La guerre commerciale menée par Trump. Par Michel Fouquin conseiller scientifique du CEPII

La guerre commerciale menée par Trump
Par Michel Fouquin

Le cœur de la doctrine trumpienne c’est au diable le multilatéralisme vive le bilatéralisme ! Elle est fondée sur l’idée que le reste du monde profite indument de l’économie américaine du fait de pratiques déloyales de ses partenaires et surtout des accords internationaux signés par ces prédécesseurs qui sont injustement défavorables aux travailleurs américains. En conséquence, un pays aussi puissant que les États-Unis ne doit pas accepter de limiter sa souveraineté et peut au contraire imposer sa loi à ses partenaires sans trop risquer de représailles. Cette attitude correspond à un courant de pensée américain très ancien, tenté par le repli sur soi, qui s’est manifesté notamment à la fin de la première guerre mondiale. Alors qu’à l’initiative du Président américain Wilson on avait créé la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, pour faciliter la résolution des conflits entre les nations par la négociation multilatérale, le Congrès des États-Unis refusa d’y adhérer.

La grande leçon de la seconde guerre mondiale a été de promouvoir dans tous les domaines le multilatéralisme afin de résoudre par la négociation toutes sortes de conflits entre les nations. A cette fin on a mis en place le système de l’ONU, c’est-à-dire l’ensemble des institutions créées à cette occasion: le Conseil de sécurité pour régler les conflits entre pays membres sur la base de règles de droit élaborées conjointement et acceptées par tous, le GATT (General Agreement on Tariff and Trade) pour le commerce international, le FMI pour la monnaie et la finance internationale, la Banque Mondiale pour le développement et la lutte contre la pauvreté, l’OIT pour la réglementation du travail, l’OMS pour la santé, l’UNESCO pour la culture etc.…

Trump et l’OMC

C’est dans le domaine du commerce international que l’on est allé le plus loin dans la coopération internationale avec la création de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) -succédant au GATT- doté d’un organisme de règlement des différends (ORD) qui a le pouvoir de sanctionner financièrement les pays qui ne respectent pas les règles communes. Cet organisme gère un nombre considérable de plaintes qui permettent à de petits pays d’affronter et parfois de gagner, avec une certaine égalité de chances, leurs procès contre de très puissants pays.

L’attaque la plus dangereuse portée sur l’avenir du commerce international n’est pas la plus spectaculaire car elle est plutôt technique. Il s’agit du blocage par les Etats-Unis du mécanisme de remplacement des juges siégeant à l’OA (Organisme d’Appel) de l’ORD–ces magistrats, qui exercent leur mission pendant une durée limitée- instruisent les recours en appel des décisions des panels qui statuent sur les conflits commerciaux. Ce blocage pourrait remettre en cause l’existence de l’OMC tout entière. En effet, composée de sept juges, l’OA n’en compte plus que trois depuis septembre, Washington ayant bloqué le remplacement de quatre départs. Il ne reste plus qu’un Américain, un Chinois et un Indien. L’ironie c’est que ni le Chinois ni l’Américain ne peuvent être saisis d’un dossier impliquant leur propre pays. En cas de différend entre la Chine et les Etats-Unis, la réunion de 3 juges nécessaires au fonctionnement de l’OA est impossible.

Des attaques tout azimut

Il est vrai que les États-Unis peuvent critiquer le fonctionnement actuel du système de l’OMC, mais leur premier souci est l’existence de déséquilibres commerciaux structurels considérables au profit de certains pays asiatiques (Chine, Japon, Corée du sud), le second étant que de nombreux domaines sont peu ou mal couverts par cette institution. Citons la protection de la propriété intellectuelle, le contrôle des investissements, les paradis fiscaux etc. Mais au lieu de proposer un plan de réforme les États-Unis ont choisi de s’opposer directement aux pays qui selon leur point de vue profite indument du système. Enfin, autre source de conflit avec le reste du monde, les États-Unis, par le biais de l’usage du dollar, tentent d’imposer au monde leur stratégie de sanctions économiques contre l’Iran, la Russie, Cuba etc. en menaçant les entreprises contrevenantes de sanctions financières lourdes.

La guerre commerciale a commencé début 2018 avec les taxes de 25% sur l’acier et de 10% sur l’aluminium imposées aux grands pays exportateurs (Mexique, Canada, Japon et UE) au nom de la sécurité nationale ce qui est pour le moins incongru en période de paix. L’Argentine, l’Australie, le Brésil et la Corée du sud ont accepté de réduire sensiblement leurs exportations vers les États-Unis. Cela pourrait passer pour une victoire mais en réalité les pays exportateurs peuvent combler leurs pertes en volume par un gain sur les prix : en effet la réduction des entrées d’acier et d’aluminium doit en bonne logique se traduire par une montée des prix sur le marché intérieur américain et à l’importation. Les autres pays ont décidé de répliquer, mais avec modération, en haussant leurs tarifs sur des produits sensibles en particulier pour les agriculteurs américains.

En plus de la sortie de l’accord de Paris sur le climat, Trump a immédiatement mis un terme aux négociations en cours de deux méga-traités de libre-échange le TransPacific Partnership et le TTIP ou Transatlantique Traité pour le Commerce et l’Investissement. C’était facile à faire. Plus compliqué devait être la renégociation de certains accords de libre-échange (sans compter l’arrêt pur et simple de ceux en vigueur): avec la Corée du sud (le KORUS) et avec les pays de l’ALENA (Mexique, Canada). La renégociation avec la Corée du sud s’est achevée en Mars de cette année avec, selon les experts, des changements cosmétiques, en dépit des moyens de pression considérables dont disposaient les Etats-Unis, notamment en matière militaire et dans leurs relations avec la Corée du Nord. La Corée du sud a accepté de réduire ses exportations d’automobiles (dont celles de GM-Daewoo) tout en ouvrant un peu plus son marché dans ce secteur. Elle a aussi accepté de réduire ses exportations d’acier.

Avec l’ALENA (en anglais NAFTA North American Free Trade Agreement) les enjeux étaient plus importants et les menaces agitées du côté de la Maison Blanche beaucoup plus véhémentes. Tout cela pour un résultat obtenu ce mois-ci qui est semble-t-il limité. Les contenus d’origine intra ALENA des véhicules automobiles produits au Mexique et au Canada ont été relevés de 62.5% à 75%, de plus de 40 à 45% de l’automobile doivent être produits dans des pays où les salariés gagnent plus de 16 dollars par heure (22 dollars aux États-Unis et 3,6 dollars au Mexique), par ailleurs les produits laitiers américains entreront plus facilement sur le marché canadien à concurrence 3.6% du marché intérieur canadien. Trudeau a promis de compenser la perte des fermiers. Enfin l’accord change de nom pour bien marquer la différence avec le NAFTA, on passe ainsi à USMCA (US Mexico Canada Agreement). Tout ça pour ça dira-t-on ? Ce qui est rassurant c’est que l’accord reste en fin de compte raisonnable, et l’on peut même penser que les règles de contenu en import dans l’automobile seront favorables aux trois pays.

Le dossier brulant de l’automobile allemande

Enfin l’automobile est un des dossiers les plus brulants qui risque d’opposer l’Union européenne aux États-Unis. Dans ce secteur on a vu que les Etats-Unis ont déjà obtenu des concessions en ce qui concerne les exportations du Canada et du Mexique, ainsi que de la Corée du sud. En revanche il n’y a pas de négociation en cours avec l’UE mais des menaces très claires pour forcer un accord, allant jusqu’à menacer d’interdire les importations des voitures allemandes haut de gamme. Plus raisonnablement il s’agirait d’imposer un tarif de 20% sur ces voitures ce qui correspondrait à une perte de 4.5 milliards de dollars pour les constructeurs.

Au cœur du conflit il y a la domination sans partage des automobiles allemandes haut de gamme sur le marché américain (90% de ce segment de marché est entre les mains des constructeurs allemands). Mais il n’y a aucun argument pour soutenir qu’il s’agit de concurrence déloyale. Ce n’est pas la première fois que les Etats-Unis adoptent des mesures protectionnistes fortes pour protéger leur industrie automobile. Ils l’ont fait au début des années quatre-vingt où Ronald Reagan avait imposé une limite quantitative sévère aux importations de véhicules japonais sous la forme de restrictions volontaires d’exportation du Japon. Ces mesures avaient été efficaces pour obliger les constructeurs japonais à délocaliser une partie de leur production aux États-Unis. Aujourd’hui encore la proportion de véhicules japonais produite aux Etats-Unis sur le total des véhicules japonais vendus aux États-Unis est de plus de 75% en 2017, la proportion est la même en ce qui concerne les équipementiers automobiles. Le ratio n’est que de 22% pour les constructeurs allemands.

La Chine considérée comme l’adversaire stratégique des États-Unis

Beaucoup plus sérieux est l’affrontement entre les Etats-Unis et la Chine qui est de nature stratégique et pas seulement commerciale. En résumant un dossier complexe on retient trois points majeurs d’achoppement :

-L’accusation de manipulation de la monnaie chinoise reprise à de nombreuses reprises lors de la campagne électorale de Trump pourrait être abandonnée selon un rapport remis au Trésor Américain début octobre. C’est pourtant ce qui justifierait une levée générale des tarifs sur tous les produits chinois importés pour compenser les effets de cette sous-évaluation chronique de la monnaie chinoise.

-Les subventions à l’industrie chinoise et les pratiques de dumping, celles-ci sont une réalité et c’est ce qui justifie le refus (comme l’UE le fait) d’accorder à la Chine le statut et le traitement réservé aux pays à économie de marché. Ce refus permet d’entamer des procédures anti subvention ou anti dumping de protection exceptionnelles. Et les Etats-Unis y recourent souvent. Le nombre des mesures de cette nature a augmenté de 58% en 2017. Mais ces procédures peuvent être bloquées à l’OMC faute de juges disponibles !

-Le ciblage par la Chine d’entreprises de haute technologie américaines ou dit autrement le pillage de la propriété intellectuelle américaine par les Chinois et leur volonté affichée de devenir un leader mondial dans une dizaine d’industries clefs de la révolution numérique d’ici 2025. D’où une volonté accrue de bloquer les tentatives de prises de contrôle par des capitaux chinois des entreprises américaines les plus innovantes et pas seulement dans des secteurs militairement stratégiques. Cet objectif parait raisonnable mais, pour être efficace, il faudrait parvenir à un accord de l’ensemble des pays développés pour contrôler et réguler les investissements internationaux dans ces secteurs. Ce n’est pas la voie prise par l’administration américaine.

Incohérence macro-économique

En dehors du bien-fondé ou non des revendications américaines, Trump parviendra-t-il vraiment à réduire le déficit extérieur des États-Unis de cette manière ? Rien n’est moins sûr. Au-delà de la politique commerciale elle-même, il y a l’incohérence de la politique macro-économique des États-Unis qui l’en empêchera. En effet l’aggravation programmée du déficit public américain, par la baisse des impôts sur les plus riches, pour stimuler la croissance, risque de se transmettre au déficit extérieur des États-Unis, l’état de plein emploi du marché du travail ne permettra pas d’accroitre les emplois et conduira à la hausse des salaires et de l’inflation qui conduira la Réserve fédérale à accroitre encore plus ses taux d’intérêt, conduisant à une revalorisation du dollar, et donc à une perte de compétitivité. Le coût croissant des importations américaines se répercutera elle aussi sur l’inflation et de nouveau poussera à la hausse des taux d’intérêt etc.

Michel Fouquin
Paris le 17/10/2018

Nous tenons à remercier Michel Fouquin de nous avoir livré ses réflexions particulièrement percutantes sur la guerre commerciale menée par Trump. Son article est incisif et d’une clarté absolue. Michel Fouquin fut, entre autres fonctions, directeur adjoint du CEPII ( Centre d’Etudes et d’Informations Internationales).
Professeur, il a publié de très nombreux livres et articles scientifiques sur les problèmes économiques mondiaux. Il connait de plus parfaitement les problématiques américaines et asiatiques tant au niveau stratégique qu’économique.
Son pedigree est tellement impressionnant que nous ne pouvons le publier en entier.

Les travaux et fonctions de Michel Fouquin

Chargé de mission au Centre National du Commerce Extérieur (CNCE) de 1970 à 1978.
Chargé de mission au CEPII (Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales) de 1978 à 1981.
Chef de Département au CEPII 1981 à 1993.
Directeur-Adjoint au CEPII depuis Septembre 1993 jusqu’en Aout 2010.
Conseiller scientifique du CEPII depuis Aout 2010.
Professeur Associé en économie internationale à Paris I, Octobre 1997- Octobre 2002.
Chargé de cours à Science politique Paris
Professeur à la Faculté des Sciences Economiques et Sociales ; cours : économie du développement de 2002 à 2014.
Membre du conseil scientifique des journées de l’économie de Lyon
Membre du conseil scientifique du Printemps de l’économie

Livres et articles publiés
2018
La stratégie internationale de la Corée en question, Le Blog du CEPII, 4 juin
Qu’est devenu le miracle coréen ? Le Blog du CEPII, 1er juin
L’industrie automobile au cœur de la troisième révolution industrielle, Le Blog du CEPII, 22 Janvier
2017
La productivité du travail est-elle vouée à la stagnation ? Le Blog du CEPII, 5 mai
L’investissement chinois dans l’Union Européenne, Confucius conférence, Liège

2016
La régionalisation, moteur de la mondialisation
Problèmes économiques, n°3138, septembre 2016, Michel Fouquin, Jules Hugot
Une brève histoire des mondialisations commerciales
In « L’économie mondiale 2017 », La Découverte, septembre 2016,
Michel Fouquin, JulesHugot, Sébastien Jean
Back to the Future: International Trade Costs and the Two Globalizations
CEPII Working Paper, N°2016-13, May 2016, Michel Fouquin, Jules Hugot
Two Centuries of Bilateral Trade and Gravity Data: 1827-2014
CEPII Working Paper, N°2016-14, May 2016, Michel Fouquin, Jules Hugot
La régionalisation, moteur de la mondialisation
La Lettre du CEPII, N°365, mai 2016, Michel Fouquin, Jules Hugot
Sanctions économiques internationales : le retour, Le Blog du CEPII, 3 novembre

2015
Lee Kuan Yew : la disparition d’un despote éclairé exceptionnel
Le Blog du CEPII, Billet, 25 mars 2015
Vietnam : le choix de l’internationalisation
Le Blog du CEPII, Billet, 11 mars 2015
Sanctions économiques internationales : le retour
Le Blog du CEPII, Billet, 3 novembre 2016

2014
Le projet d’accord de libre-échange entre l’Union Européenne et les États-Unis
Cahiers Français, la Documentation Française.

2013
Energie solaire : le jeu de massacre continue
Le Blog du CEPII, Billet, 17 mai
2012
World Economic Overview, Panorama statistique, Working Paper CEPII N°2012-S-02, décembre 2012, Michel Fouquin, Houssein Guimbard, Colette Herzog, Deniz Ünal
2011
L’écart de productivité entre les Etats-Unis et la zone Euro continue de se creuser Problèmes économiques n°3017, Mai 2011.

2010
La Chine et la mondialisation
Géopolitique, N°100, Septembre 2010.

La crise mondiale accélère la montée en puissance de l’Asie
Mondes en développement, n°150, Mai 2010

2009
L’écart de productivité entre les Etats-Unis et la zone Euro continue de se creuser
La Lettre du CEPII, N°294, novembre 2009 .
Productivité du travail : la fin du processus de convergence ?
Economie et Statistique, n°419-420, INSEE, 2009.
Productivité du travail : les divergences entre pays développés sont-elles durables? Working Paper du CEPII, n° 2009-02.

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