La guerre de Troie n’aura pas lieu à Ormuz par Leo Keller

La guerre de Troie n’aura pas lieu à Ormuz.

Comme à Singapour et à Hanoi, le dindon américain des sommets y veillera avec le plus grand soin !
Fort de son exceptionnelle lucidité, Henry Kissinger, citant Napoléon, disait: « If you want to take Vienna, then take Vienna! »
En Iran on attend toujours !
Il est tout sauf sûr que le paon de Washington, tout enflé et boursouflé de son orgueil, comprenne le sens et les conséquences de cette sentence au-delà des rodomontades dont il nous abreuve à longueur de tweets.

Ainsi donc deux pétroliers, l’un norvégien, l’autre japonais ont été attaqués le 13 Juin 2019. Tout laisse à croire qu’il s’agit là d’une opération iranienne. Tout le laisse à penser en dépit, ou peut-être, grâce à l’analyse des différentes dénégations résultant des déclarations iraniennes.

Tout porte à y croire, non pas parce que Donald Trump l’affirme dans un tweet- mal rédigé comme à son habitude- et à la simplicité enfantine, mais parce que cela correspond à une certaine logique.
“It’s probably got essentially Iran written all over it,”1

La géopolitique obéit, quoi qu’on en dise, à certaines règles, à certains intérêts. Certes les tweets du locataire actuel de la Maison-Blanche sont tout sauf paroles d’évangile. Au trébuchet des mensonges et contrevérités, Donald Trump trône- sans conteste- sur la plus haute marche du podium.

Nous nous proposons donc de déterminer si les bruits de bottes qui résonnent et raisonnent actuellement dans le golfe d’Oman sont à considérer avec sérieux ou s’ils relèvent au contraire–comme nous le pensons–à la fois des habituelles rodomontades et fanfaronnades de Trump mais aussi des ancestrales danses persanes, ou de leurs agressions. Je provoque donc je suis !

Si la région est certes structurée par et autour de conflits sanglants, à cet égard, point n’est nécessaire de rappeler la barbarie sanguinolente de Bachar El-Assad, principal responsable de près de 400 000 morts au sein de sa propre population. Il n’est pas inintéressant non plus d’observer que parfois les étincelles se transforment en pétards mouillés ou en conflits picrocholinesques.
Mentionnons dans ce registre l’avion russe abattu par la Turquie. L’on imaginera- avec un amusement certain- comment la Russie aurait réagi si son chasseur avait été abattu par les S400 qu’elle va livrer à la Turquie. Gardons-nous bien, aussi, d’oublier la querelle de clochers qui continue d’opposer l’Arabie Saoudite au Qatar.

On le voit la célèbre pensée du Général de Gaulle qui « vers l’Orient compliqué, volait avec des idées simples »² demeure d’une actualité confondante.

Nous nous proposons après un bref rappel de ce que Clausewitz appelait la « Verhaltnisse » d’examiner ce que cherchent les Américains et les Iraniens. Puis nous tâcherons d’expliquer pourquoi à notre avis le risque de guerre est- malgré tout- relativement faible.
Dans une troisième partie nous esquisserons les scénarii qui chantourneront la région et les leçons que l’on peut en tirer. Cette troisième partie peut d’ailleurs se lire comme une concaténation des deux premières.

Constatons d’abord une singularité. L’Iran a été tant et tant de fois décrié, vilipendé, voué aux gémonies et relégué au ban de l’humanité comme représentant le danger suprême car il atteignait les rives tant convoitées de la maturité nucléaire. La première échéance se profile dès 2025.
Entendons-nous nous ne portons aucune sympathie à la mollahcratie iranienne qui, allègrement, foule aux pieds les Droits de l’Homme les plus élémentaires et dont la conduite dans la région est tout sauf pacifique. La guerre interposée qu’elle mène au Yémen est aussi une sale guerre.
Nous n’oublions pas non plus qu’Ahmanidejad regnante, il était de bon ton de hurler à la face du monde : Israël delenda est. Et dans son esprit ainsi que dans celui de nombreux dirigeants iraniens, il ne s’agissait pas d’une simple posture à visée interne.
Certes Rohani a mis fin à ces diatribes nauséabondes en souhaitant même les vœux pour le nouvel an juif.

Mais enfin force est de reconnaître qu’à l’heure où nous écrivons ces quelques lignes, ils ont respecté, au kappi près, l’accord malgré la rupture illégale et unilatérale de l’accord par les USA.
Dénonciation rendue encore plus absurde si l’on comprend qu’elle fût le fruit adultérin de la haine implacable que Trump voue à Obama. Rappelons une fois de plus que les appareils sécuritaires et militaires tant Américains qu’Israéliens n’ont pas hésité à contredire et Trump et Netanyahu sur ce point précis.
Tant Netanyahu, que Trump et les faucons néoconservateurs américains, à l’esprit embrumé et qui ne sont pas sortis de la confusion mentale, n’arrêtaient pas de prédire l’apocalypse nucléaire. Flaubert disait qu’ils « calomnient leur temps par ignorance de l’histoire. »
Car enfin, perinde ac cadaver, la grammaire nucléaire se complaît finalement dans sa règle implacable : la déterrence.

Obama et le groupe des P 5+1 ont obtenu avec le JCPOA sinon le meilleur accord possible, du moins le moins mauvais. Ceux qui vitupéraient contre cet accord oublient volontairement (du moins l’espérons nous) sinon par ignorance que la Chine flanquée de son junior partner–en l’occurrence c’est le margrave de Moscou qui était en première ligne–n’auraient jamais accepté d’exercer davantage de pressions.

Passons sur les clauses techniques, que nous avons analysées dans un précédent article, le JCPOA a constitué qu’on le veuille ou non, une humiliation inimaginable pour le régime iranien–ce qui n’est pas si grave–mais pour son peuple, ce qui est plus lourd de conséquences pour l’avenir.
Nous employons ce mot sans aucun jugement moral; nous voulons simplement illustrer comment la population et le gouvernement iranien le ressentent.
À Téhéran, l’ombre portée de Mossadegh est toujours aussi vivace !

Entendons-nous, il n’était bien sûr pas question de laisser l’Iran se doter des hauberts nucléaires. La duperie et la roublardise iranienne auraient eu tôt fait de métamorphoser leur bellicosité qu’ils savent fort bien habiller et habiter.

Nous avions aussi entendu force dénonciations et avertissements et de Trump et de Nétanyahu nous avertissant que l’Iran était à trois mois, puis six mois, puis un an de lâcher les chiens nucléaires. Or il n’en a rien été.

De deux choses l’une : où l’Iran connaissant la Doxa nucléaire, savait pertinemment qu’à la moindre volonté de transgresser les règles, la République Iranienne serait vitrifiée ou bien le JCPOA a parfaitement rempli son rôle.
Depuis la dénonciation en Avril 2018 du JCPOA, Washington, voire dans une moindre mesure Jérusalem, n’ont pas ménagé leurs efforts pour saboter cet accord. Tout l’arsenal, des sanctions sur l’Iran, des menaces sur les pays tiers, des intimidations musclées, des déploiements de force auront été utilisés contre l’Iran. Parfois même envers les alliés. Ainsi l’arme de l’extraterritorialité est, encore aujourd’hui constamment brandie.

Aucun pays, Corée-du-Nord exceptée, n’a subi un tel traitement, de telles humiliations. Que l’Iran, à la différence de la Corée ait respecté cet accord relève donc de l’exploit. L’on dirait que les Américains cherchent délibérément la confrontation ! Les Américains, faute d’intervenir militairement, poussent les Iraniens à la faute. Ce que ces derniers n’avaient pas encore fait il y a quelques jours. Pour autant tout semble indiquer qu’ils vont infléchir leur position.

1 Ce que veulent les Américains

Les USA recherchent officiellement la fin de la menace nucléaire iranienne. Ce qui en soi est parfaitement compréhensible et normal. Et le groupe P5+1 doit s’y conformer et y prêter main-forte. Ce en quoi, il n’a d’ailleurs jamais fait défaut. Donald Trump se coule donc dans les réalisations de son prédécesseur Obama, aussi brillant et aussi élégant que Trump peut être ignorant et vulgaire. Il a fallu plusieurs années à Obama pour amener l’Iran à accepter les conditions draconiennes du groupe P5+1 et rendre un monde plus sûr.
Il était peut-être encore plus difficile de convaincre la Chine et la Russie d’abandonner leur partition pour se joindre à cet ensemble.
Mais aujourd’hui les USA veulent aller plus loin. Ils réclament l’arrêt des essais des missiles et vecteurs balistiques, ainsi que l’abandon de la politique agressive de l’Iran.

Certes il y a un corrélat étroit entre la bombe et ces mêmes vecteurs. Pour autant l’accord ne les interdisait pas. Et il ne les interdisait pas-tout simplement- parce que ni la Russie ni la Chine ni accessoirement l’Iran ne l’auraient accepté.

Et l’Iran n’y aurait point consenti car Donald Trump oublie un peu vite et un peu trop souvent la complexité des relations internationales. Chez lui, cela confine d’ailleurs à la monomanie.

Certes les projets nucléaires iraniens ne se privaient pas de viser la destruction de l’État d’Israël voire le bombardement des États-Unis. Mais gardons quand même en mémoire que depuis sa guerre avec l’Irak, l’arme nucléaire et la panoplie qui la sert, ciblent–au moins autant–certains de ses voisins.

L’Iran garde le ressentiment–à tort ou à raison–ce n’est qu’une question de point de vue comme dans toutes les représentations–d’avoir été abandonné par ses alliés, dans sa guerre contre l’Irak. De la même façon que l’on peut analyser la bombe indienne comme une bombe pakistanaise et vice et versa, il faut aussi accepter de considérer la bombe iranienne comme une bombe de « bon voisinage. »

Les Américains enhardis et encalminés par les idées- un peu courtes- des néoconservateurs réclament, à cor et à cri, un changement–loaf pour loaf- de politique étrangère de l’Iran dans la région. Faute de quoi !

Certes l’Iran a plus souvent qu’à son tour, et encore récemment en Europe, fomenté des actions terroristes. Certes l’Iran utilise, sans vergogne aucune ni aucune retenue, la gâchette du Hezbollah notamment contre Israël.

Certes l’Iran tient à bout de bras le boucher de Damas, et certes l’Iran mène une toujours sale guerre au Yémen. (Notons que l’on a du mal à définir ce qu’est une guerre propre).
Sans vergogne oui, toute honte bue oui, mais pas sans retenue. Téhéran tient la bride sur le cou du Hezbollah suffisamment lâche et souple pour que ces derniers soient suffisamment menaçants mais aussi suffisamment courte pour le brider.

L’exercice est subtil, on en conviendra. Last but not least, les Américains ont réclamé à cor et à cri un changement de régime. En quelque sorte après avoir émasculé l’Iran, Trump voudrait lui dicter sa politique étrangère. Le comportement- sans aucun doute- belliciste de l’Iran est réel et préoccupant ; pour autant il n’est pas le seul État de la planète dans ce cas. Il est cependant celui qui permet à Trump de jouer le rôle de gardien–musclé–du temple.
Toute la politique de Trump consiste à défaire ce qu’Obama avait réalisé. Bien ou mal ! L’exemple parfait et le plus imbécile fut d’ailleurs la dénonciation du TPP.

Pour autant si l’option « boots on the ground » est la préférée de John Bolton, alias Mister Strike et Mike Pompeo, elle n’est pas forcément celle de Trump. Nous venons d’ailleurs d’en avoir la plus parfaite illustration de la vraie fausse renonciation aux frappes américaines dans la nuit du jeudi 20 juin 2019. (Nous avons écrit cet article bien avant le drone abattu ; nous n’avons point vu qu’elle démentait notre analyse. Bien au contraire. Nous nous contenterons donc de rajouter quelques lignes en italique et rouge lorsque nécessaire.)

Il y a chez le président des USA un côté Lafcadio.
Pour amener les Iraniens à la table des négociations et à résipiscence Donald Trump cherche donc à mettre l’économie iranienne à genoux, et les Iraniens dans la rue.
L’ombre portée de Mossadegh !

Trump oublie cependant un fait. Obama avait obtenu le maximum possible qui était cependant bien en deçà de ses desiderata. Pour preuve, il n’avait pas levé toutes les sanctions.

Le joli florilège des volte-face.

La volonté américaine de changement de régime est manifeste. Ecoutons Mike Pompeo, fidèle exécutant de la          « pensée » trumpienne déclare en octobre 2018: “We want to restore democracy there. We think the Iranian people want that same thing. » ³
Pompeo en rajoute : « the [Iranian] leadership has to make a decision that they want their people to eat … use their wealth to import medicine, and not use their wealth to fund [IRGC’s Quds Force Commander] Qasem Soleimani’s travels around the Middle East with – causing death and destruction”. 4
Souhaitons à Mike Pompeo, Secrétaire d’État, soit de retrouver la mémoire soit d’ajuster son langage. L’opération américaine Restore Hope en Somalie s’est déroulée avec le succès que l’on sait !

Dans une note non officielle, Bolton espère qu’une pression maximale sur l’Iran l’amènera à la faute permettant ainsi une rétaliation militaire américaine.
L’ombre portée des armes chimiques irakiennes !

En 2019 Washington a ainsi accusé l’Iran de pousser les milices à attaquer les intérêts américains à Bassorah et à Bagdad. À la suite de quoi, et fort logiquement les officiels américains ont proposé un bombardement sur l’Iran.
Rien de plus rien de moins.

Bolton a donc demandé des plans d’intervention au Pentagone. Lesquels plans existaient déjà bien avant que Trump ne soit élu. Mais au pays des néoconservateurs, jouer les matamores, n’est pas forcément mal vu. C’est même une preuve de santé mentale et un gage de survie sous la présidence Trump.

James Mattis étant alors le dernier adulte à la Maison-Blanche, s’est immédiatement opposé à la demande de John Bolton aussi appelé : « la voix de son maître. » On connaît la suite James Mattis a été conduit à démissionner.

La réalité, et c’est heureux, triomphe bien souvent des idées dont l’exécution est problématique. Les Américains vont donc écrire peu à peu un nouveau narratif concernant l’Iran. Le 3 juin 2019 dans la charmante villégiature suisse de Bellinzona, Pompeo tient un tout autre langage.
«We’re prepared to engage in a conversation with no preconditions,” “We’re ready to sit down with them, but the American effort to fundamentally reverse the malign activity of this Islamic Republic, this revolutionary force, is going to continue.” 5

On le voit le changement de ton est notoire et il suit fort logiquement Trump qui annonçait dès juillet 2018 vouloir des « Talks without preconditions. »
Dans un remake de la comédie coréenne où le jeune dictateur a roulé dans la farine le businessman aguerri Donald Trump, ce dernier se livre à un exercice à tout le moins irréaliste : «Iran is in trouble. And you know what? I’d love to negotiate with Iran. They’re not ready yet, I don’t think. But they will be”. 6
L’ombre portée de Lafcadio, le génie en moins!

Le 9 Mai 2019, lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche, Trump déclarait dans son style inimitable et si peu diplomatique: « What I would like to see with Iran, I would like to see them call me. »
Fin Mai Trump réaffirme: “If they want to talk, I’m available,” 7 Mike Pompeo déclarait le 16 Mai que la culpabilité de l’Iran est: « unmistakable» et il appelle le monde: « to unite against the threat from the Islamic Republic. »
Obama appreciait le « robust dialogue » ; Trump nous offre une effroyable cacophonie.
Cet appel à la croisade n’est en fait qu’une posture destinée à la réunion du Conseil de Sécurité.

1.2 Les options américaines

La réaction américaine ne s’est effectivement pas fait attendre. En fait, elle est dans le droit fil de ce qu’ils avaient entrepris auparavant. Les Américains envoient des troupes supplémentaires, de nouveau navires qui vont croiser dans la région et quatre bombardiers. Un nouveau porte-avions est également dépêché avec un nouveau système de missiles à bord. De nouvelles sanctions sont et seront prises.
Ce qui est plus significatif c’est que les waivers ont tous étés supprimés. Ce qui posera inévitablement aux pays concernés un choix critique. Il sera cependant intéressant de voir quels pays s’y plieront. Le verdict sera à double sens. Enfin les Américains évacuent leur personnel non essentiel à Bagdad.
Mais d’ores et déjà, la Chine a indiqué qu’elle ne se plierait pas aux sanctions unilatérales. Notons aussi que les Américains ont officiellement nommé les Iran’s Revolutionary Guards comme étant «a foreign terrorist organization.» Désormais il y a plus de 1000 Iraniens qui figurent à titre individuel sur la liste noire.

Des alliés oui, bien évidemment ; des ralliés non. Telles sont les deux options entre lesquelles Donald Trump devra manœuvrer.
Que l’on nous permette un bref rappel historique. Lors de la crise des missiles de Cuba, les Américains avaient dépêché auprès du Général de Gaulle, Adlaï Stevenson–alors représentant des USA à l’ONU– pour lui montrer les preuves de l’existence des missiles soviétiques à Cuba. Le Général, du haut de sa superbe, écarta les photos et lui dit : « La parole des États-Unis me suffit. »
Ô tempora ! Ô mores !

Qu’on en juge le Japon, pays concerné au premier chef, et pas seulement par le fait que son tanker sera hors de service, a eu une réaction pour le moins mitigée. N’oublions pas que Shinzo Abe était à Téhéran le missi dominici de Trump.
Le Japon, n’hésite pas à contredire les USA, certes sur un point de détail, mais qui en dit long sur la qualité des informations américaines. En effet selon l’équipage japonais le tanker aurait été touché non par une mine ou une torpille mais bien par un « objet volant. » Mike Pompeo dans sa tournée des principales capitales s’est attiré une réponse du ministre des Affaires Etrangères allemandes qui nous éclaire sur l’isolement progressif des Américains. Ainsi Heiko Maas doc cinq déclare à Oslo, par ailleurs propriétaire de l’autre tanker attaqué :
«The video is not enough. We can understand what is being shown, sure, but to make a final assessment, this is not enough for me,” 8

Michael Eisenstein, expert américain au Think Tank Near East Policy résume parfaitement la situation en déclarant: “Some U.S. allies may not “want to be seen as bandwagoning with a U.S. administration that may be seen as a loose cannon on this,” 9

Les alliés attendront donc que leurs propres services de renseignements leur permettent un jugement plus adapté. En soi l’origine iranienne de l’attaque ne semble pas faire de doute. Mais l’attitude des alliés est révélatrice d’abord de l’isolement américain depuis l’élection de Trump et du fossé qui se creuse chaque jour davantage en ce qui concerne l’Iran. Non pas que les Européens capitulent devant l’Iran comme semble les accuser Donald Trump, mais tout simplement parce qu’ils restent convaincus–à notre avis à raison–que sortir du JCPOA amènerait une situation catastrophique pire que tout ce que l’on a connu. Il n’en reste pas moins que la réponse à ces attitudes européennes de Trump interpelle et pas forcément dans le bon sens.
Dans une interview accordée à CBS, Mike Pompeo affirme de façon péremptoire :
«I can’t share any more of the intelligence. But I wouldn’t have said it if the intelligence community hadn’t become convinced that this was the case.” 10
Dont acte! L’on a connu des preuves plus substantielles.
L’ombre portée de l’Irak ! L’ombre portée du show de Nétanyahu avec les soi-disant nouvelles preuves de la duplicité iranienne.
Que l’on nous permette une incidente ironique. Trump a si souvent ignoré et méprisé ses propres services de renseignement (Poutine à Helsinki, Arabie Saoudite Kashoggi) que l’on ne peut qu’être amusé devant son attitude en cette affaire.

Mike Pompeo voit ainsi les alliés se regimber. Il n’hésite pas à déclarer que certains pays: « just wish this would go away.” «I am confident that as we continue to develop the fact pattern, countries around the world will not only accept the basic facts, which I think are indisputable, but will come to understand that this is an important mission for the world,” 11
L’ombre portée du wishful thinking!

To go to war or not

Les occidentaux, et les Américains -plus particulièrement- ont tendance à accorder aux sanctions des valeurs qui relèvent davantage de la thaumaturgie que d’une analyse serrée. Certes les sanctions atteignent bien souvent leur but. Ainsi ne nous leurrons pas si le JCPOA a pu être atteint, c’est bien et principalement, grâce aux sanctions exercées à bon droit contre l’Iran. La bénévolence iranienne a effectivement des limites !
Pour autant les sanctions sont comme un fusil à un coup. Leur force participe aussi de l’intention et des conditions mises à leur pratique. Mais plus un régime est autarcique ou adossé à des états récalcitrants à les administrer complètement, plus leur efficacité tend vers la loi des rendements décroissants.

En outre 40 ans de mollahcratie, où le peuple subit son impitoyable férule, et désormais habitué aux privations, ont augmenté la résilience iranienne. Après, les stratégies mises en place par le bazar de Téhéran atténuent les désagréments les plus douloureux.
L’Iran n’est pas une démocratie ; c’est sa force. C’est tout et ce n’est pas rien.

N’oublions pas non plus le creuset nationaliste qui nourrit le récitatif iranien et permet, tout comme en Corée, la résistance aux sanctions internationales.
Enfin l’Iran a constitué grâce à son programme de missiles, un début de déni d’accès de son territoire. Quand bien même il comporte des failles.

La Corée du Nord, et dans une moindre mesure la Russie, voire le Qatar démontrent amplement que des stratégies de remplacement existent. Mais surtout croire dans la vertu absolue de nouvelles sanctions pour amener l’Iran à Canossa c’est oublier que les sanctions sont d’autant plus efficaces qu’elles visent un objectif limité.
Plus l’objectif est précis et limité ou « raisonnable », plus elles ont de chances d’aboutir. Plus elles ont un champ large et que ne partagent complètement pas un certain nombre de pays, plus leur efficacité est sujette à caution.
Autant l’objectif des sanctions visant à phagocyter sinon éliminer le programme nucléaire iranien était réaliste, autant le dessein des Américains, soutenus par les Israéliens, d’émasculer le comportement agressif des Iraniens nous semble hors de portée.
D’ailleurs depuis la dénonciation du JCPOA, l’on n’a pas observé de changement radical dans la politique étrangère iranienne.

Alors va –t-on vers un embrasement du conflit ou bien le statu quo va-t-il se maintenir ?

L’économie iranienne, après l’embellie survenue dans la foulée du JCPOA, s’est contractée de 4 % en 2018 et l’on s’attend à une nouvelle contraction de 6 % en 2019. Le rial iranien est en chute libre. Dans de très nombreux secteurs, l’économie est moribonde. Il est souvent difficile de se procurer des médicaments.

Pour autant l’Iran a donc résisté aux pressions internationales. Celles-ci ont incontestablement mis le pays à mal. A mal, mais pas à genoux.
Pour obtenir gain de cause les Américains doivent donc franchir un cap supplémentaire. La guerre économique ayant échoué, reste la guerre. La vraie ! Mais celle-ci est difficilement concevable. Une chose est d’avoir « vaincu » l’Irak–mais à quel prix–une autre est de venir à bout de l’Iran. La population iranienne est de 81 millions d’habitants. Sa superficie est de 1 648 000 km² ; celle de l’Irak est aujourd’hui de 38 millions d’habitants et sa superficie de 437 000 km². On le voit, les difficultés sont de loin plus conséquentes.

Mais surtout vouloir déstabiliser l’Iran, ne parlons pas de l’envahir, s’avérera infiniment plus compliqué. L’Iran n’est pas le résultat d’un partage colonial. Il a beau ne pas être une démocratie, son héritage est millénaire. Fondamentalement peu importe que 78 % de sa population soit profondément mécontente du régime.
En Syrie, Assad est toujours en place. Bien sûr les vagues de mécontentement social deviennent chaque jour plus fortes. Mais le pays a survécu à tous les changements de régime. Et il a gardé sa cohésion. Dictature ou pas ! En Iran l’on a aussi appris la leçon de Gorbatchev
L’ombre portée de Mossadegh.

Un PIB n’est pas le seul paramètre qui façonne un pays. L’arme atomique est devenue l’arme des pauvres. Elle n’en reste pas moins leur gonfalon emblématique. Rien ne prouve que débarrassé de sa mollahcratie, l’Iran conduira sa politique étrangère comme dans un parc d’attractions de Disney.

Feue l’URSS ne nous a pas légué un Poutine parfait gentleman des relations internationales.
La Chine de Xi-Ji Ping qui se voit déjà abreuvée et rassasiée au lait de la société de consommation a déjà pourtant sorti ses griffes qui tôt ou tard lacéreront la région.

Pour être tout à fait honnête, rien ne prouve de façon irréfragable que de nouvelles sanctions n’atteindraient pas leur objectif mais rien ne l’infirme non plus. En matière de relations internationales, l’on doit aussi considérer les prises de risque.
Et l’Iran sait fort bien qu’un de ses meilleurs atouts qui écartent le danger d’un conflit, c’est précisément le vertige que doivent éprouver les dirigeants américains à la perspective d’une région à feu et à sang.
Enfin les amateurs d’histoire feront leur miel de la façon dont même Staline a reculé en Iran après la deuxième guerre mondiale.

1.3 Les options iraniennes

Selon toute vraisemblance l’Iran est donc bien l’auteur de ces attaques. Mais que cherche-t-il ? Pourquoi là, où tout le désigne et précisément au moment où l’un de ses principaux clients, envoyé de surcroît par Trump, est à Téhéran ?

Fort de son calcul qui l’amène à penser que les USA réfléchiront à deux fois avant de se lancer dans une entreprise hasardeuse, Téhéran ose. Le pari est risqué tant à Téhéran qu’à Washington ou qu’à Jérusalem. Il est probable qu’en tisonnant les braises toujours ardentes du Moyen-Orient, Rohani endosse la pensée de Virgile qui écrivit dans l’Énéide : « Flectere si nequeo superos Acheronta movebo. »

Mais enfin ils l’ont fort probablement fait tout de même. L’on nous pardonnera de citer le Général De Gaulle qui écrivait dans ses mémoires: « Dans les entreprises où l’on risque tout, un moment arrive, d’ordinaire ou celui qui mène la partie sent que le destin se fixe. Par un étrange concours, les mille épreuves où il se débat semblent s’épanouir soudain en un épisode décisif. Que celui-ci soit heureux et la fortune va se livrer. Mais qu’il tourne à la confusion du chef, voilà toute l’affaire perdue. » 12
Ce que ne veulent en aucun cas les Iraniens se résume en quelques mots : ne pas perdre leur prééminence régionale, rester le gardien non pas de quelques lieux saints dont ils n’ont en réalité que faire, mais des détroits. Le reste n’est qu’habillage et babillage enfantin.
Et last but not least, bien sûr rester le maître des horloges et le principal bénéficiaire de la manne pétrolière.

Soyons clair, la dernière chose que souhaite l’Iran c’est un embrasement total. L’Iran veut revenir au JCPOA parce que c’est son intérêt et n’acceptera guère plus que des accommodements mineurs. Il n’est pas sûr que l’Europe s’en contente.
Paradoxalement, libéré de l’arme atomique qui faisait planer la menace sur la région et, lesté il est vrai, des sommes astronomiques qui lui étaient dues, l’Iran a même vu sa politique étrangère s’épanouir quand bien même elle est dorénavant sur le terrain plus agressive.

Par contre tout laisse à penser que les actions iraniennes servent plusieurs buts :
– tester la résistance américaine à deux ans des élections.
– Préparer le terrain en cas de victoire démocrate.
– Élargir le fossé entre les USA et l’Europe.
– Se montrer un pion nécessaire et obligatoire dans la montée en puissance sino- russe dans la région.
– Conforter son rôle de puissance majeure parmi ses voisins.
– Enfin le pouvoir iranien se sert de la bellicosité pour ne pas se laisser déborder par sa population. L’on se rappellera utilement la chute des colonels grecs après Chypre.

Il est une lecture non pas contradictoire mais complémentaire de la situation. Gérard Araud, ancien Ambassadeur de France en Israël, aux États-Unis, à l’ONU et surtout négociateur français dans le dossier nucléaire iranien, confie que ce n’est pas la première fois que l’Iran menace de rompre les accords de Lausanne et Vienne. Pour lui cette dernière crise est: « very incremental. It is more of a signal that their patience is exhausted but not a brutal shift.” 13

L’Iran a donc menacé de dépasser différents montants autorisés en ce qui concerne l’eau lourde pour l’uranium enrichi et le degré d’uranium enrichi nécessaire à l’arme nucléaire et pas seulement à usage civil.

Rohani avait déjà intimidé les Européens en Mai pour leur forcer la main et ne pas se plier aux injonctions américaines et de mettre au plus vite en application le « special vehicule purpose. » Behrouz Kamalvandi, porte-parole de l ‘Agence nucléaire iranienne, a ainsi déclaré : «I think until now the Europeans have not done their part and they’ve wasted a lot of time,” “They have given us a lot of good words but not deeds.” 14

C’est d’ailleurs après le pari américain concernant la mollesse de leur réaction, le deuxième pari iranien. Envoyer un signal, même belliqueux, aux Européens pour leur signifier de façon subliminale le risque qu’ils encourent à ne pas agir plus efficacement, même ouvertement contre les USA s’ils veulent sécuriser leur sécurité énergétique voire plus.

2 Guerre sinon impossible à tout le moins improbable

En somme les Iraniens pensant avoir une main plus forte qu’elle ne l’est, veulent amener les Européens à les rejoindre dans une réponse politique y compris contre les Américains.
Tant que les Iraniens respectent leur part du contrat, l’Europe a tout intérêt à les y aider.
Au-delà non !

Guerre improbable car difficile et trop coûteuse pour les Américains. L’on peut estimer que l’Iran ne rejoindra la table des négociations qu’en position de force.
Donc nous n’irons pas à la guerre parce que tout simplement–l’Iran sait tout aussi parfaitement jusqu’où ne pas aller. Il a ainsi recueilli les marins de l’Altaïr. L’Iran sait pertinemment qu’il n’aurait rien à y gagner.

Un vieux proverbe polonais dit : « Il faut être deux pour jouer au ping-pong. » Ce qui ne signifie pas–loin de là–que l’Iran ne s’interdira pas des escarmouches à bas bruit. Bien au contraire. C’est un terrain de jeu favori dans lequel il excelle par ailleurs.
En dépit de l’attaque supposée mais probable contre les tankers (l’observateur notera que l’Iran s’est bien gardé de cibler des tankers appartenant à des pays du groupe des P5+1).
Rohani a ainsi déclaré en Mai 2018: « if the U.S. “realizes that the way it chose was incorrect, then we can sit at the negotiating table and solve any problem.” Otherwise, he said, Iran has no choice but resistance.” 15

Dans la même veine, le ministre des affaires étrangères iraniennes Zarif a décliné l’invitation de Trump à venir négocier, a déclaré à la chaîne ABC: « It’s not very likely because talking is the continuation of the process of pressure. He is imposing pressure. This may work in a real estate market. It does not work in dealing with Iran,” 16
L’ombre portée de Mossadegh!

En Iran les ayatollahs ne rechignent pas à endosser l’héritage laïc s’il est nationaliste. Réduire un empire millénaire à sa seule déviance d’intolérance et d’obscurantisme religieux est une grave erreur.
Khamenei a beau se draper de son étroitesse ou rigidité religieuse, il est aussi un dirigeant éminemment pragmatique conscient des réalités et des rapports de force.
Il déclare ainsi en décembre 2018 selon une source officieuse:
« The Islamic Republic can negotiate with the U.S. only when it reaches a favourable level of power and sovereignty that would nullify the U.S.’s pressures and domineering efforts”. 17.
En fait l’on pourrait presque dire qu’ayant en vue la prochaine élection présidentielle américaine, les Iraniens jouent la montre et n’hésitent pas à afficher le peu de considération qu’ils accordent à Trump. En juin 2018 Khamenei, toujours lui, n’hésite pas à dire:
«If the Islamic Republic’s government were to negotiate with the American regime, at any time, it would never negotiate with the present U.S. administration”. 18

En quelque sorte comme dans la guerre asymétrique c’est l’Iran qui mène une diplomatie asymétrique et qui loin de faire profil bas, cherche chaque occasion pour agacer Washington.
Que le lecteur veuille bien nous pardonner mais nous ne pouvons résister au plaisir gourmet de citer La Fontaine dans sa fable Le Lion et le Moucheron:

« Va-t’en, chétif Insecte, excrément de la terre.
C’est en ces mots que le Lion
Parlait un jour au Moucheron.
L’autre lui déclara la guerre.
Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de Roi
Me fasse peur ni me soucie ?
Un Bœuf est plus puissant que toi,
Je le mène à ma fantaisie.
À peine il achevait ces mots
Que lui-même il sonna la charge,
Fut le Trompette et le Héros.
Dans l’abord il se met au large,
Puis prend son temps, fond sur le cou
Du Lion, qu’il rend presque fou. »

Vu de Washington, la guerre est effectivement difficilement envisageable d’abord comme nous l’avons écrit plus haut, on n’entame pas aussi facilement des hostilités avec un pays adossé à une histoire aussi prégnante, une géographie aussi vaste, une population aussi nombreuse, des sites nucléaires épars et enfouis, disposant en outre d’un nombre impressionnant de missiles, dictant ses volontés à des séides qui ne demandent qu’à semer la terreur en Israël ,même si ce dernier aura le dernier mot mais au prix de combien de victimes ? Chez les Israéliens le prix d’une vie est sacré. Et enfin last but not the least, de deux alliés, Chine et Russie qui ne demandent qu’à sortir de leur quiétude, où ils restent- encore pour le moment-tapis.

Trump a promis lors de sa campagne de ramener les boys à la maison mais pas dans des sacs plastiques !

Il n’y aura pas non plus de guerre car Trump ne tient pas à grever l’économie américaine de plusieurs trillions de dollars par an. Et ce durant plusieurs années
Il n’est même pas sûr que Trump aille beaucoup plus loin que des rodomontades et de nouvelles sanctions (lesquelles ? La gamme ayant été pratiquement complètement épuisée) Car le prix à la pompe aux USA représente pour Trump ce que fut la ligne bleue des Vosges pour la France.

Enfin l’on voit mal un président américain risquer sa réélection pour une guerre incertaine. Tout le monde n’a pas le courage et le sens de l’État de Bush Senior. Lors de son périple européen Pompeo déclare: “The world should be mindful of how we are watching closely how Iran is complying with the requirements that were set out,” 19
On a vu pires préparatifs de guerre. En fait à part Bolton alias Mister Strike et Mike Pompeo personne ne veut vraiment la guerre. En outre l’influence américaine a diminué et dans le monde et dans la région.

L’alliance avec l’Arabie Saoudite dont les prouesses militaires font tout, sauf peur, se heurterait à un conflit pétrolier ou elle ne retirerait pas que des bénéfices. Reste l’alliance avec Israël qui elle serait indispensable. Mais la Russie ne laissera jamais tomber son asset iranien.

Enfin l’exemple nord-coréen administre plus que jamais des leçons asymétriques à Téhéran et à Washington. Si Washington veut ramener Téhéran à la table des négociations et que l’on n’emploie point les moyens militaires, Washington devra exacerber les tensions. Pour cela il cherchera à amener l’Iran à la banqueroute et provoquera un changement de régime. Le calcul est risqué et peut au contraire conforter l’Iran dans une dans une attitude inverse, où il testera sans cesse les résistances américaines en évoluant dans des zones grises.
Pour toutes ces raisons que nous venons d’évoquer, il y a peu de chances amener l’Iran à résipiscence. L’absence de menace plausible de guerre n’étant pas la moindre.

Conséquemment si l’on peut raisonnablement espérer des modifications mineures à un traité qui certes n’était pas parfait, il faut s’en donner les moyens.
Enfin si l’on regarde les acteurs périphériques on s’aperçoit aussi que les USA se heurteront tantôt à une indifférence polie voir un refus. L’on peut d’ailleurs compter pour cela sur Angela Merkel.

La Chine et la Russie mettront leur veto à toute action militaire internationale et probablement à toutes nouvelles sanctions. La Russie ne se laissera pas piéger une nouvelle fois comme dans l’affaire lybienne. Quant à la Chine, elle garde un souvenir cuisant d’avoir dû évacuer son personnel de Lybie. La Chine, elle a montré, notamment en Corée, le peu de cas qu’elle faisait lorsqu’il y allait de son intérêt en contournant les sanctions avec les transbordements de navires à navires. On la voit mal d’autre part se ranger sous la bannière de Trump en pleine guerre commerciale.

Remarquons également que lors du dernier sommet de l’OCS Poutine et Xi- Ji Ping soutiennent officiellement Rohani.
L’Inde est un cas plus compliqué. Alliée des USA, elle est aussi membre de l’OCS où l’Iran est d’ailleurs observateur. Elle n’est pas très éloignée géographiquement de l’Afghanistan. Elle a pratiquement en face d’elle l’Iran et ses ports. C’est de plus un important client de l’Iran qui avait obtenu un waiver.
Quant à la Turquie quatre siècles de relations pacifiques avec l’Iran, même si les Kurdes représentent un point antagoniste, ne laissent pas présager des réactions agressives. En outre la Turquie vient d’acheter les systèmes russes S400.
Seule l’Arabie Saoudite appelle la « communauté internationale » à entreprendre une
« decisive stance » contre l’Iran. Encore que Mohamed ben Salman, aussi appelé Mohamed Bone Saw a insisté pour dire que le royaume : « doesn’t want a war in the region. »

2.1 Le scénario de la guerre

Lors de la couturière, Trump a donc provisoirement ?, mais à notre avis définitivement, renoncé à produire sa pièce intitulée : « J’attaque, moi non plus ! » devant ses faibles chances de succès.

« En un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »

Le lecteur nous excusera, du moins l’espérons-nous, d’avoir emprunté cette citation à Boileau qui définissait ainsi le théâtre classique français avec la règle des trois unités.
Car l’on pourrait aussi définir ce qui se dessine dans la région comme une pièce de théâtre. Après le lecteur la qualifiera de pièce de boulevard ou de tragédie (nous avons choisi ce mot à dessein plutôt que le mot drame, les hellénistes nous comprendront) Tragos Odié où le JCPOA rappelle le sacrifice du bouc.

♦Donc unité de temps. Elle nous semble parfaitement représentée par la date de l’élection américaine. Telle une horloge, elle égrène les jours qui nous rapprochent d’une réactivation avec des modifications mineures du JCPOA ou au contraire la mèche qui actionnera le détonateur.
Ce qui est sûr c’est que l’Iran ne fera pas montre d’une patience à toute épreuve si Trump venait à être réélu. Un président démocrate, même rempli de bonne volonté, aura certes les mains et le cerveau plus libres, mais selon toute vraisemblance, ne pourra se contenter d’un simple copié- collé.

♦Unité d’action. C’est le maximum de pressions exercées par les USA dans un minimum de temps.

♦Unité de lieu. C’est le lien vers lequel tendent les espoirs pour trouver un moyen de contourner les sanctions américaines et permettre à l’Iran de commercer avec le P 5+1 -1 mais de respecter le JCPOA et toutes ses clauses.

Nous savons, au moins depuis Hérodote, que nul homme n’est assez dénué de raison pour préférer la guerre à la paix. Et pourtant, les guerres ont éclaté, soit volontairement, soit par erreur de calcul, soit par ce que Clausewitz appelait le brouillard de la guerre.

Tachons donc d’examiner un tel scénario dans la région. Scénario qui reste pour nous pourtant le plus improbable et dont l’épisode du drone abattu ne fait que nous conforter dans notre analyse. Dans la région la guerre ressemblera à une suite de jappements de deux roquets heureux de de gesticuler à défaut de se mesurer, mais contraints aux simples contorsions.

Un premier seuil dangereux réside dans le seuil des exportations pétrolières. En dessous de 700 000 barils/jour, l’Iran peut envisager toutes les aventures. L’Iran a donc annoncé qu’il ripostera sur le plan économique. Sa seule arme économique : le pétrole. Mais l’on distingue mal dans quelle direction peut-elle l’utiliser. Hausse des cours ? Baisse des cours ? Réduction de ses livraisons ? Elle n’en a pas les moyens. Minage du détroit d’Ormuz ? Elle se mettrait l’ensemble du monde à dos.
Et pourtant les multiples forces rivales et antagonistes qui composent la société iranienne et qui façonnent sa politique étrangère nous rappellent La Fontaine qui disait : « La raison d’ordinaire n’habite pas longtemps chez les gens séquestrés. » Nous espérons que le lecteur nous pardonnera cette légère digression.

Ainsi l’Iran a annoncé le 17 Juin par la voix de son porte-parole Behrouz Kamalvendi qu’il comptait enclencher le compte à rebours pour dépasser le 27 Juin le seuil autorisé de 300 kg d’uranium enrichi. Certes de peu. Ils veulent ainsi tester les lignes de résistance adverse.
Au 10 Juillet, ils entendent aussi dépasser le seuil autorisé des 130 tonnes d’eau lourde.
Rohani, pourtant réputé modéré mais désormais acculé, déclare qu’il cessera d’observer les restrictions quant au degré d’enrichissement d’uranium à 3,67 % et qu’il envisagerait de construire le réacteur à eau lourde d’Arak.

Ni l’Iran, ni les USA ne peuvent et ne veulent aller au conflit. Les deux feront assaut de gesticulations pour montrer leurs muscles et éviter de perdre la face.

Imaginons cependant une ébauche de scénario militaire. Celui-ci peut démarrer très facilement par une déstabilisation de Rohani et le surgissement de conflits internes. Les milices chiites en Irak peuvent alors s’enhardir.

Après l’on peut assister soit à des erreurs de calcul dans le raisonnement, soit par mauvaise interprétation des signaux, soit par l’autonomie de la guerre et le jeu du hasard cher à Clausewitz. Donc l’Iran peut très vraisemblablement se livrer une attaque de faible envergure sur une cible américaine puis la démentir.
Il peut aussi comme cela s’est effectivement produit abattre une cible de second rang (le drone) mais affirmer qu’il se trouvait dans les cieux iraniens. Ce qui semble peu probable, les capacités du RQ4 lui permettant d’espionner l’Iran sans avoir à pénétrer dans son espace aérien. De surcroît, ce drone étant lourd et lent, il était donc vulnérable face aux missiles iraniens ; et l’on ne voit pas l’intérêt qu’auraient eu les Américains à subir un tel camouflet.
L’on observera que la technologie a quelque peu progressé depuis l’avion U2 abattu au-dessus de l’URSS.

Le choix est vaste parmi les cibles.
Ainsi de 2003 à 2011 des séides téléguidés et armés par Téhéran ont tué environ 600 Américains en Irak, sans véritablement susciter des réactions violentes de la part des États-Unis.
À l’heure où nous écrivons ces quelques lignes l’Iran tient encore debout. Les Américains décident alors d’une seule frappe en guise d’avertissement. Celle-ci peut viser plusieurs cibles militaires. La rétaliation peut comme en Syrie s’arrêter là.

Pour autant la Syrie est un État en déliquescence avec des moyens adaptés à la répression de son peuple mais tout à fait insuffisants pour frapper sérieusement les États-Unis. Or l’Iran offre une configuration totalement différente. Bien entendu l’Iran ne sortirait pas militairement vainqueur ne serait-ce que d’une escarmouche, mais les coups qu’il pourrait asséner aux États-Unis seraient fort douloureux. En outre l’Iran ne s’interdirait de frapper ni l’Arabie Saoudite ni Israël.
Nous nous trouvons alors devant une série de mauvaises interprétations de l’adversaire. L’Iran disperse ses sites de lancement de missiles, Washington prend cela pour une mesure d’offensive. Washington envoie encore davantage de troupes et de matériel dans la région, Téhéran y voit la volonté de l’agresser.
Ajoutons un nouveau type de signal: les tweets intempestifs de Trump !

Il est un autre scénario beaucoup plus inquiétant. Téhéran dément une attaque qui a causé des dégâts aux intérêts US. Ayant ébauché un mauvais calcul, l’Iran pense que les USA réagiront de façon modérée comme en Syrie où les Américains avaient en fait–par russes interposés et en vertu des accords de déconfliction –prévenu les Syriens.

Sauf que la situation n’est pas du tout identique. La Syrie est une menace de basse intensité, l’Iran, lui, relève de la moyenne intensité. Trump, aiguillonné et excité par le tandem Pompeo –Bolton (qui lui expliquent qu’il ne peut passer pour faible et irrésolu sous peine de perdre les élections) frappe cette fois-ci de façon plus conséquente l’Iran. Les cibles peuvent aller des ports pétroliers iraniens aux camps d’entraînement en Irak.
Réconforté par cette frappe, Trump fait alors passer le message : j’ai rétabli ma déterrence, je puis arrêter à la condition que l’Iran comprenne mon message. À ce stade il y a encore une possibilité d’arrêter l’escalade.

Sauf que dans le complexe de l’assiégé, n’ayant plus grand-chose à perdre, Téhéran peut adapter son viseur sur tellement de cibles. : Afghanistan, Yémen, Libye, Irak, Syrie Israël etc. Ses missiles ont la capacité d’atteindre des bases américaines dans le golfe ou en Arabie Saoudite. Ils peuvent, également mais uniquement en dernier ressort, bloquer le détroit d’Ormuz.
20% du pétrole, 25% du gaz naturel liquéfié, transitent par cette étroite bande de 3 kilomètres de large. Près de 80% des besoins énergétiques de l’Asie naviguent dans ces eaux.
Pour autant des pipe-lines existent dorénavant.
La marine américaine coule un certain nombre de navires iraniens. L’Iran réplique alors. Comme personne ne tient à perdre la face, car cette guerre est aussi une guerre de crédibilité qui présage de l’avenir, tous les ingrédients d’un conflit sont réunis.
Nous assisterions alors à une escalade de grande envergure. Entre deux les deux extrêmes, on peut s’attendre à des actes de sabotage en Arabie Saoudite.
Les Américains sont sinon politiquement, militairement et à court terme les maîtres du jeu. La théorie des jeux dont une des composantes est le Tit for Tat n’est pas la posture préférée de Donald Trump à supposer qu’il en ait jamais entendu parler.

Donc les faucons américains privilégient la théorie du « shock and awe » (qui elle est à la portée intellectuelle de Donald Trump) et envoient 150 000 GI ‘s dans le golfe. Mais même pour la logistique américaine cela prend du temps et l’Iran ne commettra pas l’erreur de Saddam Hussein qui ne bougea pas.

Bombardements américains sur les sites nucléaires ! Techniquement la GBU 57 appelée « la mère des bombes » a une capacité de perforation des bunkers assez impressionnante. Elle est dérivée du projet dénommé « Massive Ordnance Penetrator. » Elle pèse 13,5t et est guidée avec une précision redoutable. L’on ne sait pas à quelle profondeur sont enterrés les missiles, mais il suffit simplement d’obturer les silos.
On gagne simplement du temps. Entre-temps le prix du baril dépasse allègrement les 150/200 $. Et ceci arrête plus sûrement l’élan guerrier mais versatile de Trump que des missiles Shahab.

Le Hezbollah, quant à lui, se sentant pousser des ailes et croyant le moment tant espéré d’éradiquer Israël l’occasion venue (c’est pour lui l’équivalent de la parousie) se rappelle à son bon souvenir et lance 130 000 roquettes sur Israël saturant ainsi dôme de fer.

Israël ne voulant et ne pouvant pas être en reste a pris bien soin de lancer, pour se protéger, une attaque préventive. La région est alors un baril de poudre enflammé. Le scénario libyen contamine toute la région.
Vous avez aimé Mogadiscio, vous adorerez Ormuz !


3 Le statu quo et ses conséquences

Le plus probable est que les USA continueront de tenter d’étrangler l’Iran. Ils réussiront vraisemblablement en cette action ; ils échoueront très certainement dans la reddition iranienne.
Le Ziel et le Zweck.

Le fossé s’élargira encore davantage entre les États-Unis et ses alliés européens.

Il n’est pas impossible que la Chine et la Russie rejoignent- officiellement- les efforts déployés pour faire avancer le   « special vehicule purpose. »
En décembre 2018 un officiel allemand accorde une interview au Crisis Group à Paris et déclare:
«The Americans are basically telling our firms in our jurisdiction to ignore our laws and obey theirs. They have no respect for our sovereignty and this is totally unacceptable”. 20

Lors de la création de l’OTAN dont nous venons de fêter le 70e anniversaire, Lord Ismay eut cette délicieuse formule pour le caractériser: « To keep the Americans in, to keep the Russians out and to keep the Germans down! » May  Lord Ismay rest in Peace !

L’affaire iranienne nous montre à quel point les USA s’isolent chaque jour davantage. Même le fidèle Shinzo Abe qui eut l’insigne privilège d’être le premier visiteur étranger à être reçu par Trump, qui lui fit également les honneurs de son club de Mar-a Lago, a déclaré à l’agence de presse Kyodo que ce que les USA avaient présenté comme une évidence ne constituait pas pour lui « a definite proof » 21 lui permettant de condamner l’Iran.
Un officiel gouvernemental japonais précise au cas où les choses n’auraient pas été suffisamment claires : «The U.S. explanation has not helped us go beyond speculation,”.

Plus grave encore, preuve de cette érosion, Brett Mac Gurke, ancien négociateur du State Department pour les questions iraniennes et qui a démissionné fin 2018, a déclaré: «Unfortunately, our great comparative advantage as a nation — building and working with alliances — has eroded, particularly with respect to Iran,” “Key western allies warned of this very circumstance and sequence of events when the US began its maximum pressure campaign a year ago.” 22

Les USA ont donc désormais un double problème de crédibilité : leur efficience et leur capacité à définir des objectifs réalistes et peut-être surtout la crédibilité de la parole américaine. Ce qui pose problème dans le monde entier.
Ainsi Pompeo réagit après l’attentat à la voiture piégée de Kaboul ayant causé quatre morts à Kaboul et quatre blessés américains lors du passage d’un convoi. Pompeo a ainsi attribué l’attentat à l’Iran. Les talibans en avaient pourtant revendiqué la paternité ; Pompeo n’a pas craint de dire qu’il ne fallait pas croire les talibans.

Dans cette affaire l’Europe doit tirer une leçon : exister par elle-même. Elle doit impérativement faire aboutir son projet de « special vehicule purpose. » Elle ne peut se permettre de se cantonner dans une zone grise au demeurant parfaitement inconfortable.

Soyons clairs, la remarque qualifiant de lâches ceux qui ne pensent pas comme lui, n’avait aucune raison d’être. Elle était insultante, ce qui est par ailleurs sa marque de fabrique.
Un officiel français de haut rang a ainsi déclaré en Octobre 2018: « Though we oppose the U.S. withdrawal from the accord, it is for us essentially a non-proliferation agreement – which means that any Iranian violation of its nuclear components would immediately trigger European sanctions. » 23

En conclusion dans cette guerre à bas bruit, Trump est le meilleur allié de l’Iran ! Son incompétence brouillonne est la garantie que nous n’irons pas à la guerre.

Les hésitations sur le drone américain abattu par les Iraniens, à l’heure où nous bouclons ces quelques lignes ne nous semblent pas infirmer le fil directeur de notre pensée bien au contraire.

Nous tenons tout particulièrement à remercier Messieurs Donald Trump et Rohani d’avoir bien voulu nous apporter leur aimable et gracieux concours au script que nous avions conçu en ajoutant leur touche finale avec le drone abattu et la volte-face théâtralisée de Donald Trump. Les bons auteurs se font si rares de nos jours !
Entretenant soigneusement le suspense avec sa formule volontairement alambiquée et à tout le moins amphigourique, mais Henry Kissinger ne disait-il pas « Le premier ministre recherche la clarté .je recherche l’ambiguïté. » Donald Trump tweete: « Iran’s shooting down a US drone is a very bad mistake, a loose and stupid action. »
Ayant une certaine connaissance de la mentalité iranienne et surtout du mode de fonctionnement des régimes autoritaires, nous pouvons affirmer sans crainte que le tir de missile n’a pu etre déclenché qu’avec l’accord express des plus hautes autorités.
Que Donald Trump se soucie de la vie de 150 civils américains, cela est certain et nous ne mettons pas sa parole en doute sur ce point précis.
Que sa commisération le conduise à considérer des civils iraniens, l’on nous permettra d’en douter.
Téhéran de son côté se conforme aussi point pour point à ce que nous avons écrit.
Provoquer oui, mais laisser planer un doute substantiel pour ne pas s’attirer les foudres de l’US Air Force et de l’US Navy, mais tout de même suffisant pour narguer Uncle Sam urbi et orbi.
Reste une question : le rôle de la cyber guerre.

Enfin comment ne pas remarquer,si nous élargissons notre zoom que la Chine et la Russie devraient dire un grand merci à Donald Trump et nommer la plus belle place de leurs capitales à Donald Trump. Cela s’est d’ailleurs déjà fait récemment ailleurs.

Force nous est de constater que notre cher Thucydide est toujours capable de nous fournir sa grille de lecture qui demeure toujours aussi fascinante et toujours capable de d’analyser une situation conflictuelle. Elle nous a guidé tout au long de ces lignes certes trop courtes.
Phobos, Kerdos, Doxa !


Leo Keller
Neuilly le 19/06/2019

Cet article a été écrit pour la Revue politique et parlementaire et nous les remercions .
Voici le lien de cette revue.

http://www.revuepolitique.fr/la-guerre-de-troie-naura-pas-lieu-a-ormuz-1-3/
http://www.revuepolitique.fr/sabonner/

Notes
1 Washington Post 17/06/2019
2 De Gaulle in Mémoires de Guerre
3 Interview Crisis Group Octobre 2018
4 interview le 7/11/2018 à la BBC en langue persane in Crisis Group
5 Associated Press
6 White House press conference, 3 January 2019.
7 Washington Post 17/06/2019
8 Foreign policy 14/06/2019
9 Foreign policy 14/06/2019
10 Washington Post 17/06/2019
11 Washington Post 17/06/2019
12 De Gaulle in Mémoires de Guerre page 255 la Pléiade
13 Foreign Policy 17/06/2019
14 Kamalvandi press conference.
15 Mai 2018 interview à l’agence iranienne IRNA
16 Interview Zarif à la chaine ABC Juin 2019
17 Source non officielle de décembre 2018
18 Interview in Crisis Group 13 août 2018.
19 Interview Mike Pompeo début Juin à Bellinzona
20 Interview au Crisis Group en Décembre 2018
21 Interview en Juin agence Kyodo
22 Washington Post 17/06/2019
23 Interview au Crisis Group

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :