Albert Camus nous manque tant!

Combat clandestin numéro 58 juillet 1944
Par Albert Camus
La grande peur des assassins

Sur les murs, sur les urinoirs de Paris, Darnand étale sa prose. Il s’adresse aux siens, réclament l’obéissance absolue, promet des châtiments exemplaires pour les défaillants. Il y a donc des défaillants dans la Milice ! Qui s’en étonnera ?
Quand les Allemands avaient incendié quelques villages et capturé quelques patriotes, les miliciens avec un retard calculé, arrivaient et prenaient possession des prisonniers. Ils regardaient ces captifs silencieux et ils se mettaient en colère.
Rien n’est plus irritant que la vue d’un homme pour ceux qui ont délibérément cessé d’être hommes. Et puis leur travail commençait. Il s’agissait de prouver que la dignité humaine est un mensonge et que l’homme conscient de soi et maître de son destin n’est qu’un mythe démocratique. Ils couvraient d’insultes leurs victimes, pour se mettre en goût, pour les avilir d’abord en paroles et pour s’avilir un peu plus.
Puis ils arrachaient quelques ongles, ils défonçaient quelques poitrines ; il fallait obtenir de la victime pantelante un cri de souffrance, un aveu, un reniement. S’ils y parvenaient, ils respiraient un peu mieux, ils pensaient : nous sommes tous pareils, ceux-là ne crâneront plus … heureux d’avoir transformé des juges muets en complices de leur déchéance.
Malraux dit quelque part qu’il est impossible de diriger le jet d’un lance-flammes sur le visage d’un homme qui vous regarde. Qu’on imagine donc ce que doit être un milicien qui s’acharne à supplicier un homme dont les yeux sont ouverts. C’est qu’ils ont une fonction très précise : effacer tout ce qui n’est pas vil, tout ce qui n’est pas lâcheté, démontrer par leur propre exemple et par celui des autres que l’homme est fait pour vivre dans les chaînes et dans la terreur. S’ils y parvenaient, ils n’auraient plus de témoins et leur déchéance personnelle s’identifierait aux vices de la nature humaine.

Mais aujourd’hui on veut les faire sortir de leur rôle. Les Allemands occupés ailleurs ne sont plus là pour les défendre ; une armée de la résistance est sortie de terre. On leur demande de se battre contre homme, fusil contre fusil. Et c’est profondément injuste. Où veut-on que ces bourreaux trouvent du courage ? Il faudrait qu’ils possèdent précisément les qualités qu’on leur a demandé de détruire chez eux et chez les autres, la confiance en l’homme, la confiance en soi. Darnand le sait. Voilà pourquoi il menace. Mais il est trop tard. Il n’y a pas de menace assez terrible pour faire un homme d’un milicien.

Albert Camus
Juillet 1944

Ni victimes ni bourreaux
Le siècle de la peur par Albert Camus

Le XVIIe siècle a été le siècle des mathématiques. Le XVIIIe celui des sciences physiques, et le 19e celui de la biologie. Notre XXe siècle le siècle de la peur. On me dira que ce n’est pas une science. Mais d’abord la science y est pour quelque chose, Puisque ses derniers progrès théoriques l’ont amenée à se nier elle-même et puisque ses perfectionnements pratiques menacent la terre entière de destruction. De plus, si la peur en elle-même ne peut être considérée comme une science, il n’y a pas de doute qu’elle soit cependant une technique.

Ce qui frappe le plus, en effet dans le monde où nous vivons, c’est d’abord, et en général, que la plupart des hommes ( sauf les croyants de toutes espèces) sont privés d’avenir. Il n’y a pas de vie valable sans projection sur l’avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. Vivre contre un mur, c’est la vie des chiens. Et bien, les hommes de ma génération et de celle qui entre aujourd’hui dans les ateliers et les facultés ont vécu et vivent de plus en plus comme des chiens.
Naturellement, ce n’est pas la première fois que des hommes se trouvent devant un avenir matériellement bouché. Mais ils en triomphaient ordinairement par la parole et par le cri. Ils en appelaient à d’autres valeurs, qui faisaient leur espérance. Aujourd’hui, personne ne parle plus sauf ceux qui se répètent), parce que le monde nous paraît mené par des forces aveugles et sourdes qui n’entendront pas les cris d’avertissements, ni les conseils, ni les supplications. Quelque chose en nous a été détruit par le spectacle des années que nous venons de passer. Et ce quelque chose et cette éternelle confiance de l’homme, qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l’humanité.

Nous avons vu mentir, avilir, tuer, déporter, torturer, et à chaque fois il n’était pas possible de persuader ce qu’il faisait de ne pas le faire, parce qu’ils étaient sûrs d’eux et parce qu’on ne persuade pas une abstraction, c’est-à-dire le représentant d’une idéologie. Le long dialogue des hommes vient de s’arrêter. Et bien entendu, un homme qu’on ne peut pas persuader est un homme qui fait peur. Ce qui fait qu’à côté des gens qui ne parlaient pas parce qu’ils le jugeaient inutile s’étalait et s’étale toujours une immense conspiration du silence, acceptée par ceux qui tremblent et qui se donnent de bonnes raisons pour se cacher à eux-mêmes ce tremblement, et suscité par ceux qui ont intérêt à le faire.
« Vous ne devez pas parler de l’épuration des artistes, en Russie, parce que cela profiterait à la réaction. » « Vous devez vous taire sur le maintien de Franco par les anglo-saxons, parce que cela profiterait au communisme. » Je disais bien que la peur est une technique.

Entre la peur très générale d’une guerre que tout le monde prépare et la peur particulière des idéologies meurtrières, il est donc bien vrai que nous vivons dans la terreur. Nous vivons dans la terreur parce que la persuasion n’est plus possible, parce que l’homme a été livré tout entier à l’histoire et qu’il ne peut plus se tourner vers cette part de lui-même, aussi vraie que la part historique, et qu’il retrouve devant la beauté du monde et des visages; parce que nous vivons dans le monde de l’abstraction, celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme sans nuances.
Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde.
Pour sortir de cette terreur, il faudrait pouvoir réfléchir et agir suivant sa réflexion. Mais la terreur, justement, n’est pas un climat favorable à la réflexion. Je suis d’avis, cependant, au lieu de blâmer cette peur, de la considérer comme un des premiers éléments de la situation et d’essayer d’y remédier. Il n’est rien de plus important. Car cela concerne le sort d’un grand nombre d’Européens qui, rassasiés de violence et de mensonges, déçus dans leurs plus grands espoirs, répugnant à l’idée de tuer leurs semblables, fût-ce pour les convaincre, répugnent également à l’idée d’être convaincus de la même manière.
Pourtant, c’est l’alternative où l’on place cette grande masse d’hommes en Europe, qui ne sont qu’un parti ou qui sont mal à l’aise dans celui qu’ils ont choisi, qui doutent que le socialisme soit réalisé en Russie, et le libéralisme en Amérique, qui reconnaissent cependant à ceux-ci et à ceux-là le droit d’affirmer leur vérité, mais qui leur refusent celui de l’imposer par le meurtre, individuel ou collectif.

Parmi les puissants du jour, ce sont des hommes sans royaume. Ces hommes ne pourront faire admettre ( je ne dis pas triompher mais admettre) leur point de vue, et ne pourront retrouver leur patrie que lorsqu’ils auront pris conscience de ce qu’ils veulent et qu’ils le diront assez simplement et assez fortement pour que leurs paroles puissent lier un faisceau d’énergies. Et si la peur n’est pas le climat de la juste réflexion, il leur faut donc d’abord se mettre en règle avec la peur.
Pour se mettre en règle avec elle, il faut voir ce qu’elle signifie et ce qu’elle refuse. Elle signifie et elle refuse le même fait : un monde où le meurtre est légitimé et où la vie humaine est considérée comme futile. Voilà le premier problème politique d’aujourd’hui. Et avant d’en venir au reste, il faut prendre position par rapport à lui. Préalablement à toute construction, il faut aujourd’hui poser deux questions : « Oui ou non, directement ou indirectement, voulez-vous être tué ou violenté ? Oui ou non, directement ou indirectement, voulez-vous tuer ou violenter ? »
Tous ceux qui répondront non à ces deux questions sont automatiquement embarqués dans une série de conséquences qui doivent modifier leur façon de poser le problème. Mon projet est de préciser deux ou trois seulement de Ces conséquences. En attendant, le lecteur de bonne volonté peut s’interroger et répondre. »

Albert Camus
In A combat
19 Novembre 1946

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