Le Monde selon Trump. Interview de Nicole Bacharan

Leo Keller. Nicole Bacharan, d’abord permettez-moi de vous dire combien je suis en admiration devant votre livre et votre travail. En effet, les auteurs de biographies sont souvent en sympathie ou empathie, voire, en admiration avec l’objet ou le sujet de leur étude. Ainsi Jean Lacouture avec de Gaulle ou Mendès-France. Je me suis donc demandé comment avez-vous fait pour éprouver de l’empathie pour Donald Trump, pour un tel individu.
Cela étant, tant Mendès-France que de Gaulle étaient des personnages de rupture. À sa façon Trump l’est aussi. Pour autant le personnage m’a donné la nausée.
Nicole Bacharan. Il en ressort comme un être humain assez épouvantable !

LK Je me demande comment êtes-vous sortie indemne de ce voyage en trumpisme ?
J’ai listé dix points.
Ma première question est comment en est-on arrivé là ? Trump est-il un symptôme ou une cause ? Doit-il sa réussite à sa personnalité, à son programme, ou est-ce hélas l’air du temps où les dirigeants illibéraux fleurissent un peu partout dans le monde ? Orban, Kaczyński, Erdogan, Nétanyahu, Bolsonaro. Sauf que Nétanyahu est remarquablement intelligent.
NB Oui tout à fait. Et je rangerai aussi Boris Johnson dans cette catégorie quand bien même il est intelligent et cultivé.
LK Oui mais pour autant je ne range pas Johnson dans la catégorie des populistes.
NB Moi si. D’abord, parce qu’il ment, beaucoup.
LK Certes. Mais il n’est pas le seul à mentir. Ainsi Chirac.
NB Johnson a menti sur des choses beaucoup plus graves et beaucoup plus lourdes. Le propre de ces populistes est non seulement de mentir, mais de mentir de manière ouverte, et même démonstrative. Il ne leur suffit pas de dire quelque chose de faux, ils s’attaquent réellement à la notion de « fait », de « vérité », qui dans leur monde n’a plus de valeur.

LK Ensuite la réélection de Trump est-elle possible et hélas probable. Comment a-t-on pu avoir un tel alignement des planètes ? Comment se fait-il que les contre-pouvoirs n’aient pas fonctionné ?
Troisièmement, j’ai envie de dire que c’est une faute colossale de le traîner en impeachment car les chances de réussite avant les élections sont très faibles. Et cela risque d’être tellement contre-productif. En outre, je me demande, si derrière ne risque-t-on pas de voir se profiler le risque d’un « coup d’État » même si le mot est évidemment et bien entendu disproportionné.
Pour autant, Elliot Richardson alors Attorney General sous Nixon avait quand même pris des mesures assez sévères au cas où Nixon se serait avisé de désobéir. Même si Nixon ne s’y serait jamais risqué.

Y a-t-il des dégâts irréparables, des atteintes à la démocratie, un dévoiement des institutions ?
Trump est-il le plus désastreux, le plus néfaste en politique étrangère ou intérieure. Là vous n’êtes pas obligée de répondre : les deux mon général.
NB (Rires). On va essayer de faire mieux que cela.
LK Peut-on qualifier Trump de xénophobe ? Raciste ? Antisémite ? Populiste ?
NB La question est en effet hypersensible.
LK Et là, ce n’est pas que je cherche…
NB… à le dédouaner…
LK Tout à fait. Je ne suis certes pas objectif, et je revendique d’ailleurs mon manque d’objectivité, j’ai du mal à le supporter… et surtout je suis toujours en profonde admiration pour Obama. Mais je me pose la question n’est-on pas- peut-être- un peu sévère avec Trump car il vient après Obama qui est un prince de l’intelligence ? On a connu des héritages plus faciles !
Enfin quelle est la proposition qui le qualifie le mieux : la vulgarité, l’incompétence, ou les idées nauséabondes ?
NB Voilà un panorama complet.

LK Allons-y. Comment en est-on arrivé là ? Barry Goldwater, et Wallace ont quand même été battus. Comment en est-on donc arrivé là ? Comment une Amérique qui produit l’excellence et la délicatesse est –elle tombée si bas ?
On disait ainsi d’une dynastie de diplomates de la côte Est, les Cabot-Lodge qu’ils ne parlaient à personne à Boston et que les Cabot ne parlaient même pas aux Lodge.
Vous décrivez ans votre livre le mépris de Trump pour les institutions et l’histoire américaine.
« Comment des citoyens libres, héritiers de deux cent quarante ans de démocratie, peuvent ils en effet accorder leur préférence à un homme qui pendant toute la campagne électorale et depuis qu’il a accédé à la Maison-Blanche, ne cesse d’afficher non seulement son ignorance mais son mépris des institutions et de l’histoire américaine, sa méconnaissance de la politique mondiale, et son refus de se hisser à la hauteur de sa fonction ? En quoi la démocratie, le libre marché et l’État-providence ont-ils failli ? »
Or pour les Américains, la Constitution est sacrée. Les Landmark sont omniprésents. Comment en sont-ils donc venus à accepter un tel dévoiement ?
NB Je pense qu’il y a des causes immédiates et des causes lointaines.
Parmi les causes lointaines, on peut remonter longtemps avant Goldwater et Wallace. Il y a toujours eu aux Etats-Unis – et même avant la naissance des États-Unis, depuis l’arrivée des colons européens au XVIIe siècle – un courant raciste, violent, ignorant, et paranoïaque. Chaque nation a son fil historique et ses démons. On peut toujours tirer ce fil jusqu’au présent, même avec certes des évolutions, des changements de toutes sortes.
En France, il n’est guère difficile de retrouver aujourd’hui les stigmates de la période de Vichy et de la collaboration, même si le contexte immédiat a beaucoup changé

Aux États-Unis, le premier de ces démons du passé, c’est l’esclavage. Les Etats-Unis ont été fondés à la fois sur la passion de la liberté et sur l’esclavage. Une opposition frontale, qui implique le mensonge et la violence.
J’ai beaucoup travaillé sur l’histoire raciale aux États-Unis. L’esclavage et la ségrégation sont des systèmes fondés sur une extrême violence. Il n’y a jamais d’acceptation, de quiconque, sur son sort en disant: ma foi c’est comme cela. Non, pour que le système existe et dure, il faut la terreur. La terreur pour que l’on accepte de vivre en esclave. Et cette violence, et ce mensonge – puisque la réalité de l’esclavage était quelque chose de caché, quelque chose d’indicible, quelque chose d’inavouable, cela laisse des traces extrêmement profondes, inscrites jusque dans l’inconscient collectif. Ajoutez à cela la conquête de l’Ouest et le massacre des Indiens, quasi systématique à partir du 18ème siècle. Le vieux fonds de violence est là.
LK Ils ont eu eux aussi leur Maréchal Bugeaud.
NB Oui tout à fait. Oui ils ont eu, eux aussi, leur Maréchal Bugeaud et vous retrouvez ses héritiers à chaque époque.

LK Mais pensez-vous que ce sentiment a pu irriguer par capillarité l’Américain « normal » ou « typique » et qui ne serait pas forcément sympathisant des « Tea-Party » ou autres, pensez-vous donc que ce sentiment sous-jacent est répandu dans la société.
NB Je pense que les vieux démons sont là, et qu’ils peuvent être plus ou moins assoupis mais qu’il ne faut pas gratter bien loin pour les titiller, les exhumer de leur torpeur.
LK Même au sein de la population « moyenne » ?
NB Les USA sont un pays profondément complexe, immense, stratifié socialement, géographiquement. Vous avez parmi eux et je mets les guillemets de « très braves gens » qui ont voté Trump. C’est évident, et d’ailleurs les sondages et les études qui ont suivi son élection ont montré que ce n’était pas les plus pauvres qui avaient voté Trump.
LK La « Rust Belt » quand même !
NB Oui mais ne confondez pas. Les électeurs de la « Rust Belt » ne sont pas les plus pauvres. Les plus pauvres, d’abord, votent très peu aux États-Unis. Ils sont souvent découragés. Et parmi eux, ceux qui ont voté, ont essentiellement voté Clinton. Mais ceux qui ont voté Trump, massivement, sont les moins éduqués. Tant d’écoles publiques sont naufragées aux États-Unis. Et ce naufrage explique une partie des choses.

Par ailleurs, tout ce qu’on dit de l’électorat du Front National en France, peut aussi s’appliquer aux électeurs de Trump. Les causes immédiates de leur choix se ressemblent. Ce sont surtout des blancs, plutôt d’âge mûr, avec un sentiment de déclassement, l’impression que le pays ne leur ressemble plus, qu’ils sont méprisés, qu’on les regarde de haut, qu’ils n’ont plus leur place dans la mondialisation, que leur mode de vie est remis en cause.
Tout cela est certes vrai. Gardons-nous bien de l’ignorer.

Alors dans ce contexte surgit Trump, disant en sous texte : vous avez le droit d’être ignorant. Être cultivé n’est pas un but. Il n’hésite pas à clamer : « Moi j’aime les gens ignorants, sans éducation. » (Sic) Tous ses choix et toutes ses attitudes sont autant de manières de dire « vous avez le droit de mépriser la science, vous avez le droit de croire des choses aberrantes, vous avez le droit d’être racistes, vous avez le droit d’exprimer votre désir de violence. Insulter les autres est aussi votre droit et surtout vous pouvez réussir comme cela. Regardez-moi ! » Donc Trump n’a pas créé les frustrations, les failles de la société américaine, ses douleurs. Ce sont elles qui ont conduit à son élection. Mais il les a amplifiées.
LK Et embellies
NB Et surtout légitimées !
LK Donc Trump est un symptôme.
NB Oui.
LK C’est grave ce que vous dîtes.
NB Je pense que Trump est une personnalité profondément déplaisante qui nous serait indifférente s’il n’avait pas rencontré cet écho. Après tout, en quoi est-ce notre affaire qu’il y ait des Trump dans le monde ? Le problème, c’est qu’il est le Président des États-Unis d’Amérique. Et qu’il a été élu. 63 millions d’individus lui ont apporté leur voix et pour l’essentiel lui gardent leur confiance.
LK Si vous pensez que c’est un symptôme, cela signifie que l’on va en reprendre pour plusieurs mandats.
NB Je ne sais pas. La maladie génère parfois l’antidote. Il y a des racines démocratiques tout aussi profondes et fortes aux États-Unis.
LK Pour autant elles n’ont pas fonctionné avec Trump !
NB Certes, elles n’ont pas fonctionné avec Trump ou du moins pas suffisamment. Mais n’oubliez pas, qu’il a quand même perdu le vote populaire, celui de la majorité des cintoyens, avec un déficit de près de 3 millions de voix. C’est loin d’être une donnée négligeable.
Le système étant ce qu’il est, ce Président est légitime. Et loin de moi, bien évidemment, l’idée de remettre cette légitimité en cause. Pour autant est-ce que les ressorts démocratiques de la société et des institutions américaines sont assez forts ? Comme dans une usine qui teste la valeur de ses machines, ces institutions sont soumises à des tests de stress extrême. Jusqu’à quand peuvent-elles résister?

Je suis passionnée par la Constitution américaine, par le droit constitutionnel américain, par l’étude des institutions. Si cette constitution dure depuis 240 ans, c’est grâce la prudence extrême des Pères Fondateurs, à tous ces poids et contrepoids à tous les étages, verticaux ou horizontaux.
Et pourtant, il me semble que même la construction la plus prudente, dotée de maints garde-fous, repose sur un fondement indispensable : l’idée centrale que l’homme ou la femme tout en haut de la pyramide, est habité – au plus profond de lui-même – par le sens de la décence commune. Le sens de la décence commune !

Certes je n’irais pas jusqu’à dire que cet être humain en haut de la pyramide soit parfait ; ni qu’il ne doit jamais mentir. Il y en a tant qui ont menti. Mais je dirais qu’ils avaient le sens de ce qui était accepté en leur temps comme la simple décence. Donc quand ils mentaient, ils le faisaient en préservant au moins les apparences de la décence. Ils ne détruisaient pas cette notion. Hors Trump n’a aucun sens de la décence, absolument aucun ! Et il nous montre que même les institutions les mieux construites sont vulnérables. Elles sont minées par cette absence de décence.

LK Puisque vous parlez de décence, venons-en à l’idée que Trump véhicule sur les femmes. L’on reproche en effet à l’Islam d’avoir une représentation à tout le moins restrictive du rôle de la femme. Par ailleurs l’on dit que l’on juge également une société quant à la façon dont elle traite les femmes, les juifs, les intellectuels et ses minorités. Comment le pays qui a élu deux Bush, l’un supérieurement qualifié, l’autre certes un peu moins a-t-il pu oublier les propos immondes de Trump ? Comment a-t-on pu oser élire un président qui se permettait, je cherche mes termes, comment a-t-on donc pu élire un président qui se vantait de la façon dont il séduisait les femmes. C’est proprement immonde.
NB Les gens qui ont voté pour lui après que cet enregistrement a été rendu public, n’étaient pas tous misogynes et racistes. D’aucuns l’ont choisi par calcul en pensant qu’il allait faire baisser les impôts. D’autres l’ont choisi par une forme de désespoir, en se disant « on nous a oubliés, on va essayer autre chose ». Voire, et pourquoi pas ? en voulant simplement clamer qu’ils n’étaient pas contents. Les raisons de voter Trump, hélas, ne manquent pas.

Mais quelles que soit les motivations, ces électeurs ont voté en sachant que Trump était misogyne et raciste. Et même qu’il agressait les femmes. Ils ont, au minimum, considéré que c’était secondaire. C’est vraiment désespérant de voir cela. Personne ne croyait que c’était possible. Même l’équipe Trump était alors persuadée d’avoir perdu. Nous avons tous pensé que c’était le coup de grâce de sa campagne.

On assiste à une vraie dégradation des mœurs civiques. J’imagine qu’on peut en imputer une partie de la responsabilité à des années de télé réalité stupide, à des chaînes d’information dévoyées, au manque d’éducation, à tout ce que l’on veut mais il n’en reste pas moins que c’est profondément désespérant.

LK Un universitaire m’a raconté l’anecdote suivante : il était persuadé que Trump ne sera pas ne serait pas élu. En effet un de ses condisciples de Harvard rencontrant un condisciple lui dit : je ne comprends pas comment Trump a pu être élu ; c’est curieux je ne connais personne dans mon entourage qui a voté pour lui. Et l’autre de lui de répondre qu’il en allait de même pour lui.
NB Trump lui-même était persuadé de ne pas être élu. Et puis si d’aventure vous connaissez quelqu’un qui a voté pour lui, il ne fait plus partie de votre entourage et la réciproque est également vraie. C’est même le cas dans les familles. Les partisans et opposants de Trump ne peuvent plus se parler. C’est absolument effrayant.
LK Même si l’Amérique s’est déchristianisée, Reagan et Kennedy n’étaient pas véritablement des modèles de vertu n’étaient pas des modèles…
NB… de vertu
LK … Ni de vertu ni de religiosité. Je crois que parmi les présidents récents, le plus religieux était Nixon qui était quaker.
NB Carter était très religieux.
LK Comment expliquez-vous donc que Trump alors qu’il a un comportement vis-à-vis de la religion et pas seulement des femmes… Comment expliquez-vous donc que les évangéliques aient voté pour lui. Car plus chrétien que les évangéliques cela semble difficile.
NB C’est le pilier de son électorat. Ceux-là, ne le lâcheront jamais. Ils ont voté pour lui. Ils le soutiennent, et ils voteront à nouveau pour lui.
LK Malgré le fait qu’il n’a rien à voir avec leurs dogmes religieux ?
NB Si vous les interrogez à ce sujet, ils vous répondront : « Les voix du Seigneur sont impénétrables. Et dans son immense sagesse, il a choisi Trump, un pêcheur repenti (quant à savoir s’il s’est repenti où et quand, c’est une autre affaire…) pour accomplir sa volonté. »
Ils ont un projet : faire interdire l’avortement, et autant que possible la contraception ; imposer le créationnisme dans les écoles ; veiller à ce que l’Amérique demeure une nation « chrétienne » et à leurs yeux celas signifie bien souvent « blanche ». Tout cela se fait non par la loi mais par le biais des juges. Et Donald Trump leur donne exactement ce dont ils ont toujours rêvé : des juges ultraconservateurs, à tous les niveaux. Cour Suprême, Cours fédérales : tous sont nommés par le Président. Donald Trump puise dans les listes de juristes établis par les évangéliques. Il y a des associations, des Think Tank dont le rôle est de rassembler des noms de juges, de procureurs, etc. ultraconservateurs. Donald Trump leur donne ce dont ils ont toujours rêvé.
LK Plus que les autres présidents ne l’ont fait ?
NB Bien sûr. Beaucoup plus. Trump n’a aucun scrupule. C’est quelqu’un qui est uniquement sur ses intérêts personnels. La nomination d’un nouveau juge ultraconservateur, pour lui, cela représente uniquement des voix le jour des élections. Et c’est tout.
LK Donc cela aura forcément une incidence sur l’après Trump.
NB Cela aura forcément une incidence, et pendant très longtemps, car le but du jeu est quand de nommer des juges jeunes, qui siégeront durant plusieurs décennies. Bien après que Trump soit parti.
Il y a donc un hiatus qui se construit entre le troisième pouvoir- le pouvoir judiciaire- qui a un impact énorme et l’évolution majoritaire de la société américaine qui, elle, ne va pas du tout dans ce sens-là.

Peut-être plus grave, pernicieux ou pervers, Trump donne à ces évangéliques une reconnaissance, une légitimité. Ce sont des gens, et ils n’ont pas tout à fait tort, qui se sentent regardés de haut, méprisés, pris pour des « ploucs ».
LK On parle des évangéliques, pas des adeptes du « Tea- party » ?
NB Non je parle bien des évangéliques, des créationnistes, des ultra religieux, des méga Church… Trump leur donne le sentiment d’être reconnus et respectés.

LK
Vous parlez des juges. Vous rapportez ainsi que le 5 février 2017, il est donc déjà à la Maison-Blanche, Trump dit « Je ne peux pas croire qu’un juge mette autant notre pays en danger. » Là j’avoue avoir été saisi d’incrédulité ou d’effroi. Permettez-moi donc de continuer cette citation. » Si quelque chose arrive ce sera de sa faute et de celle de l’institution judiciaire. Les gens débarquent en masse. C’est mauvais ! »
Le 14 juin 2018, il récidive. Vous écrivez ainsi : » sur le sujet sensible de l’immigration, Donald Trump encourage à piétiner la règle de droit: » « Nous ne pouvons pas permettre à tous ces gens d’envahir notre pays. Quand quelqu’un arrive, nous devons immédiatement, sans juge et sans dossier légal, le renvoyer là d’où il vient. Notre système se moque d’une bonne politique d’immigration, et de la loi et l’ordre. »
Et cela m’amène à la question suivante : a-t-on franchi une barrière car l’institution judiciaire est sacrée aux États-Unis plus qu’en France ?

NB Oui car malgré toutes les dérives, les USA sont peut-être beaucoup plus un État de droit que la France.
LK Oui. Mais même en France et même en Italie des juges se sont quand même rebellés contre Salvini. L’institution judiciaire américaine bouge-t-elle ou pas ?
NB Si. Bien sûr que l’institution judiciaire résiste. D’abord il y a des juges qui protestent publiquement. D’autre part, les jugements qui bloquent les initiatives de Trump tombent sans arrêt. La bataille juridique est constante.
Souvenez-vous, le conflit premier a été avec les juges. Quand, dès son arrivée à la Maison-Blanche, Trump a commencé à signer avec enthousiasme, un grand nombre de décrets de son immense écriture. On s’est aperçu qu’il était extrêmement choqué de découvrir qu’il n’était pas dictateur et qu’il ne suffisait pas de signer un décret pour que ses désirs soient exaucés.

Le premier exemple a été effectivement ce « Travel Ban », interdisant l’entrée dans le pays de citoyens (certains depuis longtemps résidents aux Etats-Unis) venus de plusieurs pays à majorité musulmane. Trois juges fédéraux ont immédiatement bloqué l’application de ce décret. Chaque initiative de Trump contestable sur le plan légal ou constitutionnel est attaquée devant les tribunaux. Mais en dernière instance, la Cour suprême se prononce, et là, Trump dispose d’une majorité de juges conservateurs.
Il n’en reste pas moins qu’on a au sommet de l’État quelqu’un qui délégitime la loi, la Constitution, les institutions et ceux qui en ont la charge. La démocratie américaine est attaquée par le sommet.
LK Je ne comprends pas. La Constitution américaine est sacrée, beaucoup plus que chez nous.
NB Ah oui beaucoup plus ! C’est presque une religion.
LK Mais il peut donc passer outre ?
NB Il essaye, il teste les limites, il élargit les zones grises, là où le pouvoir présidentiel n’a pas été absolument défini. Une règle comme celle de l’impeachment montre que les pères fondateurs savaient que cette histoire pouvait aussi mal tourner.
Alexander Hamilton, rédacteur des principaux essais dans The Federalist sur les débats constitutionnels, dresse pratiquement le portrait de Trump. Comment le pays peut tomber aux mains d’un populiste, d’un bateleur, d’un menteur etc. On dirait qu’il a vraiment rencontré Trump ! Il savait qu’une telle dérive était possible, comme les autres Pèrs fondateurs, il n’avait guère confiance dans la nature humaine.

LK Il y a une règle dans les pays démocratiques c’est l’alternance au pouvoir. Pensez-vous que quelque part en élisant Trump, les américains n’auraient pas voulu réparer une « erreur » avec Obama ?
NB Absolument. Je ne pense pas que Trump aurait pu avoir été élu sans Obama.
LK Sans Obama parce qu’il était noir ?
NB Oui. Parce qu’il était noir. Il n’y a jamais eu autant de ventes d’armes que sous la présidence d’Obama, les groupes ultra racistes se sont multipliés. Ce président a suscité certes l’Obamania, mais également une haine incommensurable.
LK Pourtant l’augmentation des actes racistes, antisémites et xénophobes est actuellement vertigineuse. Trump a libéré la parole.
NB Il a libéré beaucoup plus que la parole. Il y a tant de gens aux États-Unis, en Israël, en France, qui à mon avis sont d’une grande naïveté et qui ne comprennent pas que les démons de Trump ou de Netanyahu qui, certes sont différents, sont ceux qui les avaleront un jour.

LK Ils ne connaissent pas leur histoire. Est-ce que la politique de Trump peut se résumer à une maille à l’endroit, une maille à l’envers ; je détricote toute l’œuvre d’Obama. Est-ce du racisme ou est-ce une jalousie envers sa classe et son intelligence ?
NB Je crois qu’il y a une jalousie très profonde. Je dirais même une jalousie masculine.
LK Qu’est-ce donc qu’une jalousie masculine ?
NB Une jalousie d’un homme envers un autre, à l’égard de cet homme beau, intelligent, séduisant, l’élégance même. Je crois qu’il y a de cela même si, bien évidemment, ce n’est pas le seul élément.
LK Pourtant l’on dit qu’Obama est le personnage le plus froid qui puisse exister.
NB Il est distant, il se protège. Il fait partie de ces gens qui dès l’âge de six ans se sont aperçu que partout ils entraient, ils étaient les plus intelligents. Cela rend un peu hautain ! En tout cas, Trump est obsédé par l’idée de défaire tout ce qu’a fait Obama. Il a toujours une revanche à prendre. Rappelez-vous cette fameuse scène au dîner des correspondants étrangers où Obama a écrasé Trump sous les moqueries. Trump n’ayant pas de micro, il ne pût rien dire. Or s’il a un égo gigantesque, il est en même temps extrêmement fragile. Il ne supporte pas la moindre égratignure, la moindre critique. Il réplique aussitôt en sortant, virtuellement, « l’arme nucléaire ».

LK Il vient en effet de dire à propos de Jim Matis (ancien ministre de la défense) qui l’avait critiqué de manière oblique, que c’était le général « le plus surestimé au monde ».

NB Je dirais que la fragilité de l’ego de Trump est probablement ce qu’il y a de plus dangereux.

LK On y reviendra si vous le voulez bien avec la politique étrangère. Il est un autre point que je relève dans votre livre. La société américaine- me semble-t-il – était une société éminemment puritaine avec une relation à l’argent infiniment ambivalente et ambigüe. L’argent est fait pour la philanthropie et en même temps on ne blague pas avec l’argent.
NB Aux États-Unis, l’argent c’est sérieux. L’argent est la marque de la réussite.
LK Mais c’est la marque de la réussite pour en faire quelque chose. C’est l’éthique protestante.
NB Tout à fait. On a été béni par Dieu, et on doit en retour en faire profiter la communauté, au moins un peu.
LK Vous relatez dans votre livre des propos de Trump : « C’est moi qui finance ma campagne, OK ? Toute ma vie j’ai gagné de l’argent, j’ai gagné de l’argent. Toute ma vie j’ai réussi, mon père disait : « tout ce que mon fils touche…
NB» Il le change en or. » Rires
LK Et d’ailleurs lorsqu’il a renoncé à son traitement de président les Américains étaient béats d’admiration. Ils n’avaient pas compris que c’était la chose la plus populiste qui puisse exister.
Permettez-moi de garder le meilleur de votre citation pour la fin : « Toute ma vie j’ai été avide, avide avide » – on appréciera la délicatesse du propos- il le répète trois fois » j’ai ramassé tout l’argent que je pouvais. Je suis tellement avide. Mais maintenant je veux être avide pour les États-Unis. Je veux faire revenir tout cet argent ici. » Il y a quand même quelque chose qui ne fonctionne pas chez lui et dans cette société. Les Américains auraient-ils perdu la tête. Même Nixon qui aimait l’argent, on se rappelle de son ami Bebe Rebozzo, et qui n’était pas un tendre, aimait l’argent.
NB Mais c’est précisément pour cela que je vous dis que ce qui est perdu avec Trump, c’est le sens de la décence. Ce n’est pas une question de droite ou de gauche. C’est juste une question de décence.
Gagner de l’argent, ça a toujours été bien vu aux États-Unis. Mais Trump l’érige en valeur absolue de réussite. Trump a en fait deux critères de réussite : la célébrité et l’argent !
Lorsqu’il affirme que son père certifiait à son propos qu’il changeait tout en or, j’en serais fort étonnée car les relations entre eux étaient très tendues. Mais il est vrai que cet individu obsédé, ce n’est même pas l’argent, c’est le « fric, le pognon », l’argent dans sa conception la plus vulgaire, a quand même réussi à se faire passer pour un homme du peuple. Il s’exprime en homme ignorant, grossier, il symbolise une certaine vision du peuple qui heureusement ne recoupe pas toute la réalité. On peut avoir de l’élégance sans avoir fait d’études, et ne pas en avoir en étant diplômé.
LK Pourtant il affirme être sorti d’une université militaire.
NB Une académie militaire à la place du lycée, car il était semble-t-il « ingérable », puis effectivement l’université. Mais il affiche sans cesse son mépris de la science, de la civilité, de la politesse etc. Il répète inlassablement lorsqu’il s’adresse à son électorat : je parle comme vous et pourtant je suis richissime. Et donc je pense qu’il suscite une forme d’identification : on peut être grossier ou ignorant, et pourtant faire fortune.

Par ailleurs, on voit à travers ses citations que Trump ne fait pas de différence entre lui et les États-Unis. Son pays est comme une extension de lui-même et lorsqu’il déclare que « j’étais avide pour moi et maintenant je suis avide pour le pays » pour lui c’est identique. Quand il martèle sans arrêt : » On vous exploite, on se moque de nous, ça vous coûte trop cher. », C’est toujours de lui dont il parle. « America First » c’est « Me First » !
LK Oui mais enfin America First, c’était un slogan nazi.
NB C’était en effet le slogan des ligues américaines pro-nazies d’avant la guerre.
LK C’est un slogan nazi, avec cependant une différence ; c’est que lorsque les Américains sont entrés en guerre, même Lindbergh qui n’était pas un démocrate de gauche, a quand même tout de suite renoncé au slogan America First tandis que là on le voit s’agissant de Poutine, Trump n’a renoncé à rien du tout.
NB Oui, il tient beaucoup à ce « America First » – slogan absurde car évidemment chaque gouvernant fait toujours passer son pays en premier. Mais ainsi proclamé, c’est une affirmation universelle de la valeur de l’égoïsme.

LK Pour vous le mot essentiel c’est donc celui de la décence. Ce que vous me dites est proprement fascinant. Vous venez de m’apprendre quelque chose qui me touche et m’interpelle profondément. Car finalement la décence est ce qui caractérise le mieux la démocratie.
NB Oui je crois. Parce que c’est la valeur nécessaire. C’est la valeur séminale, je dirais ontologique.
LK Tocqueville pensait qu’il y a les habits de la démocratie et puis il y a les institutions invisibles qui sont les économiseurs d’énergie de la démocratie. Mais j’aime bien votre mot de décence.

NB
Oui. Souvenez-vous de la façon dont est tombé le Sénateur McCarthy.
LK Pour vous dire le vrai, il n’était pas un de mes sénateurs favoris.
NB (rires). Il avait démoli ce pays autant qu’il a pu durant plusieurs années. Et puis finalement, il est allé trop loin, en s’en prenant à l’armée. Joseph Welch, qui était l’avocat de l’armée, a soigneusement préparé son intervention et son témoignage diffusé en direct à la télévision. Et là, il a prononcé la phrase qui a finalement marqué la fin de McCarthy en prononçant de façon solennelle : « At long last, Sir, have you no sense of decency ?»
A la question de décence on peut y rajouter la question de la vérité. La vérité qui est quand même la valeur la plus attaquée que l’on connaisse aujourd’hui.
Avec Trump, nous n’avons pas juste un homme qui ment. Nixon a beaucoup menti. Nixon et Kissinger, ont eux aussi, beaucoup menti et de façon criminelle. Mais néanmoins lorsqu’ils mentaient, cela ne se voyait pas. Rappelez-vous cette série de Ken Burns sur le Vietnam.
Comme Nixon enregistrait tout, et les bandes commencent à être déclassifiées, on peut entendre des choses incroyables. Il s’en vante auprès de Kissinger, affirmant qu’un acteur n’aurait pas fait mieux. Mais les « fact checkers » n’avaient alors pas les éléments pour prouver le mensonge.
LK Oui mais n’y avait-il pas quelque part une part de jeu ? Peut-être de vantardise dans cette affirmation auprès de Kissinger ?
NB Peut-être, mais le jour où ses mensonges furent exposés, il a dû partir. Trump lui ment avec les deux mains dans le pot de confiture et à la face du monde. Il ment tous les jours, beaucoup et sur des choses immédiatement vérifiables. Et c’est là que la notion de décence intervient : il sait que cela « passera » auprès d’individus-électeurs qui eux aussi, précisément, ont déserté cette vertu.
LK Probablement ne suis-je pas objectif car j’admire la puissance intellectuelle de Kissinger.
NB Nixon était aussi très intelligent…

LK
Nixon n’a pas eu cependant vraiment de travers fondamentalement raciste quand même ou je me trompe ? Il avait une éducation quaker quand même.
NB Dans les bandes enregistrées, il parle des juifs d’une manière immonde.
LK Oui lorsqu’il parle de Kissinger en le qualifiant de Jew-boy.
NB C’était des choses bien pires. Il parlait des Noirs d’une manière horrible. Il a fait éliminer physiquement nombre de militants des Black Panthers, qui certes n’étaient pas des anges mais n’ont pas eu droit à un jugement.

LK Dans votre livre, que j’avoue d’ailleurs avoir dévoré avec effroi, vous expliquez ainsi les rapports de Trump avec la religion et Dieu.
« Avant l’élection de 2016, les évangéliques blancs ne savaient plus à quel saint se vouer. Hillary Clinton était depuis plus de trois décennies affublée de l’étiquette de sorcière, diablesse, grande prêtresse d’Hollywood et de la corruption. Donald Trump, deux fois divorcé, brutal, misogyne, se vantant de ses prouesses sexuelles à qui voulait bien (ou non) l’entendre, ne pouvait passer pour un parangon de vertu. Que faire pour ces chrétiens très conservateurs, très pratiquants, inquiets avant tout pour le salut moral de la nation ? Leurs priorités étaient l’interdiction de l’avortement(ou au moins de fortes restrictions) et la défense de la liberté religieuse dont ils ont une conception bien particulière. Ils veulent ainsi que soit inscrit dans la loi le droit pour le personnel médical de refuser tout ce qui a trait à l’avortement et à la contraception ; le droit pour les entreprises de refuser de fournir à leurs employés des assurances remboursant la contraception ; le droit de parler politique dans les églises, de prêcher pour la religion et l’abstinence dans les écoles ; le droit pour n’importe quel fournisseur de services de refuser les clients gays »
Donc pour vous la religion et Dieu : nouvel ADN des États-Unis ?

NB Ce qui ressort de beaucoup d’études sur le long terme, c’est que les Américains sont de plus en plus sécularisés, de moins en moins religieux. 25 % des gens se disent si ce n’est incroyants, du moins non affiliés à une religion, et cette proportion augmente. Mais ce qui augmente aussi, c’est la religiosité des groupes religieux, l’intensité de leur pratique. On a un fossé entre le camp des très religieux et le camp des non religieux ou peu religieux. Et ce fossé est très profond.
Les USA restent quand même une nation plus religieuse que tous les autres pays européens. Mais la caractéristique est un climat de tension et d’opposition très forte.
LK Comme en Israël.
NB Oui complètement.

LK
Je dois vous dire que j’ai beaucoup appris avec ce que vous entendez dans le mot décence. Je trouve que c’est profondément vrai. C’est peut-être cela l’essence de la démocratie. Un minimum de décence est la condition du vivre ensemble. Lorsque vous parlez des mouvements religieux, pensez-vous que cela puisse aller jusqu’à des affrontements avec les évangéliques ou les membres des Tea-Party ?

NB Les Américains sont aussi des gens très patients. Souvenez-vous, lorsqu’il y a eu cette interminable élection Bush-Gore, en 2000 je commençais à travailler en France à l’époque et plein de gens ici me disaient « cela ne va pas passer ; les gens vont descendre dans les rues ; il va y avoir des manifestations ». Mais non. On serre les dents, la règle du jeu s’applique, on attend le prochain tour.
LK Oui mais l’on avait affaire à deux personnes intelligentes.
NB Sur le plan politique, j’avais certes beaucoup de différends avec George W Bush mais sur le plan personnel, il était sympathique , bien élevé, avec une forme d’élégance américaine.

LK J’ai regardé les cérémonies funèbres de John McCain et Bush Senior…
NB Les Américains tels qu’on les aime ! Pour McCain, Obama et Bush ont tous deux fait des discours, rappelant cette forme de patriotisme américain : le pays avant tout. On a tellement besoin de voir cela aujourd’hui.

Pour en revenir à la question de possibles affrontements, je pense que si la Cour Suprême s’avisait d’interdire l’avortement, cela tournerait très mal. Mais elle ne le fera pas. Elle se contentera de légitimer des lois qui en fait aboutissent, ici et là, à interdire l’avortement. Mais n’oublions pas qu’il y a déjà beaucoup de violence dans le pays.

LK Pensez-vous que ce qui s’est passé à Charlottesville peut se reproduire et à plus grande échelle ?
NB Oui bien sûr, cela peut se reproduire. Bien sûr.
LK On parle là d’affrontements armés et violents pas des individus membres des Tea-Party ou d’évangéliques.
NB Les Tea parties, les évangéliques ne sont pas réunis dans des mouvements violents. Mais il y a de la violence aux Etats-Unis, on le sait. La violence y est hélas malheureusement toujours une option possible.


LK
Venons-en, si vous le voulez bien, au dévoiement des institutions. Permettez-moi d’abuser à nouveau de vos citations. » Meeting après meeting, tweet après tweet, Donald consolide la loyauté de sa base en alimentant la colère et le ressentiment contre de faciles boucs émissaires. Il rappelle sans arrêt à ses partisans qu’ils sont victimes, moqués, exclus. Ils ont peur et Trump leur donne raison d’avoir peur. »
J’ai donc envie de vous poser une question un tantinet provocatrice. Diriez-vous que je vais trop loin en pensant que ces recherches de loyauté rappellent les serments des miliciens à Pétain ? Les miliciens qui s’agenouillaient et qui juraient loyauté et fidélité à Pétain. Or Trump sollicite, exige cette même loyauté.
NB Je ne partage pas votre sentiment. Pour moi les miliciens et Pétain, c’est quelque chose de fondamentalement français et européen.
LK Salvini c’est pareil.
NB Oui.
LK Et regardez, certes dans une bien moindre mesure lorsque Netanyahu a fait signer à ses députés…
NB Pour moi c’est quand même…
LK Donc je vais trop loin ?
NB Peut-être. Trump applique davantage les codes de la mafia : exigence de loyauté absolue au parrain, et gare à ceux qui trahissent. Les gens qui ont travaillé pour lui depuis son élection – la plupart par cynisme et ambition, d’aucuns par conviction, d’autres en pensant qu’ils pourraient limiter les dégâts – tous ont été salis, humiliés. Trump s’est efforcé de les détruire devant le tribunal médiatique.

LK Vous rapportez une phrase difficilement acceptable. Ainsi en 1991 il ose dire : « Des noirs qui comptent mon argent ! Je déteste ça. Les seuls que je veux pouvoir compter mon argent …
NBsont des petits gars qui portent la kippa tous les jours. »
LK Oui tout à fait et la citation se termine je crois par « Ce type est fainéant. Ce n’est pas de sa faute, la fainéantise c’est un truc de Noir ! »

NB P.A. Taguieff a écrit un bon article au moment de l’affaire de Yann Moix en parlant d’un antisémitisme d’opportunité. Des gens comme Moix ou comme Trump propagent tous les clichés antisémites mais trouvent que ces caractéristiques supposées sont positives. Pour Trump, aimer l’argent, défendre les siens, avoir de l’influence à travers la banque ou la presse c’est une bonne chose. Il y a une forme d’admiration et même de soumission. Le désir d’être avec les juifs puisque les juifs seraient puissants. Céline a d’ailleurs écrit cela. Puisqu’ils ont le pouvoir, il faut être avec eux.
Donald Trump a une fille convertie, un gendre juif, des petits enfants juifs et il est très fier de les mettre en avant. Mais il véhicule tous les clichés antisémites. Est-il ou non antisémite, je laisse cela à l’appréciation de chacun ? Mais lors des manifestations de Charlottesville en 2017, il avait trouvé qu’il y avait « des gens bien » parmi ce qui défilaient en clamant « les Juifs ne nous remplaceront pas.
LK En définitive considérez-vous qu’il soit raciste ? Xénophobe ? Antisémite ?
NB Oui.
LK Nétanyahu a donc du souci à se faire ?
NB Oui. Mais attention il est moins antisémite que raciste.
LK Ah oui, la belle affaire !
NB Disons qu’il n’est peut-être pas antisémite mais pour autant, avec ses paroles et ses prises de positions, il propage l’antisémitisme.

LK Revenons au dévoiement des institutions. Vous écrivez qu’il « se félicite de la loyauté et de la brutalité des siens. »
C’est difficilement imaginable de vanter ainsi la brutalité des siens ; on croirait entendre parler Bolsonaro.
NB Mais précisément il aime beaucoup Bolsonaro .Les deux s’entendent à merveille.
LK Pensez-vous que de tous ces leaders illibéraux Salvini, Orban, Kaczyński, Bolsonaro, Erdogan ; je ne range pas Poutine et Xi-Ji Ping dans le même groupe car eux sont officiellement de l’autre côté de la barrière, et Nétanyahu, pensez-vous donc que quelque part Nétanyahu ne serait pas l’inspirateur idéologique de Trump, son modèle ?
NB Il y a une forme de proximité, d’identification entre Israël et les États-Unis. L’aventure des pionniers, la société qui se reconstruit à partir de rien, le volontarisme…
LK Le fait que tous les deux occupent des territoires qu’ils n’avaient pas eus au départ…
NB On pourrait le dire de beaucoup de pays… Nétanyahu a su jouer (et se jouer de) Trump comme un marionnettiste très fin. Il a dit à Trump tout ce que ce dernier voulait entendre. Il l’a flatté de la manière la plus éhontée, mais pour Trump « plus c’est gros plus ça passe ».

Je pense que ce que Trump apprécie chez Nétanyahu c’est la brutalité, le cynisme et la manière d’arriver à ses fins. Mais Trump n’a pas d’idéologie. Par contre, il ne vous aura pas échappé que dès Nétanyahu a eu des revers électoraux, Trump l’a piétiné sans aucune hésitation. « Je ne suis pas l’allié de Nétanyahu, je suis l’allié d’Israël. » Voyez ce qu’il en coûte d’être l’ami de Trump.

LK
Vous rapportez ses propos « Si vous privez ces gens de leur vote et que vous leur dites : désolé, mais il vous manque 100 voix, « je crois que vous allez avoir des problèmes comme vous n’en avez jamais eu auparavant. Je crois que des choses terribles se produiront vraiment. »
Pensez-vous que l’hypothèse d’un « coup d’État » peut advenir. ? » Et je mets bien sûr tous les guillemets nécessaires.
NB L’année qui vient, avec la procédure d’impeachment – même si il n’y a presque aucune chance d’aboutir à une destitution, la campagne électorale, dans laquelle Donald Trump est plus mal placé qu’on ne le pense, tout cela amènera maintes turbulences…
Au moindre obstacle, Trump ne parle que chasse aux sorcières, complots, espionnage, état profond, volonté d’arracher aux Américains leur élection, menaces de violences, menaces d’émeutes. Jusqu’où ira-t-il pour assurer sa réélection, éviter l’humiliation d’une défaite ? Je ne sais pas.
LK Pour autant, il y a quand même un facteur rassurant. Hyten, le commandant-en-chef des forces nucléaires a déclaré récemment lors de la conférence d’Halifax : si l’on me donne l’ordre de déclencher le feu nucléaire, je n’obéirai pas aussi facilement.

NB Il y a beaucoup de tensions entre le Pentagone et le président. Il est évident qu’une partie des militaires ne lui font pas confiance. En soi, c’est un problème grave pour une démocratie, où le pouvoir civil doit être clairement au dessus du pouvoir militaire.
Malgré ses coups de menton, Trump ne veut surtout pas la guerre. Il a très peur du feu nucléaire. Il ne veut pas s’en servir. Pour autant, j’ai toujours eu beaucoup plus peur de ce qu’il peut déclencher comme réaction, suite à ses déclarations intempestives, ou à ses actes irréfléchis et impulsifs. C’est plutôt ce que sa conduite peut provoquer comme réaction qui nous menace.

LK Y a-t-il une spécificité américaine à ce populisme, à ce dévoiement des institutions où on est vraiment malheureusement dans l’air du temps avec tous les leaders illibéraux qu’on a déjà cités ?
NB On est malheureusement dans l’air du temps. Nous assistons à une espèce de lassitude face à la démocratie, à ses complications. La liberté, c’est très compliqué. Et puis ce n’est pas très satisfaisant. Regardez les sondages en France. Le pourcentage de jeunes qui souhaiteraient un régime autoritaire. Aux USA, aussi, la démocratie est malade.
LK Mais pourtant la démocratie locale est forte aux États-Unis ?
NB Oui et non. Les pouvoirs locaux restent forts, peuvent équilibrer certains excès du pouvoir fédéral quand ils se produisent. Mais cette démocratie américaine est minée, notamment par l’ignorance.
LK Vous le pensez vraiment ? Chaque fois que j’ai pu parler avec des Américains, je les ai trouvés supérieurement cultivés.
NB Ce qu’il y a de plus brillant en matière d’humanisme, ou comme l’on disait autrefois les humanités, vous le trouvez aux États-Unis. Cela peut coexister avec une grande ignorance à travers le pays.
Autre problème démocratique de fond : la place de l’argent dans les campagnes électorales. Depuis la décision de la Cour suprême en 2010, dite Citizens United, les entreprises peuvent verser autant d’argent qu’elles le veulent dans les campagnes électorales. La téléréalité, les réseaux sociaux font aussi partie des menaces potentielles contre la démocratie. Les gens qui ont voté Trump pensent qu’ils ont voté pour celui qui animait l’émission the Apprentice, ils croyaient voir là le « vrai » Trump, alors que tout était scénarisé.

LK Dans un autre domaine, l’Amérique qui célèbre ses héros jusque dans les affiches de guerre, par exemple la bataille d’Iwo Jima avec…
NB … Le drapeau américain brandi par des soldats.
LK Comment a-t-on pu tolérer ce que Trump a dit notamment dans le meeting de l’Iowa lorsque vous citez ses propos sur celui qui « n’est pas un héros de guerre ».
NB John McCain, dont Trump disait que ce n’était pas un héros car il avait été fait prisonnier.
LK Oui tout à fait. Là, vous pouvez tout me dire mais pour les Américains le héros c’est le saint des saints.
NB Même la mort n’a pas mis McCain hors de portée des attaques de Trump, il continue à s’acharner. Ses électeurs n’apprécient pas forcément, mais ils laissent passer. Je pense qu’entre Trump et ses électeurs, il y a une identification psychologique absolument viscérale. Pour les gens que l’on voit dans les meetings, Trump, c’est leur homme. Leur intérêt est de ne pas voir, de ne pas comprendre ce qu’il y a d’inacceptable dans la conduite de Trump.
LK … Le déni de réalité.
NB Absolument le besoin de croire en Trump est plus fort que toutes ses fautes.

LK Diriez-vous que l’accession au pouvoir de Trump a permis une kukluklanisation, rampante ou pas, des États-Unis. Un retour en force puisqu’il y avait des militants du KKK jusque dans ses estrades dans les meetings et que Trump ne les a pas éjectés.
NB Oui et d’ailleurs Trump a mis bien longtemps avant d’admettre qu’il avait vaguement entendu parler de David Duke, ancien leader de KKK qui lui a apporté son sotien. En tout cas, les groupes d’extrême droite pensent qu’il est leur président, que leur heure est enfin arrivée et qu’ils ont désormais un ami à la Maison-Blanche. Et c’est en partie vrai.
LK Ce que vous dites est effrayant.

NB Certes le monde du KKK n’est pas son monde. Il n’est pas un idéologue. Il n’a jamais milité dans quoi que ce soit. Pour moi il est profondément nihiliste. Il n’y a que lui qui compte ! Il ne voit que lui-même, sa fortune, sa célébrité.


LK
Venons-en à la politique étrangère. Aura-t-il fait plus de mal en politique intérieure ou en politique étrangère ?
NB Egalement. Nous avions un ordre mondial qui n’était certes, ni admirable ni stable, mais c’était pourtant ce que l’on avait de mieux et il avait été construit par les États-Unis.
Mais les USA de Trump détruisent- allègrement- aujourd’hui cet ordre mondial. Ordre mondial dont ils avaient été les grands bénéficiaires. L’influence américaine dans le monde diminue chaque jour. Quand les USA n’inspirent ni la peur ni le respect, tout est permis. L’Amérique a plus de chances de se remettre de Trump que le reste du monde.
LK Trump et l’Europe, qu’en pensez-vous ?
NB L’Europe a besoin de l’Amérique et qu’elle est en train de la perdre. C’est triste et c’est dangereux. Si l’Europe se saisissait de cette opportunité comme le moment de se construire cela serait effectivement une conséquence indirecte positive. Je suis un peu sceptique tout de même.


LK
Notre entretien approchant de sa conclusion, il est temps que je vous demande si à vos yeux, accordez-vous un seul crédit à Trump dans ce qu’il a entrepris. Une seule réussite ?
NB Je dirais que les baisses d’impôts, dans un premier temps au moins, c’est efficace. Mais il y a des fragilités pour l’avenir, notamment des déficits abyssaux.
LK Enfin on ne peut pas dire qu’il n’y avait pas de déficit avant Trump. Il n’a fait que l’aggraver finalement.
NB Oui mais d’une manière vertigineuse ! Est-ce que je peux donc quand même mettre quelque chose crédit de Trump ?… Non rien. Rien en dehors des baisses d’impôts qui portent en eux des revers mais qui ont aussi, reconnaissons-le, des aspects positifs.
LK Il y a un point où je lui aurais volontiers donné du crédit mais il s’y prend tellement mal…
NB …Sur la Chine.
LK Oui sur le fond…
NB Tous les reproches qu’il adresse à la Chine sont justifiés et partagés. Tous les Européens pensent comme lui. S’il avait pu agir de manière concertée avec les Européens, ou au sein de l’OMC, il aurait eu un large soutien, et beaucoup plus d’efficacité.

LK J’avais envie d’envoyer à l’ambassade américaine aux bons soins de Trump La Guerre du Péloponnèse de Thucydide et souligner le fameux passage des Athéniens ; mais il n’est pas sûr qu’il l’a lu et compris. Pensez-vous que les USA ne sont pas suffisamment résilients ?
NB Je pense qu’on arrive à un moment très dangereux. Je ne suis pas désespérée pour autant, les USA ont des ressources et peuvent toujours nous surprendre. On a tant de fois annoncé leur déclin !

LK Qui est le plus dangereux Mike Pence ou Trump, je parle sur le plan des valeurs, car, en définitive, c’est ce qui compte le plus. Pour moi c’est ce qui compte le plus.
NB Je ne peux pas choisir ! Pence est un croyant fanatique, ultra conservateur. Serait-ce mieux pour le pays ? J’en doute ;

LK Me Permettez-moi d’émettre un souhait que j’emprunterais à Shakespeare ?

« Pour vous ,le plus mauvais des hommes ,que je ne saurais appeler frère
Sans infecter ma bouche, je te pardonne
Ta faute la plus fétide – toutes tes fautes – et requiers
De toi mon duché, que tu es, je le sais ,
Forcé de me restituer. »

NB J’aimerais tant que Shakespeare ait raison.

Biographie Nicole Bacharan

Nicole Bacharan est historienne et politologue, spécialiste de la société américaine et des relations entre l’Europe et les Etats-Unis.
Elle intervient en tant qu’expert sur les sujets concernant les Etats-Unis et les relations internationales dans les grandes chaines de radio et de télévision en France, mais également aux Etats-Unis, en Belgique, en Suisse et en Italie. Elle publie des tribunes et répond à des interviews dans la presse régionale, nationale et internationale.
Elle donne des conférences pour des associations et de grandes entreprises, et est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont certains best-sellers, sur la politique internationale, les Etats-Unis et les relations transatlantiques, ainsi que de plusieurs romans pédagogiques destinés au jeune public.
Nicole Bacharan a été chercheuse associée à la Fondation Nationale des Sciences Politiques (Sciences Po Paris) et National Fellow à la Hoover Institution de l’Université de Stanford, Californie.
Le 12 novembre 2008, elle a été décorée Chevalier de la Légion d’Honneur par le président Nicolas Sarkozy.

Ouvrages récents sur les Etats-Unis, l’Alliance atlantique et les relations internationales:

– Le monde selon Trump, Tallandier, Sept 2019
– First Ladies, à la conquête de la Maison Blanche, Perrin, 2016
– Du Sexe en Amérique, une autre histoire des Etats-Unis, Robert Laffont, 2016
– Les Secrets de la Maison Blanche, Perrin 2014, Pocket 2016 (Great American Presidential Decisions).
– 11-Septembre, le jour du chaos, Pocket, 2013, Perrin, 2011 (September 11, a Day of Chaos).

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