Quand les partis font place aux « marques » Par Luc Ferry

Quand les partis font place aux « marques »
Par Luc Ferry

Sous l’apparence d’une opposition radicale, voire violente, les « gilets jaunes » et En marche sont tous deux enfants de la même transformation de la politique moderne en fabrique de marques publicitaires. À vrai dire, les GJ sont même les fils naturels d’EM. Non pas au sens où une série de mesures décidées par le gouvernement ont précipité leur naissance, mais parce qu’ils partagent le même rejet des partis traditionnels.

On nous annonçait, avec Macron, la fin de la « vieille politique » associée à une recomposition radicale du paysage. Les nouveaux centristes (boostés par les anciens du MoDem) n’avaient pas de mots assez durs pour stigmatiser les élites vermoulues qui s’étaient partagé le pouvoir depuis le début de la Ve République, pour rejeter l’opposition droite/gauche et les partis traditionnels « en pleine décrépitude ».
Le fait est que cette stratégie a donné deux rejetons nouveaux, EM et les GJ, deux mouvements qui, c’est vrai, ont en commun ceci d’apparemment neuf qu’ils ne renvoient ni à des doctrines politiques, ni à des luttes enracinées dans l’histoire de France.
On peut trouver ça épatant, tout nouveau tout beau, ou au contraire se demander si cette logique marketing convient vraiment à la grande politique, s’il n’est pas nécessaire d’avoir une vision du monde et un enracinement dans la tradition pour pouvoir tracer les lignes d’horizon de l’avenir, pour savoir aussi où on met les pieds quand on décide de manière autoritaire de mesures telles que les hausses des taxes sur les carburants, sur la CSG des retraités ou même de limitations de vitesse qui frappent uniformément la France des campagnes.

Depuis la révolution de 1848, la vie politique était dominée, non par des slogans, mais par des courants de fond qui avait leurs lettres de noblesse. Libéraux, socialistes, communistes, anarchistes et contre-révolutionnaires pouvaient faire état de bons auteurs, mais aussi d’un enracinement fort dans des histoires souvent tragiques ou le passé dessinait un avenir. Le socialisme démocratique exhibait, avec Saint-Simon, Jaurès ou Bernstein, une certaine idée des liens entre science, justice sociale et rôle de l’État.

Le libéralisme était attaché à la libre entreprise, aux droits de l’homme de 1789, au pluralisme et aux élections libres. Il pouvait, entre autres s’appuyer sur Adam Smith, Constant, Guizot ou Tocqueville. Les communistes avaient Marx, l’idée révolutionnaire et l’idéal d’une société sans classe ni exploitation de l’homme par l’homme ; les anarchistes lisaient Proudhon et Bakounine tandis que l’extrême-droite elle-même pouvait se targuer d’une conception biologique de la nation « corps social » qui venait de la contre-révolution et d’auteurs non négligeables tels que Maistre, Bonald, Barrès ou Maurras. Bref, on savait où on allait parce qu’on savait d’où l’on venait. Ce type de rapport à l’histoire semble aujourd’hui mort et enterré.

Le label « GJ» évoque un produit marketing fort astucieux, mais aucune vision du monde, ni grande idée ni grand récit. Il en va de même pour « EM », une formule qui ne dit rien sur le plan historique, ni sur le plan philosophique, sinon ce « bougisme» et ce jeunisme tous azimuts qui caractérisent le capitalisme mondialisé déjà si bien décrit par Schumpeter. Le problème, c’est que ce néo -centrisme, tantôt de gauche, tantôt de droite, n’est en réalité pas assez neuf pour séduire vraiment au-delà de ses troupes. C’est en fait un hybride, une espèce de rocardisme new-look.

Ce qui en lui est de gauche ? L’explosion de la dette (selon l’INSEE, 70 milliards supplémentaires dans les neuf derniers mois) et du coup, celle des taxes, pour compenser, à quoi s’ajoute le culte du sociétal : PMA pour toutes, multiculturalisme, écriture inclusive, arabe à l’école, etc. : ce qui reste de droite ? Ouverture à la concurrence de la SNCF, la flat tax à 30 % sur les revenus du capital et la réforme du code du travail. Comme la chauve-souris de la fable, notre président peut dire « en même temps » : « Je suis oiseau ; voyez mes ailes ; je suis souris : vive les rats ! »
Le problème, c’est que loin de rassembler, les décisions libérales exaspèrent la gauche, et les sociétales la droite, de sorte que les partis de gouvernement étant dans les choux, le risque grandit peu à peu de voir se dessiner une jonction des électorats populistes sur le modèle italien.

Voilà pourquoi il va bien falloir un jour ou l’autre revenir aux fondamentaux, donner un véritable cap et dire enfin clairement ce qu’on va faire du grand débat.

Luc Ferry
Le Figaro 07/02/2019

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