Chez les insouciants par Stefan Zweig

Chez les insouciants
Par Stefan Zweig
Vienne 26 février 1918

« Non vi si pensa, quanto sangue costa. »
« On ne songe point combien il en coûta de sang. »
Dante, Paradiso, XXIX, 91

Visite chez les insouciants, cette communauté en voie de disparition dans notre monde. Jadis, avant la guerre, ils avaient toute la terre, ils traversaient les pays et les océans tels des oiseaux bienheureux, nichant là où dardait le soleil et brillait la beauté, sur les côtes azurées d’Italie et dans les gris fjords du Nord, dans les vallées du Tyrol les bastides de Provence.
Immense était leur confrérie, répandue aux quatre vents du monde, flottant au-dessus des langues, refusant par-delà les frontières, partout buvant jusqu’à la dernière goutte, de ses lèvres jamais désaltérées, l’écume, si claire et suave, de la vie trépidante.
Où n’étaient-ils pas, les insouciants ?
Légers comme des plumes, leurs carences traversaient le tonnerre des villes, en hiver, ils dévalaient les sommets des Alpes, et leurs conquistadors les plus lointains s’allongeaient douillettement sur les ponts des paquebots et, le soir, roulaient par les rues de Kandy dans des rickshaws ailés. Portés par la vague dorée de la richesse, ils flottaient sur les peuples et les langues, la grande communauté des insouciants, enlaçant le monde, savourant le monde, belle et inutile, les papillons de la vie.

Où est-elle à présent, la grande communauté ? Éparpillée à tous les vents, la guerre l’a anéantie. Il n’y a plus d’insouciants. Presque plus. La nuée s’est dispersée, seul un pauvre petit tas minuscule a pu se sauver. Ils ont fui leur pays pour échapper au danger et aux petites contrariétés. Là-bas, les lois les corsetaient de manière trop pénible, la jalousie les talonnait, et les insouciants n’aiment la jalousie que lorsqu’elle émane de leurs semblables, non des nécessiteux.
Mais même ailleurs, en pays neutre, la guerre était encore trop proche d’eux. Ici aussi elle s’est immiscée dans les villes, ici aussi son ricanement s’échappe des affiches et des décrets, ici aussi, la pauvreté et le prolétariat dérangent, le trouble fumet du brouet de la vie. Et ils veulent être seuls, entre eux, insouciants parmi les insouciants !
Alors ils se sont enfuis dans les hauteurs, dans le plus beau recoin du monde, en Engadine, à Saint Moritz. Ici, le petit étendard dispersé peut se réunir de nouveau et célébrer sont pieux rituel, le luxe.
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Ici, pas de pauvreté, à gauche, comme dans les villes, pas de maladies, à droite, comme à Davos, aucune menace de restriction ne vient plus ternir le plaisir. Les hôtels, leurs vieilles forteresses du luxe, restent ouverts : peu à peu, les insouciants se retrouvent. Quelques centaines, à vrai dire, sur les centaines de milliers qui naguère flottaient sur la terre. Mais ici, à Saint Moritz, la nuée a trouvé un nid : le dernier petit amas des imperturbables est entre soi et vit comme avant, ces gens bien connus et qui nous sont pourtant devenus si étrangers. On rit beaucoup ici, on s’amuse, on ne pense pas à la guerre.
« Non vi si pensa, quanto sangue costa. »

Oh, comme ils sont intelligents, les insouciants ! Comme ils ont toujours su déceler le plus beau du plus beau, le meilleur du meilleur ! Et même Saint- Moritz, leur dernière place forte de ce temps, comme elle brille de manière enchanteresse en ces jours d’hiver ensoleillés !
Telle une huître aux rebords polis, la blanche cuvette se découpe sur le bleu transparent : s’élevant des profondeurs vers les neiges éternelles, la douce vallée s’étale sous un ciel encore infini. Car l’air que traverse le soleil est ici si pur que tout paraît encore plus éloigné et que les étoiles, la nuit, luisent, blanches, depuis l’infini. Et ce blanc dans le soleil d’hiver, le blanc omniprésent, le blanc immaculé, surnaturel de la haute neige est d’une couleur que seules possèdent, de toutes les choses terrestres, les pierres précieuses, qui ne portent pas leurs couleurs en silence comme un vêtement, mais la distillent depuis l’intérieur en même temps que leur âme.

Il n’est pas possible de les décrire. Il n’est pas possible non plus de les peindre. Les tableaux de Segantini sont beaux jusqu’à ce que l’on connaisse cette réalité, et si l’on s’en souvient comme de quelque chose de joli, ici ils restent pauvres. Ils perdent leur éclat de la même manière que le mot hiver perd ici sa force. Tout ce qui est méchant, menaçant, dur, tout ce qui oscille dans la voyelle stridente, la consonne rigide, est ici absent : l’hiver, ici, c’est la brillance, le soleil, la clarté, la lumière, la sérénité et la pureté.
Quelque chose d’étincelant comme le diamant et pourtant doux au toucher, quelque chose de pur comme la lumière du matin et pourtant d’une grande force. Les hommes n’ont jamais dérangé ce qui repose dans un grand silence et demeure éternellement.

Mais les insouciants ne se soucient que d’eux. Au milieu de ses hautes lignes aux courbes magnifiques, énormes parmi l’énormité, ont été jetées quelque blocs quadrangulaires, les gigantesques boîtes des gigantesques hôtels. Effrontément ils font face au paysage, peu préoccupés de savoir s’ils détruisent de leur insolente présence ces lignes admirablement harmonieuses, aussi indifférents au reste du monde que le sont les êtres qu’ils hébergent : les insouciants.

Ce sont des places fortes contre l’époque, une défense contre l’extérieur, les refuges de ceux qui sont sereins, des éternels indifférents. Ils se tiennent tout en haut, dominant le monde, dominant les soucis. Les quatre sœurs grises, elles ne grimpent pas jusqu’à eux, le malheur, l’infini malheur, qui s’étend sur tous les pays d’Europe pareil à une mare de sang, n’exhale pas son souffle dans cet air pur. Ils sont ici en sécurité, les insouciants. Non vi si pensa…

Dans un virage : depuis la neige éclatent dix mille diamants, un nuage jaillit et se désagrège. Un bob passe en trombe, trois six, huit couleurs, vert, jaune, rose, noir, des voix, des rires, des appels puis disparaît. En voici un autre, encore un projectile qui explose en riant, continue à jaillir en jubilant, un cri de peur, un rire, des couleurs, jaune, safran, bleu, et de nouveau il disparaît. Et encore un autre, et encore un autre !
Toute la journée, des descentes en trombe depuis Chantarella, toujours ça circule et scintille à un tournant de la montagne, toujours ici sur des rires fusent de quelque part dans l’air lumineux. Et tranquillement, le téléphérique des insouciants remonte à nouveau, et à nouveau ils descendent toute allure.
Là-haut sur les pentes, fonçant et sautant, les skieurs. Les blousons rouges luisent comme des tâches de sang sur la neige, on pense à une prairie blanche couverte de scarabées qui dégringolent les uns sur les autres et font la course. En bas et en haut, partout des pistes de patinage, miroirs polis qui étincellent dans le soleil. Et puis la musique. Une valse flottant sur la neige, chaude et suave. Et les jeunes gens dansent, ou alors ils jouent au polo et au hockey, s’élançant sur la surface gelée comme des poissons furibonds. Et de nouveau la musique et toujours les couleurs, magnifiquement claires, resplendissant dans le soleil ! Puis, de nouveau, des traîneaux.

À l’intérieur, des femmes distinguées aux pelisses coûteuses sont à l’affût, dans un tintement vibrent les éclats de rire. Des cavaliers qui tirent derrière eux des skieurs au bout d’une corde–je sais que tout cela est du sport, mais qu’importe, l’effet produit est ridicule. Comme une mascarade, comme des adultes s’adonnant à un jeu d’enfant. Ils sont tous trop élégants, trop affectés dans leurs costumes–les couleurs criardes brûlent les yeux–et tous trop gais : une foire, une fête d’hiver, un bal masqué, c’est l’impression que cela produit.
Tout est en un sens trop fort, trop joyeux, trop insolent pour que l’on ne pour que l’on ne pressente pas le contraire, la monstruosité que cela vient consoler. Et que ces gens sont fiers de leurs rires, de leur insouciance comme de leurs diamants et de la couronne armoriée de leurs chevalières.

Non, ici ils ne s’ennuient pas, les insouciants. Rompus qu’ils sont depuis des décennies à une oisiveté distinguée, ni une bagatelle ni la guerre mondiale ne sauraient les détourner de leur distraction. Ah, ils sont tous là, ceux que l’on connaît de Vichy et d’Ostende et de Karlsbad, et l’on connaît déjà toutes ces petites fariboles dont on ne comprend pas comment elles ne barbent pas ces gens, le thé tango et les soirées dansantes, les bals masqués et les parties de tennis et le prestidigitateur–il ne manque que la roulette et les petits chevaux (à moins que je ne les ai point vus).
Ah, de nouveau ils ont autour d’eux, les insouciants, tout ce qu’il leur faut, les boutiques de fleurs d’Italie et de la Riviera et les pâtisseries et les parfumeries, toutes ces boutiques où l’on n’entre que par désœuvrement. Et bien entendu les magasins d’antiquités, comment pourrait-on s’en passer, des magasins d’antiquités, à 1800 mètres au-dessus du niveau de la mer au milieu de la guerre mondiale ?
Ils n’abandonnent rien, pas une once de l’ancien monde, ces derniers membres les plus opiniâtres, de cette grande confrérie à présent dispersée à tous les vents du monde. Les voici de nouveaux installés pour le thé, folâtrant et riant, un couple de danseurs de tango ploie et ondule sur la mélodie. Oh, où donc est la guerre ? Où donc, le monde détruit ? Une valse, une douce valse pour le thé. Et des rires et des regards qui s’envolent.

Le rire et l’exubérance : de temps en temps, on prête l’oreille aux mots. Français, allemand, italien, anglais–ils n’ont pas de patrie, les insouciants, ils viennent de partout. Ils n’ont ni père, ni frère, ni époux qui périssent–cela se voit à leurs lèvres légères. Ils sont au-delà de tout, simplement au milieu de leur plaisir. Le rythme d’une valse fait remuer leurs épaules, un rire emporte tout ce qui pèse.
Qui, ici, a encore des soucis ? Des éclats de rire et de la musique. Non vi si pensa…

On pense aux amis qui a sept heures gisent sur quelques sommets enneigés, face à leur mort, à d’autres qui aujourd’hui, enfermés depuis des années dans de mornes bureaux, doivent rédiger une note après l’autre, on pense aux masques nocturnes des femmes et aux ombres grises des enfants dans les tragiques faubourgs d’Europe–et alors on ne peut qu’avoir honte pour ces gens, pour leur façon de descendre en riant les pentes enneigées, costumés comme des singes.

Et pourtant, aussi exaspérée soit l’âme, contre notre gré, tout à fait contre notre gré, l’œil les regarde avec de la joie. Cela fait tant de bien de revoir des gens en bonne santé, jeunes, gais, une jeunesse qui est dévouée à elle-même et qui a le droit d’éprouver cette liberté. Qui le pressent et qui vit sans crainte : je suis fort, je suis jeune, je suis en bonne santé !
Une jeunesse qui joue avec sa force au lieu de l’exploiter de façon meurtrière, qui n’est pas emmurée dans des tranchées et des casernes mais qui savoure, avec une aisance de gymnaste, le plus élevé, le plus sacré des sentiments sur terre : la liberté. Qui, le visage frais rougi par le soleil et par le sang qui afflue, danse en couple sur la glace miroitante, unissant ses énergies avec grâce, galope à cheval, la belle ligne de la légèreté et du désir, et qui à skis s’élance librement et légèrement dans les airs.

Tout d’un coup, on se rappelle combien l’énergie est belle lorsqu’elle ne se transforme pas en violence, en brutalité et en meurtre, lorsqu’elle ne savoure qu’elle-même comme conscience, comme harmonie, comme jeu. Et on se souvient combien le monde d’avant était beau, lorsque sa jeunesse était encore joyeuse !
Déchirure du temps ! On voit la joie des gens et on en a honte pour eux. On voit leur douleur et on leur souhaite la joie. On voudrait participer et on éprouve de la culpabilité vis-à-vis des autres, ceux à qui tout est refusé, on voudrait être insouciant parmi les insouciants et pourtant l’on exècre leur froideur.
Le cœur balance entre deux vagues. L’humain en nous, celui qui est ouvert à la fraternité, exhorte : sauve- toi, cache-toi, porte le chagrin du sang infiniment versé ! Et la vie en nous, éternellement détachée, qui ne désire qu’elle-même et sa fleur la plus raffinée et la plus précieuse, la joie, tentatrice : reste tout entier en toi, reste joyeux, ton chagrin n’y changera rien !

L’humain en nous dit : paye spontanément ton tribut à la détresse des étrangers, souffre avec tous ceux qui souffrent, interdis- toi la joie ! Et la vie ordonne : abandonne-toi à cette joie là, elle est le pain et le sang de ton âme ! L’humain en nous dit : il n’y a qu’à travers le chagrin que tu peux vivre vraiment ce temps, et éprouver la guerre. Mais la vie parle : il n’y a qu’à travers la joie que tu peux te délivrer de ce temps, et vaincre la guerre !
Et ici-bas, le cœur balance. Il aspire à la joie du monde entier mais a honte de celle de quelques-uns. Il exècre l’insouciance et exècre aussi sa propre amertume, son chagrin inutile, qui n’est de secours à personne. Il reste apatride parmi ceux qui s’amusent et pourtant il écoute leurs rires avec envie. Et il se sent infiniment seul ici, entre le paysage de lumière et les cœurs de pierre.

Satire du soir après l’éternelle comédie de la journée : bal masqué dans l’un des hôtels de luxe. Non, les insouciants, ils ne s’ennuient pas. D’abord les fracs et les décolletés dans les salles aux plafonds hauts, les diamants étincellent et les regards entre tout cela, les tables attirent ce dont, dans un pays en guerre, même le plus téméraire ne rêve plus. Ils sont toujours assis comme autrefois et jouent à leurs jeux d’enfants : le clan, la distinction, l’élégance, le flirt.

L’Europe tombe en ruine. L’orchestre tsigane gratte ses violons. Dix mille hommes meurent chaque jour. Le dîner touche à sa fin, le bal masqué commence. Assises dans tous les appartements du monde, les veuves grelottent de froid. Une marquise aux épaules nues fait un pas en avant, vers un chinois masqué. Des masques et des masques affluents. Et effectivement, ils sont vrais. Nulle part on ne trouve sous eux un visage humain. Les candélabres brûlent dans les miroirs. La danse commence. Un rythme suave et tendre, cependant que quelque part des vaisseaux voguent dans les lointains, que des tranchées sont prises d’assaut. Les insouciants dansent la mascarade des nations. Et l’on aimerait qu’il se passe la même chose que jadis, que soudain les lumières s’éteignent et que sur le mur pétrifié viennent s’inscrire en lettres de feu les paroles de Balthazar. Ou alors les vers de Dante, effrayants :
« Non vi si pensa, quanto sangue costa. »

Stefan Zweig

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