aucune assurance ne remplira son rôle. Sauf peut-être le vieux souhait de Pyongyang de voir le traité d’alliance entre Séoul et Washington rompu et un retrait des troupes. Ceci est, bien entendu rigoureusement impossible pour Washington. En suspendant les War games et surtout en les qualifiant de « provocative and expensive »
Washington a pris le problème à l’envers et n’a fait que renforcer Pyongyang dans son credo que la bombe est sa ligne de défense ultime. Si Téhéran avait possédé la bombe, Washington n’aurait jamais dénoncé le traité.

Comment capter la confiance des Coréens ? Comme tous les pays de l’ex bloc soviétique, la Corée du Nord souffre d’un syndrome aigu de paranoïa. Mais pour autant comme aimait à le rappeler Henry Kissinger même les paranoïaques ont des ennemis.
Le problème- paradoxalement- se complique avec le contournement de tout véritable conflit physique.
L’état de non conflit physique permet une guerre des tranchées psychologiques qui nourrit et se nourrit de cet état intermédiaire. Un des nombreux paradoxes de la région est que cet état de non guerre est installé, cristallisé ; c’est la raison de son « immobilisme ». Les deux états n’ayant pas de frontière commune, et de par leurs disparités économiques n’ont que peu de chances de rentrer en collision. La Doxa nucléaire invite au calme, la Chine ayant des visées stratégiques laissera Kim, Dionysos des temps modernes, s’amuser et inquiéter, jusqu’au moment où elle estimera la récréation finie.
Récréation finie car ses intérêts auront été servis. Si ceux-ci risquaient d’être menacés, la Chine sifflerait instantanément la fin du divertissement.
Les messages sont systématiquement mal interprétés des deux côtés. Ils rendent tout processus de crédibilisation encore plus difficilement concevable.
La décision de Trump de dénoncer le JCPOA ne peut que conforter Kim dans son attitude belliqueuse. Même les sanctions de l’ONU en 2013 ont affermi la résolution de Kim.
En effet après celles-ci un porte-parole nord-coréen déclare: «We will be exercising our right to preemptive nuclear attack against the headquarters of the aggressor.”

Relisons à ce sujet ce que Frederik de Klerk co- récipiendaire avec Nelson Mandela du Prix Nobel de la Paix disait à propos des sanctions en général.
« I think sanctions are more counterproductive than helpful to change any country on the course it is taking, »
« In the case of South Africa our experience has been that sanctions sometimes delayed the reforms, it had the effect of driving the white population, who at that stage had all the power, into a corner, and they resisted it fiercely, » 14

Mais cet état perdure également car les USA ont manqué de fermeté en ayant laissé la Corée du Nord vendre en 2007 un réacteur nucléaire à la Syrie.
Ce manque de crédibilité augmente à son tour l’instabilité. Les mesures classiques d’intimidation telles que l’évacuation du personnel américain à Séoul, les rotations de B 1 et B 52 augmentées ou même la fuite savamment orchestrée de plans d’attaque soit ne sont pas crédibles, car ce serait condamner plus de 200 000 américains en Corée, soit reviendrait à abandonner la Corée du Sud. L’erreur américaine de 1950 avec l’oubli de Dean Acheson ne saurait se reproduire à nouveau.

Il n’est pas anodin d’ailleurs que le site d’information Spoutnik, d’obédience russe et spécialiste des fake news s’amuse à propager en avril 2017 ce genre de désinformations sous le titre : « Conflit imminent. Des militaires et des diplomates US évacuent leurs familles de Séoul. » Cela relève de la guerre de désinformation et des objectifs russo-chinois.
Une cascade de paradoxes

Nous sommes donc en plein «Time Technology Dilemma ». Plus le temps passe, plus Kim empoche des gains.
Parions donc sur une stabilité au niveau supérieur mais mouvementée et agressive au niveau inférieur.
Chacun des deux partenaires va devoir payer un prix pour conserver ce statu quo ou l’un en retire les avantages qu’apporte sa montée en puissance et où l’autre limite malgré tous les dégâts que son hyper puissance désormais relative lui autorise.
Encore qu’il faille analyser cette puissance diminuendo avec circonspection. « A chaque crise économique mondiale, on annonce le déclin inéluctable de l’Amérique. Seulement voilà : quand l’Amérique prend froid, la Chine s’enrhume et la Russie attrape la grippe. » 15
Quel sera le prix que chacun acceptera de payer? Jusqu’où chacun saura-t-il ne pas aller trop loin? Étant entendu qu’une trop grande victoire de l’un ne saurait être tolérée par l’autre. A proportion symétrique de l’intensité de la déterrence américaine la Corée renforcera sa panoplie. Cercle infernal ou vertueux, seul le résultat importe.

Le langage nucléaire est un langage polysémique. Lorsque les USA clament haut et fort que la menace des ICBM coréens sur les USA est inadmissible, ils renforcent la déterrence coréenne. Mais ce faisant ils affaiblissent la défense de la Corée du Sud et du Japon.
En ayant obtenu le gel des seuls ICBM, Trump instille du découplage entre les USA et ses alliés régionaux. Cet excès de sécurité, les fragilise bien entendu mais il amoindrit aussi l’assise américaine dans la région.
« America First », et ce n’est pas le moindre des paradoxes devient en fait « America Less ». « L’État dont la force de dissuasion ne protège que lui-même serait comparable, à l’âge de la stratégie thermonucléaire, aux états neutres à l’âge de poudre ». 16

L’annonce du retrait américain sans consultation avec Séoul est un élément perturbateur dans les relations avec la Corée du Sud. Mike Pence, le vice-président américain, a eu beau tenter de clarifier, après les demandes d’éclaircissements inquiets du ministre sud-coréen de la défense, le doute est durablement instillé.
Mike Pence a ainsi dit que les War games continuaient et que seuls les « Training Exchange and Readiness Training » prenaient fin, le mal est fait.

Dans cette course infernale, la menace américaine est de moins en moins crédible car elle repose sur l’escalade la plus brutale et la plus automatique, les sanctions ayant échoué puisque les Coréens ont atteint l’Olympe nucléaire. Tant que les Coréens refusent ou s’abstiennent de déclencher le feu nucléaire, ils restent les maîtres du jeu. Par contre ils savent que sauter la dernière marche de l’escalier, leur fera perdre ce statut.
En deçà du feu nucléaire les Nord-Coréens sont les gagnants ; au-delà du feu nucléaire les Américains sont les gagnants.

La menace coréenne est leur force, la retenue leur consécration, un emploi éventuel serait à coup sûr leur perte. Pour les américains, la menace coréenne est leur défaite. Il faut juste espérer que des considérations de prestige ne les amèneront pas à démontrer leur force.
En Corée la stratégie de dissuasion est le garant d’une stratégie de non- emploi. « Le chantage nucléaire, ou l’emploi de la menace nucléaire avec fin positive, n’appartient pas à l’univers mental des hommes d’État […] Ces armes servent à anéantir l’intention positive (réelle ou supposée) de l’agresseur ».17
Pour autant des dangers collatéraux subsistent comme Aron l’avait écrit, «Il est impossible, par définition, d’écarter un danger sans en accroître un autre. » 17

En brandissant une menace existentielle, Donald Trump n’a pas compris que sa menace était non crédible parce que totale et appelant obligatoirement des représailles. Car à partir du moment où les USA n’ont plus la capacité d’anéantir en preemptive blow la menace nucléaire coréenne, celle-ci garde une capacité même minime de second strike. A Chicago ou ailleurs aux Usa on a intégré ce facteur.Plus sa menace est forte, moins elle est crédible et plus elle permet à la Corée du Nord de poursuivre en donnant de la voix dans cette voie.
Par contre plus la menace est crédible et donc graduelle et plus l’on se donne les moyens de frapper l’adversaire plus les risques de guerre sont concevables.
En somme, Trump est un pacifiste qui s’ignore !

« La guerre froide se situe au point de convergence de deux séries historiques, l’une qui mène à la mise au point des bombes thermonucléaires et des engins balistiques, au renouvellement incessant d’armes toujours plus destructrices et de véhicules porteurs toujours plus rapides, l’autre qui accentue l’élément psychologique des conflits aux dépens de la violence physique. La rencontre de ces deux séries est elle-même intelligible : plus les instruments de la force dépassent l’échelle humaine, moins ils sont utilisables. La démesure de la technique ramène la guerre à son essence d’épreuve de volontés, soit que la menace se substitue à l’action, soit que l’impuissance réciproque des Grands interdisent les conflits directs, et, du même coup, élargissent les espaces où sévit, sans trop de risques pour l’humanité, la violence clandestine dispersée.
Si la paix de terreur, triomphe du génie inventif appliqué à la science de la destruction, coïncide avec l’âge de la subversion, des rencontres historiques en sont, pour une part la cause ». 19 Le lecteur appréciera l’ironie de cette citation avec la situation présente.

Le président Eisenhower disait : « There is no alternative to peace » ou encore « La guerre est impossible. »20
« L’une et l’autre formule sont évidemment inexactes, et, d’une certaine manière, contradictoires. Si la guerre thermonucléaire était impossible, au sens matériel du terme, comment pourrait-on dissuader personne par une menace dont la mise à exécution serait impossible ? Tel est, effectivement, le paradoxe de la « dissuasion thermonucléaire » : si la menace ne peut être mise à exécution comment serait-elle utilisée comme moyen de dissuasion ? Si la menace est utilisée, c’est que la mise à exécution en est conçue comme possible et par le sujet et par l’objet de la dissuasion. » 21

Bien sûr il se trouvera quelques sceptiques pour affirmer que le concept de dissuasion a ses limites et que la menace coréenne est possible mais c’est oublier que même les calculs sordides tels que le prix de la vie est moindre chez les dictateurs que chez les démocrates, et qu’il sera plus facile de reconstituer un « stock » de 10 millions de morts aux USA que de 3 ou 4 en Corée du Nord ont leur limite. Sans compter que cette guerre coûterait son job à Kim. S’il y a une chose que les dictateurs abhorrent par-dessus tout c’est de perdre leur job.

Toute la doctrine incline à penser que la guerre est difficilement concevable dans la région.
La guerre se caractérise par une attaque ou par une défense. Le but de toute attaque n’est pas la violence et donc la guerre, il réside dans la victoire. Or la caractéristique essentielle de la victoire c’est la prise de guerre et la possession de ce qui appartenait auparavant à l’adversaire.
Ce que Clausewitz a superbement démontré : « Si nous pensons philosophiquement l’origine de la guerre, le concept propre de celle-ci ne naît pas avec l’attaque parce que celle-ci n’a pas tant pour fin absolue la lutte que la prise de possession. Il naît avec la défense, car celle-ci a pour fin la lutte immédiate, parce que repousser et lutter manifestement ne font qu’un. » 22

Ce sommet repose pour quelques temps sur l’ambiguïté. Mais celle-ci est forcément temporaire. Le fait que la guerre n’est pas l’hypothèse la plus probable n’annonce pas une mer calme. Bien au contraire ! Le Cardinal de Retz disait d’ailleurs que l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. La situation à laquelle se trouvent confrontés les Américains, pour en être explosive, n’en est pas moins connue. Il suffit de se rappeler les propos de Kissinger.
« La politique étrangère de Nixon était fondée sur un monde fait de défis ambigus, de nations unies non pas par la bonne volonté, mais par l’intérêt, et de changements non pas radicaux, mais infinitésimaux–bref, un monde qu’on pouvait certes gérer, mais pas dominer ni rejeter. Dans un tel monde, aucun terminus ne s’annonçait clairement, et la solution à un problème ne faisait en réalité qu’amorcer le suivant. » 23

Vers la fin du glissement des plaques tectoniques ?

Car le vrai problème, dont cette conférence de presse est le prodrome de futures frictions, éclate au grand jour. Peut-être plus que            « provocative » c’est le mot « expensive » qui doit nous alerter.

Que vaut le parapluie militaire américain s’ils ne peuvent plus ou ne veulent plus payer pour la défense du monde libre ?
De deux choses l’une ou bien des alliances régionales plus ou moins indépendantes des USA vont se créer et l’on connaîtra à la fois des rivalités régionales mais qui de toute façon seront incapables de résister seules face à l’expansion chinoise, ces mêmes pays seront aimantés et aspirés dans la sphère chinoise. Soit les rivalités régionales glisseront vers des tensions régionales dont la Chine sera l’arbitre des élégances.
Mais dans tous les cas de figure ce sera la version moderne d’un : Pour qui sonne le glas. Ce sera comme l’avait, si finement, écrit Philippe Moreau Defarges la fin de la Pax Americana. 24
Trump regnante nous ne pourrions que nous en réjouir. Sauf que la paix mondiale a été, à quelques kappi près c’est vrai, assurée par la puissance américaine.
Trump vient, s’il en était besoin, confirmer les propos de Philippe Moreau Defarges. Nous publions ici –à regret- l’acte de décès de l’imperium et du magistère americains. Face à la menace chinoise, la parousie sera attendue avec impatience.

« We have done exercises working with South Korea for a long time. We call them war games. I call them war games. They are tremendously expensive. The amount of money we spend on that is incredible. South Korea contributes, but not 100 percent which is a subject that we have to talk to them about also. That has to do with the military expense and also the trade. We actually have a new deal with South Korea. We have to talk to them. We have to talk to countries about treating us fairly. We pay for a big majority of them.
We fly in bombers from Guam. I said where do the bombers come from? Guam. Nearby. I said great. Where is nearby. Six and a half hours. That’s a long time for these big massive planes to be flying to South Korea to practice and drop bombs all over the place and go back to Guam. I know a lot about airplanes. Very expensive. I didn’t like it.
What I did say is and I think it is provocative. I have to tell you, Jennifer, it is a provocative situation. When I see that and you have a country right next door. Under the circumstances we are negotiating a comprehensive and complete deal. It is inappropriate to have war games. Number one, we save money. A lot. Number two, it is really something they very much appreciated.
>> Does North Korea give you something in return?
>> I heard that. I don’t always want to go against the press. I just don’t. Especially not today. This is too important. I notice some of the people are saying the president has agreed to meet. He has given up so much. I gave up nothing. I’m here. I haven’t slept in 25 hours. » 25
La seule information que l’on apprend bien que la question lui ait été posée sur ce que les nord-coréens ont accepté de renoncer est le fait que le Président Trump n’a pas dormi pendant 25 heures ; ce qui disons-le ne nous intéresse que très modérément.

Apprendre de l’Acte final de la conférence de Sécurité d’Helsinki

Un président peu au fait de la complexité des enjeux, un président reniant et rognant les valeurs démocratiques, une présidence hyper impériale, une république anomique mais désormais tout sauf impériale, une économie recroquevillée, participent de la nouvelle architectonie des relations internationales.
Le 3 février 1960, dans un très beau et très lucide discours, Macmillan annonce devant des députés blancs en Afrique du Sud qu’un           « Wind of changes » souffle sur l’Afrique du Sud. L’Angleterre venait, certes avec les honneurs, ce jour de passer définitivement le relais.
«The wind of change is blowing through this continent, and whether we like it or not, this growth of national consciousness is a political fact. We must all accept it as a fact, and our national policies must take account of it.”
La novation de ce sommet ou plutôt son officialisation c’est que non seulement les USA ne veulent plus s’investir dans les affaires du monde mais ils n’en ont plus les moyens. America First traduisait une volonté, Singapour signe l’acte de décès de l’hubris américaine.
Soyons sur que Pékin et Moscou ont reçu ce message avec une joie empressée. Pour Tokyo, Séoul, New Delhi ou Hanoi la perplexité inquiète est de mise. Pour l’Europe le message est clair et il aiguillonnera sa volonté de puissance.
Dernière différence avec Macmillan, mais elle est de taille, le message anglais faisait aussi référence à la dignité humaine.

Certes la puissance américaine n’est pas morte. Avec un budget militaire d’environ 650 milliards de dollars, elle est à peu près quatre fois et demi supérieure au budget chinois. Pour autant des signaux de plus en plus nombreux et qui sont autant d’alertes ne lassent pas, à tout le moins, de s’interroger.
En mai 2017, l’Iran et la Chine ont procédé à des manœuvres communes dans le détroit d’Ormuz. En mai 2017 l’Arabie Saoudite signe après une visite du roi Salman en Chine un contrat énergétique de 65 milliards de dollars. La même Arabie Saoudite vient de se rapprocher cette année de la Russie dans la gestion des cours du pétrole sans consulter les intérêts américains.

Une autre question se pose à nous. Dans son maître livre: Destined for wars Graham Allison explique qu’à la fin du XIXe siècle et au tournant du XXe l’Angleterre–à la puissance descendante–préféra se ranger sous la bannière américaine et sa puissance inexorablement ascendante afin d’éviter la guerre. Il est vrai que le conflit de 1812 avait laissé des traces.
Ce qui se dessine à Singapour, c’est un remake de ce scénario face à la Chine.

Kevin Rudd, ancien premier ministre d’Australie, avait écrit dans Foreign Affairs que si la Chine devenait la première puissance ce serait la première fois qu’un pays non démocratique, non occidental et non anglophone arriverait au faîte de la puissance. « History teaches that where economic goes, political and strategic power usually follows. » 26

À ce stade nous nous permettons de conseiller à Donald Trump de lire avec attention ce qu’Élie Baranets, chercheur et enseignant à Polytechnique et à l’Irsem écrit dans son remarquable livre : Comment perdre une guerre : « En démocratie, les gouvernants disposent de prérogatives élargies dans le cadre de la prise de décision diplomatico- stratégique. Lorsqu’ils en abusent, et qu’ils décident de tromper le public sur les véritables objectifs de la guerre, ils contournent les normes démocratiques élémentaires. La conséquence est qu’ils deviennent incapables de tirer parti des atouts que leur offre le régime politique démocratique, et qu’ils cumulent, en quelque sorte, les faiblesses propres à la démocratie avec celles qui caractérisent les régimes autoritaires. » 27

Les derniers conseils

Les Américains doivent donc d’abord continuer à approfondir le climat de détente et tenter de le consolider sans rien céder de stratégique.
Ils doivent apprendre à concevoir le temps long. Helsinki demeure à cet égard un modèle du genre.
Les américains devront essayer de glisser des mesures qui figuraient dans la « troisième corbeille » d’Helsinki. Le dire est certes plus facile que l’imposer. Mais l’on connait le formidable résultat final. Grâces en soient rendues à l’impressionnante vision de Kissinger !
Renforcer les alliances avec le Japon et la Corée du Sud. Tant sur le plan militaire que sur le plan économique. Le maillon faible ayant été la Corée du Sud qui la première a cédé aux exigences tarifaires de Trump en modifiant son traité.
Créer une véritable alliance militaire tripartite entre les USA la Corée du Sud et le Japon. Certes pour cela il faudra réduire les tensions héritées de l’histoire et diminuer les frictions économiques.
Conclure un véritable pacte d’échanges automatiques de renseignements qui aurait une couverture géographique certes moins large que le 5 eyes mais centré sur la région.
Doter la Corée du Sud du système Patriot plus adapté que le THAAD dont le rayon d’action parce qu’il peut atteindre la Chine ne peut que l’aliéner. Un système anti-missiles à très courte portée serait plus adapté.
Rendre interopérable le système japonais PAC 3.
Et surtout refuser le découplage voulu par la Corée du Nord entre les ICBM et les SRBM. La déterrence américaine doit s’appliquer mêmement au Japon, à la Corée du Sud et aux USA.
Renforcer la surveillance des ports en Asie.

Donald Trump devra aussi éviter de dénaturer le rôle d’une alliance. Celle-ci est-elle portée sur les fronts baptismaux pour assurer la protection contre un danger extérieur ou a-t-elle pour objectif et résultat de vouloir faire rentrer les alliés dans le rang ?
Les diatribes inimaginables entre alliés- Ô tempora, Ô mores- sont hélas on ne peut plus inquiétantes. Ce n’est en tout cas pas le meilleur moyen de les souder. Chez Trump cela relève de la pathologie.

Mais il s’agit surtout de démontrer à la Chine et à la Russie que l’état actuel et son risque d’escalade leur coûtent beaucoup plus cher qu’une situation stabilisée. Laisser la Chine jouer le rôle du parrain en Corée est la seule solution. Le problème, car il y a toujours un revers, c’est le coût à payer dans la région et dans le monde. C’est peut-être le point le plus délicat.

Azar Gat professeur à l’Université de Tel-Aviv a récemment lors d’une conférence brillantissime, donnée à l’Ecole de Guerre décrit les causes de la guerre et de la paix. «Thus, the greater the yield of competitive economic cooperation, the more counterproductive and less attractive conflict becomes. Rather than war becoming more costly, as is widely believed, it is in fact peace that has been growing more profitable.”
Insérer la Chine dans le grand bain a un coût à payer. L’un n’ira pas sans l’autre. Enfin chercher le point qui assure  » et le monnayer. Ne pas chercher l’objectif ultime mais se contenter de gains modestes.

Audi alteram partem ne signifie ni menacer ni gesticuler ni faire assaut de forfanterie. Quant aux sanctions, s’il ne saurait être question, bien entendu, de les éliminer, Trump ne doit pas oublier que leur maniement à l’égard de la Corée est tout sauf évident. On a vu le résultat. Pas seulement parce que chinois et Russes ont parfois- allègrement- lorsqu’il le fallait donner des coups de canif mais tout simplement parce que les Coréens ont su à chaque étape anticiper les sanctions et prendre les mesures nécessaires.
Les nord-coréens sont les champions du stop and go nucléaire. Mais que les Américains ne perdent pas de vue que plus l’économie nord-coréenne est faible plus la possession de la bombe leur est nécessaire. C’est l’effet pervers des sanctions.

David Reynolds a une explication humoristique sur les sommets dans son livre Six meetings that shaped the 20th century. “…made possible by air travel, made necessary by weapons of mass destruction and made into household news by the new mass media »

« Le problème fondamental demeure aujourd’hui ce qu’il était hier. Il ne s’agit pas de sauver la paix qui provisoirement n’est pas sérieusement menacée mais de créer des conditions telles que la paix puisse être sauvée quand le danger deviendra sérieux. » 28

A rebours de ce que le prince de Bénévent disait : « Il pourra être cédé ce qui est d’un intérêt moindre pour obtenir ce qui est d’un intérêt supérieur » le président américain a peut être lu notre Ministre des Affaires Etrangères mais alors à l’envers. Il a cédé ce qui est d’un intérêt supérieur pour un intérêt moindre.

« On se demande avec angoisse si en allant dès l’origine, jusqu’au bout des concessions inévitables, on n’aurait pas évité la tragédie. »
29

Nous ne pouvons résister au plaisir gourmand de citer une fois de plus cette pensée si intelligente et si juste de Dominique Moïsi qui allie comme à son habitude les valeurs humanistes à une analyse si parfaitement rigoureuse.
« Si je vous fais peur nous dit Poutine c’est donc que j’existe et que je suis sur la bonne voie. Hier vous me méprisiez aujourd’hui vous craignez à nouveau .Je dépasse l’humiliation pour retrouver à travers votre peur mon espoir.30
Il rejoint d’ailleurs l’immense philosophe britannique qui écrivit il y a quelques années : « Ceux qui ont beaucoup à espérer et rien à perdre seront toujours dangereux » 31
Nous formons le souhait, tout sauf ironique, que Donald Trump sache en faire son miel.

Avons-nous trop et injustement chargé la barque du Président Trump c’est possible puisqu’aucun Président n’a su faire mieux que lui sur ce dossier.
Mais au moins nous ont-ils épargné leur « braggadacio » et leurs mensonges.
Nous reviennent à l’esprit les propos de Henry Kissinger dont la fulgurance intellectuelle diaprera notre conclusion. « Un diplomate croit que tout problème a une solution alors que l’homme d’Etat sait qu’il y a des problèmes sans solution. »
Que le Docteur Henry Kissinger se rassure; Donald Trump n’est ni un diplomate ni un homme d’Etat ! Juste un incapable!

Leo Keller
Neuilly 10/07/2018

Notes
1 autosuffisance, indépendance, nature des relations avec la Chine, autodéfense, économie nationale
2 Charles Zorgbibe In Kissinger p 369
3 twitt Trump du 12/06/2018
4 Henry Kissinger in le Chemin de la Paix
5 Politico du 13 juin 2018 par Aaron David Miller et Richard Sokolsky
6 Jean Lee in Wilson center table ronde du 13 juin 2018
7 Kissinger in pour une nouvelle politique étrangère américaine
8 Jean Lee in Wilson center table ronde du 13 juin 2018
9 Kissinger in le chemin de la paix page 36
10 circular error probability
11 conférence de presse de Donald Trump 13 Juin 2018
12 Kissinger in pour une nouvelle politique étrangère américaine
12 Raymond Aron in chroniques de la guerre froide 13 déc. 1950
14 Interview de Klerk in Haaretz 21/06/2015
15 Bruno Tertrais in les conséquences stratégiques de la crise ouvrage collectif sous la direction de François Heisbourg
16 Raymond Aron in Paix et Guerre parmi les Nations page 407
17 Stanley Hoffmann in Politique Etrangère 2006
18 Raymond Aron In le grand débat.
19 Raymond Aron in Paix et Guerre parmi les Nations
20 Raymond Aron in Paix et Guerre parmi les Nations p 403
21 Raymond Aron in Paix et Guerre parmi les Nations
22 Clausewitz in de la guerre chapitre six page 421
23 Henry Kissinger in Diplomacy.
24 Philippe Moreau Defarges shttps://blogazoi.com/2017/11/05/1635/
25 conférence de presse de Donald Trump 13 Juin 2018
26 https://blogazoi.com/2013/06/14/la-politique-etrangere-americaine-ses-force-ses-faiblesses-ses-defis/
27 Elie Baranets in comment perdre une guerre
28 Raymond Aron in chronique de la guerre froide 22 juin 1949
29 Raymond Aron in carnets de la guerre froide
30 Dominique Moïsi In la géopolitique de l’émotion
31 Edmund Burke in réflexions sur la Révolution Française

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