l’Iran puissance hégémonique ? Par Denis Bauchard Ambassadeur( e.r)

L’IRAN
PUISSANCE HÉGÉMONIQUE ?
Denis Bauchard
Ambassadeur (e.r.)

L’Iran fait peur. Qualifiée de puissance hégémonique, la République islamique apparaît menaçante. Instrumentalisant « l’arc chiite » dénoncé dès 2004 par le roi Abdallah de Jordanie, elle est considérée par Israël comme « une menace existentielle ». Il est vrai que la constitution de l’Iran, adoptée en 1979, fixe comme objectifs à ses dirigeants l’unité de la communauté islamique, la victoire des opprimés contre les oppresseurs, la propagation de la révolution islamique. L’imam Khomeiny a voulu mettre en œuvre ces objectifs, en ciblant le « Grand Satan » et en se positionnant à la tête du « Front du refus », face aux Etats-Unis. De fait l’influence iranienne s’étend maintenant largement dans le Moyen-Orient arabe, lui permettant d’avoir un couloir jusqu’à la Méditerranée.

Par-delà cette idéologie, les responsables de la République islamique poursuivent des objectifs plus concrets : assurer la sécurité du pays face aux menaces extérieures. Paradoxalement, l’Iran développe le syndrome de la citadelle assiégée, notamment par les Etats-Unis qui disposent dans son environnement immédiat de nombreuses bases militaires et par des pays dotés de l’arme nucléaire. Le pays a été traumatisé par la guerre déclenchée par l’Irak de Saddam Hussein en 1980, longue et sanglante. Cette obsession de la sécurité est dans la continuité de la politique du Shah qui entendait faire du Golfe un golfe pleinement persique.

Une politique d’opportunités

La République islamique a su tirer parti de toutes les opportunités qu’elle a rencontrées.
D’emblée, elle s’est positionnée en faveur de la « cause palestinienne » qu’elle instrumentalise. Elle le fait d’autant plus que les pays arabes semblent l’abandonner voire pactiser avec Israël. Elle a des liens non seulement avec le Jihad islamique mais aussi avec le Hamas et sa branche militaire, Ezzedine al Qassem, auxquels elle fournit régulièrement armement, stages de formation et financements. Ces deux mouvements ont des représentants permanents à Téhéran. On observera que le fait qu’ils soient sunnites et liés aux Frères musulmans n’est pas un obstacle à cette coopération.

En 1982, l’Iran fonde le Hezbollah, le Parti de Dieu, après l’intervention israélienne au Liban. Se présentant comme le parti de la Résistance face à l’envahisseur, il étend son influence sur une communauté chiite qui depuis longtemps lui était proche. Ses clercs allaient traditionnellement poursuivre leurs études à Qom. Sa « victoire divine » face à l’armée israélienne en 2006 lui donne une réelle popularité. Disposant d’une véritable armée de l’ordre de 15.000 combattants, il est financé et armé par l’Iran. Il est devenu en l’espace de quelques années une force politique incontournable qui a fait alliance avec une partie de la communauté chrétienne. L’ambassadeur d’Iran participe aux réunions du conseil de la choura du Hezbollah, son instance suprême.

En 2003, en intervenant militairement en Irak et en mettant fin au règne de Saddam Hussein, les Etats Unis font à l’Iran un double cadeau : ils le débarrassent de son principal ennemi et en promouvant la démocratie, ils donnent le pouvoir aux chiites et à de nouveaux responsables qui sont proches de l’Iran où ils avaient passé de nombreuses années d’exil. Outre les liens avec le gouvernement, Téhéran dispose comme relais d’influence des milices qu’il arme, finance et encadre, fédérées dans les Hachd al-Chaabi, les Unités de mobilisation populaires, qui comptent environ 100.000 combattants. Ceux-ci joueront un rôle important dans la lutte contre Daech. Le général Qassem Soleimani, à la tête de la brigade d’élite Al-Qods, joue le rôle d’un véritable proconsul.

En 2011, l’Iran soutient sans équivoque le régime syrien de Bachar al-Assad, auquel le lie depuis trente ans une alliance stratégique.
Ce soutien s’intensifie à partir de 2013 avec une coopération militaire renforcée : envoi de combattants, fourniture d’armement, appui dans les domaines du renseignement et de la cyber-guerre. Si les conseillers militaires iraniens sont peu nombreux, en revanche, l’Iran fait appel au Hezbollah libanais de même qu’à des milices chiites composées de combattants irakiens et afghans qu’il finance et arme. Ainsi plus de 20.000 hommes sont engagés au côté du régime auquel ils apporteront une force de frappe militaire particulièrement efficace.

En 2014, la tribu des Houthis, localisée dans le nord du Yémen, se soulève une fois de plus contre le pouvoir central. Mais cette fois-ci, avec l’appui de l’ancien président Saleh, elle conquiert Sanaa et une grande partie du territoire. Cette communauté zaïdite, appartenant à la famille chiite mais très éloignée du chiisme iranien, bénéficie d’un soutien politique remarqué de l’Iran, qui dénonce l’intervention de la coalition menée par l’Arabie saoudite. Ce conflit tribal, devenu national, prend une dimension internationale. En fait, l’appui iranien, essentiellement politique et rhétorique, reste marginal même s’il renforce son influence, notamment par Hezbollah interposé. Il donne l’occasion à l’Iran de dénoncer les conséquences humanitaires liées à l’intervention de l’Arabie saoudite.

Enfin, en 2017, le boycott brutal du Qatar initié par Ryad, permet à Téhéran de se rapprocher de cet émirat et de lui apporter un soutien politique et économique.

Ces interventions et cette présence dans tout le Moyen-Orient peuvent-elles être considérées comme une manifestation d’hégémonie ?

Une hégémonie bridée.

On observera tout d’abord que cette politique d’influence s’est réalisée au moindre coût et sans engagement direct significatif : financements qui demeurent limités, envois de conseillers, envois de matériel d’armement, appel à des mercenaires obligés. En outre l’Iran a utilisé habilement les opportunités qui s’offraient : erreurs de la politique américaine au Moyen-Orient, troubles intérieurs, menaces contre un pays ami, maladresses de l’Arabie saoudite, protection des communautés chiites discriminées etc…

Par ailleurs, si l’influence de l’Iran est réelle, elle est limitée par différents éléments.

° Tout d’abord l’Iran n’a pas les moyens de ses ambitions.

La République islamique connait depuis son origine, en raison tout à la fois des erreurs de gestion et des nombreuses sanctions qui l’ont visé dès 1979, une situation économique et financière difficile. L’économie iranienne est aujourd’hui sinistrée depuis que le président Trump a dénoncé l’accord sur le nucléaire de 2015 et a rétabli des sanctions qui de fait s’imposent à l’ensemble du monde. Privé de l’essentiel des recettes liées à l’exportation de pétrole qui assurent normalement de l’ordre de 60 % des recettes budgétaires et 80 % de ses ressources en devises, l’Iran est obligé de réduire son soutien financier, au demeurant mesuré, aux différents mouvements arabes qui lui sont proches.

Ses moyens militaires conventionnels ne sont pas à la hauteur de ses ambitions. Le budget total de ses deux forces armées – armée régulière et Gardiens de la révolution – reste faible comparé à celui des pays ennemis déclarés. Si l’on compare les montants en chiffre absolu, de 2016, d’après le SIPRI, le budget militaire de l’Iran ne représentait qu’à peine le cinquième de celui de l’Arabie saoudite et la moitié de celui d’Israël. En termes de pourcentage par rapport au PIB, on pouvait constater un décalage aussi net: de l’ordre de 2 % pour l’Iran contre 6,4 pour Israël et 11 % pour l’Arabie saoudite. S’agissant de la qualité du matériel, une bonne partie date encore de la période du Shah, donc largement obsolète. Mais du matériel plus moderne a pu être fourni par la Russie, notamment des avions et des missiles (S-300). De plus le pays a développé une industrie d’armement conséquente, y compris des drones et des missiles à moyenne et longue portée. En outre les effectifs sont importants mais de qualité inégale, au total ils s’élèvent à plus de 700 mille hommes, en tenant compte des conscrits. Mais l’Iran n’a pas la capacité de projeter une force militaire conventionnelle à l’extérieur. Si un affrontement de type conventionnel devait avoir lieu, tout au moins face aux Etats-Unis ou Israël, l’Iran serait en position de faiblesse. En revanche, il a une véritable capacité de nuisance dans un combat de type hybride ou si les combats devaient se dérouler à terre sur son territoire. Quant à son programme nucléaire, il a été gelé par l’accord de Vienne en 2015. Même si l’Iran devait confirmer sa reprise, un long chemin reste à parcourir pour qu’il dispose d’une véritable capacité de dissuasion.

° L’Iran ne contrôle en réalité aucun des pouvoirs en place.

Il en est ainsi quel que soit le degré de proximité avec les régimes arabes de sa zone d’influence car la méfiance traditionnelle entre Arabes et Persans demeure. En outre en Irak, l’Iran doit composer avec la prise de distance de l’ayatollah Sistani, autorité religieuse et morale respectée, comme avec la volonté du premier ministre actuel, Adel Abdel Mahdi, d’affirmer son autonomie, même si certains membres du gouvernement sont proches de Téhéran. En Syrie, Bachar al-Assad entend affirmer son pouvoir, même s’il est, dans certains domaines, dépendant de l’Iran.
Il peut compter sur une opinion publique syrienne, très hostile à ce qui est perçu comme des ingérences extérieures. Au Liban, si l’influence du Hezbollah progresse politiquement, le gouvernement d’union nationale dirigé par Saad Hariri proche de l’Arabie saoudite, comme le président Aoun, essayent de trouver un équilibre entre les intérêts contradictoires des forces politiques.
Quant à l’armée, elle est très attachée au respect de la souveraineté du pays. Le Hamas palestinien pour sa part mène une politique qui ne tient pas forcément compte des intérêts iraniens, notamment sur la Syrie : il affiche une franche hostilité à l‘égard du régime de Bachar al-Assad. S’agissant du Yémen, la capacité d’influence de l’Iran sur le comportement des Houthis reste marginale. Ainsi aucun de ces pouvoirs ne peut être considéré comme des « marionnettes » entre les mains de l’Iran.

° L’influence iranienne se heurte à celle d’autres acteurs
En Syrie, elle se heurte à la Russie. D’une façon plus générale, la relation entre les deux pays est placée à la fois sous le signe de la Realpolitik et de la méfiance. La Russie a des objectifs et des intérêts au Moyen-Orient qui ne coïncident pas forcément avec ceux de l’Iran. C’est le cas en Syrie où elle entend conserver son influence traditionnelle remontant à l’époque soviétique, ce qui est source de tensions avec son partenaire Iran. Elle souhaite également maintenir une bonne relation avec Israël. Les Etats-Unis, malgré la tentation du désengagement, conservent une présence et des intérêts importants dans la région de même qu’un réseau de six bases militaires dans le Golfe, à proximité immédiate de l’Iran, qui contribuent à contrer son influence. Par ailleurs Israël, non sans un certain succès, développe une guerre de l’ombre engagée depuis plusieurs années et entreprend de nouvelles actions qui visent des cibles iraniennes au Liban, en Syrie et même en Irak. D’autres acteurs régionaux, comme l’Arabie saoudite et la Turquie, jouent également leur propre jeu qui entre en rivalité avec l’Iran.

Ainsi si la tentation de l’hégémonie est réelle, celle-ci rencontre des limites non moins réelles : elle est bridée Il est clair que l’Iran ne renoncera pas à maintenir voire consolider son influence notamment en Irak et en Syrie, pour assurer les arrières de sa sécurité. La dénonciation par les Etats-Unis de l’accord nucléaire de 2015 ne peut que l’inciter à renforcer sa présence dans le Moyen-Orient arabe. Mais il est peu probable qu’il puisse imposer un « ordre persan » compte tenu du poids de l’histoire et des rivalités qui ne font que croître entre Arabes et Persans auxquelles s’ajoute le clivage qui s’exacerbe entre sunnites et chiites. Cependant la République islamique restera un acteur majeur. Comme en témoigne l’attaque sur les sites pétroliers saoudiens du 14 septembre, elle dispose, directement ou par procuration, d’une capacité de nuisance qu’on ne saurait sous-estimer. Mais la rhétorique guerrière comme l’instrumentalisation de la menace, qui existent de part et d’autre, vont probablement se poursuivre, avec le risque permanent qu’elles conduisent à un embrasement.

Denis Bauchard
Ambassadeur(e.r)
15 octobre 2019

Biographie Denis Bauchard

Ancien diplomate, Denis Bauchard a effectué une grande partie de sa carrière en Afrique du Nord et au Moyen Orient ou à traiter des affaires de cette région au Ministère des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur en Jordanie (1989-1993), directeur pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient (1993-1996), directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charrette (1996-1997) et ambassadeur au Canada (1998-2001). Après avoir été président de l’Institut du Monde arabe (2002-2004), il est aujourd’hui consultant, notamment auprès de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Il est l’auteur d’un livre paru en 2012 – Le Nouveau monde arabe (André Versaille éditeur) – et de nombreux articles et études.

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