L’affaire du meurtre de Jamal Khashoggi et ses implications strtégiques par Leo Keller

L’affaire Jamal Khashoggi et ses implications stratégiques

Sir Winston Churchill avait coutume de dire : « Never let a good crisis go to waste »

« Et soyez sûrs que vous allez découvrir la différence
Comme nous ses sujets le fîmes avec stupeur,
entre les promesses de ses vertes années
Et celle qu’il accomplit aujourd’hui. Il mesure aujourd’hui
chaque parcelle de son temps. » 1

« Tout de même, Prince Dauphin, ne pensez-vous point
Que vous y allez un peu fort. » 2
Il semble que la réaction séminale de Donald Trump suivi par Benjamin Netanyahu, désormais son plus fidèle vassal, s’inspirât de Prospero.
« Puisqu’ils sont pénitents,
l’unique but de mon projet n’appelle pas un froncement de sourcils de plus. » 3

Au-delà de cet assassinat immonde (mais les assassinats ne sont-ils pas- par définition- tous immondes ?) un réalignement des équilibres, voire des alliances se profile-t-il ? Quelle en sera son ampleur ? Ou bien cette affaire se terminera-t-elle dans les oubliettes de l’histoire où d’aucuns souhaitent, si ardemment, la confiner.
La dague(en l’espèce la scie) qui a déjà frappé, si sauvagement, Khashoggi, au-delà de la mort attend-elle d’être, à nouveau, fourbie avant de se retourner contre celui qui l’avait sortie du fourreau ?

Ira-t-on vers une nouvelle forfaiture ou au contraire une explosion ? Il est, cependant tout aussi possible que l’on se dirige tout simplement vers un règlement « low-cost » de la crise.
Quels sont les buts de la Turquie? A-t-elle les moyens de sa politique que l’on voit se dessiner derrière cette guerre informationnelle du goutte-à-goutte ?
Quel est l’intérêt de la Turquie en cette affaire, dont d’aucuns réfutent la véracité subite des dénonciations au seul motif que son comportement vis-à-vis des journalistes l’empêcherait de donner des leçons.

Comme si cela pouvait occulter la monstrueuse authenticité des évènements. Quelles sont les cartouches- secrètes- que la Turquie détient encore dans sa gibecière ?
Comment a-t-elle pu espionner aussi parfaitement et impunément le consulat de l’Arabie Saoudite à Istanbul ?
Nous nous proposons donc d’examiner les conséquences stratégiques de l’affaire Khashoggi qui vont bien au-delà de cette besogne sordide. L’Arabie Saoudite n’est pas la simple héritière de Landru !

Enfin l’on s’interrogera sur les buts véritables de MBS désormais appelé Mohammed Bone Saw. L’on se demandera si l’enquête prouve- selon toute vraisemblance- sa responsabilité et sa culpabilité, « qu’allait-il donc faire dans cette galère ? »

En somme et en forçant à peine le trait, nous pourrions rendre grâce à Erdogan d’avoir révélé–au sens photographique du terme–au grand jour toute cette entreprise. L’ironie de la situation tient aussi au fait que les journalistes ont désormais, bien plus souvent qu’à leur tour, leur rond de serviette dans les basses geôles turques !

Cette conjoncture illustre-t-elle la fin du basculement stratégique de la Turquie en un revirement d’alliance qu’elle avait déjà subrepticement entamée lors de la première guerre du Golfe en refusant aux américains l’utilisation de leurs bases en Turquie ; ou bien au contraire est-ce une façon pour elle tout en subtilité ottomane,–de garder un pied dans l’alliance atlantique, estimant ainsi que c’est le meilleur levier pour conserver et réactiver sa politique du « zéro problème. »

L’autre grand acteur, les USA, se trouvent quant à eux confrontés à un remake du scénario chypriote. En 1974 deux pays membres de l’OTAN avaient décidé d’en découdre militairement au grand dam de Monseigneur Makarios dont le seul tort fut d’avoir une intelligence et une ambition disproportionnées par rapport à la taille de son ile.

Cette fois-ci la Turquie–encore membre de l’OTAN–semble aux prises avec un des plus vieux alliés des USA : l’Arabie Saoudite. Cet allié pèse en effet plus lourd que la Grèce ! Le pacte de Quincy, qui date du 14 février 1945 est un accord quasi synallagmatique qui oblige les États-Unis à protéger l’Arabie Saoudite contre espèces liquides et trébuchantes, en l’occurrence : assurer le bon approvisionnement de pétrole.

Si l’alliance entre les USA et l’Arabie Saoudite venait à se desceller, c’est que la devise pétrolière de l’Arabie Saoudite n’aurait plus la même vigueur. L’affaire Khashoggi traduira-t-elle simplement cette dévaluation ou bien illustrera-t-elle sa prégnance, sa résilience, et la rémanence de son utilité?
Chicane ou au contraire conflagration entre deux alliés de taille dans le dispositif américain, mais conflit où pour renverser la fameuse formule anglo-saxonne : « The looser takes all the losses. » Deux alliés vitaux et dont les rapports avec la démocratie relèvent du fantasme (au moins pour l’Arabie Saoudite et d’une conception illibérale pour la Turquie). Les deux peuvent donc basculer de camp et ne se privent ni ne se lassent de le clamer.

Quatre autres acteurs restent, quant à eux, tapis- mais pour combien de temps- dans l’ombre. La Chine, et son désormais éternel junior partner : la Russie et enfin Israël que la realpolitik a installé- volens nolens- aux premières loges en cette complication.

L’Arabie Saoudite n’est pas et pour cause dans cet affrontement un joueur actif. Elle sera en effet et pour longtemps, ballottée, au gré des conférences de presse de Receyp Erdogan et des hésitations américaines.
Enfin l’Iran, étrangement silencieux mais dont la seule présence s’apparente au chœur des tragédies grecques antiques.
Dans ce jeu de go, compliqué à souhait, chaque protagoniste a ses atouts, ses handicaps, ses buts et ses contradictions.

Le rondo turc : A la poursuite de l’arche perdue du zéro problème

Dominique Moïsi souligne dans son remarquable livre : La géopolitique des émotions, à quel point celles-ci influencent la conduite de la politique étrangère d’un pays. Erdogan en administre, depuis quelques années la preuve, à coups et à coûts d’esclandres, l’éclatante démonstration. L’ignorer empêche de comprendre sa politique même si elle n’est pas le seul ressort.
La Turquie joue sur deux niveaux : élargir sa sphère d’influence et ses options et alléger les admonestations américaines.
Qu’on en juge. «Yet the United States has repeatedly and consistently failed to understand and respect the Turkish people’s concerns. And in recent years, our partnership has been tested by disagreements. Unfortunately, our efforts to reverse this dangerous trend proved futile. Unless the United States starts respecting Turkey’s sovereignty and proves that it understands the dangers that our nation faces, our partnership could be in jeopardy.” 4
L’historique y est impeccablement présenté, la menace tranquillement claironnée et l’abyssale mauvaise foi parfaitement claironnée.

Pour bien comprendre le jeu de la Turquie qu’elle exécute mezzo vocce, mais de main de maître, quelques mots suffisent : BYD/YPG, PKK, Fetullah Gulen. Pour autant nous n’en sommes qu’au Parodos.
Le temps de l’exodos avec le retrait américain tout juste annoncé atteste de la rigueur de l’analyse d’Erdogan.
La grille d’analyse de Thucydide, Phobos, Kerdos, Doxa, reflète à la perfection ces avertissements. Erdogan ne peut etre plus explicite dans sa tribune au New York Times.
“…The United States issued blatant threats against a friendly nation and proceeded to impose sanctions on several members of my cabinet. This decision was unacceptable, irrational and ultimately detrimental to our longstanding friendship. “ 5
Et pour que les choses soient parfaitement claires, Erdogan rappelle qu’à Afrin, la Turquie a pris- unilatéralement- les mesures nécessaires.

Quelles sont donc les cartouches dont dispose Erdogan dans la reconquête du rôle dont il rêve ? Notons au passage qu’après une période de glaciation de ses relations avec Israël, les deux pays ont procédé au réchauffement- à éclipses- diplomatique de leurs relations.
Pétrole oblige, adieu insultes réciproques et querelles religieuses. Embrassons-nous Folleville !

Erdogan avance ainsi ses pions. « As in those cases, we will take necessary steps to protect our national interests.
At a time when evil continues to lurk around the world, unilateral actions against Turkey by the United States, our ally of decades, will only serve to undermine American interests and security. Before it is too late, Washington must give up the misguided notion that our relationship can be asymmetrical and come to terms with the fact that Turkey has alternatives. Failure to reverse this trend of unilateralism and disrespect will require us to start looking for new friends and allies.” 6
Il est le pivot quasi géométrique du conflit et avec la Russie l’acteur incontournable.

Les limites du vagabondage turc

La Turquie cherche à adhérer à l’OCS. Pour le moment cela semble poser quelques problèmes. La Chine et la Russie freinent au seul motif que ces deux pays ont des minorités turcophones agissantes et qu’ils ne tiennent pas les exaspérer, même, avec la prise de gain que représenterait le débauchage d’un pays membre de l’OTAN.
Mais à bien y réfléchir s’agit-il d’une volonté réelle de la Turquie, d’un bluff ou d’un chantage vis-à-vis des USA ?

Les leçons

La première
Si l’on devait écarter les deux dernières hypothèses, ce serait la porte ouverte à la fermeture des bases américaines en Turquie. Mais que la Turquie adhère ou pas à l’OCS, les USA devront apprendre à gérer leur relation avec la Turquie. L’Inde, il est vrai, fait partie de l’OCS depuis 2017 ; même si elle fut déclarée « nouvel allié stratégique » des USA, elle n’était pas membre de l’OTAN. C’est là une différence significative.
D’aucuns avancent l’idée que la raison du goutte à goutte turc est qu’elle voudrait monnayer son silence. Le train est lancé et, nous semble-t-il, rien ne pourra convaincre Erdogan d’arrêter sa course tout sauf folle. Napoléon disait à propos de Chateaubriand que le problème n’était pas de l’acheter mais de l’acheter au prix que Chateaubriand s’estimait.
L’homme, à défaut d’être un parfait démocrate, est un redoutable tacticien. Lancer des banderilles contre l’Arabie Saoudite : oui avec plaisir ; lui limer les dents : oui par nécessité ; l’émasculer: peut-être mais tout au plus ; l’attaquer frontalement : certes non c’est une autre affaire ! Les bénéfices escomptés comportent beaucoup trop de risques dans d’autres théâtres.
Si la Turquie n’a rien contre un Iran fort, elle ne souhaite surement pas pour autant un Iran hégémonique. A cet égard l’Arabie Saoudite lui sera un contrepoids utile.
Ce qu’éclaire admirablement sa declaration au demeurant parfaitement équilibrée.

“As we continue to look for answers, I would like to stress that Turkey and Saudi Arabia enjoy friendly relations. I do not believe for a second that King Salman, the custodian of the holy mosques, ordered the hit on Khashoggi. Therefore, I have no reason to believe that his murder reflected Saudi Arabia’s official policy. In this sense, it would be wrong to view the Khashoggi slaying as a “problem” between two countries. Nonetheless, I must add that our friendship with Riyadh, which goes back a long time, doesn’t mean we will turn a blind eye to the premeditated murder that unfolded in front of our very eyes. The killing of Khashoggi is inexplicable. Had this atrocity taken place in the United States or elsewhere, authorities in those countries would have gotten to the bottom of what happened. It would be out of the question for us to act any other way.”7

Erdogan qui ne craint plus d’afficher son ambition, son ultima ratio, a ainsi déclaré que la Turquie “is the only country that can lead the Muslim world.” This makes the House of Saud less of an ally and more of a competitor.” 8

En somme, cette conjoncture se révèle être un cadeau inespéré pour la Turquie. Erdogan s’y refait une virginité ; il espère ainsi faire oublier au monde sa gestion du « coup d’État » manqué.
Bien plus dans un remarquable numéro de funambule, le pourfendeur des USA et l’amoureux désabusé mais vindicatif de l’OTAN, mais n’oubliant pas de se présenter comme trahi, se permet d’ajouter dans son interview: «No one should dare to commit such acts on the soil of a NATO ally again. If anyone chooses to ignore that warning, they will face severe consequences.” 9
Il rappelle fort subtilement que la Turquie est membre de l’Otan (même si son adhésion est désormais à géométrie variable).Membre certes fort peu docile mais qui s’accroche à ses droits à défaut de ses devoirs.
Ayant pris soin d’écarter le roi de toute responsabilité mais pas MBS, Erdogan réclame une enquête, sachant pertinemment qu’il frappe, comme au billard, Donald Trump.

Quelle est donc l’ambition du sultan Erdogan ? Son jeu est complexe; il est obligé de jongler avec des partenaires redoutables, souvent antagonistes, et qui sont loin d’obéir à sa baguette.
Parallèlement à la mise en coupe réglée de son peuple, Erdogan se veut un sultan sunnite moderne dont le conflit latent avec l’Arabie Saoudite, montre s’il en était besoin, que la rivalité chiite–sunnite peut parfois s’effacer devant un conflit intra-sunnite.

C’est la deuxième des leçons qui bouscule par ailleurs la sacro-sainte dissonance sunnite- chiite.
Au Moyen-Orient, les rivalités religieuses s’estompent parfois devant les bonnes et vieilles tensions alimentées et nourries aux rapports de force et rivalités classiques.
Il s’ensuit fort logiquement que l’Arabie Saoudite est plus un compétiteur qu’un allié. Le meurtre de Jamal Khashoggi vient d’ailleurs après une suite de troubles plus ou moins feutrés entre Ankara et Riyadh.
Erdogan a essuyé des échecs mais comme dans une chaconne, il avance ses pions et conforte méthodiquement ses positions.
Il n’aura pas échappé à l’observateur avisé que le Qatar bien qu’il soit l’objet d’une costille avec Riyadh abrite sur son territoire des bases américaines (la plus grande dans la région), française et turque. La base militaire de cette dernière actuellement servie par 500 hommes peut abriter jusqu’à 5000 hommes. En outre la Turquie envisage de l’agrandir. Par ailleurs dans le conflit qui oppose le Qatar à l’Arabie Saoudite et qui relève de la Comedia del Arte (voir notre précédent article) la Turquie assure une partie de l’approvisionnement du Qatar.

En révélant de façon parcimonieuse, mais parfaitement efficace, les détails de l’assassinat de Khashoggi, Ankara, tout en évitant un clash par trop ouvert et violent avec les USA et l’Arabie Saoudite, ménage et accroît son avantage. Il empêche la tension qui embrume désormais l’Arabie Saoudite, de retomber et permet à la Russie de jouer gagnant avec un MBS–de toute façon–dévalué ou forcé au départ. Cette dernière hypothèse est pour le moins peu plausible dans l’immédiat.
Erdogan est ainsi devenu le deus ex machina en Syrie.

Le départ subit et précipité des troupes US en confortant le boucher de Damas affaiblit symétriquement le boucher de Riyadh, tout en confortant la Turquie, la Russie et … l’Iran.

Après avoir autorisé des trafics–ou son gendre n’était pas totalement étranger–avec Daesh, Erdogan, notamment, depuis la conférence d’Ankara avec Poutine et Rohani – constitue avec la Russie et l’Iran, l’un des môles de l’axe qui soutient Assad. Axe qui s’est fortifié lors de conférences ultérieures. Ainsi du sommet quadripartite d’Istanbul d’octobre 2018.
Il est vrai qu’au Moyen-Orient tout évolue si vite.

L’on n’oubliera pas que les services secrets turcs ont coopéré par l’entremise de groupes, certes privés, tel l’International Defense Consulting ou SADAT–dirigé par l’ancien conseiller militaire en chef d’Erdogan, le général Adnan Tanriverdi avec les groupes djihadistes en Syrie. Des armes avaient même été livrées au djihadistes.
Hegel nous a appris : « Comment veux-tu être mon ami si tu n’es pas capable d’être mon ennemi. » Erdogan a fait son miel de cet enseignement ! Dans cette circonstance, Erdogan veut donc profiter du faux pas duquel MBS essaye de se relever pour éloigner les menaces américaines. Erdogan ayant acheté des S 400 à la Russie, ce qui ferait de lui dans n’importe quelle église un apostat, Mattis, alors Secrétaire à la Défense, déclare : «Clearly, Turkey bringing a Russian anti-aircraft, anti-missile system into a NATO country — we cannot integrate that into NATO. Yes, it does concern us and we do not recommend that,” 10
Mattis brandit les sanctions et menace d’annuler la vente d’avions Lockheed à la Turquie.

Cette affaire Khashoggi se présente donc comme une véritable aubaine pour Erdogan.
C’est un billard à trois bandes !
-Il affaiblit de toute façon l’Arabie Saoudite et surtout MBS, fidèle ami de Jared Kushner et gendre de Donald Trump.
-En déstabilisant l’Arabie Saoudite, il rend plus fragile et plus problématique le rapprochement Israélo–saoudien, lequel avait de toute façon subi un coup d’arrêt avec la mise en garde du roi Salman, père de MBS,
– Il conforte du même coup sa propre position.
Car si le pilier Arabie Saoudite se fragilise, c’est la Turquie qui espère devenir « l’homme fort » de la région. Il est donc réévalué tant à Washington qu’à Jérusalem et qu’à Moscou. C’est du moins ce qu’il pense ou espère.
Quelque soit la direction choisie, il devient incontournable. Il est, comme l’ont montré divers sommets sur la Syrie où Washington n’était même pas présent, à la manœuvre. Ayant signé le « Memorandum of Stabilisation of the Situation in the Idlib De-Escalation Area », il croit remplacer les USA, grâce et avec les Russes ; il menace le HTS, Hyatt Tahrir Al-Sham ex Al Qaïda, mais de l’autre côté il leur laisse une échappatoire.
En agissant de la sorte Erdogan se veut le leader des sunnites (en attendant plus), le sauveur d’Idlib et le trésorier de 100 000 mercenaires. Nous nous permettons cependant de rappeler à Erdogan que bien souvent les plans les mieux conçus se brisent sur un grain de sable, et qu’il y a encore loin à ce qu’il devienne le maître des horloges dans la région.

Ayant prôné il y a quelques années une politique de zéro problème avec ses voisins, il rêverait du Grand Chelem d’une politique étrangère néo-ottomane. Pour ce faire, membre de l’OTAN, l’affaire Khashoggi lui permettrait de jouer les arbitres entre Riyadh et Téhéran.
Être toujours tolérée par les USA et courtisée par la Russie ne sera pas tenable indéfiniment. L’un des deux finira par se lasser. Mais entre-temps, elle rétablira une politique plus équilibrée vis-à-vis d’Israël à partir d’une position de force. Car pour asseoir sa politique, la Turquie doit aussi se rapprocher d’Israël. Ce qui fait à ses yeux toute la différence.

La Turquie revient donc désormais dans le jeu. Elle est dorénavant une menace plus sérieuse pour l’Arabie Saoudite que l’Iran. Menace d’autant plus sérieuse que la Turquie paradoxalement n’a pas de revendications territoriales affichées envers l’Arabie Saoudite. A la différence de l’Iran, elle ne brandit pas non plus des déclarations tonitruantes et intempestives. L’antagonisme chiite-sunnite n’est pas au menu de leurs relations indigestes.

Même en Syrie où chacun soutient un camp adverse, leur inimitié se joue à fleurets mouchetés. D’une part parce que l’Arabie Saoudite n’a pas manifesté un talent guerrier, qui en impose et surtout parce que la Turquie a su jusqu’où ne pas aller trop loin. Avec le désarmement d’Idlib, Erdogan contrôle fermement les 10 000 hommes de l’HTS (Hayat Tahrir al Salam). Même si cette dernière organisation a critiqué le Memorandum of stabilization of the situation in the Idlib desescalation Area en disant: « It won’t abide by a turkish-russian plan »

Abu Museb al Zarqani a ainsi écrit que: “The sympathy of the HTS leadership towards President Erdogan is evident in al Qaeda propaganda. For example, Abu Muhammad al-Maqdisi, who is best known as the spiritual mentor of Abu Musab al-Zarqawi (the initial leader of al Qaeda in Iraq), wrote that “Muslims under the government of Erdogan are lesser in evil,” al Qaeda members should “take advantage of the freedoms” in Turkey, and “avoid harmful haphazard actions.” 11
En Turquie même, des djihadistes partisans d’Al Qaïda avaient écrit sur des affiches électorales : «We do not believe in democracy, but our votes are for Erdogan.” 12

Et pour couronner le tout le 31 août 2018 la Turquie a déclaré HTS organisation terroriste. Ce qui lui permet de jouer gagnant ou… perdant sur tous les tableaux.
En fait l’on peut analyser le comportement turc dans l’affaire Kashoggi comme la banderille finale qui lui permet de montrer à tous qu’elle est incontournable et obligatoire. Incontournable et obligatoire parce que logique.
En somme, la Turquie veut démontrer que l’Arabie Saoudite n’est plus un asset de premier plan pour les USA. Lesquels auraient tout intérêt à reconsidérer leurs relations avec Ankara.

Erdogan désire reconstruire face à sa quasi alliance avec Moscou et Téhéran, une alliance avec Washington. L’une contrebalançant l’autre. Les derniers évènements résultant de la décision absurde de Trump, l’installent ou l’intronisent comme Lord ou Sultan protecteur de la Syrie d’Assad avec carte blanche de Trump pour gérer à leur façon le problème kurde. Il n’est hélas pas trop difficile d’imaginer son dessein et ses méthodes.

L’Arabie Saoudite ou la danse macabre.

Pour l’Arabie Saoudite, et MBS, cette affaire tourne au cauchemar. À son réveil, elle n’en sortira pas indemne. C’est la troisième leçon car il y aura forcément un réveil. Sa marge de manœuvre consistera surtout à naviguer dans les eaux troublées et agitées de la moins mauvaise solution où elle est désormais encalminée. La mer de la Tranquillité est sur la lune ; ni les Américains ni les Saoudiens ne sont prêts de s’y poser.

Après les paillettes resplendissantes et scintillantes de la danse des sabres destinés à émerveiller, flatter, et amadouer Donald Trump, qui ressemblait avec ses mirobolants mais hypothétiques contrats aux camelotes que les Américains offraient aux Indiens il y a presque deux siècles, le temps de la détérioration fait entendre ses premiers grondements.
Le Wall Street Journal rapporte ainsi une conversation téléphonique entre Jared Kushner et MBS qui le prévenait que sa « furor turned in to rage » et « threatened to look elsewhere ».
Ne s’attendant sans doute pas à de telles révélations, ni à cette onde de choc ni aux valses hésitations américaines, l’Arabie Saoudite donne de la voix avant que les seconds couteaux n’entrent en scène.
Ainsi lors d’une conférence en Inde à la mi-octobre, Khalid Al Falih, ministre saoudien de l’énergie, a averti les USA :
“We expect and demand that Saudi Arabia’s efforts be acknowledged.» 13
Rien de plus mais rien de moins. C’est tout juste s’il ne réclamait pas un prix d’excellence voire de camaraderie au motif que Khashoggi aurait été un dangereux islamiste voire un terroriste membre des Frères Musulmans.

Deux types d’explications se présentent à nous pour envisager de comprendre la conduite de MBS et de l’Arabie Saoudite. C’est d’abord l’antagonisme stratégique et séculaire du conflit. L’Arabie Saoudite est partagée entre la haine de l’Iran, la peur que la république des ayatollahs lui inspire, et la rivalité classique qui oppose deux pays dont la géographie privilégie tantôt l’entente forcée tantôt la rivalité larvée.
En l’occurrence, les trois composantes, Phobos, Kerdos, Doxa de Thucydide forment un parfait apparentage. Le Thucydide Trap est d’ordre ontologique dans la région.

MBS a aussi comparé les dirigeants de l’Iran à Hitler. Nous lui laissons bien volontiers cette comparaison nauséabonde, hors de propos, ignorante des réalités de l’histoire et qui n’a guère de sens.

Aucun de ces deux acteurs n’est une démocratie. Il n’en reste pas moins que l’Iran est doté d’un système de contre-pouvoirs et que les élections présidentielles y ont été relativement régulières. Rohani n’est arrivé au pouvoir ni par un coup d’État ni par héritage. L’Arabie Saoudite caracole, quant à elle, fièrement, dans le peloton des états les plus arriérés.

Tout, sauf peut-être le pétrole, les oppose et les prédispose aux querelles perpétuelles. Le conflit chiite-sunnite même fortement instrumentalisé, la gestion des lieux saints, un positionnement géographique au milieu duquel patrouille la cinquième flotte. Pour pimenter les tensions, deux pays aux prises avec de multiples, même, si différentes tensions internes.

La guerre entre ces deux pays est cependant difficilement concevable car la cinquième flotte veille au grain.
D’où cette profusion de conflits à bas coûts au Liban, au Yémen, ou cette comédie au Qatar. Néanmoins les pulsions bellicistes doivent s’exercer, telle est la nature des relations internationales. « Polemos de tout est père, de tout est roi. » 14
Les initiatives de toutes sortes remplaceront les offensives que les armes ne peuvent départager. La guerre se déplace donc- à défaut- sur le front économique, diplomatique et médiatique voire psychologique.

Se croyant protégé par la menace iranienne et grâce à cette aubaine, MBS est devenu le protégé de Trump et l’allié d’Israël. Cette configuration n’est pas totalement nouvelle, confère le plan de paix du roi Abdallah en 2002 et rejeté, à l’époque, par Israël ; mais elle est dorénavant hypertrophiée par le développement des relations personnelles poussées à incandescence entre Trump et MBS.

Par contre elle méconnait les règles des relations classiques entre états. En bousculant, voire méprisant, tous les protocoles, MBS, Trump et Netanyahu jouent sans cesse au bord du gouffre. En ignorant ou contournant les réalités, ils laissent place à la nescience et à son cortège d’erreurs. La conséquence : MBS se croit désormais capable de jouer un rôle mondial. En somme, il voudrait dupliquer sur la scène mondiale son propre rôle en Arabie Saoudite grâce à des commencements- réels même si insuffisants, contradictoires et brouillons- de transformation économique et sociétale dans son royaume. Mais s’il est–relativement–tout puissant en son royaume, c’est loin d’être le cas dans la région et encore moins dans le monde.
Il est juste irréfléchi et présomptueux.

Quant à sa totipotence à domicile, il n’est pas sûr qu’elle ne soit pas dorénavant entravée par les centaines de princes qui constituent une espèce de Shadow Cabinet, et dont le souvenir de leur villégiature au Ritz Carlton est loin de leur avoir laissé un souvenir impérissable.
Louis XIV a triomphé de la fronde mais les données ne sont peut-être pas tout à fait identiques. Hic et nunc !
Il est tout sauf sûr que MBS pressentait cette foudre médiatique qui allait s’abattre sur lui. En tout cas, il était persuadé d’avoir quelques atouts dans son jeu.

Les munitions saoudiennes : Une bombe à retardement ou un pétard mouillé ?

Pour autant certaines de ses armes ont perdu leur lustre d’antan. La première arme à la disposition de MBS c’est bien, entendu, le pétrole.
Sans vouloir abuser des chiffres, en 2017 l’Arabie Saoudite est le deuxième producteur de pétrole derrière les États-Unis et le deuxième exportateur de pétrole derrière la Russie. Elle est aussi, et ce n’est pas anodin, le premier producteur d’électricité à partir du pétrole. Les réserves prouvées de pétrole de l’Arabie Saoudite sont les deuxièmes au monde après le Venezuela soit 15,7 % des réserves mondiales prouvées. Sa production représente 87 % de ses recettes publiques, 90 % de ses exportations et 40 % de son PIB. C’est dire que l’Arabie Saoudite est assise sur un baril de poudre qui peut exploser à tout moment suite à une utilisation abusive résultant d’un chantage, d’un incident ou d’une simple erreur de calcul.

Manier inconsidérément le pétrole pour qui se veut la banque centrale du pétrole n’est chose ni aisée ni dénuée de risque. L’Arabie saoudite est toxicomane de son pétrole.C’est l’impuissance de sa puissance !
MBS sait parfaitement qu’un des points cardinaux de la politique de Trump, c’est le prix à la pompe. Il a ainsi affirmé récemment que si le baril n’avait pas atteint les 100 $ c’était grâce à l’Arabie Saoudite. Dont acte !
Pour autant, Trump tord sciemment les faits lorsqu’il loue la pondération de l’Arabie Saoudite dans la gestion pétrolière.

Turki Aldakhhil, figure éminente et officieuse de la presse saoudienne, a ainsi écrit « If US sanctions are imposed on Saudi Arabia, we will be facing an economic disaster that would rock the entire world. Riyadh is the capital of its oil, and touching this would affect oil production before any other vital commodity. It would lead to Saudi Arabia’s failure to commit to producing 7.5 million barrels. If the price of oil reaching $80 angered President Trump, no one should rule out the price jumping to $100, or $200, or even double that figure.” 15

L’Arabie Saoudite a, d’ailleurs–au grand dam de Trump–coopéré récemment avec la Russie voire avec l’Iran pour la défense de leurs intérêts communs lesquels n’étaient pas exactement les mêmes que ceux des américains.
Elle peut tout aussi bien rechercher une augmentation des prix et ne pas suivre une augmentation de la production supplémentaire de pétrole mais là aussi cette arme s’affadit. La victoire aurait pour elle le nom de Pyrrhus.

Comme au jeu de go, il n’existe ni menaces ni sanctions définitives. D’un côté comme de l’autre ! MBS est conscient, que désormais, les USA sous la pression du Congrès peuvent aussi exercer ces mêmes menaces et sanctions plus ou moins ciblées. Il sait, ou pressent, qu’il risque malgré le pétrole d’être impuissant face aux réactions américaines.
Il va donc manier à la fois le chantage dans une déclaration que d’aucuns considèrent comme une manifestation de crainte et en même temps lâcher du lest en jetant en pâture des seconds couteaux pour essayer de diminuer l’ire américaine.
Ainsi l’agence officielle de presse saoudienne rappelle aux USA à propos de ce que d’aucuns qualifient de « so-called oil weapon » que “the kingdom’s economy has an influential and vital role in the global economy.” 16
Son autre moyen de défense va donc d’abord consister à nier son implication, puis les conditions du meurtre. Le rétro pédalage va couvrir 50 nuances de mensonges. De l’ignorance de ce qu’était devenu Khashoggi après avoir quitté précipitamment le consulat suite à un interrogatoire ayant mal tourné, MBS reconnaîtra après que c’était un crime haineux. Les autorités saoudiennes finiront, sous la pression des révélations turques, par reconnaître qu’il s’agissait bel et bien d’un acte prémédité.
Pour autant le ministre des affaires étrangères Adel Al Jubeir explique que les réactions étrangères relèvent de l’hystérie. Il déclare vouloir une enquête. Ce qui permettra, bien entendu, à l’Arabie Saoudite de laisser retomber la pression, de permettre à l’affaire de s’enliser.

À la question d’un journaliste lui demandant si le pouvoir saoudien savait, Jubeir répond “We know that a mistake was committed, we know that people exceeded their authority and we know that we are investigating.” 17

Après les stasimons, viendra l’exodos- provisoire- du procureur du royaume procédant à des condamnations à mort. (Quant à savoir si elles seront exécutées, Dieu est bien souvent miséricordieux même dans la région!)

Officiellement les autorités saoudiennes ont désormais reconnu la préméditation tout en écartant fermement et définitivement la participation royale. Pour autant, n’importe quel observateur ne peut que mettre en doute cette version compte tenu de la verticalité du pouvoir saoudien. L’on observera les mêmes tergiversations du côté de Trump, du Département d’Etat, de John Bolton et de Netanyahu. Même les révélations de la CIA de la mi-novembre divulguant les manœuvres de MBS auront du mal à ébranler ce scénario.
Le 15 novembre 2018, l’on apprend ainsi comme dans un sinistre feuilleton, l’avant-dernier épisode de cet assassinat. Selon l’adjoint du procureur royal général, Shaalan Al Shaalan lors d’une conférence de presse, MBS n’aurait rien su.
Mais les deux principaux responsables seraient le chef-adjoint du renseignement, le général Ahmed Al Assiri et Maher Abdel Aziz Mutub responsable du service du personnel de sécurité de MBS. L’on découvre aussi que leur mission était de ramener Khashoggi vivant mais que si cela s’avérait impossible l’on aurait recours à l’injection létale.

C’est la première fois que l’Arabie Saoudite reconnaît l’échec de l’opération et le démembrement de Khashoggi, l’opération ne s’étant pas conformée selon le plan prévu. La CIA rapporte ainsi les propos du procureur saoudien:     « journalist “was forcibly restrained and injected with a large amount of a drug resulting in an overdose that led to his death,” according to a report by the prosecutor. 18

Dernier élément de la défense du royaume wahhabite, Khashoggi n’aurait été qu’un dangereux terroriste islamiste, membre des Frères Musulmans. À toutes fins utiles rappelons que Khashoggi était un journaliste et un éditorialiste parfaitement respectable du Washington Post.

Plus le mensonge est énorme plus il est plausible. Vieille technique de désinformation communiste. Même l’humour s’invite au repas. Ainsi le journal Le Monde du 17 novembre 2018 rapporte les propos d’un analyste saoudien :          « Pour l’Arabie Saoudite, c’est sans précédent. Il y a des questions qui restent sans réponse, comme l’emplacement du corps et l’identité du collaborateur turc du consulat auquel il a été remis. Mais un tel niveau de transparence, ça fait du bien. »

Cerise sur le gâteau : Netanyahu sera son joker !

Mais conscient que le pétrole ne saurait représenter l’alpha et l’oméga des assets saoudiens, MBS formule on ne peut plus clairement « “We are a primary target for the Iranian regime,” et “won’t wait for the battle to be in Saudi Arabia.” 14
Nous verrons plus loin avec l’analyse du jeu américain en quoi là aussi son jeu ne possède plus la puissance d’antan.
La dernière carte dont dispose MBS est probablement la plus forte car elle est aussi partagée et portée par Trump et par Netanyahu. C’est la crainte de la menace iranienne. Pour autant cette menace ne fait pas l’unanimité au sein des appareils sécuritaires et militaires américains et israéliens ; elle a perdu de sa crédibilité.
Ainsi le 18 janvier 2016 le Chef d’Etat-Major d’Israël, le général Eisenkot n’hésite pas à dire lors d’un interview à Tal Shalev sur la chaîne de télévision I24 :
« The nuclear deal with Iran contains “many risks, but also opportunities » « »Iran will make great efforts to fulfill their side of the bargain and enjoy the benefits. » 19
Pour faciliter l’amnésie américaine, MBS multiplie les signaux à Oman, Bahreïn et aux Émirats Arabes unis pour que ces derniers invitent Netanyahu. Il pense ainsi se rendre irremplaçable.

Eisenkot estime aussi que l’accord du JCPOA réduit la menace iranienne parce que : «it rolls back Iran’s nuclear capability and deepens the monitoring capabilities, » of the international community into Tehran’s activities. » 20
Sentant bien au fond de lui-même que l’Iran–tout simplement parce que la cinquième flotte est une force d’interposition suffisamment dissuasive–MBS brandit à son tour une nouvelle intimidation : celle du rapprochement de l’Arabie Saoudite et de la Russie. Toujours dans le même journal semi officiel:
“Imposing any type of sanctions on Saudi Arabia by the West will cause the kingdom to resort to other options, US President Donald Trump had said a few days ago, and that Russia and China are ready to fulfill Riyadh’s military needs among others. No one can deny that repercussions of these sanctions will include a Russian military base in Tabuk, northwest of Saudi Arabia, in the heated four corners of Syria, Israel, Lebanon and Iraq.
At a time where Hamas and Hezbollah have turned from enemies into friends, getting this close to Russia will lead to a closeness to Iran and maybe even a reconciliation with it.” 21

Et pour que les choses soient parfaitement claires malgré la mention d’une base accordée à la Russie:
« It will not be strange that Riyadh would stop buying weapons from the US. Riyadh is the most important customer of US companies, as Saudi Arabia buys 10 percent of the total weapons that these US companies produce, and buys 85 percent from the US army which means what’s left for the rest of the world is only five percent; in addition to the end of Riyadh’s investments in the US government which reaches $800 billion.
The US will also be deprived of the Saudi market which is considered one of the top 20 economies in the world.
These are simple procedures that are part of over 30 others that Riyadh will implement directly, without flinching an eye if sanctions are imposed on it, according to Saudi sources who are close to the decision-makers. » 22

Une énigme demeure. Qu’est ce qui a donc poussé MBS dans cette entreprise ? L’explication la plus convaincante est que Khashoggi, ancien proche de MBS, ne serait pas en désaccord avec ce dernier sur les réformes mises en œuvre ou à expérimenter. Il aurait simplement eu le tort de critiquer la méthode et la personnalité de MBS portant ainsi atteinte à son crédit aux USA. En somme un vulgaire crime de lèse-majesté !
« Perhaps nowhere have the crown prince’s moves produced more curiosity, hope, and fear than in Washington » 23
L’assassinat de Khashoggi n’est que la résultante de tous ces facteurs combinés à une extrême verticalité du pouvoir de MBS.

Il n’en reste pas moins une autre explication à tout le moins plausible du comportement de MBS. Elle relève de l’hubris. Il faut remonter à Henri VIII pour trouver de telles monstruosités. Et le « schisme » de l’église anglicane pourrait en dernière extrémité inspirer MBS.
« Découpons-le comme un mets digne des dieux,
Ne le débitons pas comme une carcasse pour chiens
Et que nos cœurs, comme des maîtres subtils,
Excitent leurs serviteurs à cet acte de rage,
Pour paraître ensuite les gronder. Notre dessein semblera
Naître de la nécessité, et non de la rancune,
Afin qu’apparaissent aux yeux du commun
On nous dise purificateurs, et non assassins. » 24

Quoiqu’il en soit, MBS est dorénavant quelque peu démonétisé aux USA. Ce qui ne signifie ni sa chute ni sa défaite.
«The CIA sees Mohammed as a “good technocrat,” but also as volatile and arrogant, someone who “goes from zero to 60, doesn’t seem to understand that there are some things you can’t do.” 25

Deux pays risquent de payer la facture Kashoggi.
Bien sûr l’Arabie Saoudite dont les rêves de puissance se sont fracassés à l’étal d’une boucherie sordide et Israël qui avait réorienté sa politique étrangère sur l’appui saoudien pour amener les palestiniens à résipiscence.
Ce calcul n’était pas faux, il était même fort intelligent. Fort intelligent sauf qu’il ne peut fonctionner que s’il est accompagné par des concessions israéliennes.
En ce bas monde le repas gratuit n’existe pas.

Ainsi lors d’une conversation semi officielle, l’ambassadeur d’Arabie Saoudite avait dit à son auditoire- dont l’auteur de ces lignes- que tant que les palestiniens n’auraient pas recouvré leur souveraineté sur une partie de Jérusalem et les lieux saints musulmans, l’Arabie Saoudite n’irait guère plus loin dans son rapprochement avec l’État hébreu. Et d’ailleurs le roi Salman avait fermement recadré MBS, pourtant son fils préféré, sur ce sujet. Preuve supplémentaire, l’Arabie Saoudite vient de refuser la tenue d’un tournoi d’échecs pour ne pas accueillir deux joueurs israéliens sur son sol.


Le dilemme américain

Le retrait des troupes américaines de Syrie, bien évidemment, n’est pas lié à l’affaire Khashoggi. Il résulte juste de la confusion mentale de Trump qui pense toujours diriger une compagnie. Pour autant il fragilisera les intérêts saoudiens. Damas, Téhéran Ankara et Moscou ne se privent pas d’arborer leur satisfaction, voire leur jubilation ; Jérusalem et Riyadh tentent de dissimuler leur inquiétude. Il n’en reste pas moins qu’une Arabie Saoudite forte aurait, peut-être, pu amoindrir l’impact de ce retrait.

La façon dont les Américains réagiront dans cette conjoncture n’influera pas seulement en Arabie Saoudite, ou en Syrie où les conséquences n’ont pas fini d’étaler leurs effets. L’onde de choc n’a pas fini de dérouler son tapis de surprises.

Mais il en est une que nous examinerons plus loin, c’est la détérioration de la puissance américaine. C’est en effet la plus importante. La présidence Trump incline en effet à tout ou presque à tout pour passer l’éponge. Trump, dont visiblement la culture n’encombre pas son esprit, oublie qu’à la fin des fins Méphistophélès triomphe de Faust.
Les américains ne gagneront pas sur tous les tableaux. Il n’est pas impossible qu’à la fin de la pièce, ils perdent sur tous les tableaux.
La Turquie leur a transmis les bandes audio ; pour des motifs fallacieux et divers, ni Trump, ni Bolton, ni Pompeo ne les ont encore entendus. La Turquie ne les leur a certes pas donnés pour que la cause de la justice triomphe. C’est là le dernier de ses soucis.
Elle attend d’être payée en retour.

À ce stade l’on peut imaginer que la Turquie espère l’extradition de Fetullah Gulen et pour salaire de son espionnage, la reconnaissance de son statut de membre protecteur en Syrie et surtout l’assurance que les Américains ne leur mettront pas de bâtons dans les roues avec les kurdes et YPG.
Ce dernier point a été largement atteint par Erdogan ainsi que le prouvent les conversations téléphoniques de Trump avec Erdogan. En l’espace de quelques semaines, la Turquie a donc regagné ses galons de fidèle lieutenant de l’OTAN.
Deux maquignons ou bandits de grand chemin n’auraient point discuté différemment !
Il n’est pas non plus impossible qu’Erdogan se voie en émerillon d’affourche où la Syrie serait son vassal.

L’affaire Khashoggi vient donc consacrer et fortifier l’émergence d’un axe russo–irano- turc en Syrie. Dans les sables mouvants syriens, où les acteurs et situations réservent bien des surprises, le processus d’Astana affermit la zone démilitarisée russo- turque à Idlib. Ankara et Moscou en savourent déjà les bénéfices. Donc pour sortir de ces pièges, toute la politique de Trump consiste -erga omnes- à dégager la responsabilité de MBS.

MBS, victime de son hubris, était devenu incontrôlable. La guerre du Yémen et le conflit pichrocholinesque du Qatar l’illustrent parfaitement. Les Américains, qui pourtant y possèdent une base n’ont pas réussi à l’éviter. Cette parodie de conflit a pour parrain un pompier pyromane : Donald Trump, Président des Etats-Unis d’Amérique ! Il semble que les américains veuillent dorénavant éteindre l’incendie au Yémen où la famine rend chaque jour ce conflit plus meurtrier. Plus meurtrier mais où ni l’Iran ni l’Arabie Saoudite paraissent vraiment triompher.

Ce qui en soi n’est pas une si mauvaise chose, car cela démontre aux deux belligérants qu’ils ne seraient pas en mesure de l’emporter l’un sur l’autre dans un conflit à grande échelle. Les Américains ont demandé la fin des hostilités. C’est tout sauf un soutien franc et massif aux visées saoudiennes.

« A deal is a deal ! Isn’t it ? »
Une des premières manifestations de ce bargain de marchands, c’est la demande américaine de règlement au Yémen. Pour le Rambo de Riyadh, c’est déjà une mise en garde voilée.
Il est fort improbable que la famine qui sévit au Yémen et devient une catastrophe humanitaire d’une ampleur rarement atteinte soit la préoccupation principale du locataire de la Maison-Blanche. Mais ce conflit favorise la résurgence d’Al Qaïda et Trump n’a guère envie d’une escalade sur ce front. Il n’en reste pas moins que cet                « avertissement » sonne comme une « semi-victoire » pour l’Iran car en Syrie, l’Arabie Saoudite et les USA sont alliés. Il est vrai que l’Arabie Saoudite ne s’est point distinguée par sa vaillance au combat ou l’éclat de ses hauts faits militaires.
Les Américains ont par ailleurs tout intérêt à maintenir un semblant d’unité au sein du GCG.

Que les deux belligérants s’en aperçoivent témoigne de la faible plausibilité d’une guerre saoudo-iranienne. Mais surtout cela met en évidence la faiblesse de la menace iranienne. Que les Américains intègrent cette impuissance est la dernière chose souhaitée par Trump, électorat évangélique oblige !
Quant à Netanyahu ce serait la perte de son meilleur argument pour ne pas négocier une ébauche de règlement avec les Palestiniens L’affaire Kashoggi sera donc un révélateur.

Un MBS dévalué devrait paradoxalement faire progresser les choses. En n’appuyant pas inconditionnellement MBS, Trump montrerait aux Palestiniens qu’il est de nouveau un interlocuteur crédible, sinon le seul « Peace maker », à tout le moins le principal. En outre elle permettrait le retour à une politique de balancier. Par ailleurs cela révèlerait, au cas où les protagonistes l’auraient oublié que le conflit qui émulsionne le Moyen-Orient n’oppose pas l’Arabie Saoudite à Israël mais bien Israël aux Palestiniens !

En bonne politique, c’est-à-dire dans une politique dont le principe est l’équilibre, les USA devraient suivre une ligne où ils montreraient qu’ils ne sont point les soutiens inconditionnels de l’Arabie Saoudite. Agissant de la sorte ils laisseraient une porte de sortie à l’Iran. Après tout, si l’Iran s’est doté de l’arme atomique, à l’origine, même si les choses ont évolué par la suite, le destinataire principal du message était l’Irak et non Israël.
Téhéran n’a pas oublié que dans son combat avec l’Irak, il s’est retrouvé seul et isolé. Telles devraient être les réflexions des États-Unis avec l’affaire Khashoggi qui présente un certain nombre d’opportunités pour les Américains si toutefois ils daignent remiser leur panoplie idéologique au rayon des accessoires surannés.

Interviewé peu de temps avant son entrée en fonction, Henry Kissinger avait dit à propos du Vietnam :                       « Nous avons écrit cette foutue doctrine, nous pouvons la modifier. » En cette occurrence, tous les acteurs de la région mettent en application ce que Kissinger écrivit : « Dans les systèmes d’alliances, les membres les plus faibles ont de bonnes raisons de croire que le plus puissant un intérêt primordial à les défendre ; il s’ensuit qu’ils n’éprouvent plus le besoin de s’assurer de s’assurer son appui en souscrivant à sa politique. » 26

Une autre leçon à retenir de cette crise, c’est précisément les limites de la diplomatie personnelle. MBS a pu agir de la sorte grâce à la verticalité absolue de son pouvoir et à sa proximité avec Trump et son gendre.
Mais cela ne fait pas une politique. Juste un show à l’américaine. L’imbroglio dans lequel sont encalminés les USA en est la conséquence directe. Trump va donc, comme à son habitude, gesticuler criailler et fouailler dans tous les sens.
Criez, hurlez, il en restera toujours quelque chose. L’air est bien connu !
Ainsi lors d’un meeting préélectoral du 2 octobre dans le Mississippi et qui préfigure les si élégantes conceptions des déclarations mettant en valeur la financiarisation des alliances avec la Turquie ou Israël : «How about our military deals where we protect rich nations that we don’t get reimbursed?” Trump told a campaign rally in the U.S. state of Mississippi on Tuesday night. “I love the king, King Salman, but I said, ‘King, we’re protecting you. You might not be there for two weeks without us. You have to pay for your military, you have to pay.’ » 27
Cette déclaration vise l’Arabie Saoudite qui devra payer le prix du silence américain. Mais elle apostille aussi ceux aux USA pour lesquels Trump n’a que mépris et qu’il qualifie de « démocrates » car ils respectent les valeurs américaines.

Pour autant un blanchiment total de ce meurtre n’est guère envisageable. Face à la méconnaissance inouïe des dossiers par Trump, il existe fort heureusement aux USA, même au sein de l’administration américaine, des professionnels hautement qualifiés encore épris des valeurs traditionnelles et qui en mesurent et apprécient la force dans le monde.

To punish or not to punish!

Comment sanctionner et punir un pays où les deux protagonistes (USA et Arabie Saoudite sont interdépendants à ce point. L’Arabie Saoudite a le troisième budget militaire au monde. Les USA, malgré le pétrole issu du schiste, ont besoin de la gestion prudente de l’Arabie Saoudite. Ironie de la situation, après avoir eu un comportement ambivalent lors de l’attaque des Twin Towers, l’Arabie saoudite est aujourd’hui un allié nécessaire dans la lutte antiterroriste. La nouveauté, et c’est ce qui pose problème, c’est que Jamal Kashoggi était un résident américain qui prônait la liberté d’expression dans le très réputé Washington Post, journal américain, faut-il le rappeler ! Elle met à jour le vrai visage de MBS.

La realpolitik a ses lois et cela est, qu’on le regrette ou non, incontournable. Pour autant elle a ses avantages et même l’emblématique apôtre du réalisme en politique étrangère a toujours clamé qu’une realpolitik déconnectée des valeurs morales perdait sa valeur et son efficacité.

Dans son Jugement sur l’histoire, Henry Kissinger adresse d’ailleurs on ne peut plus clairement ce reproche à Chamberlain.

La rébellion gronde

Que peuvent donc faire les américains ?
« Une cascade de paradoxes si elle émoustille le philosophe constitue un cauchemar pour l’homme d’état. Celui-ci est, en effet, condamné à dépasser la simple contemplation, et à trouver une solution. » 28
La première des choses qu’ils font et en grand, c’est afficher un triple dissensus entre trois pôles de l’administration US. Ce qui est, convenons-en, bien gênant dans la conception et la manifestation, erga omnes, d’une politique étrangère.
Le premier axe brandi fièrement comme un gonfalon ou naïvement ( la différence tient au présupposé idéologique) par Trump–Bolton et pour simplifier Mike Pompeo, le deuxième ( était) composé de Mattis que les réalités du pouvoir avaient fort heureusement dépouillé de son surnom de Mad Dog et toujours pour simplifier de Gina Haspel, la directrice de la CIA nommée par Trump ; enfin troisième groupe : la branche législative où l’on trouve désormais, et de plus en plus fréquemment, de nombreux républicains et soutiens de Trump avec en tête le sénateur Lindsey Graham.

Mitch Mc Connell, leader de la majorité républicaine au Sénat, se sépare publiquement du Président Trump et déclare avant la résolution adoptée au Sénat établissant à l’unanimité la culpabilité du prince héritier.
“No one believes we should completely and totally fracture our relationship with the Saudis,” “But, yes, some kind of response is going to be appropriate, and we’re going to continue to talk about that.” 29
A l’issue de cette résolution Lindsay Graham a déclaré que MBS était « a wreckung ball to the region jeopardizing our national security interests on multiple fronts. »
“It will be up to Saudi Arabia as to how to deal with this matter. But it is up to the United States to firmly stand for who we are and what we believe.” 30

Ce dilemme est donc parfaitement résumé par l’un des meilleurs analystes de la vie politique américaine, Richard Haass, dont la présidence du Council on Foreign Relations, ne fait pas de lui un membre du parti démocrate ou une colombe mais qui a toutefois conseillé plusieurs présidents républicains. Pour autant il ne se satisfait pas de la position de Donald Trump.
Qu’on en juge.
« It’s a neat trick if you can both sanction a country and partner with them at the same time…” “And it’s not easy to keep the focus on Iran’s behavior when the Saudis are doing terrible things to journalists and dissidents, and bombing children in Yemen.” 31

Et pendant ce temps les sanctions contre l’Iran se renforcent. Eût-on voulu renforcer l’axe Moscou-Pékin Téhéran- Istanbul, l’on ne s’y fût point pris autrement.

Le New York Times Times stigmatise quant à lui la position de Donald Trump. «By comparison, they said, the issue of limiting American arms sales to Saudi Arabia, which Mr. Trump has said would threaten American jobs, pales in importance.” 32
Nonobstant Trump, des voix désormais de plus en plus nombreuses et influentes s’élèvent. Il n’est pas impossible que la Chambre des Représentants décide prochainement de sanctions financières sévères à l’encontre du royaume saoudien.
Certes pour le moment la stratégie consistant à disculper MBS semble fonctionner parfaitement même si personne n’est véritablement dupe. D’où le qualificatif de « rogue operation » employé par Riyadh et amplement repris par la Maison-Blanche.

Henry Kissinger avait déployé une grande partie de son temps, de son énergie et de son intelligence pour que la politique étrangère américaine soit bi- partisane.
Une des conséquences collatérales du meurtre de Khashoggi est de faire voler en éclats cette ligne de conduite. Il est vrai que ce travail de déconstruction méthodique avait déjà été largement entamé par Trump.

Ainsi le sénateur Lindsey Graham a-t-il déclaré sur Fox News le 16/10/2018 chaine dont l’opposition à Trump n’est pas la caractéristique principale : «He had this guy murdered in the consulate in Turkey,” “I’m not going back to Saudi Arabia as long as this guy’s in charge,” Mr. Graham said, suggesting the king remove the crown prince from power. “This guy is a wrecking ball.” 33
Lindsay Graham suggère même la destitution de MBS.

En Syrie les Américains avaient et dès avant leur retrait quelque peu changé leur objectif. Désormais avec l’affaiblissement à tout le moins relatif de Daesh, la cible prioritaire pour les Américains est clairement l’Iran.
MBS, ayant parfaitement assimilé ce changement de stratégie, se serait-il donc cru tout permis, tout possible ? Nous n’irons peut-être pas jusque-là. Les Américains restaient en Syrie pour contenir l’Iran en évitant, si possible, la confrontation.
Toute la conduite de Trump consiste donc à prendre des sanctions contre des responsables de second rang en prenant grand soin, avec Netanyahu, d’isoler MBS dans une bulle protectrice.
Jusqu’à présent les dieux semblent favorables au trio Netanyahu, MBS, Trump. La question que l’on peut se poser est: jusqu’à quand ? Car non seulement cette ligne de conduite affaiblit les intérêts américains à long terme, mais il est fort possible que les remous provoqués par la détention et le racket des princes au Ritz Carlton rallument un incendie contre MBS. Cette affaire n’a que provisoirement mis au pas les princes, quand bien même MBS a parfaitement verrouillé toute possibilité de rébellion. Pour autant les verrous finissent toujours par céder.

Les officiels américains ont ainsi déclaré que des sanctions risquent : « to jeopardize plans to enlist Saudi help to avoid disrupting the oil market. » 34
Chez Trump, peut-être plus que chez la plupart des présidents américains, mais dont beaucoup ont eu cependant le courage de déserter leur électorat, la politique intérieure et les considérations électorales dictent la politique étrangère américaine. America First se décline à tous les étages.

Pour autant, il est au moins, un acteur de poids et dont l’esprit n’est embrumé ni par les prix à la pompe aux USA ni par l’idéologie. L’ex Secrétaire à la Défense James Mattis a ainsi déclaré que le meurtre de Kashoggi menace la stabilité de la région: «The U.S. will “consider the implications of this incident within our broader strategic framework,”
“With our collective interest in peace and unwavering respect for human rights in mind, the murder of Jamal Khashoggi in a diplomatic facility must concern us all greatly. As US Secretary of State Pompeo stated, the US does not tolerate this kind of ruthless action to silence Mr. Khashoggi, a journalist, through violence. Failure of any one nation to adhere to international norms and the rule of law undermines regional stability at a time when it is needed most.” “Failure of any one nation to adhere to international norms and the rule of law undermines regional stability at a time when it is needed most.” 35

Mattis n’hésite pas dès le début à utiliser le mot « murder », même s’il se garde bien de mentionner le nom de MBS. Nulle trace des paroles offensantes tenues par Trump à l’égard de la CIA son propre service de renseignement :        « Maybe yes, maybe not »

Sous les pavés la démission !

Pour autant si Mattis est conscient des dégâts qu’occasionnerait pour les intérêts à long terme des USA une absence de réaction ferme, et qu’il pointe ce que le comportement de l’Arabie Saoudite peut avoir de déstabilisant et dangereux, il se garde bien de se démarquer trop ouvertement de Trump et Pompeo.

Ce dissensus au plus haut niveau se répercute d’ores et déjà parmi les lobbyistes. Le lobby de l’Arabie Saoudite aux USA est le plus puissant, le plus actif et celui qui a obtenu le plus de succès. Il avait même réussi sous la présidence Reagan à imposer la vente des avions AWACS à l’Arabie Saoudite et ce malgré l’opposition israélienne.

Ainsi deux très gros lobbyistes ont déjà résilié leur contrat avec l’Arabie Saoudite : le Glover Park Group, d’obédience républicaine, qui recevait 150 000 USD mensuels et le BGR Group qui se contentait de 80 000 USD par mois.

Cette affaire Khashoggi illustre non seulement le dilemme américain en la matière, mais elle éclaire peut-être et surtout tous les dysfonctionnements apparus sous la présidence Trump. « Trump told reporters that the CIA had not briefed the White House yet. But he added that he was planning to speak with them during the flight. “As of this moment, we were told that he did not play a role, we’re gonna have to find out what they say,”
“When pressed on what the White House would do if the crown prince was found responsible, Trump said: “We’re taking a look at it. You know, we also have a great ally in Saudi Arabia. They give us a lot of jobs and a lot of business and economic development. They have been a truly spectacular ally in terms of jobs and economic development.” 36
L’attitude du président Trump est pour le moins déconcertante. Il admet implicitement qu’il dépend de l’Arabie Saoudite non seulement au niveau stratégique mais aussi au niveau mercantile. Même Hillary Clinton n’avait osé exposer aussi crûment de tels arguments dans la formulation de la politique américaine du « new pivot ».

Peut-être encore plus surprenant, sachant sa position à tout le moins discutée, voire contestée, même parmi ses propres partisans, il cherche à impliquer Netanyahu en clamant qu’il adopte cette ligne de conduite pour protéger Israël.
Trump n’hésite pas, certes ce n’est pas la première fois, sinon à contredire ses propres services de renseignement, du moins à ne pas endosser leurs conclusions.
Ainsi la CIA est arrivée, lors la deuxième quinzaine de novembre 2018, à la conclusion que MBS était très vraisemblablement le commanditaire de ce meurtre. Elle avait en effet intercepté une conversation téléphonique de l’ambassadeur saoudien, et frère de MBS à Washington, que Jamal Khashoggi serait exécuté, si la mission échouait, et ce, sur instruction de MBS. En outre, Saoud Al Qahtani exécuteur des basses œuvres, et conseiller de MBS, avait téléphoné à ce dernier pour lui confirmer la fin de l’opération.

La dernière version saoudienne des « rogue agents » est finalement contredite le 18 novembre par la CIA. Trump ne reculant devant aucune forfaiture déclare qu’il « ne veut pas écouter cet horrible message. » Et dans un remake du sommet d’Helsinki avec Poutine, l’on observe avec un effarement mêlé d’effroi l’attitude inouïe de Trump.
En dépit de toutes les vraisemblances et preuves, Trump accorde plus de poids à la déclaration d’une puissance étrangère qu’à son propre service d’intelligence.

Qu’on en juge. Lors d’une interview à Wallace, Trump tient des propos sidérants:
« Well, he told me that he had nothing to do with it, he told me that I would say maybe five times at different points,” Trump said.
– Wallace: But what if he is lying?
– Trump: As recently as a few days ago.
– Wallace Do you just live with it because you need him?
– Trump: Well, will anybody really know? All right, will anybody really know? But he did have certainly people that were reasonably close to him that were probably involved. You saw we put on very heavy sanctions, massive sanctions on a large group of people from Saudi Arabia. But at the same time we do have an ally and I want to stick with…” 37
Le State Department se démarque lui aussi des révélations de la CIA et emboîte le pas à la Maison-Blanche. Il est vrai que depuis le limogeage rocambolesque de Rex Tillerson, il vaut mieux ne pas être en désaccord avec le Président.
Le temps où Obama privilégiait un « robust dialogue » est hélas révolu. Ô tempora Ô mores!

La porte-parole du State Department Heather Navert a osé dire: « Recent reports indicating that the U.S. government has made a final conclusion are inaccurate,” “There remain numerous unanswered questions with respect to the murder of Mr. Khashoggi. The State Department will continue to seek all relevant facts. » 38
Certes l’on sait bien que Colin Powell fut abusé par ses propres services dans l’affaire des armes chimiques irakiennes, mais il eût la décence et le courage de son mea culpa.
Pour autant ce mauvais feuilleton ne serait pas complet si l’on n’y rajoutait point les propos- à tout le moins ahurissants- du Conseiller à la Sécurité John Bolton qui ne voit aucune preuve dans le rapport de la CIA et que peu d’informations ont été « assessed ». Quant à Mike Pompeo, ancien et éphémère directeur de la CIA, il refusait d’écouter ce même rapport pour des raisons déontologiques.
Une source officielle américaine rapporte les propos de Trump : «Trump has told aides that he wants Mohammed to stay in power and that he sees the Saudis as the best strategic check on Iran and as a vital source of oil. Mohammed has a close relationship with Jared Kushner, the president’s son-in-law and senior adviser, who helps to lead the administration’s Middle East strategy.”39

Certes, ce n’est pas la première fois qu’un président engage dans son équipe un membre de sa famille ; John Kennedy avait bien nommé son frère Robert ministre de la justice. Mais au moins ce dernier avait de vraies compétences et un caractère d’acier qui lui ont permis de mener une politique opposée à celle qui avait conduit à sa nomination.

Heather Navert a ainsi, lors d’un point de presse, refusé de commenter les propos à tout le moins édifiants de Bolton. Elle a confirmé que Pompeo n’avait pas entendu l’enregistrement de la conversation, mais elle suggère que cela serait « inappropriate » pour lui de le faire, ayant été auparavant directeur de la CIA.
L’on ne savait pas l’équipe de Trump si pointilleuse quant aux questions touchant aux conflits d’intérêts. « The Secretary is in the role of being the nation’s chief diplomat and it wouldn’t be appropriate »
Heather Navert pressée de questions a alors continué de plus belle: « I don’t want to go down this road. »

Il est particulièrement intéressant de noter la parfaite concordance entre les propos présidentiels et ceux tenus par des représentants du royaume saoudien.
Ainsi Fatima Baeshen porte-parole de l’ambassade saoudienne à Washington déclare à propos du rapport de la CIA : «. The claims in this purported assessment are false,” “We have and continue to hear various theories without seeing the primary basis for these speculations.” 40

Le sénateur Lindsey Graham a dit à propos de MBS : «If he is going to be the face of Saudi Arabia going forward, I think the kingdom will have a hard time on the world stage,” “They are an important ally, but when it comes to the crown prince, he is irrational, he is unhinged, and I think he has done a lot of damage to the relationship between the United States and Saudi Arabia, and I have no intention of working with him ever again.” 41

Les USA représentés par Trump vont jusqu’à utiliser le mot qu’avait employé MBS pour caractériser Jamal Khashoggi : « ennemy of State ». Que MBS l’emploie ex post pour se justifier est grotesque. Que Trump ose le reprendre est honteux pour l’image des États-Unis. À ce compte-là, Trump, si soucieux de tailler dans les services publics, pourrait tout aussi bien supprimer la CIA et sous-traiter les renseignements américains à l’Arabie Saoudite. Il déclare ainsi:
«Our intelligence agencies continue to assess all information, but it could very well be that the Crown Prince had knowledge of this tragic event – maybe he did and maybe he didn’t!” 42

Passons sur l’ignorance abyssale de Trump quant à la signification exacte du mot tragique. À ce stade nous pouvons que conseiller aux Président des USA de relire Antigone de Sophocle. Et Trump de continuer sur sa lancée.          «That being said, we may never know all of the facts surrounding the murder of Mr. Jamal Khashoggi. In any case, our relationship is with the Kingdom of Saudi Arabia.” 43
Le State Department lui emboîte bien entendu parfaitement le pas. «: Any action must be consistent with “maintaining the important strategic relationship between the United States and Saudi Arabia » 44

Assurément, Trump qualifie cet assassinat d’horrible, mais il rappelle les deux impératifs qui obligent, selon lui, les USA à ne pas aller au-delà de la réprimande verbale qui d’ailleurs n’effrayerait pas même les élèves d’une cour de récréation.
Pour se justifier, il se lance dans une leçon de géopolitique digne d’un cours élémentaire niveau un. « The world is a vicious place. » Nous remercions bien vivement le président des Etats-Unis de nous l’avoir révélé, cet état de chose ayant dû nous échapper !
Mais il y va encore beaucoup plus loin en cautionnant les propos de MBS lorsqu’il déclare : « He denies it vehemently »
Certes jusqu’à preuve du contraire, tout prévenu est présumé innocent même face à de telles preuves. Nous nous permettons, cependant, de lui rappeler que nous ne sommes pas dans une cour de justice mais dans le grand bain mondial. Lors de la crise de Cuba, Adlaï Stevenson n’avait pas accordé foi- un seul instant- aux dénégations de Zorine. Ô tempora, Ô mores !

Trump partant du principe que le ridicule ne tue plus continue son homélie : «I hate the crime, I hate the coverup. I will tell you this: The crown prince hates it more than I do, and they have vehemently denied it,” 45
Pour Trump, il n’y a donc pas de vrai responsable et s’il n’y a pas de vrai responsable, il est donc impossible de sanctionner qui que ce soit et surtout pas MBS.
Gageons que sa déclaration de Mar El Lago restera dans les annales de l’histoire. A un journaliste qui lui demande qui est selon lui le responsable ? “Maybe the world should be held accountable because the world is a very, very vicious place » 46

Par cette déclaration, Trump espère clore le débat en salissant ignominieusement Khashoggi qu’il traite : « d’Ennemi d’État » ; il détruit ainsi la crédibilité de la CIA et partant les futures positions des États-Unis. Il donne un blanc-seing à MBS, qui plus est avec les félicitations du jury, en affirmant qu’à ce trébuchet où ses opposants voudraient agir, les USA n’auraient plus aucun allié.

Mais le plus dangereux pour l’avenir c’est la décrédibilisation de la CIA et des USA. Lorsqu’Adlaï Stevenson vint à Paris apporter au général de Gaulle les preuves de la présence de missiles soviétiques à Cuba, le général de Gaulle, grand seigneur comme à son habitude, les écarta d’un revers de la main en disant : « La parole des USA suffit à la France. »
C’est précisément cette force tirée d’une certaine conception de la morale que les USA viennent de saborder à cause de l’attitude de Trump.

Elie Baranets, explique dans son livre magistral « Comment perdre une guerre » pourquoi les démocraties perdent les guerres. La chose pourtant, et heureusement, n’est pas obligatoire. Mais pour cela, elles se doivent de garder leur anima, leur ADN. Préserver leurs valeurs et ne pas mentir à leurs peuples quant à la nature de leurs objectifs et moyens.

L’on a parlé dans un raccourci étincelant de pertinence du choix américain entre des mauvais alliés et de mauvais ennemis. Est-ce à dire qu’il n’y a pas moyen d’échapper à ce dilemme. Probablement pas, mais la solution doit passer de toute façon par le respect et la consolidation du pomœrium des valeurs américaines.

Les options américaines

Les Américains ont des atouts qui leur permettent d’agir dans des limites certes étroites.
Les Américains pourraient ainsi diminuer leurs ventes d’armes et leur soutien à l’Arabie Saoudite–dans la guerre du Yémen. Celle-ci ne revêt pas un aspect stratégique, elle n’est donc pas vitale pour la sécurité US. Être un théâtre d’opérations où s’affrontent l’Iran et l’Arabie Saoudite n’est pas une raison suffisante. Sa position géographique au bord du golfe d’Aden est évidemment importante mais le Yémen est aussi une enclave.
Et pour que la pression américaine fonctionne, des livraisons goutte-à-goutte et just in time à l’armée saoudienne seront plus efficaces qu’un arrêt brutal. En outre les conseillers militaires américains ne sont pas obligés de déployer tout leur zèle.

Cela aurait trois conséquences positives :
–tenir l’Arabie Saoudite en laisse
–empêcher le Yémen de basculer
–montrer à l’Iran qu’il n’a point un permis de chasse illimitée au Yémen.

Une analyse approfondie permet de pointer les atouts saoudiens que Trump hypertrophie soit par ignorance soit par volonté. Il est d’ailleurs possible sinon probable que l’une se nourrisse de l’autre.
D’abord l’argument, un peu honteux reconnaissons-le–du montant exorbitant des achats saoudiens aux USA (450 milliards de dollars) est fallacieux. Le royaume n’a aujourd’hui en aucune façon les moyens de dégager une telle somme. Son projet Vision 2030 semble largement optimiste sinon dépassé. La privatisation partielle d’Aramco est d’ores et déjà repoussée et largement surestimée. L’arme du pétrole est également émoussée.
L’exploitation des huiles de schiste a non seulement pour conséquence de diminuer l’importance économique du pétrole mais elle a aussi pour effet de dévaluer l’importance stratégique de l’Arabie Saoudite dans l’échiquier mondial comme stabilisateur régional et comme aiguillon vis-à-vis des palestiniens.

Plus grave! Le Washington Post écrit ainsi: «As a military partner in pushing back against Iranian aggression, Saudi Arabia has been worse than useless. It has no significant presence in Syria, where Tehran is making its strongest military push.” 47

Le succès de l’Arabie Saoudite en Syrie est voisin de nul; au Yémen c’est une catastrophe humanitaire dont l’effet immédiat est au contraire de renforcer l’influence voire le « prestige iranien ». Au Qatar, le conflit déclenche l’hilarité. L’invitation musclée du premier ministre libanais Hariri, a lamentablement ridiculisé MBS grâce à l’énergique et heureuse intervention du Président Macron.
De l’Arabie Saoudite ou des USA, le partenaire le plus dépendant comme l’a souligné, pour une fois, fort sagement Trump, au début de la crise c’est l’Arabie Saoudite. En effet et laissons l’argument moral de côté, autoriser et donner un blanc-seing à une puissance étrangère pour assassiner un résidant et paisible citoyen vivant aux USA et travaillant de surcroît dans une institution des plus prestigieuses est le pire signal que l’on puisse envoyer à la Corée du Nord, à la Russie, à la Chine et à l’Iran.

Toute la question est donc de savoir si le président Trump saura mesurer, évaluer adéquatement l’importance de ses atouts ? Sera-t-il capable de s’en servir correctement ?
Saura-t-il les imposer ? Ou bien précipitera-t-il ce que Philippe Moreau Defarges décrivait dans son remarquable article : Donald Trump ou la Pax Americana doit mourir un jour.48

Tapies dans l’ombre, mais prêtes à profiter du moindre faux pas américain : la Russie et la Chine. Certes on a vu que l’adhésion turque à l’OCS n’est pas–encore–d’actualité.
Dans le partnership qu’il cultive assidûment voire goulûment avec l’Arabie Saoudite, Trump ne peut négliger la Turquie qui n’est pas au mieux avec cette dernière. Ne pas se coucher devant l’Arabie Saoudite ne signifie pas qu’il faille la laisser choir. N’oublions pas qu’après avoir vendu des systèmes S400 à la Turquie et à l’Inde, la Russie est désormais le premier fournisseur d’armes de l’Inde.

La Russie rêverait d’un grand chelem avec l’Arabie Saoudite. Les saoudiens ont d’ailleurs- fort subtilement- prévenu qu’ils seraient prêts à concéder une base à la Russie à Tabūk. Les Chinois, quant à eux, seraient également prêts à ouvrir une deuxième base dans la région après celle de Djibouti.
La politique russe est tout en finesse. Elle ne se précipite pas. Elle laisse la situation se dégrader, et s’envenimer avec les USA. Elle espère empocher plus tard les fruits de sa relative passivité. Elle sait qu’elle peut être une voie de sortie par le haut pour l’Arabie Saoudite. Arabie Saoudite et Russie ont déjà pris leurs quartiers d’été d’une coopération pétrolière au grand dam des américains.

Les américains sont donc à la fois incapables de définir une ligne de conduite et tout aussi engoncés dans leurs divisions internes.

Le Troisième homme !

Il est un autre acteur qui tire, en coulisses, les ficelles du jeu et qui tel le souffleur au théâtre dicte des quasi instructions à Trump: Netanyahu.
Pour le moment il mène son jeu de main de maître. Trump n’a pas hésité à dire publiquement que sa ligne de conduite dans l’affaire Khashoggi était aussi dictée par la sécurité d’Israël, not to mention les évangélistes. Rappelons qu’après s’être violemment et sans succès opposé à la vente d’AWACS à l’Arabie Saoudite, cette dernière est devenue un des principaux soutiens d’Israël. Certes le soutien n’est que semi officiel. Il concerne surtout les relations sécuritaires, et le cordon sanitaire contre l’Iran.

Ce double mouvement, est à mettre incontestablement, à l’actif de Benjamin Netanyahu et de MBS. L’Arabie Saoudite avait déjà proposé un plan de paix en 2002 qu’Israël avait, à l’époque, catégoriquement rejeté. Le roi Salman a pourtant recadré son fils préféré sur le la question de Jérusalem en rappelant qu’il n’y aurait pas d’avancée significative tant que les musulmans n’auraient pas recouvré la souveraineté sur leurs lieux saints et sur la vieille ville de Jérusalem. Toute la stratégie de Nétanyahu consiste donc à renforcer le nouveau tropisme du royaume.

Sa meilleure arme : l’Iran ! L’affaire Khashoggi représente donc un sérieux problème pour Nétanyahu. (A la grande satisfaction de ce dernier, il semble que MBS se maintienne malgré les dernières tentatives du Sénat)
Rien de surprenant donc à ce que Nétanyahu se soit- jusqu’à présent- claquemuré dans un silence marmoréen. Il a poussé la complaisance jusqu’à épouser la version de MBS. Nétanyahu a mêmement dit à Trump: “I think that a way must be found to achieve both goals, because I think that the larger problem is Iran,”
«While “what happened in the Istanbul consulate was horrendous, and should be duly dealt with,”. Passée cette formule convenue et qui ne veut rien dire, ou plutôt qui veut hélas tout dire, il continue “he said, “it’s very important for the stability of the world (le lecteur avisé comprendra). . . that Saudi Arabia remain stable.” 49
Licence de chasse accordée !
Ron Dermer l’ambassadeur d’Israël à l’ONU précise s’il en était besoin que :
« that the United States should “not throw out the prince with the bathwater.” Ils se sont tant aimés! “We should not allow an action like that to go unanswered,” the Israeli ambassador to the United States,” “But we also have to be careful about not throwing away a relationship that has strategic value.” 50
“I think the administration, when they know all the facts, are going to have to decide, how can they on the one hand make clear that this action is unacceptable, but also not throw out the prince with the bathwater, let’s put it that way.” 51
“I see a change that is happening in the broader Arab world. . . for the first time in 70 years,” Dermer said. “Arab governments recognize that Israel is not the enemy, but a potential partner in confronting Iran, in confronting radical Sunni Islam.” 52

Le dépeçage de Khashoggi perturbe le plan de Nétanyahu tout autant que la politique de Trump. Elle le perturbe d’autant plus que ce rapprochement qui correspond aussi à une nécessaire réalité est porté essentiellement par des relations personnelles. Mais celles-ci parce qu’elles ne sont pas suffisamment et concomitamment étayées par des résultats concrets sur le terrain principal sont à la merci du premier coup de grisou ou de… scie.

S’était développée ces derniers mois, voire années, une alliance israélienne avec les dictatures sunnites, nouvelles versions, basée sur la menace–réelle ou exacerbée–iranienne. Les USA de Trump en étant le fer de lance. Pour récompense de sa nouvelle lecture du conflit, MBS soutient l’arlésienne du plan de paix de Trump et met la pression sur les palestiniens.
Pour autant des officiels saoudiens ont clairement signalé à Kushner que les hésitations américaines et les réactions au Congrès avaient compromis leur soutien aux initiatives de paix de Trump.

Dans ce scénario qui semblait si achevé, Trump trahit sans aucun motif juridique réel, la parole américaine gravée dans le marbre d’un JCPOA même imparfait (mais l’observateur avisé n’aura pas oublié que les Russes et les Chinois veillaient à leurs propres intérêts). Il coupe l’aide aux palestiniens de Gaza faisant ainsi fi de l’enseignement d’Edmund Burke : « Ceux qui ont beaucoup à espérer et rien à perdre seront toujours dangereux. » 53
Il transfère son ambassade à Jérusalem, sans aucune contrepartie, enfin soutient l’Arabie Saoudite dans un conflit qu’il ne gagnera pas mais dont il aura porté Al Qaïda et alii sur les fronts baptismaux.
Pour prix de ce concours MBS suggère–fortement–Oman d’accueillir Nétanyahu. Et plus si affinités. !
Notons que Shimon Peres, Prix Nobel de la Paix, et sans aller à Canossa, avait déjà été reçu officiellement au Qatar et à Oman en avril 1996.
Échange de bons procédés, Nétanyahu ne voulant point être débiteur vis-à-vis de Trump va jusqu’à affirmer que CNN et le New York Times sont des pourvoyeurs de fake news.

Si MBS sort indemne de ce guêpier dans lequel aucune raison logique ne l’y avait vraiment conduit, mais chez les dictateurs mêmes ou surtout royaux, l’hubris n’est jamais loin, alors Nétanyahu sera le grand vainqueur de ce feuilleton.
Nous nous permettons de rappeler à Son Excellence Ron Dermer au cas où cela lui aurait échappé que lorsque les faits- immondes dans le cas présent-, CIA oblige, sont parfaitement établis, il faut avoir le courage de ne pas se coucher. S’il n’est pas question, bien sûr, de rejouer « Carthago delenda est » il faut aussi savoir jusqu’où ne pas tout accepter. C’est aussi cela la realpolitik !

« Comprenne qui voudra !
Moi, mon remords, ce fut
la victime raisonnable
au regard d’enfant perdue,
celle qui ressemble aux morts
qui sont morts pour être aimés. » 54

Reconnaissons-le ce qu’il y a de plus remarquable dans la déclaration de Ron Dermer, c’est son caractère amphigourique et abscons. Mais il est vrai que Kissinger avait déclaré lors d’une crise diplomatique : « Le Premier ministre recherche la clarté, je recherche l’ambiguïté. »
Pour autant, tant Kissinger que Raymond Aron pensaient que toute realpolitik totalement déconnectée des valeurs était vouée à l’échec.
“Unless we are able to make the concepts of freedom and respect for human dignity meaningful to the new nations,” “the much-vaunted economic competition between us and Communism . . . will be without meaning.” In other words, liberal democratic ideals had to be defended for their own sake, without relying on the material success of capitalism to make the case for them.” 55

L’Ours russe est –il prêt à sortir de sa tanière?

Pour des raisons inverses de celles de Trump et Nétanyahu, Poutine aimerait soutenir MBS ; d’où son attentisme prudent. Mais il ne fera rien qui mettrait en danger son contrat de livraison de gaz russe à la Turquie ni son pipeline Turkish Sream ainsi que sa centrale nucléaire.

Dans un premier temps, Poutine se contentera d’un axe pétrolier Riyadh- Moscou. C’est l’hypothèse la plus sérieuse. Même si un contrat préliminaire de vente de S400 a été signé en 2017 par le roi Salman lors d’une visite à Moscou.
Sauf événement imprévu, il semble difficile à Moscou d’aller plus loin compte tenu de ses liens avec l’Iran. Notons que l’Arabie Saoudite avait projeté d’acheter des systèmes à la Chine. L’accord ne s’est pas fait pour des raisons liées au transfert de technologie.

L’avenir

A la question de savoir si MBS va sauter ? La réponse est non dans le court terme. Pour le moyen terme, nul ne peut prévoir les révolutions de palais ni l’effet qu’auront les coups de boutoir du Sénat américain lors des prochains et nombreux redoutables hearings des commissions.

Jusqu’à présent les seuls deux résultats tangibles sont le double vote au Sénat où sept sénateurs républicains ont rejoint les rangs républicains dans le vote d’une résolution qui met fin au soutien logistique américain à l’Arabie Saoudite dans la guerre qu’elle mène au Yémen. Certes la loi doit encore etre approuvée par la Chambre des Représentants (ce qui ne devrait guère poser de problèmes) mais le Président peut y opposer son véto ce qu’il fera très vraisemblablement.

Mais il y a peut-être encore quelque chose qui va au-delà du symbole.
Toujours en Décembre le Sénat a adopté – et à l’unanimité- une résolution qui affirme clairement que MBS est responsable de l’assassinat de Jamal Kashoggi. Cette résolution est plus qu’une gifle administrée à Trump car elle ouvre la porte à l’application de la loi Magnitsky.

Il est désormais probable que MBS perdra son aura et son influence dans le monde et donc son pouvoir qui captait tant la lumière.
L’ère et le vertige des sommets tapageurs avec MBS sont suspendus au moins pour un temps. L’influence de l’Arabie Saoudite sur les autres pays sunnites sera plus réduite et surtout moins voyante.

Riyadh bénéficie encore du parapluie iranien, la question est pour combien de temps ? Même au Congrès des USA de nombreux sénateurs n’entendent pas laisser l’affaire impunie. La directrice de la CIA, nommée par Trump a été auditionnée au Sénat. Tout laisse à penser que les sénateurs seront nettement moins complaisants que la Maison-Blanche.
A bien y réfléchir, le scénario d’un conflit militaire entre l’Iran et l’Arabie Saoudite relève d’un film de série B. L’état des forces armées de chacun des protagonistes rend une telle issue problématique sinon improbable.
La Vème flotte veille au grain. Certes les USA n’ont point empêché la costille typiquement picrocholinesque entre l’Arabie Saoudite et le Qatar qui abrite leur plus grande base dans la région. L’Iran est suffisamment occupé en Syrie et embourbé au Yémen. L’Arabie Saoudite quant à elle, est certes dotée d’armes technologiques du dernier cri ; il est tout sauf sûr que ses officiers veuillent et sachent s’en servir.
Un blocage du détroit ? Désormais impossible. D’autant plus que l’Iran et l’Arabie Saoudite coopèrent en matière pétrolière.

Les Américains ont quelques leviers pour ne pas laisser impunie une telle forfaiture.
L’Arabie Saoudite n’a probablement plus les moyens pour prendre des sanctions autres que symboliques en retour contre les USA. Assurément c’est un pari risqué, mais ses moyens sont chaque jour plus limités.
La guerre au Yémen leur a déjà coûté 50 milliards de dollars. Pour un résultat voisin de zéro. Mais tant que les USA resteront dans une zone où ne prendre aucune décision tout en affirmant l’horreur de la chose leur tient lieu de politique ne peut que renforcer MBS et l’encourager à aller toujours plus loin.
Pour toutes ces raisons l’Arabie saoudite ne prendra pas de sanctions véritables contre les USA. Le prix à payer serait beaucoup trop élevé et en tout cas plus coûteux que celui exposé par les américains.

Les options américaines

Qu’on en juge avec l’intervention de James Mattis pourtant peu suspect de faiblesse :
“As delivered involvement in the matter. Due to the gravity of this situation, I will continue consulting with our president and secretary of state as they consider the implications of this incident within our broader strategic framework.
We will maintain our twin imperatives, as stated by Secretary of State Pompeo, of protecting America and our interests and holding accountable those responsible for this murder. Our secretary of state has already revoked visas and will be taking additional measures as the situation is clarified. The United States’ shared security interests with our Arab and Israeli partners in this region remain, and our respect for the Saudi people is undiminished – a respect solidified in 1945 when president Franklin Roosevelt and Saudi King Ibn Saud met in Bitter Lake aboard USS Quincy and alleviate one of the world’s most searing human tragedies.” 56
“Meanwhile, Washington should pay close attention to how the crown prince handles the aftermath of his anticorruption campaign. If MBS becomes his country’s Xi, then the United States should maintain its pragmatic alliance, which is based on mutual benefit rather than shared values. But if MBS turns out to be more like Putin or Henry VIII, privileging political cronies and treating the private sector as his personal ATM, then the longer-term prospects of the kingdom in a world where oil prices are unlikely to return to the historic highs of the early years of this century will be much less certain. In that case, the United States will need to look elsewhere for a partner in stabilizing the region.” 57

Certes il ne s’agit pas pour l’administration américaine d’agir n’importe comment. “Although Trump’s close public embrace of the crown prince might not serve either’s interest in the long term, it has undoubtedly given Washington considerable leverage with Riyadh in the short term. The administration should think carefully about how to use this influence. Bringing the Saudis on board for a new effort to settle the Israeli-Palestinian conflict would make sense, but only if the Trump plan has a real chance of success. The administration should not play the Saudi card on the peace process if it is not going anywhere—and there is little reason for optimism.” 58
Paradoxalement la pratique du pouvoir de Trump répond systématiquement à la nouvelle gouvernance saoudienne. En effet depuis l’accession au trône du roi Salman en 2015, il n’y a plus de contre-pouvoirs avec les princes. Les estimations du nombre de ces détenteurs de contre-pouvoirs vont de 3000 à 10 000. La dévolution adelphique qui assurait une certaine continuité, voire un consensus n’est plus pour la première fois la règle: «The Saudi monarchy has been transformed from one that rules by royal consensus to one in which a single individual holds absolute power.” 59
Nous nous trouvons donc dans une situation atypique où tous les canaux de communication classique ont disparu au profit d’une relation « royale ».
Trump et son gendre sont parfaitement à l’aise avec le jeune prince héritier. Et alors ? Cela peut présenter certains avantages si toutefois la partie américaine sait faire preuve de fermeté sur les principes et de souplesse quant à l’action. Le fait que Chine, Russie et Iran guettent le moindre faux pas n’est pas une excuse. Marc-Aurèle disait que tout obstacle est matière à action.
Il semble hélas que cela ne soit pas le cas. « Unfortunately, such personal relationships seem to have distracted foreign policy actors in Washington from the hard work of critically evaluating the changing priorities and national interests of the two countries.” 60

« Jusques à quand abuseras-tu de notre patience, Catilina ? Combien de temps encore serons-nous ainsi le jouet de ta fureur ? Où s’arrêteront les emportements de cette audace effrénée ? Ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les postes répandus dans la ville, ni l’effroi du peuple, ni le concours de tous les bons citoyens, ni le choix, pour la réunion du sénat, de ce lieu le plus sûr de tous, ni les regards ni le visage de ceux qui t’entourent, rien ne te déconcerte ? Tu ne sens pas que tes projets sont dévoilés ? Tu ne vois pas que ta conjuration reste impuissante, dès que nous en avons tous le secret ? Penses-tu qu’un seul de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et la nuit précédente, où tu es allé, quels hommes tu as réunis, quelles résolutions tu as prises ?61

L’assassinat d’un journaliste- paisible, faut-il à nouveau le rappeler- n’est donc point survenu par hasard. Il est la suite logique d’une série d’autres exactions, les unes plus viles que les autres, et dont la paternité de MBS ne fait hélas aucun doute. Que les USA restent indécis, alors MBS pourra continuer ses exactions, urbi et orbi, sans retenue.
Pour autant des voix commencent à se faire entendre aux USA. Ainsi un diplomate américain recadre et l’influence saoudienne et celle de MBS. : « MBS is not going to do the heavy lifting expected before now, and they are deciding what to do next,” 62
Les Américains peuvent et donc doivent user de leur influence pour imprimer leur ligne rouge qui tout en préservant leurs intérêts ne doit pas donner un blanc-seing à MBS. Hors toute considération morale, ce serait insulter leurs intérêts.
Compte tenu de la puissance des liens familiaux (encore que l’on a connu dans la région des coups d’états parentaux), les américains doivent exiger une mise à l’écart même discrète de MBS. Il en va de la crédibilité de la puissance américaine ; sans parler de leur honneur.

Les Américains ont quelques moyens de pression à leur disposition ; il leur suffit de vouloir les utiliser. Le royaume saoudien est beaucoup moins monolithique qu’on ne le pense. Cette affaire, cumulée il est vrai à d’autres, a provoqué des remous parmi les familles princières. Pour éteindre l’incendie, MBS et son père ont donc fait une tournée des « popotes » dans la région de Qassim, bastion des ultraconservateurs afin de calmer le jeu. C’est encore un des atouts américains.

“Throughout this crisis, the president has maintained that he’s looking after our “national interests.” But Trump’s response doesn’t advance the United States’ interests — it betrays them. It places the dollar values of commercial deals above the long-cherished American values of respecting liberty and human rights. And it places personal relationships above the United States’ strategic relationships. For more than 60 years, the U.S.-Saudi partnership has been an important one based on trust and respect; Trump has determined that the United States no longer requires honesty and shared values from its global partners.
Security, as Trump noted in his statement, is an important U.S. interest. But we do not make the world safer by setting a double standard for diplomacy under which the United States abandons our values for anyone who offers to buy enough of our weapons.” 63
Trump doit comprendre que ne rien faire c’est accorder un chèque en blanc à des dirigeants tels que Poutine Xi Ji Ping autrement plus dangereux, parce que plus rationnels et autrement plus puissants.
Les Chinois ne se privent, d’ailleurs pas, de punir – sévèrement toujours, définitivement parfois-certains de leurs citoyens à l’étranger. L’affaire d’Interpol est significative. Le kidnapping d’un ressortissant suédois en Thaïlande est un avertissement, tout comme l’est l’empoisonnement par les Russes de l’ex agent Skripal.

Il est une autre leçon que l’affaire que l’affaire Khashoggi nous enseigne avec les comportements de Donald Trump. Dorénavant, et cela va de pair avec les cyber-attaques, la vérité des faits n’a plus d’importance dans les relations internationales, y compris pour les USA. Mais à ce jeu Poutine a une longueur d’avance. Que les USA qui représentent encore 5 % de la population mondiale et 20 % de l’économie n’aient plus un comportement rationnel et se laissent ballotter au gré des humeurs fantasques d’un président, peu au fait de la complexité des relations internationales, est un vrai problème.

Le retrait des troupes américaines apporte des leçons contradictoires. L’on peut certes se contenter d’y lire qu’il s’agit simplement de la promesse martelée lors de la campagne électorale de retirer ses troupes de différents théâtres d’opérations.

Mais il signifie aussi l’amorce d’un lâchage même partiel de l’Arabie Saoudite qui était clairement dans le camp opposé d’Assad. Lâchage non pas à cause de l’Arabie Saoudite, mais lâchage du au désengagement américain dans la planète. Pour autant il oublie que la puissance économique américaine est aussi portée par l’hégémon américain.
Les chinois seront les derniers à s’en plaindre.
L’on rapprochera cela de la déclaration, une fois de plus à l’emporte-pièce, de Trump sur l’Iran. Je dis et je fais le contraire ! « Iran ‘can do what they want in Syria, »

Il désigne aussi deux grands vainqueurs : la Russie et la Turquie. Cette dernière est d’ailleurs adoubée comme le nouveau gendarme de la région. Mais ce faisant, en diminuant le risque de collision par accident avec l’Iran, il rend cette dernière quasi évidente tant la géopolitique a horreur du vide.
Quant aux kurdes, victimes expiatoires après s’être si vaillamment battues, ils retourneront- dans le meilleur des cas- dans les oubliettes de l’Histoire ou quelques idéalistes naïfs avaient cru les en faire sortir.

Il est également loisible de rappeler la façon, tout en finesse, de Trump de rappeler à l’ordre ses alliés. C’est désormais, après l’Europe, la Corée du Sud, le Canada etc. le tour de Netanyahu. Le 27/12/2018 Trump a déclaré : «We give Israel billions of dollars, they’ll be okay.”
Et Martin Indick, qui a été par deux fois ambassadeur des États-Unis en Israël et aujourd’hui vice-président du prestigieux Brookings Institution de commenter fort lucidement : « This cavalier attitude is deeply worrying. Ignores the role of US as force for multiplyer for Israel deterrence. From here it’s a short step to Trump asking: why are we giving so much money?”

La Turquie est au moins autant que la Russie le grand vainqueur. S’il était besoin d’une preuve supplémentaire, leurs déclarations le prouveraient à l’envi. Lors de sa conférence de presse internationale, désormais annuelle, Poutine peut ainsi pavoiser : « Donald is right, I agree with him [about that],” he said, stating that radical militants still holding small parts of northern Syria had suffered at least a “serious blow” over the past year.
“I don’t think the [U.S. forces] are needed there,” “And let’s not forget that the presence of [U.S.] troops there is illegitimate. The U.S. is there without backing from the United Nations or an invitation from the Syrian government. Russia is there at the invitation of the Syrian government. But if the U.S. has decided to withdraw, that’s good.”
Quant à Erdogan pouvait-il imaginer de plus belles étrennes que le coup de téléphone de Trump lui disant : « OK it’s all your’s. We are done. »

En Syrie, au moins, l’axe Moscou, Téhéran, Ankara existe bel et bien. La brillantissime performance d’Henry Kissinger est désormais effacée. Lord Ismay décrivit ainsi la raison de l’Otan: « To keep the Americans in, the Russians out, the Germans down! »
Nous nous permettons bien modestement d’utiliser son étincelante formule.
Donald Trump a réussi au Moyen-Orient à to keep the Iranians in, the Americans out, and the Russians back again!

Conclusion

Il nous reste de nos humanités un joli et utile souvenir que nous offrons bien volontiers à Donald Trump :
« Je crains bien davantage nos erreurs que nos ennemis. » Périclès

Plus près de nous,
Presidents from John F. Kennedy to Ronald Reagan — and many before and after — took courageous stands for human rights and press freedom when much more than weapons sales were at risk. Through these acts of presidential leadership, the world has come to know that America’s power is derived from America’s principles.
On Thanksgiving Day, Americans can be grateful that we live under a Constitution that ensures the rule of law rather than the rule of one capricious man, and that it enables one branch of government to correct the failure of another. We are eternally thankful for the brave men and women whose military service has long preserved those rights, and for the courage of first responders who are there to protect us when disasters strike at home.
We can also be thankful that we have a vibrant press, protected by the First Amendment, that relentlessly seeks to hold the powerful to account. We can trust that they will fulfill this mission in the case of Jamal Khashoggi. This pursuit of truth and justice is what an innocent man, brutally slain, deserves — and what America’s real values demand. 64

Laissons le mot de la fin à un orfèvre en la matière qui balise les options offertes à l’homme d’action et au dilemme de la realpolitik. Dans une conférence donnée en 1963 Henry Kissinger formule ainsi le problème des conjectures et de la prise de décision :
« requires [the] ability to project beyond the known. And when one is in the realm of the new, then one reaches the dilemma that there’s really very little to guide the policy-maker except what convictions he brings to it. . . . Every statesman must choose at some point between whether he wishes certainty or whether he wishes to rely on his assessment of the situation. . . . If one wants demonstrable proof one in a sense becomes a prisoner of events.”
If the democracies had moved against the Nazis in 1936, et Kissinger d’ajouter, “we wouldn’t know today whether Hitler was a misunderstood nationalist, whether he had only limited objectives, or whether he was in fact a maniac. The democracies learned that he was in fact a maniac. They had certainty but they had to pay for that with a few million lives.”

Leo Keller
Neuilly le 01 Janvier 2019

Notes

1 Shakespeare in la vie d’Henri V acte II scène IV
2 Shakespeare
3 Shakespeare in la tempête acte V scène I
4 New York Times 10/08/2018
5 New York Times 10/08/2018
6 New York Times 10/08/2018
7 Washington Post interview Erdogan 2/11/18
8 Amy M. Jaffe Politico 18/10/2018
9 Washington Post interview Erdogan 2/11/18
10 Reuters 28/08/2018
11 Ahmet Yayla in Washington Post 10/08/2018
12 Ahmet Yayla in Washington Post 10/08/2018
13 Amy M. Jaffe Politico 18/10/2018
14 Héraclite in fragments
15 Turki Aldakhil in Al Arabiya News Channel 14/10/2018
16 Andrew Miller and Sahar Nowrouzzadeh in Foreign Affairs 1/11/2018 Saudi Arabia’s Empty Oil Threats
17 Andrew Miller and Sahar Nowrouzzadeh in Foreign Affairs 1/11/2018 Saudi Arabia’s Empty Oil Threats
15 interview CBS Manama dialogue 27/10/2018
18 Shane Harris in Washington Post CIA concludes Saudi crown prince ordered Jamal Khashoggi’s assassination
19 Tal Shalev in I 24 01/18/2016 Chief of staff assesses that threat to Israel from Iran will decrease in coming years, rise from others
20 Tal Shalev in I 24 01/18/2016 Chief of staff assesses that threat to Israel from Iran will decrease in coming years, rise from others
21 Turki Aldakhil in Al Arabiya News Channel 14/10/2018
22 Turki Aldakhil in Al Arabiya News Channel 14/10/2018
23 Gregory Gause in Foreign Affairs June 2018
24 Shakespeare in Jules Cesar
25 Shane Harris in Washington Post CIA concludes Saudi crown prince ordered Jamal Khashoggi’s assassination
26 Henry Kissinger in pour une nouvelle politique étrangère américaine
27 Lin Noueihed Bloomberg 3/10/2018
28 Henry Kissinger in le chemin de la paix
29 Conférence de presse du 27/11/2018 de Mitch Mc Connell
30 Déclaration de Lindsay Graham du 05/12/2018 au Sénat
31 David Sanger in New York times Khashoggi Disappearance May Disrupt Trump Administration’s Plans to Squeeze Iran 16/10/2018
32 David Sanger in New York times Khashoggi Disappearance May Disrupt Trump Administration’s Plans to Squeeze Iran 16/10/2018
33 Graham Lindsay interview on the “Fox & Friends”
34 Andrew Miller and Sahar Nowrouzzadeh in Foreign Affairs November 1/11/18 Saudi Arabia’s Empty Oil Threats
35 U.S. Defense Secretary James Mattis Oct. 27, 2018 Manama dialogue
36 Guardian 17/11/2018
37 Interview Trump à Wallace
38 Washington Post 19/11/2018
39 Washington Post 19/11/2018
40 Washington post 19/11/2018
41 Washington post 19/11/2018
42 David Sanger in New York Times16/10/2018
43 Statement from President Donald J. Trump whitehouse.gov/briefings-statements
44 MBS has a toxic record of recklessness. The Trump administration doesn’t need him. In Washington Post 19/11/2018
45 Josh Dawsey in The Washington Post 22/11/2018
46 Josh Dawsey in The Washington Post 22/11/2018
47 MBS has a toxic record of recklessness. The Trump administration doesn’t need him. Washington Post 19/11/2018
48 Philippe Moreau Defarges Donald Trump ou la Pax Americana doit mourir un jour in Blogazoi
49 Jackson Diehl Why is Israel tossing a lifeline to Jamal Khashoggi’s killers? In Washington Post 11 nov 2018
50 Jackson Diehl Why is Israel tossing a lifeline to Jamal Khashoggi’s killers? In Washington Post 11 nov 2018
51 U.S. and Israel weigh whether Saudi crown prince can deliver on Mideast peace and Iran Anne Gearan and Souad Mekhennet in Washington Post 4/11/2018
52 U.S. and Israel weigh whether Saudi crown prince can deliver on Mideast peace and Iran Anne Gearan and Souad Mekhennet in Washington Post 4/11/2018
53 Edmund Burke in reflexions sur la révolution française
54 Paul Eluard 1944
55 Henry Kissinger in The Necessity for Choice
56 Allocution Mattis dialogue de Manama
57 Gregory Gause III lessons for the united states in Foreign Affairs June 18
58 Gregory Gause III lessons for the united states in Foreign Affairs June 18
59 Madawi al-Rasheed in Foreign Policy 05/11/2018 Saudi Arabia U.S. Why the U.S. Can’t Control MBS Reining in the Rogue Prince
60 Madawi al-Rasheed in Foreign Policy 05/11/2018 Saudi Arabia U.S. Why the U.S. Can’t Control MBS Reining in the Rogue Prince
61 Ciceron in Catilinaires
62 Anne Gearan and Souad Mekhennet in Washington Post 4/11/2018
63 Fred Ryan in Washington Post 21/11/2018 Trump’s dangerous message to tyrants: Flash money and get away with murder
64 Fred Ryan in Washington Post 21/11/2018

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