L’affaire Benalla. Yes we can and yes they did it! Par Leo Keller

L’affaire Benalla. Yes we can and yes they did it!

« Peuple, si le roi est jamais absous, souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance et tu pourras nous accuser de perfidie. »
Ainsi s’adressa Saint-Just à la Convention le 13 novembre 1792 dans un magnifique discours qui demeure jusqu’à aujourd’hui un moment d’éloquence française à la rigueur impeccable.

L’affaire Benalla comporte, comme en un puzzle infernal, une série d’affaires imbriquées les unes aux autres.
L’affaire Benalla a blessé mon cœur en s’abîmant dans une banalité voulue du haut des délices empoisonnés d’un pouvoir impérieux.

Annonçons d’abord un simple fait qui contrebalance cette affaire nauséabonde. Le Président Macron, tout comme le Président Richard Nixon en son temps dans l’affaire du Watergate, n’a ni ordonné ni même connu à l’avance les agissements que nous préférons ne pas qualifier tant ils heurtent le fruit de deux siècles de l’histoire française nourrie de républicanisme.
Tant Nixon que Macron resteront dans l’histoire comme de grands présidents ayant imprimé, souvent pour le meilleur, le changement de l’histoire en politique étrangère. Pourtant les deux verront leur image ternie par les suites malhabiles qu’ils ont données à cette tâche indélébile.

Un homme frappe un homme à terre. Cela ne se passe ni au temps de la Rome impériale, ni dans un quelconque pays barbare. Cela se passe durant le joli mois de mai, place de la Contrescarpe, au vu et au su des forces de police représentantes d’un État civilisé et parfaitement policé et point dans un quelconque sous-bois de Chaville comme le dit une si jolie chanson.
Non cela se passe en France le 1er mai 2018.

Cela se passe en France. L’on aurait pu croire que ce genre d’exactions était l’apanage du régime le plus sanguin et sanguinolent de la planète : la Corée du Nord dont le Président Trump vient de dire que son leader Kim Yong Un aimait son peuple.
L’on aurait pu croire également que cela se fut déroulé aux USA où des policiers à la gâchette facile tirent sur des individus au seul motif que leur peau est noire. Non cela se passe bien en France.
Comme aux USA dans l’affaire du Watergate, des individus de sac et de corde parce que croyant (dans les deux sens du terme) dans l’infaillibilité et la justesse présidentielle, dans le combat contre des « intellectuels de gauche » et en pleine croisade contre l’aveuglement supposé du peuple perverti par la presse se sont donc crus tout permis.

Le premier scandale est donc d’avoir frappé un homme à terre.
Camus, l’immense Camus, nous a appris  dans les Justes« mais j’ai une idée juste de ce qu’est la honte »

Ayant vu la vidéo de cette forfaiture me vient à l’esprit cette pensée d’Albert Camus   « Quand on brûlait Jan Huss, on vit arriver une douce petite vieille apportant son fagot pour l’ajouter au bûcher. »

Le deuxième scandale est que Benalla soit sorti de son rôle d’observateur.

Le troisième est qu’il ait osé dire qu’il n’avait fait que son devoir de citoyen en frappant comme un voyou un homme à terre. Comme si les forces de police n’étaient pas capables de maintenir l’ordre. Certes elles n’avaient pas affaire à des enfants de chœur. Ceci ne justifie ni n’excuse cela.
Benalla a dû voir trop de James Bond dans sa jeunesse. Le « chef de cabinet adjoint » comme il aime à se qualifier, aurait-il si peu confiance dans la police.

Le quatrième scandale et nous commençons à rentrer dans le cœur du sujet, c’est que ces mêmes policiers n’aient pas osé intervenir croyant ce sinistre individu couvert par sa proximité avec le Chef de l’État.
Lorsque les roues du char de l’État sont voilées, la démocratie ou plutôt la gouvernance démocratique a besoin d’une sérieuse révision.

Le cinquième scandale c’est face à cet acte ignominieux la faiblesse de la sanction imposée (ou plutôt accordée) à Benalla. Quinze jours de mise à pied pour un tel acte ! Mais où va-t-on ? Que sommes-nous devenus ? D’où venons-nous ?
Cette sanction n’a pas été administrée par un quelconque sous-fifre. Non elle a été administrée par Patrick Strodza, directeur de Cabinet de Macron, un des personnages situés au sommet de la pyramide du pouvoir. Elle a été rendue par un homme, au demeurant parfait, loyal et impeccable serviteur de l’État. Un homme à la compétence reconnue qui a eu une carrière exemplaire et sans taches.
Un homme habillé et habité de l’excellence française. Un homme nourri et pétri des plus belles valeurs humanistes : celles de la République Française dans ce qu’elle a de meilleur.
Accordons à Patrick Strodza, d’avoir réagi à chaud, même si mal réagi. L’urgence, le feu de l’action et une écrasante charge de travail n’excusent pas tout, surtout chez des hauts fonctionnaires habitués et formés à gérer des crises.
L’on a connu des sanctions plus exemplaires pour des péchés administratifs plus véniels.

Macron étant à l’époque en Australie, il semble bien évidemment peu probable qu’il ait eu connaissance de l’affaire à ce stade. Pour autant lorsqu’il l’apprend, aucune sanction définitive n’est prise. Aucune procédure judiciaire, aucune information auprès des autorités compétentes n’est enclenchée contrairement aux dispositions prévues par la loi.

Et puis nous rentrons avec cette affaire une fois de plus dans le cœur du réacteur, dans ce que l’on croyait désormais relégué au magasin des antiquités de l’histoire.
Pierre Rosanvallon a une formule étincelante : «  empire de la visibilité ; misère de la lisibilité. » On se réclame de celle-là et on se coule dans celle-ci.
Une des promesses électorales de Macron était de bannir certaines pratiques hâtivement réservées à l’ancien monde ; une des réalisations gouvernementales de Macron fut d’en conserver certaines- car peut-être trop enkystées dans la société française.

Car une fois de plus, et une fois de trop, c’est en vertu de la liberté de la presse, grâce au journal Le Monde que la vérité ou plutôt la réalité des faits a éclaté dans toute sa sombre lumière.
Sachons en rendre grâce à ce journal, à son indépendance et à ses journalistes de talent.

La suite du feuilleton est connue de tous. Une sanction définitive est enfin prononcée à l’encontre de Benalla en attendant la lente et majestueuse marche de la justice.
Disons-le tout net, alors que nous avons été très sévère dans cette affaire à l’égard de Macro et des autres acteurs, Macron lors d’une réunion faussement privée a fait preuve d’un courage certain et d’une remarquable intelligence. (Ce dont il ne viendrait à l’idée de personne de le nier.)
Tranchant avec tous ses prédécesseurs et ses collègues étrangers, le Président Macron assume la responsabilité d’un acte dont il n’était ni l’auteur ni même le spectateur au début de cette affaire. Sa fameuse phrase « j’assume ma responsabilité et je ne vais pas chercher de fusibles » restera dans les annales. Certes il aurait gagné à être un peu moins provocateur mettre un extrait du discours avec son désormais fameux : « le seul responsable c’est moi et moi seul. Qu’ils viennent me chercher. Je réponds au peuple français. »
Sauf que pour répondre au Peuple français il est difficile de court-circuiter le Parlement.
Désormais il n’étouffe pas ou plus l’affaire. Toujours grâce à la presse.

Constatons également qu’au bal des hypocrites, beaucoup se déchaînent en criaillant et fouaillant à nos oreilles que Macron ne saurait être jugé et qu’il lui était donc très facile, voire lâche selon d’aucuns excités de la plume gratuitement acide (mais n’est pas Voltaire qui veut, il faut quand même un minimum d’intelligence et surtout beaucoup de génie pour cela). En quelque sorte, ces journalistes et députés accusent Macron de duplicité et d’hypocrisie puisque protégé par la constitution.

Mais de qui se moquent-t-ils ? Macron ayant fait l’ENA et en étant sorti dans la botte sait aussi bien que n’importe quel député ou journaliste qu’il il ne peut être poursuivi.
Disons-le clairement, nous avons trouvé son attitude très crâne ce jour-là. Et pour cette attitude courageuse et sa loyauté (si rares de nos jours) envers un collaborateur qui l’a trahi ; il mérite nos félicitations sur ce point précis.
Car si Macron ne peut être poursuivi, les suites politiques de ces exactions n’en finiront pas de ternir et gâcher son quinquennat.
La presse d’investigation sera dans son rôle, la presse d’opinion commentera à charge et à décharge. Et face à ces justes et légitimes critiques, Macron luttera à armes inégales.

Pour autant chassez le naturel il revient au galop. Comme si Macron avait été réveillé par les vieux démons. Dès le lendemain, nous avons eu droit au couplet le plus éculé sur la presse qui cherche à l’atteindre.

Non. Non, Monsieur Macron la presse ne cherche pas à vous atteindre pour cela; il paraît qu’elle a d’autres flèches pour cela dans son carquois. À tort ou à raison ! Mais non erat ist es locus !
La presse cherche tout simplement à faire son travail–et dans l’ensemble -plutôt bien que mal.
La presse fait ce pourquoi nous la payons. La presse remplit sa mission de quasi service public. La presse se tient debout sur le mur de nos libertés, notre liberté de savoir, gage ultime de notre vouloir vivre ensemble.

Nous refusons également de tomber dans l’angélisme. Cette affaire eut-elle relevé du secret défense, des intérêts stratégiques de la France, nous aurions compris et accepté ce silence. Mais cette affaire ne ressemble ni de près ni de loin au Rainbow-Warrior (sans rentrer dans le débat sur sa justification ou non).

Mais cette affaire ne ressemble ni de près ni de loin à celle du carambolage par des branquignols dans les locaux du parti démocrate situé au Watergate.
Il est à espérer que Macron saura retrouver les principes républicains pour se solutionner cette affaire à moindre coût mais pas à bas bruits.

D’aucuns ont également soulevé le dysfonctionnement en la matière à l’Élysée. Disons-le clairement : tous les états de la planète connaissent des dysfonctionnements. C’est la loi du genre. Aucune organisation ne peut y échapper. Les spécialistes appellent cela les routines organisationnelles.

D’aucuns nous disent « surtout ne pas déstabiliser Macron car les deux vainqueurs seraient Le Pen et Mélenchon. De Charybde en Scylla. Diantre ! C’est faire si peu confiance au jugement de nos concitoyens. Nietzsche nous a appris que « tout ce qui ne tue pas renforce. »
Certes comme l’a si intelligemment dit Victor Hugo « souvent la foule trahit le peuple ».
Pour autant n’ayons pas peur et faisons confiance en la résilience de nos institutions. Le grand Voltaire persiflait à merveille en dénonçant les affaires de son époque. A cet égard son texte tiré des réflexions pour les sots est savoureusement limpide. « Si le grand nombre gouverné était composé de bœufs, et le petit nombre gouvernant, de bouviers, le petit nombre ferait très bien de tenir le grand nombre dans l’ignorance. Mais il n’en est pas ainsi. Plusieurs nations qui longtemps n’ont eu que des cornes, et qui ont ruminé, commencent à penser.
Quand une fois ce temps de penser est venu, il est impossible d’ôter aux esprits la force qu’ils ont acquise; il faut traiter en êtres pensants ceux qui pensent, comme on traite les brutes en brutes. »

Et il est tout à fait légitime de trouver le bilan de Macron fort honorable ou détestable et de ne pas vouloir laisser impuni et le comportement de Benalla et la gestion de l’affaire par Macron puisque désormais la verticalité du pouvoir embouche les trompettes de Jéricho.
Cette affaire aura permis au parlement de s’octroyer de nouveaux droits et pouvoirs. Ce n’est pas peu ; ce n’est pas rien. Il faut s’en féliciter. Pour autant l’esprit partisan de la coprésidente de la commission d’enquête de l’Assemblée Nationale, député LRM n’est pas du meilleur augure. L’on peut s’en attrister à bon droit. Ce n’est pas peu ; et c’est beaucoup.

Reste une question lancinante. Pourquoi un individu investi d’une autorité agit-il de la sorte. Hannah Arendt nous avait déjà prévenu, la banalité du mal existe. Pourquoi a-t-il commis ce geste révélant un sadisme imbécile et arrogant. Because he could.
Pourquoi les gens parmi les plus intelligents n’ont-ils rien compris ou voulu comprendre avant que la mèche ne s’allume. Because they could.
Nous vient à l’esprit ce que Louis XVIII plus fin qu’on ne le pense généralement disait de Chateaubriand : « Monsieur de Chateaubriand, qui pourrait voir si loin s’il ne se mettait pas toujours devant lui. »

À moins que certains dans nos sociétés ne méritent ce que cette vieille canaille de Mathieu Molé disait à propos de Chateaubriand : « Ce qui m’a toujours étonné chez M. de Chateaubriand, c’est cette capacité de s’émouvoir sans jamais rien ressentir. »

À toutes et à tous bonne lecture et bonne vacances.

Leo Keller
Deauville le 07/08/2018

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