Qui fut Geneviève de Gaulle. Par Michaël de Saint-Chéron


Qui fut Geneviève de Gaulle ?

par Michaël de Saint-Cheron
Sep 12, 2019

Bernadette Pécassou publie avec Geneviève de Gaulle – Les yeux ouverts (Calmann-Lévy), non seulement son plus beau livre mais encore celui qui nous fait approcher au plus près de cette vraie grande Dame, qui fut la nièce du général de Gaulle, engagée à 20 ans dans la Résistance, arrêtée puis déportée à Ravensbrück. Toute la vie de Geneviève de Gaulle Anthonioz fut une vie de combat, de résistance, de passion pour l’humain, pour la justice.

Bernadette Pécassou, auteure de plusieurs best-sellers comme La Belle Chocolatière (Flammarion, 2001) sur la société des femmes de Lourdes à l’époque de Bernadette Soubirous, et La Dernière Bagnarde (Flammarion, 2011), consacre un livre émouvant et passionnant à cette héroïne, dont le nom seul et un peu de terre de sa dernière demeure sont entrés au Panthéon. Il en fut ainsi pour son indéfectible amie de déportation et de tous les combats, Germaine Tillion, son aînée, que Geneviève n’appelait que par son surnom « Kouri », reçu à la prison de Fresnes après son arrestation par la Gestapo. Le président François Hollande les avait réunies à deux héros, Pierre Brossolette et Jean Zay, en mai 2015.

« De toutes ses héroïnes, c’est de Geneviève de Gaulle que Bernadette Pécassou s’est sentie la plus proche, tant sa biographie dite “romancée” est troublante de vérité. »

De toutes ses héroïnes, c’est de Geneviève de Gaulle que Bernadette Pécassou s’est sentie la plus proche, tant sa biographie dite « romancée » est troublante de vérité, de chair autant que de spiritualité, sans aucun pathos, mais dans une langue limpide, sans artifice, sans enflure. Son récit incarne son héroïne au plus près de ce qui a fait son quotidien avant la déportation mais surtout après, durant sa longue vie jusqu’à sa mort en 2002, à l’âge de 82 ans.

Pour ce faire, elle a longuement rencontré les témoins qui l’ont connue à ATD Quart monde pendant un demi-siècle et surtout sa fille Isabelle Anthonioz. De plus, B. Pécassou a écouté patiemment toutes les émissions télévisées ou radiophoniques de Geneviève de Gaulle conservées à l’INA.

Si tout le livre est important, le lecteur est heureux de découvrir les années d’après-guerre de cette femme d’exception. Il faut déjà savoir que la jeune femme demanda à Bernard Anthonioz de l’épouser et non le contraire. Ensuite, les pages formidables, avec des documents et des précisions importantes, sur les années 1950, comme son implication totalement oubliée ou pire, jamais sue (1), auprès de Mendès France comme chargée de mission au CNRS, en 1956.

« Elle fut aussi la première femme élevée à la dignité de Grand’ Croix de la Légion d’honneur par Jacques Chirac en 1997, mais cela n’a jamais fait sa célébrité, qu’elle fuyait comme la peste. »

Lors du retour de De Gaulle aux affaires publiques, en juin 1958, Geneviève devient chargée de mission au Cabinet Malraux. Elle reçut entre autres cette mission : préparer un haut-commissariat à la Recherche scientifique, que Charles de Gaulle appelait de ses vœux. Les rapports se multiplient alors avec l’équipe du Colloque de Caen « organisé en novembre 1956 à l’appel de Mendès France; André Lichnérowicz et Jacques Monod en étaient les chefs de file scientifiques (2) ».

Apparaît ici un Malraux auquel on n’a pas l’habitude, défendant la cause d’un Haut-commissariat scientifique « doté d’un fonds de recherche qui orienterait et contrôlerait tous les ministères (3) ». Là encore, il donna carte blanche à Geneviève de Gaulle. C’est elle qui rapporta à Georges Pompidou, directeur du Cabinet de De Gaulle, le vaste plan. Pompidou, l’ancien banquier des Rothschild, voit mal comment le Haut-commissariat pourrait se substituer à chacun des ministères concernés pour contrôler l’argent de la Recherche.

Durant ces années 1950, Geneviève de Gaulle devint présidente de l’Association des anciennes déportées et internées de la Résistance (ADIR), dont elle était l’une des membres fondatrices avec ses sœurs de déportation, Germaine Tillion, Jacqueline Péry d’Alincourt et Anise Postel-Vinay, parmi d’autres. C’est à peine si on le savait, comparée à ses deux autres célèbres camarades, Marie-José Chombart de Lauwe (née en 1923), présidente de la Fondation pour la mémoire de la déportation à partir de 1996, et Marie-Claire Vaillant-Couturier (1912-1996) qui fut membre fondatrice de la FNDIRP (Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes), avant d’être, en 1990, la première présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

Qui parlait de Geneviève de Gaulle avant qu’elle ne présenta devant l’Assemblée Nationale en 1997, le projet de loi mis en œuvre jusqu’à sa mort en 1988, par le père Joseph Wrésinski, fondateur d’ATD Quart Monde, contre la grande pauvreté et l’exclusion ? Certes, elle fut aussi la première femme élevée à la dignité de Grand’ Croix de la Légion d’honneur par Jacques Chirac en 1997, mais cela n’a jamais fait sa célébrité, qu’elle fuyait comme la peste.

« Cette histoire vous empoigne et vous laisse dans une intranquillité sans fin, dès que vous avez tourné la première page de son livre. »

Bernadette Pécassou retrace avec force la rencontre qu’une grande amie, Marthe de Brancion, avait organisée autour du père Joseph Wrésinski et du couple Anthonioz. Le prêtre, à qui manquait l’aura de l’abbé Pierre, avait besoin de s’adjoindre une de Gaulle, ancienne résistante et déportée, pour donner de l’importance à son mouvement qui manquait cruellement de visibilité aux yeux des politiques et du grand public.

B. Pécassou démontre avec persuasion qu’à aucun moment, Geneviève de Gaulle, fort occupée au ministère, ne voulait s’embarquer dans une aventure, qui allait lui prendre énormément de temps et d’énergie, le combat contre l’exclusion et la grande pauvreté aux côtés puis à la suite du père Joseph. Et pourtant, dès qu’elle accepta de franchir le pas et de courir Paris et la Seine-Saint-Denis, laissant ses quatre enfants, par un jour de pluie exécrable, pour se rendre au camp des sans-logis à Noisy-le-Grand, elle avait en son for intérieur accepté de se donner à cette cause-là, à ce combat-là.

Au Cabinet Malraux, elle était administrativement Mme Bernard Anthonioz. Ce ne fut qu’à son entrée au Conseil économique et social (aujourd’hui Conseil économique, social et environnemental, soit CESE), comme « personnalité qualifiée », selon les termes du Décret du 25 avril 1988, que la nièce du général devenait enfin Geneviève de Gaulle Anthonioz. À vrai dire, elle le fut éminemment le 9 juin 1987, à Lyon, au procès de Klaus Barbie, comme témoin « d’intérêt général ». C’est en 1964, que l’ancienne résistante devint présidente d’ATD Quart Monde, à la demande du père Joseph. Elle occupa ses fonctions jusqu’en 2000.

« Voici la grande et simple histoire » de Geneviève de Gaulle Anthonioz, comme eût dit Malraux, racontée simplement par Bernadette Pécassou. Mais cette histoire vous empoigne et vous laisse dans une intranquillité sans fin, dès que vous avez tourné la première page de son livre. Cette publication annonce le centenaire de la combattante et de la résistante, dont Anise Postel-Vinay et Germaine Tillion, ont pu écrire au lendemain de sa disparition :

« Geneviève a tenu parole. Fidèle jusqu’au bout à la grande fraternité des camps, elle a, de surcroît, pris en charge les plus démunis de notre pays, de 1960 jusqu’à sa mort. »

Michaël de Saint-Cheron
In la Revue des Deux-Mondes

Notes

(1) Cf. Geneviève de Gaulle Anthonioz, la traversée du bien, Grasset 2015 et « Geneviève de Gaulle Anthonioz au cabinet de Malraux », https://chmcc.hypotheses.org/1348.
(2) Jean-Louis Crémieux-Brilhac, « Le ministre délégué à la Présidence du Conseil » in De Gaulle et Malraux, colloque 13-15 novembre 1986, organisé par l’Institut Charles de Gaulle, Plon, 1987, pp 161-163.
(3) Ibid.

Geneviève de Gaulle, les yeux ouverts (Calmann-Lévy)
par Bernadette Pécassou, mars 2019, 320 p.
Prix : 18,9€ (13,99€ en version numérique).

Michaël de Saint-Cheron, chercheur affilié à l’EPHE (Centre HISTARA), travaille sur la philosophe des religions et chercheur en littérature de la modernité. Philosophe des religions et écrivain. Chargé du patrimoine mondial à la Drac Île-de-France.
Il est l’auteur d’une trentaine de livres et directions d’ouvrages dont ses /Entretiens et essais sur Emmanuel Levinas/, Biblio essais, LGF (2010), Réflexions sur la honte (Hermann 2017), Les Ecrivains français face à l’antisémitisme, DDB (2015). Il a également publié /Soulages, d//’une rive à l’autre/, chez Actes-Sud, avec Matthieu Séguéla, pour saluer le centenaire du grand peintre

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