Anselm Kiefer: de la Parole au Livre par Michaël de Saint-Chéron

Anselm Kiefer : de la Parole au Livre
Par Michaël de Saint-Chéron

L’artiste Anselm Kiefer (01.10.10) à la Villa Schoeningen à Potsdam en Allemagne lors du vernissage de son exposition « Europa ». Photo : Michael Kappeler / dapd

La Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature à Montricher (Suisse), avec la collaboration de l’Astrup Fearnley Museet d’Oslo, présente dans la capitale de la Norvège l’exposition « Anselm Kiefer | Livres et xylographies » (Book and woodcuts).
Le somptueux album tenant lieu de catalogue, réalisé par Natalia Granero et Gunnar B. Kvaran, les deux commissaires, s’ouvre sur un hommage appuyé de Kiefer à Jean Genet « Für Jean Genet, 1969, » qui peut troubler l’admirateur de Kiefer, car il réalise ici trois photos avec gouaches montrant un homme faisant le salut nazi, sans autre explication.

Mais il faut avancer en lisant le chapitre de Rainer Michaël Mason, d’une prégnance contagieuse sur toutes les questions que nous nous posons sur les admirations souvent paradoxales de Kiefer outre Genet, pour Céline, en même temps que pour Michelet, Paul Celan, Heidegger ou Char.

L’ouvrage et l’exposition sont consacrés aux livres créés par Anselm Kiefer depuis la fin des années 1960, d’où le titre Livres et xylographies. Götz Adriani y consacre un chapitre important.
On se souvient d’avoir vu lors des deux expositions parisiennes de 2015 plusieurs volumes aux pages noircies – Ausbrennen des Landkreises Buchen (Cautérisation du district de Buchen, mais il y a là un jeu de mot avec le mot livres, Buchen, pluriel de Buch) sous l’évocation de Martin Heidegger.

L’analogie est aussi frappante avec les Schwarze Hefte (Cahiers noirs), dont le titre ne signifie rien d’autre que la couleur des cahiers, mais qui témoignent encore une fois, de l’antisémitisme de Heidegger bien avant le nazisme, (Cf. Cahiers noirs, 2 vol., Gallimard, 2018).

Heidegger est un trait d’union entre Kiefer et Celan et l’on put s’étonner de l’intérêt que Char lui porta aussi, bien que sans connaître vraiment la pensée du philosophe. Dans la Correspondance Celan-Char, Bertrand Badiou rapporte dans son introduction, un témoignage tout à fait capital en la matière, de Guy Flandre, sans qui nous eussions ignoré ces propos de Celan : « Qu’un petit poète comme moi éprouve le besoin de rencontrer Heidegger, cela peut se comprendre, mais que Char, qui n’a rien à attendre de personne, éprouve le besoin de rencontrer ce philosophe douteux (je ne suis pas sûr de l’adjectif, peut-être était-ce ‘suspect’) m’étonne (ou ‘me choque’) beaucoup. » (Correspondance Char-Celan, Gallimard, 2015, p. 23.)

Rainer Michaël Mason revient sur la rencontre Celan-Heidegger dans sa cabane du Todtnauberg, à l’été 1967, qui fit couler tant d’encre. Il cite à nouveau la fameuse inscription du poète dans le livre des visiteurs, inscription reprise dans Lichtzwang (Contrainte de lumière) : « Dans la / Hutte / là, dans un livre /- les noms de qui, relevés / avant le mien ? -/là, dans un livre / lignes qui inscrivent/une attente, aujourd’hui, /de qui méditera (à/venir/incessamment venir)/un mot/du cœur » (trad. André du Bouchet).

Cette admirable traduction (qui n’est pas celle choisie dans le présent album) fait ressentir avec force l’adresse douloureuse infiniment du poète au philosophe, rappel incessant, lancinant, que Heidegger n’eut jamais une parole pour la tragédie de l’extermination des Juifs.

Toute l’œuvre de Kiefer est donc habitée par ces questions autour de la mémoire et du livre, comme par beaucoup d’autres naturellement. Il conjoint magnifiquement dans ses hommages picturaux la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann à Paul Celan, qui se connurent et s’aimèrent à Vienne en 1948. Une correspondance amoureuse les lia vingt ans durant. Goethe et son Faust, Brunhilde, Wagner, Brecht, furent aussi de ces figures mythiques ou historiques qui marquent Kiefer dans sa peinture jusqu’à aujourd’hui. L’artiste voit un lien érotique puissant entre Brunhilde, Georges Bataille et la femme porteuse de l’Eros et donc du Thanatos, la mort.

Ce livre et l’exposition d’Oslo montrent combien das Buch – le Livre qu’il soit la Bible ou le livre de littérature – est au cœur du sujet ou de l’objet pour Kiefer, le livre vecteur de culture (ou Kultur en allemand), de poésie, de musique, d’histoire et de littérature (avec Jules Michelet si présent aussi dans l’exposition comme dans le volume), mais aussi d’idéologie, de celle qui fit naître la barbarie.

Que nul n’oublie la maxime signée Walter Benjamin : « Es ist niemals ein Dokument der Kultur, ohne zugleich ein solches der Barbarei zu sein – Il n’est pas un témoignage de culture qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie » (Sur le concept d’histoire, 1940).
Parmi les auteurs français que Kiefer voit comme ses phares, nommons Mallarmé, Bataille, Céline, Genet mais aussi Michelet, Rimbaud, Baudelaire, Hugo. C’est en France que l’artiste vit depuis 1993. Pourtant, que les Français n’aillent pas s’enorgueillir trop vite de sa présence parmi nous, même si elle est sur tant de plans, salutaire. Il répondait un jour : « Ce n’était pas pour la France, il s’agissait de quitter, simplement » (cf. Catalogue, Centre Pompidou, 2015, p. 63).
« Anselm Kiefer réinvente le tableau d’histoire reprenant le thème des emblèmes et de la symbolique. Son opposition entre Faire et Penser aboutit à une spiritualité » dit l’historienne d’art Anne Le Diberder, directrice de la maison-atelier Foujita (Villiers-le-Bâcle, Essonne). « Le plus beau manifeste de l’élévation de l’âme répond aux abysses de l’annihilation de l’âme et de l’humain », ajoute-t-elle.

L’historien d’art R. M. Mason marque aussi dans son analyse percutante ce qui unit Celan à Kiefer et qui sépare aussi irréductiblement Celan de Heidegger : la Bible, la Parole biblique, das Wort. Tout au long du livre les mot Buch et Wort revêtent une importance quasi sacrée ou transcendante chez Kiefer.

Rainer Michaël Mason, le conservateur allemand vivant à Genève, a tout à fait raison d’attirer l’attention du lecteur francophone en écrivant : « Les lettres qui forment les mots sont les Buchstaben (littéralement les bâtonnets à livres) et l’acte d’épeler est das Buchstabieren. ».
Ce rapport métaphysique, ontologique pourrait-on dire entre la lettre et le livre ou le mot, Kiefer en fait un axe radical de son art, dont rend si bien compte son « Installation » de 2012 à Berlin. Il écrivait dans la préface du catalogue (Köln, Wienant, 2012, cité ici p. 484) : « Dans la représentation juive, les lettres de l’alphabet sont sacrées quelle que soit l’ordonnance qu’on leur donne, elles engendrent un sens, même quand elles sont composées de façon aléatoire. »

Kiefer donne à l’une de ses œuvres un titre qui est un vers d’Ingeborg Bachmann (Exil, 1957) : Nur mit Wind mit Zeit und mit Klang (Seulement pourvu de vent, de temps, de sonorité). Fixons un instant la trilogie qui nous est ici donnée avec Am Anfang (Au commencement), 1985, Das Buch, 1979-1985 et Nur mit Wind mit Zeit mit Klang, 2011. Cette trilogie saisit celui qui la fixe, car un seul livre ouvert sur un paysage désolé, en est finalement le dénominateur commun, qui unit ces trois huiles sur toile.

On trouve aussi chez Kiefer ces étranges répétitions d’amas de livres ou de tôles, qui sont en fait des mélanges de    « bois, plomb, papier et sperme », comme si le sperme avait là aussi son importance pour l’artiste. On trouve ces thématiques lourdes de sens dans la série 20 ans de solitude – 20 Jahre Eisemkeit 1971-1991.

Ces répétitions autour du livre évoquent en nous tant de toiles de Soulages, qui fêtera son centenaire le 24 décembre prochain. On trouve chez le peintre de l’Outrenoir des toiles qui représentent rien sans doute mais derrière ce rien, ne peut-on apercevoir des montagnes de livres, d’In-folio, à jamais abandonnés.

Qu’est-ce à dire chez Soulages ou Kiefer ces compositions à l’apparence fortement tragique, sans doute davantage encore chez l’artiste allemand, mais la force émotionnelle des œuvres du peintre français font que de nombreux visiteurs pleurent devant ses toiles et le lui écrivent.
Voici quelques-unes des questions que pose l’art d’Anselm Kiefer. L’un de ceux qui nous interrogent le plus aujourd’hui.
Redisons combien est remarquable cet album publié conjointement pas le Fondation Jan Michalski et l’Astrup Fearnley Museet, d’Oslo.

« L’art survivra à ses ruines », répondait Kiefer, dans son cycle de conférences données au Collège de France (Ed. du Regard, 2011). Mais par l’art seul, le monde survivra aussi à ses ruines.

Michaël de Saint-Chéron

Michaël de Saint-Cheron, chercheur affilié à l’EPHE (Centre HISTARA), travaille sur la philosophe des religions et chercheur en littérature de la modernité.
Il est l’auteur d’une trentaine de livres et directions d’ouvrages dont ses /Entretiens et essais sur Emmanuel Levinas/, Biblio essais, LGF (2010), Réflexions sur la honte (Hermann 2017), Les Ecrivains français face à l’antisémitisme, DDB (2015). Il a également publié /Soulages, d//’une rive à l’autre/, chez Actes-Sud, avec Matthieu Séguéla, pour saluer le centenaire du grand peintre

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