En Corée much a do about nothing. Par Leo Keller

En Corée much a do about nothing!

Churchill dit un jour: « Safety will be the sturdy child of terror, and survival the twin brother of annihilation. » « La sécurité sera l’enfant robuste de la terreur et la survie le frère jumeau de l’anéantissement ! »

Bismarck dont la sagesse fut, hélas, méconnue et l’action si stupidement caricaturée écrivit : « Il faut savoir agripper les pans du manteau de l’histoire lorsque celui-ci nous fait la grâce de passer à portée de main. »

Puisse le président des États-Unis s’inspirer de cette pensée dont le seul inconvénient est de requérir une connaissance historique qui, hélas, n’embrume pas outre mesure l’esprit de Trump. Nous aurions pu y associer le président dictateur nord-coréen, Kim Jong-Un, mais asymétrie des objectifs, des moyens et surtout de la géographie, obligent, il n’est pas le principal maître du feu dans ce jeu beaucoup plus subtil et, lâchons le mot, probablement moins dangereux que l’on aime à se l’imaginer.

Certes le président a pu donner l’impression dans son discours à l’ONU sur « the rocket man » de vouloir s’inspirer de Virgile qui écrivit dans l’Énéide : « Flectere si nequeo supera, Acheronta movebo. » « Si je ne peux fléchir ceux d’en haut, j’ébranlerai l’Achéron. » Et le risque de voir l’Achéron ébranlé, en l’occurrence le Yalu, est tout sauf négligeable.

Avec l’implacable rigueur d’analyse qui le caractérisait, Raymond Aron écrivit, déjà dans les carnets de la Guerre Froide, lors de la guerre de Corée : « On se demande avec angoisse si en allant dès l’origine, jusqu’au bout des concessions inévitables, on n’aurait pas évité la tragédie. »

Seulement voilà, depuis lors, tout ou presque, a changé.

L’URSS était une puissance nucléaire, certes encore balbutiante, son entrée dans ce qui n’était encore même pas un club, sinon exclusif, date du 29 août 1949, avec une bombe d’une puissance de 22 kT – à titre de comparaison la bombe américaine dénommée MOAB pour Massive Ordonnance Air Blast ou par dérision Mother of all Bombs a une puissance de 11 kT.
La Chine a peine indépendante, épousait à bien des égards et à grand-peine son siècle.
Quant à la Corée, elle n’avait encore aucune idée de ce que l’atome signifiait.
Le Japon sortait des limbes de sa malencontreuse équipée guerrière ; son mot à dire quoique ce soit n’était même pas envisageable.
Enfin les USA bénéficiaient, sans contestation possible, de leur hégémon conquérant et fièrement universaliste.

Pour autant trois éléments n’ont pas véritablement changé dans la péninsule.
–Le juche : idéologie autocratique coréenne
–le Jaju : indépendance
–le Sadae : indépendance vis-à-vis de la Chine
-le Jawi économie nationale
-le Jarip autodéfense.
Ces caractéristiques demeurent l’épitomé de l’âme coréenne. Nous employons ce mot à dessein; il est régulièrement invoqué et convoqué dans les discours officiels de la dynastie coréenne.

Ce qui n’a pas non plus changé, c’est ce que Kissinger disait à propos de la Corée : « When it comes to North Korea there is rarely good news ».
Et bien sûr nous ne saurions oublier la grille d’analyse de Thucydide dans la guerre du Péloponnèse : Phobos, Kerdos, Doxa qui reste d’une actualité et d’une modernité stupéfiantes.

En somme l’observateur est tenté de se poser trois questions principales auxquelles nous nous efforcerons de répondre.
–Qu’a t- on obtenu depuis Singapour ?
–Pourquoi n’est-on pas allé plus loin ? Ou plutôt pourquoi il était hautement improbable d’aller plus avant ?
–Enfin quels sont les scénarii pour le futur après Hanoï

La journée des dupes à la mode coréenne

Qu’a-t-on obtenu ? En fait beaucoup et pas grand-chose.
Lors de son adresse à l’occasion des vœux de 2018, Kim avait promis de « mass produce nuclear warheads.» Depuis, il a joué le grand air de l’offensive de charme, avec l’aria de Singapour, cependant il ne s’est pas renié lors de la cérémonie des vœux en 2019. Pour autant cette offensive de charme a trois conséquences :
-satisfaire l’égo boursouflé de Trump (accessoirement aussi celui du post adolescent nord-coréen)
-permettre à Xi Ji Ping de diminuer la pression qu’il exerçait de plus en plus fortement sur lui. Il n’est jamais bon (mais l’a-t-il jamais été) de défier le mandarin de Pékin ; on ne touche pas impunément les fesses du tigre dont le dogme reste le Tianxi.
-Enfin la troisième conséquence qui est peut-être la plus intéressante fut de permettre à son homologue –mais démocrate- sud-coréen d’amorcer en solo sa petite musique de rapprochement avec sa flûte traversière.

L’on aura eu droit dès avant Singapour, mais le mouvement devint fortissimo après, à un florilège de déclarations, parfois grandiloquentes voire ridicules mais toujours significatives.
Dans cette compétition Trump en fût sans conteste le champion. Il est vrai qu’il avait un besoin urgent de rapporter quelques preuves tangibles à un électorat désormais dubitatif quant à son action à tout le moins brouillonne. Il est toutefois piquant de noter que l’enthousiasme présidentiel est loin d’être partagé par les experts, américains compris, ou même par les membres de son cabinet. Mister Strike, alias John Bolton, en est l’étincelante preuve. Mais même Mike Pompeo, fut parfois contredit par son patron.
Quant au dictateur coréen, il s’est contenté jusqu’à présent d’exhiber les photos du sommet pour amadouer ses généraux et éblouir son peuple.
À Rome César distribuait bien volontiers « panem et circumses. » Le lecteur lira donc avec attention quelques extraits savoureux de leurs réactions, afin de mieux comprendre les raisons d’un probable sur-place.
En septembre 2018, Donald Trump visiblement épanoui, déclara qu’il « fell in love » avec Kim et affirma de façon péremptoire : « There is no longer a nuclear threat from North Korea. »

Mais il est un fait que la situation est désormais plus calme et que Kim n’a pas procédé à de nouveaux essais depuis.
Trump déclare ainsi le 30/9/2018: «I was really being tough – and so was he. And we would go back and forth,” “And then we fell in love, okay? No, really – he wrote me beautiful letters, and they’re great letters.”

Ce calme résulte, bien entendu, du sommet de Singapour qui a eu comme premier et principal mérite de diminuer la tension.
Ce n’est certes pas rien. Ce n’est pas tout !
À l’acmé où nous étions arrivés, la désescalade pouvait désormais être mécanique ; l’agôn des protagonistes cesse faute de munitions.

Mais nous savons grâce à Clausewitz que le hasard, ou l’autonomie de la guerre, nous entraîne aussi vers l’ascension aux extrêmes. Il n’empêche, ne gâchons pas notre plaisir et sachons reconnaître les avancées obtenues.

Que la Corée du Nord soit arrivée à maturité ou sur le point de l’atteindre ne change rien à l’affaire. Certes la Corée n’a pas la même définition, et c’est là tout le problème, du triptyque « dénucléarisation, vérifiable, irréversible. » Assurément aucune des mesures prises par Kim n’est irréversible. Rien de tout cela n’a embarrassé, endigué ou bâillonné Trump dans son twit du 13/12/2018 alors que des voix discordantes venaient troubler et infirmer sa lune de miel coréenne.

Qu’on en juge: “The story in the New York Times concerning North Korea developing missile bases is inaccurate. We fully know about the sites being discussed, nothing new – and nothing happening out of the normal. Just more Fake News. I will be the first to let you know if things go bad!”
Nous voilà donc rassurés. Le lecteur appréciera l’ironie de Trump, champion des fake news au point d’en avoir fait une composante de la diplomatie américaine, et désormais habitué à démentir ses propres services de renseignements.
Quant à Kim, il se montre lui aussi coopératif. Bien évidemment, il ne rivalise pas avec le lyrisme trumpien, on l’a connu beaucoup plus véhément et menaçant.
Pour en être mesurée, sa bénévolence n’ignore pas les réalités, les buts antagonistes, mais elle a le mérite de poser correctement l’équation. Kim dit ainsi fort justement que l’hostilité enracinée après près de 70 ans de conflit ouvert puis larvé ne peut disparaître par un coup de baguette magique. Ce ne peut se faire que «on a step-by-step approach of resolving what is feasible one by one, by giving priority to confidence building.”
Le mot qui résonne et qui raisonne est bien sur « confidence building. »
Toute la question est de savoir, et le sommet qui se tiendra au Vietnam infirmera ou confirmera, si ce que les deux compétiteurs ont pu amorcer à Singapour, et justifiera ses espoirs, et tiendra ses promesses.

Au trébuchet de l’histoire des relations internationales, reconnaissons que le sommet de Singapour, par sa simple tenue fût un premier pas qui allait dans le bon sens.
Suivra-t-il la pente de la dialectique hégélienne avec le « da sein » qui contient déjà les fruits du « an sein » ?
Il constitue quelque peu un remake du « conceptual breakthrough » de Kissinger lors de sa rencontre historique avec Mao. Et le « step by step » nous rappelle étrangement la partie de ping-pong qui l’avait précédée.

Trump, reconnaissons-le, après les échecs de ses prédécesseurs a réussi, voire a eu le courage de casser le Playbook qui gouverna les présidents Obama, ou Bush. Seul Clinton essaya de s’en évader mais, venant trop tard, il ne voulut point obérer la liberté d’action de Bush.
Après la strategic patience d’Obama, Trump a manié une combinaison de sanctions, menaces de frappes et diplomatie.
Trump eût-il réussi à tenir ce sommet si la Corée n’avait point atteint sa maturité nucléaire, rien n’est moins sûr.
Ecoutons Kim en administrer la preuve. Kim avertit et prévient que ce serait une grave erreur de calcul si les Américains ne jouaient pas le jeu : «it will block the path to denuclearization on the Korean peninsula forever – a result desired by no one. »

Et maintenant Hanoï

Singapour a donc permis une absence d’escalade. Trump et Kim ont pris conscience qu’ils ont besoin l’un de l’autre. Désormais, ils se connaissent et conçoivent les exigences, et les limites de l’autre. Sans aller jusqu’à dire qu’ils sont préoccupés par l’autre, ils ont expérimenté la psychologie de l’autre.
Ce n’est pas rien, ce n’est pas suffisant !
Ainsi, le négociateur américain a affirmé: » “President Trump is ready to end this war. It is over. It is done. We are not going to invade North Korea.”

À plus d’un titre, cette déclaration est en effet particulièrement étonnante car elle met sous le boisseau l’absence de résultats et occulte l’interrogation quant au devenir de la présence américaine en Corée. La formule classique de la politique américaine : « Toutes les options sont sur la table » est passée à la trappe.
Mais surtout elle cantonne ce qui est devenu un problème crucial : Kim a accordé à Trump, l’arrêt des essais de missiles intercontinentaux qui étaient désormais capables de frapper les États-Unis. Ce que Brejnev n’avait pas obtenu avec les SS 18 et SS 20 face aux Pershing américains en tentant le découplage avec l’Europe, Kim l’a réussi.
Car désormais le découplage entre la sanctuarisation du territoire américain et le Japon et la Corée du Sud pose un problème non seulement dans la région mais surtout au niveau de la crédibilité du parapluie américain dans le monde.
C’était payer un prix très cher pour ce sommet. Trump, loin de s’en rendre compte, présente cela comme une grande victoire. Nous ne pouvons donc que le mettre en garde.

Clausewitz a parfaitement décrit la taxinomie des conditions qui amènent les protagonistes à la table des négociations.
–Une victoire suffisamment écrasante de l’un sur l’autre afin de « vorschreiben » les conditions de paix
–la fatigue des adversaires
-l’intervention d’une tierce partie.

Or nous ne sommes, en Corée, en présence d’aucun de ces cas de figure. Gérard Chaliand a pu ainsi dire que » nous ne vivions pas les mêmes rêves dans la cage de nos espérances. » Certes le Ziel et le Zweck sont parfaitement asymétriques pour les USA et la Corée du Nord. Mais le plus puissant est celui qui pour des motifs qui relèvent des conséquences de son hégémon hérité de la seconde guerre mondiale et de sa « manifest destiny » tient plus que le dictateur nord-coréen à un règlement du problème.
La République impériale ne saurait être défiée et battue deux fois dans la même région.

Il est devenu commun d’affirmer en géopolitique que volonté de puissance vaut puissance. Chez Trump, l’art du twitt, vaut affirmation de la réalité. Une déclaration, fut-elle une Fake News suffit à convaincre (du moins le croit-il) son électorat. Je twitte donc j’ai vaincu !
C’est pourquoi Donald Trump, désormais nouvel expert–autoproclamé–en stratégie nucléaire, n’hésite pas à twitter : « There is no longer a nuclear threat from North Korea » Et ce alors même, que ses propres services de renseignement sont à tout le moins circonspects quant à la réalité de l’éradication de la menace nucléaire nord-coréenne.
A Hanoï, la volonté américaine d’arriver à un succès, même ou surtout médiatique, est telle qu’elle entraîne Trump à toutes les concessions. Mais il est vrai aussi que la République impériale doit lutter simultanément sur beaucoup d’autres fronts.
Elle n’a plus la capacité de porter, seule, le fardeau de la liberté et de la sécurité du monde; la volonté d’en payer le prix s’est érodée depuis quelques années. Trump a fini de la dépouiller de ses derniers oripeaux, de ses nobles gonfalons, de ses dernières fiertés.

Déclarer que désormais la menace de Pyongyang était un souvenir, Washington peut donc, sans risques, reculer le délai fixé pour la dénucléarisation. Désormais Washington « is in no hurry » comme l’a affirmé Trump pour mettre un terme au programme nucléaire, quand bien même ses services de renseignement affirment que tant la capacité nucléaire que les missiles augmentent leur étendue.
Le sommet de Singapour a aussi eu pour résultat l’acceptation du statu quo par Moscou et Pékin. Certes ils conservent l’asset nord-coréen mais un asset aux attributs dorénavant émasculés car ses deux parrains, s’ils ne se souhaitent pas son éradication, ne désirent pas non plus son expansion illimitée.

Feu l’URSS n’a jamais approuvé l’aventurisme et la Chine encore moins. Last but not least, les options de la Corée du Sud peuvent s’éployer dès lors majestueusement. D’abord parce que la présidente Park peut réfléchir plus calmement en cellule et surtout parce que la politique de Moon a désormais les moyens d’accorder plus d’importance et de priorité à la réconciliation qu’à la dénucléarisation. Le sommet de Singapour a accordé un espace de liberté à celui, qui ne l’oublions pas, est après tout le premier concerné.

Trump a ainsi déclaré lors de son fameux twitt du 13 Juin 2018: «Just landed – a long trip, but everybody can now feel much safer than the day I took office, » he tweeted. »There is no longer a Nuclear Threat from North Korea. Meeting with Kim Jong Un was an interesting and very positive experience. North Korea has great potential for the future! »

De son côté Kim n’est pas en reste. Lui aussi désire avancer. Il rêve d’être reconnu comme l’égal de Trump. C’est aussi son assurance-vie chez Xi Ji Ping et Poutine. Mais il prévient que sa patience n’est pas infinie et il en dessine clairement les contours. Si aucun progrès n’est enregistré, il saura retourner à la confrontation.
Jusqu’à présent Kim a ainsi proposé un moratoire sur les essais nucléaires et sur les missiles.
C’est bien mais cela n’est qu’un premier pas. Pourtant il n’a parlé que très vaguement de dénucléarisation et il continue à produire des bombes. Kim affirme dans son discours de 2019 cependant que ses relations avec les USA peuvent s’améliorer très rapidement et « at fast speed » si toutefois les USA conduisent des gestes de réciprocité. Il affirmait ainsi être prêt à rencontrer Trump n’importe quand. « I’ll endeavor towards a result that will be welcomed by the international community, » Les messages de menaces alternent subtilement aux messages de    « Paix ».

Que les USA en viennent à ne pas remplir leur part de contrat et la Corée du Nord n’aurait «have no choice but to defend our country’s sovereignty and supreme interest, and find a new way to settle peace on our peninsula, » if the US « misinterprets our people’s patience, and makes one-sided demands and continues down the path of sanctions and pressure on our republic. »
Certes l’on relèvera avec justesse que ce discours est à usage interne et qu’il a été tenu devant les portraits de son père et surtout de son grand-père. La Corée du Nord a donc promis « to work complete denuclearization of the Korean Peninsula. » Le problème est que les deux parties n’accordent toujours pas la même signification à ces deux mots. Leur géographie ne remplit ni le même espace ni la même intensité. On reste dans une bienheureuse ambiguïté.

Kissinger affirmait ainsi : « Le premier ministre recherche la clarté, je recherche l’ambiguïté. » En cette affaire il est probable que le clair-obscur gouvernera les deux protagonistes encore quelque temps, en tout cas à Hanoï, que l’on progresse ou que l’on régresse, ou ce qui semble le plus probable que l’on reste en stand-by.

En somme, le sommet de Hanoï pourrait fort bien pu être écrit par Feydeau. Kim prétendra abandonner sa course nucléaire et Trump fera de son mieux pour le croire.
Les mesures prises après Singapour par Kim sont cependant réelles. Pour autant elles sont toutes réversibles. À tout moment, il peut revenir en arrière et les annuler. Ainsi de la fermeture partielle de Punggye-ri et des tests sur le site de Johae.
Les concessions de Kim sont donc purement cosmétiques. Trump les accepte, l’on oserait presque dire volens nolens, à seule fin de montrer qu’il l’a emporté dans son bras de fer avec Kim.
Si l’on considère la diminution de la tension verbale, mais force est de reconnaître qu’elle a pris naissance sous cette forme exacerbée avec l’arrivée au pouvoir de Trump, et le fait que désormais USA et Corée se parlent au plus haut niveau cela semble un progrès par rapport aux présidences précédentes.

Le gel des seules fusées intercontinentales est plus problématique comme écrit plus haut. Outre la reconnaissance de facto de sa « parité », Kim a obtenu la levée–provisoire certes–des exercices militaires communs avec la Corée du Sud. Trump a d’ailleurs souligné leur coût prohibitif eu égard à leur utilité.

Kim joue donc à la perfection sur trois tableaux.
-Il flatte et donc convainc et apaise Trump. Certes les risques de collision par accident ou capillarité descendante existent toujours, mais leur probabilité diminue.
-II laisse la porte ouverte mais ne baisse aucunement sa garde. Bien au contraire elle est sereinement voir crânement assumée.
– Il maîtrise parfaitement les codes chinois. Il reste leur allié indocile et récalcitrant mais il a su donner des preuves de sa responsabilité. En somme il demeure le frelon agressif de la ruche chinoise. Sa posture encombrante permet à la Chine de montrer aux yeux du monde que la solution réside à Pékin.
Une Corée trop agressive, qui nécessiterait une mise au pas de la Chine, gênerait les entreprises déployées dans les routes de la soie. Une Corée émasculée ne serait pas dans l’intérêt de la Chine. Les rapports de force nécessitent un subtil dosage !

Kim a réussi cette alchimie si byzantine et si fragile. Dans son discours sur l’état de l’union coréenne en 2019, Kim ne fera plus ni « create, test, use or proliferate nuclear weapons. » Mais en fait cela n’a guère d’importance car cela vient après son discours où il affirmait avoir atteint sa maturité nucléaire « nuclear weapons was complete »

Effectivement en 2018, la Corée n’a pas procédé à de nouveaux tests. Elle a accepté de démanteler des sites de lancement et de « boucher » des tunnels. Rien de tout cela n’est irréversible. Kim a même poussé l’art de la séduction jusqu’à assurer qu’il démantèlerait Yongbyon si Washington engageait des « corresponding measures »

Les freins aux avancées qui jonchent la route de Hanoï après Singapour

Pourquoi n’est-on donc pas allé plus loin ?
Montesquieu écrivit dans Grandeur et décadence des Romains « Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que dans le dessein d’envahir, tous leurs traités n’étaient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient toujours la ruine de l’État qui les acceptait. »
Parfois il ne faut pas avoir peur de bousculer les anciens.

Le problème est à la fois fort simple et fort compliqué. Il réside dans le fait que les nord-coréens mâtinent l’angoisse d’être envahis aux considérations idéologiques. Kim pense-t-il sérieusement que la crainte d’une invasion est toujours d’actualité ? Nul ne peut l’affirmer avec certitude et ce d’autant plus que son grand-père n’a pas hésité à sauter à pieds joints dans le piège que Staline avait tendu à Mao.
Un dictateur prête toujours sa manière de penser à ses adversaires.
Cette crainte réelle, ou supposée est donc le premier obstacle qui a freiné ce que les Américains réclamaient. Ceci entraînait le deuxième point. Les objectifs des Américains et des Coréens sont contraires. À ce stade l’on ne pouvait aller plus loin. L’on n’était d’accord ni sur ce que signifiait complète ni irréversible ni vérification. Et bien entendu la définition de la géographie de la péninsule pose aussi problème.

Parmi les buts de la Corée du Nord, il en est un qui non seulement oppose la Corée du Nord aux USA mais qui introduit un dissensus entre les USA et la Corée du Sud. En tout cas depuis l’élection de Moon. La Corée du Nord souhaite en effet la réunification coréenne avec deux régimes certes différents. « One country, two systems. » On perçoit l’avantage qu’en retirerait la Corée du Nord, pays sous perfusion. L’on commence à distinguer l’ardente exigence de la continuation de la Sunshine Policy de Séoul.

Le 23 janvier 2019 une conférence s’est ainsi tenue à la maison de la culture à Pyongyang. Une résolution qui stipulait: « peaceful reunification based on a nationwide agreement » fût adoptée. «It is necessary to pool [our] wisdom and efforts to make a nationwide proposal for reunification in line with the will and demand of the nation on a basis of recognizing ideologies and systems existing in the North and the South and allowing them, »

En outre la résolution parle de « cunning moves of outsiders to create mistrust » pour stigmatiser les sanctions qui auraient pour effet d’empêcher ce rapprochement intra coréen. On préserve l’autonomie du système tout en ouvrant les vannes à la générosité sud-coréenne, la fierté nord-coréenne dût-elle en souffrir. Tels étaient les vœux de Kim lors de son adresse pour le nouvel an. En outre il réclame la réouverture du complexe industriel de Kaesong et du complexe touristique de Mount Geumgang.
Cette réunion était extrêmement importante. Y assistaient le vice-président du comité suprême Young –Hyong-Sop, Kim Young Chol vice-président du parti des travailleurs et Ro-Tu-Chol vice-premier ministre et président de la commission de planification

Dans une autre catégorie, et où cette fois-ci, l’exemple américain est dévastateur, songeons un instant à la dénonciation sans aucun fondement juridique du JCPOA par les Américains. Comment Kim, dont la parole n’a d’ailleurs jamais valu grand- chose et qui donc ne connaît pas la signification de cette notion, peut-il accorder foi aux promesses de Trump ?
Comment croire un président américain qui est capable pour simplement plaire à son électorat de dénoncer un accord s’il estime qu’il contrarie de la plus petite façon aux intérêts américains et à sa fâcheuse symbolique « America first ».
Fâcheuse, car ne l’oublions pas, elle rappelle furieusement et tristement le slogan des nazis américains avant la seconde guerre mondiale.
Kim contrairement à ce que l’on pense, possède davantage de culture historique que Donald Trump, a désormais une réelle connaissance des relations internationales garde bien évidemment en mémoire les propos de John Bolton qui avait déclaré en mars 2015 : « To stop Iran’s bomb, bomb Iran »
C’est clair, limpide et précis ; bien sûr un peu frustre et intellectuellement limité, mais c’est du pur Bolton !

Il est un autre point, certes bien postérieur au sommet et qui ne pouvait donc pas influer sur celui-ci. C’est la dénonciation par les Américains du traité INF qui va entraîner une nouvelle course à la modernisation et à la portée des missiles et systèmes antimissiles.
Le fait que cette dénonciation vise en premier les Russes avec leur missile Novator 9M729 qui viole le traité importe peu en la matière. Que la Chine refuse la multilatéralisation de ce traité et qu’elle se soit elle-même dotée de telles missiles complique également la situation.

Mais surtout, la nouvelle doctrine stratégique des USA qui ont développé un « low-yeld missile » embarqué à bord de sous-marins, accroît les risques à cause de l’incertitude créée par le fait que ces derniers peuvent emporter plusieurs types de missiles. Ce dernier revirement stratégique existait déjà lors du sommet.
Pour compliquer encore la chose, s’il en était besoin, notons au passage la nouvelle doctrine stratégique russe qui a adopté le « first nuclear use » si ses intérêts fondamentaux l’exigent.

L’on voit mal Kim aller beaucoup plus loin, dans ces conditions, sur la voie des concessions. Tout semble indiquer que l’on s’installera durablement à Hanoï dans ce quiproquo dont la qualité première est qu’il ne provoque pas de bouleversement stratégique puisque la Corée est déjà arrivée à maturité nucléaire et qu’il est finalement le plus petit dénominateur commun.

Certes les sanctions pèsent d’un poids rude sur l’économie nord-coréenne ; cette dernière a pourtant appris à vivre avec. Certes les gesticulations nord-coréennes peuvent parfois prendre un tour véhément. Mais leur usage interne ne trompe plus guère de monde en Occident.

Donnons-nous donc la peine d’examiner les principales déclarations nord-coréennes. Elles nous permettront de comprendre pourquoi une percée véritable à Hanoï semble improbable. L’on s’apercevra qu’elles concernent principalement la chronologie des concessions mutuelles accordées et l’absence de progrès de la part des USA.
Que l’absence de progrès américain soit réelle ou pas (en l’occurrence, à Singapour, les Américains ont fait d’énormes concessions dont la vérité oblige à reconnaître qu’elles n’ont pas eu de substantifiques contreparties nord-coréennes n’a qu’une importance secondaire.

Ce qui compte en dernier ressort, c’est la perception qu’ont les nord-coréens puisque c’est à eux que les Américains réclament des abandons.
Le 16/12/2018 le ministère des affaires étrangères de Corée du Nord publie un communiqué :
« However, the continued commission by the United States of vicious anti-DPRK hostile actions, running counter to these developments, prompts my shock and indignation. »

Il est sûr que la nomination de John Bolton et le remplacement de Rex Tillerson par Mike Pompeo n’ont pas arrangé les choses. « During the past six months since the Singapore DPRK-U.S. summit, the U.S. high-ranking politicians including the secretary of state have almost every day slandered the DPRK out of sheer malice, and the State Department and the Treasury Department have taken anti-DPRK sanctions measures for as many as eight times against the companies, individuals and ships of not only the DPRK but also Russia, China and other third countries by fabricating pretexts of all hues such as money laundering, illegal transactions through ship-to-ship transfer and cyber-attack.”

Toujours dans ce communiqué d’une rare violence, le ministère nord-coréen pointe les dérives des attaques de certains officiels américains contre son pays. Le prétexte en est les droits humains que les américains dénigreraient. Ce faisant Kim essaye de mobiliser l’opinion publique mondiale (souvenirs heureux- sans doute- de l’époque bénie du Kominform) –encore qu’il devrait savoir que les opinions publiques mondiales n’existent que dans les fantasmes des uns et des autres.

Avec ses propos, il cherche à mobiliser le plus grand nombre possible de gouvernements afin d’édulcorer la portée des sanctions. La Corée du Sud aimerait bien obtenir un régime spécial pour elle de l’ONU. Son modèle serait en quelque sorte un SPV asiatique mais avec une bénédiction onusienne.

Pour ne pas aller plus loin, Kim n’a pas hésité à pointer les divergences d’appréciation entre le président Trump et le State Department épaulé par les services de sécurité. Notons au passage qu’il se garde bien de critiquer frontalement Trump, il réserve ses flèches aux autres services américains plus au courant de la prégnance du quiproquo. Le paradoxe de la situation est que plus Trump désirait un accord, plus il était facile aux Coréens de tergiverser et de temporiser. Le communiqué prévient d’ailleurs que si le State Department et non le président (l’oubli est savoureux et significatif) quand on se souvient qu’il qualifiait Trump de « dotard », continue sa politique de sanctions, qu’il garde en mémoire que ces dernières n’ont pas empêché la Corée de se doter de l’arme nucléaire et des missiles requis.

De Singapour à Hanoï l’inverse de ce que Trump souhaite.

Steven Biegun, le négociateur américain pour la Corée du Nord a ainsi reconnu que Kim Jong-Un n’a pas été très loin dans les « significant and verifiable progress on denuclearization» Tout le problème qui a bloqué tous progrès ultérieurs après le gel des ICBM et des essais nucléaires vient de la concordance ou de la chronologie à laquelle les participants tiennent.

Qui cédera en premier ? Sera-ce sur la levée des sanctions ou sur le triptyque- dénucléarisation, irréversible, vérifiable? Biegun quant à lui restait, il y a encore quelques temps, jusqu’à son intervention à Stanford du 31 Janvier 2019 sur la position où les américains exigent avant toute nouvelle concession des progrès substantiels de la Corée.

Les différences qui demeurent

L’ironie de la situation et que c’est précisément ce quiproquo qui a permis de briser la violence verbale et l’intensité du conflit mais que l’opacité de ce voile est aussi ce qui empêche d’aller plus loin au stade actuel.
Kim a joué, magistralement, de ce quiproquo. Il a entretenu l’espoir d’une dénucléarisation pour amadouer et flatter Trump – qui demeure de ne l’oublions pas le décideur final- et améliorer ainsi sa position de négociation même s’il continue d’affermir et d’augmenter son arsenal.
Du grand jeu ! Chapeau l’artiste !

Il fallait une grande dose d’optimisme ou de naïveté pour penser que Kim abandonnerait subitement et sans aucune contrepartie immédiate et non future donc conditionnelle et incertaine son arsenal de 60 bombes nucléaires.
Deux raisons principale l’en empêchaient :
–la mémoire de son grand-père fondateur de la Corée moderne et indépendante mais qui a surtout lutté contre les Américains et contre un Sud dévoyé.
–Saddam Hussein et Kadhafi. L’on a beau être dictateur l’on sait raisonner et comprendre que si ces deux derniers dictateurs avaient possédé ne fût-ce qu’une seule bombe dans leur carquois, ils seraient encore en mesure aujourd’hui d’opprimer leur peuple.

Ce sont là des coquecigrues que les dictateurs avertis ne sont pas près d’oublier. L’eût-il oublié que Trump se serait aimablement chargé de lui rappeler avec quelques simples lettres : JCPOA.
À tout hasard Kim rappellera à Trump dans son discours du nouvel an de 2019 qu’il désire très sincèrement continuer lors d’un sommet ultérieur dans la voie de l’apaisement et de la dénucléarisation, ce dont nous lui donnons bien volontiers crédit, mais dans son interprétation toute personnelle des termes ; mais en l’absence de tout progrès américain, il peut poursuivre un « new way » si les USA s’embarquent dans leur politique du « One side demand ». La question de la priorité des mesures ne saurait être posée plus clairement.

En quelque sorte Kim peut se permettre le luxe d’habiter une posture sinon arrogante à tout le moins gonflée par les voiles de la tranquillité car il a un plan B et que la Corée peut continuer à se développer sans l’aide de Washington.

Qu’on en juge :
«If the US responds to our initiative and pre-emptive efforts by taking reliable and corresponding practical action, our relationship will continue to progress at an excellent and great speed through the process of taking more concrete and groundbreaking measures, »

Les scénarii du futur

E pur se muove

Pyongyang prétend avoir déjà effectué un pas énorme en gelant les essais. Il attend, dorénavant, tel un bon juriste occidental, l’exécution synallagmatique du contrat à savoir l’abrogation des sanctions avant d’atteindre le nirvana que serait le retrait américain de la région, la réunification des deux Corée et surtout un traité de paix. Il a déjà obtenu en échange de cette relative abstinence, la reconnaissance de son statut de puissance quasi nucléaire, désormais assise tranquillement mais agressivement dans sa maturité, et parfaitement symbolisée par sa rencontre en tête-à-tête avec le président de la toujours première puissance mondiale.

Il n’a plus le besoin aussi pressant de procéder à de véritables tests physiques, les simulations informatiques peuvent y pallier à peu près parfaitement.

Nous sommes donc rentrés dans un no man’s land qui tout en cristallisant les positions a aussi un côté émollient. Pour maintenir cette fiction, qui est chez Trump, capitale à la fois parce que nous entrons en campagne électorale et aussi peut-être surtout vu son ego démesuré, Trump procédera possiblement à Hanoï à quelques levées symboliques de sanctions en échange de contreparties coréennes relevant davantage de la cosmétique que des impératifs de sécurité. L’on pourrait ainsi envisager une prolongation du gel et peut-être la vérification de la destruction d’un tunnel lequel est de toute façon momentanément inutilisable après les dégâts causés par le dernier essai.

Mais ce faisant, Trump sera en opposition avec son conseiller Bolton (ce qui n’est pas si grave vu le côté amateur et puéril de Mister strike) et surtout avec ses propres services de sécurité de renseignements. D’aucuns, de mauvaises langues sans doute, affirmeront que c’est devenu monnaie courante au sein de l’administration américaine. Il est également possible que le sommet de Hanoï voit un rapprochement entre Kim et Moon.

Les hochets de la diplomatie.

D’instruments de travail, voire de confrontation, les sommets avec le leader nord-coréen deviennent incidemment une monnaie d’échange et de réassurance pour Trump.
Pour autant que ce sommet vienne, pour une raison ou une autre, à dérailler et l’on verra Trump suivre Bolton dans ses délires « d’exchange of fire ». Kim suivrait alors la voie de la nucléarisation « forcée ».

Nous avons évoqué le côté bénéfique du no man’s land. Nous pensons bien entendu que ce scénario est à privilégier en l’absence d’une nouvelle « conceptual breakthrough. » Il présente en effet bien plus d’avantages que d’inconvénients.
Pour autant, prenons garde à ne pas oublier qu’un monde sans risque n’existe pas mais que surtout il peut être, malgré sa stabilité apparente, très dangereux. Car la frustration des protagonistes entraîne la confrontation.

Gardons en mémoire ce que Kissinger disait lorsque le drame est évacué de l’histoire c’est le moment où les catastrophes surgissent sans prévenir.

Pour autant Trump aborde ce sommet avec trois erreurs à son passif qui à tout le moins ne facilitent pas sa tâche :
–de mauvaises relations avec la Chine
–de réels sujets d’opposition avec la Russie
–une dénonciation du JCPOA dont il va commencer à percevoir les premiers éléments négatifs.

Ces trois éléments forment une parfaite anastomose. Le nœud du problème reste identique. Sa solution passe obligatoirement mais non exclusivement par la Chine. Insérer la Chine et son Junior Partner Poutine est aujourd’hui compliqué non pas eu égard à leurs relations avec la Corée du Nord mais bien à la dégradation des relations sino-américaines. Même si, et la mention n’est pas inutile, Chine et Russie privilégient, en règle générale, le maintien de l’équipe au pouvoir à Washington.

L’on ne voit pas de raison pour un revirement d’attitude vis-à-vis de Trump.
En définitive l’élément déterminant qui motivera l’action de Pékin sera l’impact des agissements de Pyongyang sur les routes de la soie.
Qu’ils viennent à être négatifs, et perçus comme tels dans la région ou parmi les pays situés au passage des routes de la soie, alors Pékin augmentera sa pression sur Kim. Dans le cas contraire qu’ils soient sans effet direct et sans causer de dommages collatéraux, alors Kim alors Pékin tolérera la montée en puissance coréenne.
Que Pékin soit embarrassé par un afflux de réfugiés coréens relève de la littérature enfantine. 20 millions de réfugiés nord-coréens semblent bien peu sur une population de 1 400 000 chinois, quand bien même ces réfugiés iraient massivement grossir le «Rust belt» chinois.

Lorsque l’on est le premier pays au monde à disposer d’armes véloces et de plus de 2000 missiles à courte ou moyenne portée, l’armement nucléaire coréen a la valeur de bijoux de pacotille. À proprement parler la Corée du Nord n’est pas un satellite, mais sans l’appui chinois elle s’écroule.

Pour autant vu de Pyongyang, on comprend que Kim s’accroche avec l’énergie du désespoir à sa panoplie nucléaire. C’est sa Doxa. Le pouvoir égalisateur de l’atome est son assurance-vie et l’épitomé de sa politique étrangère. Il en possède la déterrence, à défaut de jouir de sa compellence.
Mais combien de pays en jouissent-t-ils complètement ? On se rappellera avec bonheur ce que Henry Kissinger, orfèvre en la matière, écrivit: « En d’autres mots, la puissance ce ne se transforme plus automatiquement en influence. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut être impuissant pour être influent, mais que puissance et influence ne sont plus automatiquement liées. »

L’arme nucléaire, à elle seule, illustre parfaitement ce que Thucydide analysait avec son concept Phobos Kerdos Doxa. Grâce à elle, la Corée du Nord inspire crainte et désormais respect. Il était possible que la Corée craignit encore une agression américano-coréenne. Aujourd’hui avec les dernières déclarations de Biegun à l’université de Stanford, cela relève de la posture. Ni plus ni moins !

Et c’est là que le Kerdos intervient. L’arme atomique permet à Kim de contourner malgré tout, même si c’est dans une faible mesure, les sanctions. La preuve en est, ses progrès militaires et même un « mieux-être » économique en Corée du Nord. Kim serait fou d’abandonner ce pactole que constitue son armement.

Les USA mènent donc un mauvais combat. Non pas intrinsèquement, mais tout simplement parce qu’ils ont de moins bonnes cartes en main que les Coréens.
C’est pourquoi à ce stade, nous ne pourrions que conseiller à Donald Trump de se concentrer pendant qu’il est encore temps sur les cybers armes. La stratégie nucléaire est avant toute une arme dissuasive dont le non emploi constitue la pièce maîtresse ; le cyber exacerbe au contraire les conflits et les entraîne. En ayant un faible ticket d’entrée, et des angles d’attaques multiples et variés, il favorise, comme dans tout conflit asymétrique, la puissance la plus faible.

Il doit malgré tout rester ferme sur certains points. Les troupes américaines doivent certes demeurer en Corée, leur nombre peut diminuer car leur fonction principale est d’être un trigger wire. Il faut convaincre la Chine d’avoir non seulement plus de responsabilités, voire les convier au sommet. Elle sera honorée et intéressée à être officiellement reconnue comme l’égale des USA

Trump doit accepter de revoir son rôle à la baisse. La Chine posera certes des conditions, mais elle tiendra parole. La tradition chinoise n’est pas la tradition russe. Toute l’habileté chinoise consistera à corseter suffisamment la Corée tout en lui laissant la laisse assez longue pour être l’épine dans le dispositif américain.

Insérer la Chine aurait aussi des avantages pour cette dernière. En effet une partie de l’argent blanchi qui alimente l’économie nord-coréenne transite par la Chine. On ne peut être à la tête d’une banque d’investissement international, on ne peut prétendre indéfiniment à jouer un rôle moteur dans les échanges internationaux si l’on se met au ban des règlementations financières.

Pour la Chine, il y a aussi un risque nucléaire. C’est le risque Tchernobyl. Un accident nucléaire et la Chine serait la principale victime. La Corée du Nord, afin d’échapper aux frappes américaines, a placé dans le nord du pays la quasi-totalité de ses installations. Elles sont donc dans la banlieue du nord-est chinois dont la population est particulièrement dense.

Or en septembre 2017, le tunnel de Pionggye-Ri s’est effondré, causant plus de 200 morts. On imagine facilement les dégâts qu’aurait causés un accident nucléaire. Ce sont là des éléments de discussion avec les Chinois qui savent se montrer gens raisonnables.
Mais pour ce faire les USA doivent bien comprendre qu’ils ne peuvent obtenir cela de la Chine qu’en parlant d’égal à égal avec elle. Le souvenir du traité de Shimonoseki et les traités inégaux sont encore présents dans le récit national chinois.

L’histoire évolue et la Chine est désormais une superpuissance.

Objectivement la notion de buffer state n’a plus la même importance pour elle.
Ce risque de réunification, s’il a représenté de par le passé un vrai cauchemar stratégique pour la Chine, il n’a plus la même vigueur aujourd’hui vu la puissance désormais étalée à coups de « tourisme » dans les différentes îles.
Accepter que la Chine ne laisse pas tomber la Corée, pas véritablement par peur d’un afflux des réfugiés, mais parce que fidèle à sa politique de mépris des droits de l’homme, la Chine construit sa politique étrangère sur l’idée qu’elle est un allié fiable qui ne laisse pas tomber ses vassaux. Quel exemple cela serait si la Chine laissait choir le seul allié lié à elle par un traité.
Par contre la Chine tolérera les écarts de Kim dans une certaine limite et dans une certaine limite seulement. Le mandarin de Pékin agira comme l’empire soviétique du temps de sa splendeur. Il ne saurait tolérer la contagion que donnerait une trop grande impertinence coréenne.

Certes introduire le loup chinois dans la bergerie coréenne peut comporter quelques inconvénients. Le risque est de « consentir » au » military build up » en mer de Chine du Sud et fermer l’œil sur les transferts illégaux de pétrole de bateau à bateau en dépit des sanctions. Mais il n’existe pas de repas gratuit en ce bas monde.

À bien y réfléchir « un pays deux systèmes » pourrait comporter pour elle plus d’avantages que d’inconvénients.

Echec ou réussite de Hanoï : so what !

Que le lecteur de ces quelques lignes permette à son auteur d’ébaucher une opinion iconoclaste. Contrairement à l’idée reçue, la Corée du Nord n’est plus réellement ou aussi menaçante que par le passé malgré sa panoplie atomique.
D’abord parce que même la déterrence conventionnelle des Américains–a fortiori la déterrence nucléaire–fonctionne. La menace nucléaire, et ce dans le monde entier, est à peu près stable aujourd’hui. Sauf accident nucléaire, bien sûr ! Même la menace nucléaire par capillarité descendante a décru. Les USA savent aujourd’hui parfaitement gérer ce genre de menaces. URSS, Chine, Russie, Pakistan, Inde, Israël et même Iran en ont apporté la preuve.

Le risque d’une attaque nucléaire sur la Corée du Sud est certes une menace plus concrète que celle brandie par les pays cités, elle demeure néanmoins relativement basse, sinon théorique, compte tenu du potentiel américain. Les Américains maîtrisent en outre parfaitement, les outils conceptuels, pour maîtriser l’ascension aux extrêmes. Nous nous permettons de rappeler à Trump ce que Khrouchtchev avait dit lors de la crise de Berlin.
« I think the people with the strongest nerves will be the winners .the people with weak nerves will go to the wall»

Les menaces coréennes sont désormais tactiques, elles ne sont plus vraiment stratégiques. Pour enserrer la Chine dans la négociation, Trump doit comprendre que la Chine bien que détenant une partie des clés du problème est elle aussi encalminée. Comme pour les USA il n’y a pas de bonne solution même pour elle ! Les anglo-saxons ont une formule pour illustrer ce genre de situation : bad, awesome and worse !

Par contre il n’est pas pensable d’espérer amener les Chinois au moyen de cette négociation à un traité concernant la limitation des armements. Leur attitude sur le traité INF est sans équivoque.

Admettre Pékin à la table des négociations n’aura certes pas que des avantages, mais le président Trump devra s’y résoudre. Nous nous permettons- en toute humilité- de lui conseiller de ne pas placer la barre trop haut dans ses négociations directes. D’abord parce que le risque d’échec est élevé et parce que le seul véritable bénéficiaire en serait Kim.
On le voit, les mesures à entreprendre sont parfois contradictoires et d’un emploi plus que délicat. Toute chose que le président Trump abhorre.
Ainsi lorsque Trump twitte le 21/5/2017: “China must continue to be strong and tight on the border of North Korea until a deal is made,” Il commet une superbe erreur diplomatique. Aucun pays et encore moins la Chine à la civilisation millénaire ne saurait recevoir de leçons de l’étranger.

Pour autant, gardons en mémoire que si l’on voulait comparer l’initiative de Singapour, l’exemple qui nous vient spontanément à l’esprit est le voyage de Nixon-Kissinger en Chine et la reconnaissance qui s’en est suivie.
Que le sommet de Hanoï ne débouche pas sur plus de résultats concrets est une autre affaire. L’ironie de la situation est que pour aboutir, Trump qui se veut méprisant du multilatéralisme, devra en passer par là pour réussir.

Et maintenant ? Que faire ?

De quoi va-t-on donc parler à ce sommet ? Et pour quel résultat ?
Henry Kissinger écrivit dans son livre brillantissime « Les Chemins de la Paix » : « une cascade de paradoxes si elle émoustille le philosophe, constitue un cauchemar pour l’homme d’Etat. Celui-ci est, en effet, condamné à dépasser la simple contemplation. Et à trouver une solution. »

Trump doit, bien sûr, demander l’arrêt de la construction et des essais à la fois de nouvelles bombes ainsi que le développement de missiles non seulement ICBM mais aussi SRBM ou LRBM contre la levée partielle des sanctions.
Au stade actuel on ne voit pas les Coréens renoncer à leur stock existant. On laisse donc la dénucléarisation de côté et on procède à des levées de sanctions partielles au fur et à mesure des gestes nord-coréens.

Après tout les américains ont très vite passé l’éponge sur les sanctions à l’encontre de l’Inde après leur accession au paradis nucléaire. Certes l’on nous objectera, et avec raison, que l’Inde n’est pas une dictature. Mais le conflit indo-pakistanais ne relève pas d’une aimable chaconne.

Trump doit donc se concentrer sur un objectif minimal .Pour autant le vrai challenge reste bien sûr la vérification. C’est le cœur du réacteur. On ne sait pas où se trouvent toutes les installations ; il est d’ailleurs probable que même dans un territoire exigu, les nord-coréens sont devenus infiniment plus secrets et plus habiles que les Iraniens.
On sait avec certitude que Yongbyon abrite un réacteur nucléaire qui fabrique du plutonium. On sait aussi que dans ce même site, il y a des centrifugeuses pour enrichir l’uranium ; il est probable que ce n’est la face émergée de l’iceberg. Mieux vaut donc laisser ce point pour plus tard.

Le président américain devrait également encourager les discussions entre Kim et Moon. Inviter Moon à la deuxième journée de discussions permettrait de resserrer les liens passablement distendus entre Trump et le nouveau président sud-coréen. Ce n’est un secret pour personne que Trump n’a pas toujours vu d’un œil favorable le rapprochement intercoréen du moins sans sa bénédiction ! Cela montrerait un front uni à Kim et ne pourrait que l’encourager à une attitude plus coopérative s’il voit que les USA sont toujours là, même après un assouplissement des sanctions ou de leur présence. Et après tout la Corée du Sud n’a pas les moyens, à elle seule, de redresser la Corée du Nord sur le plan économique.

America First signifie aussi que les USA seuls ne jouissent plus de l’hégémon qu’ils n’avaient jamais imaginé partager. Tout cela leur permettra-t-il de comprendre que leurs objectifs étaient trop ambitieux donc hors de portée ? Il est tout sauf évident que Trump et surtout les néo-conservateurs tels que John Bolton qui l’entourent soient capables de l’intégrer dans leur raisonnement !

Fort de ce constat, nous préconiserions donc à Trump de rabattre ses prétentions. Pour autant nous mettons en garde Donald Trump dont l’attitude- à tout le moins méfiante- envers l’OTAN est porteuse de danger, qu’insister comme l’a fait Mike Pompeo sur la seule diminution déjà obtenue, du risque sur le territoire américain sans mentionner le Japon ou la Corée du Sud ne peut qu’affaiblir la position des négociateurs américains et de leur rôle dans les affaires mondiales.

Tout comme Nixon l’a fait avec la Chine, dont nous venons de fêter le communiqué de Shanghai, Donald Trump doit donc accepter le fait accompli. Le plus atteignable est de se contenter d’un gel renforcé et davantage officialisé en échange de levée partielle des sanctions. Certes le prix à payer vis-à-vis des autres pays qui aimeraient aussi bénéficier des apports que constituent « l’arme du pauvre ». Le risque de prolifération n’est pas le moindre risque ni anodin.
Et certes la reconnaissance de la Chine ne répondait pas aux mêmes questions que celles soulevées par la menace coréenne.

Pour autant nous suggérons au président des États-Unis de ne point soulever de questions idéologiques ou de principes mais plutôt de se concentrer sur les deux seules réalités qui comptent à savoir : les intérêts de son pays (et donc aussi prendre en considération ceux de la partie adverse) et la réalité en dehors de laquelle rien ne vaut comme le disait le général de Gaulle.

John Mueller a écrit dans la prestigieuse revue Foreign Affairs de décembre 2018 un article remarquable et iconoclaste (même si nous n’en partageons pas toutes ses analyses) : «Over the decades, the atomic obsession has taken various forms, focusing on an endless array of worst-case scenarios: bolts from the blue, accidental wars, lost arms races, proliferation spirals, nuclear terrorism. The common feature among all these disasters is that none of them has ever materialized. Either we are the luckiest people in history or the risks have been overstated.” “That logic might seem plausible at first, but it breaks down on close examination. Not only has the world already survived the acquisition of nuclear weapons by some of the craziest mass murderers in history (Stalin and Mao), but proliferation has slowed down rather than sped up over time. Dozens of technologically sophisticated countries have considered obtaining nuclear arsenals, but very few have done so. This is because nuclear weapons turn out to be difficult and expensive to acquire and strategically provocative to possess.”

Les armes nucléaires sont des armes de non emploi qui deviennent obsolètes avant même d’avoir servi.
« Beyond that, however, their practical significance has been vastly exaggerated by both critics and supporters. Nuclear weapons were not necessary to deter a third world war. They have proved useless militarily; in fact, their primary use has been to stoke the national ego or to posture against real or imagined threats. Few states have or want them, and they seem to be out of reach for terrorists. Their impact on international affairs has been minor compared with the sums and words expended on them.”
“This spurred generations of officials to worry more about nuclear matters than they should have and to distort foreign and security policies in unfortunate ways. Today’s policymakers don’t have to repeat the same mistakes, and everybody would be better off if they didn’t.”

La problématique coréenne est en réalité à contre-courant. Nous recommanderions donc vivement à Donald Trump de réfléchir avec une nouvelle approche lors de ce sommet.
Depuis 1991 la chose nucléaire n’occupe plus, en tout cas principalement, le devant de la scène des relations internationales. Certes la Corée du Nord a eu le bon goût de nous y ramener. Alors qu’auparavant l’arme nucléaire était centrale, elle est désormais orpheline dans sa capacité d’imposition, d’asservissement voire d’anéantissement par une puissance dictatoriale.

La Corée garde cette volition de domination, mais elle n’a pas les attributs de la superpuissance. Or nous savons que dans la théorie nucléaire, le bouclier et l’épée sont inséparables pour être efficaces. Un méta-armement est relativement désarmé sans l’infra-armement.
La question centrale demeure donc ce qu’elle a toujours été dans ce genre de négociations : la confiance donc la vérification. Parce que le groupe du P5 + avait trouvé la formule magique, on avait réussi en Iran avec le JCPOA.

Or il est vrai qu’en Corée, les nord-coréens ont triché à moult reprises. Pour mémoire, citons leurs tromperies lors du Agreed Framework en 1994, ou avec le KENDO, l’organisme regroupant plusieurs pays qui prévoyait la fourniture de réacteurs à eau légère pressurisée. En Corée, une des chances de succès réside dans le fait que les deux parties jouissent tous les deux de la même déterrence–forte–mais qu’aucun des deux n’est capable d’exercer une vraie compellence.
Les Américains savent qu’ils ne peuvent éliminer la menace nucléaire coréenne, le coût d’une seconde frappe serait exorbitant ; les Coréens savent tout aussi bien qu’ils ne peuvent stopper durablement les exercices militaires américano-coréens ni les bouter hors de la péninsule.
C’est donc paradoxalement de ce non-possumus que découle l’espoir d’une détente.

Examinons donc maintenant les trois scénarii qui s’offriront aux protagonistes à l’issue de Hanoï.
Le premier c’est le surgissement de la crise. Elle résulte d’une perception anxiogène de la Corée. Perception qui ne saurait être oubliée. Si la Corée du Nord a réellement peur d’être attaquée ou de trouver un Trump fermé à toute discussion, Pyongyang pourrait être tenté de brandir le spectre de l’arme nucléaire un très bas niveau.
Ce scénario est fort heureusement peu probable. L’a-t-il d’ailleurs jamais été autrement qu’en théorie ? Il est peu probable, car à part l’esprit embrumé de quelques néo-conservateurs américains, il n’a jamais été sérieusement envisagé par Washington. Washington a d’ailleurs toujours prévenu son allié coréen qu’il ne tolérerait pas une attaque du Sud sur le Nord.
Même si la non-levée des sanctions entraîne un échec des négociations et un non-démantèlement de l’arsenal nord-coréen, ce scénario ne se produira pas car une élimination totale par frappes américaines est désormais totalement impossible.
Une variante de ce scénario c’est le risque d’escalade soit par mauvais calcul, soit par erreur, soit par engrenage.

De ces trois possibilités le risque dû à un mauvais calcul est le plus grand. Il suppose que les Coréens, enivrés par le début des concessions américaines, se croient intouchables et déclenchent à grande échelle une attaque conventionnelle – le pouvoir de destruction de leurs nombreux canons à la frontière est proprement sidérant- en pariant sur une absence de riposte. Sûrs de leur assurance nucléaire, ils se croiraient invincibles. Dans le contexte actuel cela semble toutefois peu plausible.

Ce calculus découle en fait du paradoxe formé par le couple stabilité/instabilité. Un cycle de provocations du Nord peut aussi fort bien entraîner des représailles du Sud (ce serait le scénario israélien). Il relève de ce que Clausewitz appelait l’autonomie de la guerre.
Pour autant ce risque peut advenir soit parce que le Nord sous-estime le risque qu’il crée, et l’épisode de la vedette sud-coréenne coulée irait dans ce sens, soit Pyongyang sur interprèterait au contraire la réponse du Sud qui serait dans l’esprit de Kim un changement de régime.

Une autre variante serait que Pyongyong estime en toute rationalité (la sienne bien sûr) « j’attaque conventionnellement pour des buts très limités, en cherchant quelques changements cosmétiques au Sud donc sans vrais risques de représailles. »
Pékin, serait certes mis devant le fait accompli, mais même si la Chine a cela en horreur, on ne la voit pas intervenir militairement.
Ces scénarii fortement publicisés montrent aussi que Pyongyang s’est doté des éléments exhibant fièrement le fait qu’il est prêt à assumer plus de risques. Depuis 2013 sa loi constitutionnelle stipule qu’elle a « la capacité de frappes de représailles pour dissuader ou repousser l’escalade de dangers des forces hostiles. »

Le danger des micro-frappes ou de frappes chirurgicales se voudra anesthésiant à l’instar des incursions chinoises dans les différentes îles de la région. L’usage d’armes nucléaires tactiques de faible puissance ne saurait être exclu. Après tout, la différence avec des armes de la classe BLU ou nucléaire de très faible intensité s’amenuise très rapidement.
C’est d’ailleurs ce que laisse entendre le rapport du comité central nord-coréen en 2013 : « L’armée du peuple doit perfectionner les méthodes et opérations de guerre, dans l’objectif d’accroître le rôle pivot des forces armées nucléaires dans tous les aspects concernant la dissuasion de la guerre et la stratégie de guerre, et les forces armées nucléaires devraient compléter leur posture de combat. »
On le voit le mot important est « compléter. »

Ces scénarii relèvent de ce que les spécialistes appellent « coercitive nuclear escalation » ou « nuclear brinkmanship ». La configuration idéale de ces hypothèses requiert pour être parfaitement efficace une asymétrie des intérêts, des enjeux et des forces. Reconnaissons-le c’est le cas dans la péninsule.

Ces scripts hautement improbables sont cependant logiques et ils sous-tendent la posture coréenne qui démontre sa force avec moult publicités pour une « opérationnalisation » des forces. Pour autant n’oublions pas que la Corée a adopté une posture de « sanctuarisation agressive » sûre du fait que la Chine ne saurait accepter son effondrement non pas pour une question de réfugiés (lesquels n’ont jamais été un souci majeur pour elle) mais simplement pour l’image qu’elle donnerait d’elle-même.
Elle a investi beaucoup trop d’argent et d’espoir dans les routes de la soie pour encourir le risque d’un rejet
Et pourtant…
La quasi-totalité des acteurs de la région souhaite bien entendu l’éradication, la dénucléarisation totale de l’arsenal coréen, certes à des degrés divers selon les acteurs.

Pour autant il y a fort peu de chances d’y arriver.
La Corée du Sud souhaite la réunification qui peut en résulter mais elle ne voulait ni ne pouvait en payer le prix. Même si avec le président Moon les choses semblent évoluer.
La Chine serait ravie du retrait des troupes américaines dans la région et un règlement pacifique favoriserait l’expansion des routes de la soie.
La Russie ne tient pas non plus à avoir des missiles américains si proches de sa frontière et elle rêverait d’un développement économique en Sibérie.
Le Japon souhaite aussi ne plus être à la merci de missiles qui à force de s’écraser, par erreur ou pas, en mer du Japon pourraient aussi un jour s’écraser accidentellement sur son sol. Ajoutons en outre qu’une diminution des tensions offrirait la possibilité du retour des otages japonais–les plus vieux au monde–au sein de la mère-patrie.

Le seul problème dans ce casting c’est que la Corée ne voit aucune raison à une dénucléarisation complète de son arsenal.

« Paix impossible guerre improbable »

Le président Trump doit donc concentrer tous ses efforts vers du « step by step. » Consolider le gel et pas seulement pour les USA. En échange accorder step-by step des levées de sanctions, voire même être la première à effectuer un nouveau geste.
L’on nous objectera que Trump a déjà beaucoup accordé à Kim à Singapour. Assurément ! Mais aucune des initiatives américaines n’était irréversible (tout comme celles de la Corée) et relevaient toutes de démonstration visant à flatter l’orgueil de l’adolescent de Pyongyong.

Trump devrait donc, à tout le moins, formuler une déclaration évoquant un futur traité de paix. Une déclaration qui se situerait entre l’armistice de 1953 et un véritable traité de paix. Une formule intermédiaire pourrait être des bureaux de représentation ou des intérêts représentés à un plus haut niveau dans des ambassades étrangères à Pyongyang et à Washington.

Mais Trump doit éviter deux choses : brusquer la Chine et ne pas exiger tout et tout de suite de la Corée du Nord. Comme signe d’encouragement et qui n’affaiblirait pas la position américaine on pourrait parallèlement à une atténuation des sanctions de la Corée du Sud envisage un accroissement conséquent de l’aide humanitaire.
L’histoire nous montre que bien souvent de telles sanctions soudent un people autour de leurs dirigeants même s’ils sont des dictateurs.

Biegun a pu ainsi dire à Stanford:« Holistically, we want to see North Korea move into a very different posture, but they have to be comfortable moving into that posture as well, and that’s part of the efforts of our diplomacy. So we do not have a specific and agreed definition of what final, fully verified denuclearization or comprehensive, verifiable, irreversible denuclearization – whatever your preferred term of art – is. We do need to have a shared understanding of what the outcome is going to be, and within the space that that creates, we should be able to also agree on the steps necessary to achieve a mutually accepted outcome. We do have a well-developed view inside the United States of America on what this entails, but that’s something that over time you’ll also have to come to agreement with the North Koreans on. “

Il est des signaux encourageants à cet égard. Le négociateur américain Steve Biegun a prononcé des mots particulièrement intéressants lors de son intervention du 31 janvier à Stanford. Il a ainsi déclaré être en faveur de « corresponding measures » si la Corée bougeait.
Il reconnaît également que les USA ne peuvent pas refuser de faire des concessions en attendant que la Corée fasse tout. C’est un énorme pas par rapport à l’attitude précédente des États-Unis. Biegun a admis qu’il demanderait simplement à la Corée du Nord qu’elle fasse une déclaration à la fin du processus et non pas au début.
Il est donc vraisemblable qu’il n’y aura pas de déclaration de Hanoï équivalente à un « conceptual breakthrough » ni même au communiqué lyrique mais naïf et surtout lénifiant de Singapour.

“President Trump is ready to end this war. It is over. It is done. We are not going to invade North Korea. We are not seeking to topple the North Korean regime. We need to advance our diplomacy alongside our plans for denuclearization in a manner that sends that message clearly to North Korea as well.We are ready for a different future. It’s bigger than denuclearization, while it stands on the foundation of denuclearization, but that’s the opportunity we have and those are the discussions we will be having with the North Koreans”

La question se pose donc: Hanoi et après? Nous l’avons vu plus haut le scénario agressif est hautement improbable.

Restent donc deux hypothèses principales.
–Un scénario sans deadline ou les Américains reconnaîtront peu ou prou un plafond maximal de la puissance nucléaire coréenne. Celle-ci serait, bien sûr, gelée avec peut-être une vérification sur un seul site. C’est le statu quo amélioré avec une ébauche de concession supplémentaire de la part de Pyongyang. Mais cette vérification n’aurait pas de conséquences pratiques, la Corée étant arrivée à maturité nucléaire et ayant fermé–mais de manière non irréversible–certains sites.
Pour prendre en compte l’orgueil coréen, l’on pourrait y adjoindre des inspecteurs chinois. Kim pourrait alors présenter une levée partielle des sanctions américaines et onusiennes comme une victoire et l’on autoriserait la Corée du Sud à déroger à certaines sanctions. Après tout même Trump a accordé des dérogations à certains pays dans l’Inde en ce qui concerne l’Iran.

Trois avantages : la menace est désormais bien corsetée, la Chine se sentirait engagée et ont construit la confiance.

Dernier scénario, Les choses restent en l’état et l’on fait semblant de ne pas s’en apercevoir pour ne pas insulter l’avenir. Un match nul en somme !

À Stanford, Biegun a fait miroiter lors de diverses rencontres avec son homologue nord-coréen un traité de paix. C’est une bonne initiative, même si elle semble prématurée en l’état. Pour autant une déclaration et comme dit plus haut sous une forme inventée un bureau de représentation dans les deux capitales serait possible.

La route de Biegun demeure pour le moment encombrée par les rodomontades de Bolton qui s’oppose au step-by step. Parmi les gracieusetés que ce dernier a envoyé à Biegun, l’on notera celle où Bolton n’hésite pas à dire que Biegun ne réussirait pas car il recherche trop la négociation. On le voit l’administration Trump est composée de professionnels de haut niveau !
Afin de compliquer encore la tâche de Biegun, l’on peut aussi noter l’opposition du State Department et du Trésor.
Cette obstruction, est tellement dévastatrice, que Todd Lindbergh chercheur au Hudson Institute, pourtant de tendance conservatrice, a cru bon de dire «If you don’t like this approach, then I don’t think you’re in favor of diplomacy — period. And it may be that Bolton isn’t a senior fellow at the conservative Hudson Institute. “This is what good diplomacy looks like.”

Biegun va-t-il réussir ? Aura-t-il les mains libres ?
Paradoxalement, la gêne peut aussi venir du côté nord-coréen. Ceux-ci veulent en effet, à la fois pour leur orgueil et parce qu’ils savent flatter Trump qui est le maillon faible, négocier essentiellement avec ce dernier. Or Trump ne maîtrise pas ses dossiers. Il peut dès lors se braquer ou trop céder. Dans les deux cas c’est obérer les chances de succès. Braquer c’est l’échec immédiat, trop céder c’est affaiblir la position américaine pour les prochains rounds.
Car même si nous avons écrit plus haut que nous ne croyons pas un réel danger nucléaire, l’on ne peut négocier n’importe quoi n’importe comment.

Les services américains de sécurité ont déclaré au Congrès qu’il y avait peu de chances que le Nord accepte de renoncer, en tout cas totalement, à leur matelas nucléaire même s’ils souhaitent plus que tout la levée des sanctions. Sans doute est-ce pour cela que Trump a twitté début février : « I am in no rush. » « Je ne suis pas pressé, il n’y a pas de test. Tant qu’il n’y a pas de test, je ne suis pas pressé. » Le « dotard » est vraiment tombé amoureux du    « Rocket Man. »
Et pour que les choses soient parfaitement comprises, Trump de rajouter pour des journalistes devant la Maison-Blanche: “Chairman Kim and I have a very good relationship. I wouldn’t be surprised to see something work out,”

Pour autant, et au risque de nous répéter les rencontres de Singapour et Hanoï sont à mettre l’actif de Trump. Biegun a d’ailleurs reconnu que sur la Corée, Washington n’avait pas émis une seule idée nouvelle en trente ans.
Il n’en reste pas moins que les USA se sont donné avec Biegun de réelles possibilités de mener à bien ces négociations.
Il a ainsi déclaré à Stanford: «it’s every bit as important that we heal the wound of that war as part of the process of resolving the larger dispute on the Korean Peninsula.”
Visiblement cet homme a intégré la dimension psychologique d’une négociation. Biegun ne négocie pas à l’aveugle. Il sait où il va. Sans méconnaître les progrès accomplis, il admet qu’il reste encore plus à faire. Pour lui le fait qu’il n’y a plus d’armes dans la DMZ est un phénomène plus qu’encourageant. «For the first time in my lifetime the Demilitarized Zone is actually being demilitarized.”

En outre et là nous touchons le symbole par excellence, il n’y a plus désormais de prisonniers américains en Corée du Nord et Biegun salue les efforts de la Corée pour renvoyer les « corps » de ceux qui sont morts au champ d’honneur de la guerre de Corée.

Laissons à Biegun le mot de la fin ”It is possible to read too much into something like this, as this was simply the normal action, one that governments around the world take on a daily basis as people enter countries illegally. But with North Korea and the United States, normal has rarely been the norm. »

Existe-t-il des raisons d’espérer? Sans doute. L’on se rappellera avec bonheur ce que Sir Winston Churchill affirmait : « Les américains après avoir essayé toutes les solutions finissent toujours par prendre la bonne décision ».

Henry Kissinger dont nous avons coutume de nous inspirer écrivit si finement dans Le Chemin de la Paix : » La liberté d’action, c’est-à-dire la conscience de posséder un choix d’initiatives plus vaste que celui de n’importe quel adversaire, assure une meilleure protection qu’une alliance car, à l’heure du besoin, aucune issue n’est barrée » ; « agir d’un commun accord ne se peut plus, non par la faute de quiconque, mais parce que la définition du danger est radicalement différente selon qu’on l’énonce à Londres ou sur le continent… »

Leo Keller
Neuilly le 26 Février 2019

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