Vaincre les peurs . Par Luc Ferry

Vaincre les peurs
Par Luc Ferry

Depuis toujours, philosophies et religions nous ont proposé des moyens de nous débarrasser des peurs qui gâchent nos existences.
Question : de quelles peurs s’agissait-il au juste de nous « sauver » ?

Fondamentalement la vie humaine est « coincée », abîmée et rétrécie par trois types de peur, par des « passions tristes » qui nous empêchent d’accéder à la vie bonne, à la sérénité, à la liberté d’esprit et à l’intelligence, mais aussi à la générosité, bref à l’ouverture aux autres.

La première peur, la plus commune, est sociale. C’est tout simplement la timidité qui est parfois l’effet de ce que les sociologues appellent la « violence symbolique » : lorsqu’on vient d’une famille modeste et qu’on se retrouve dans un milieu qui n’est pas le sien, on l’éprouve presque physiquement. On blanchit, on rougit, on a la gorge sèche, le cœur qui bat parce qu’on doit faire les présentations dans un dîner mondain et qu’on est mal à l’aise, parce qu’on doit prendre la parole en public et qu’on n’y est pas habitué ou tout simplement parce qu’on rencontre un personnage socialement « haut placé » et qu’on se sent embarrassé. Nous connaissons presque tous, à des degrés divers bien sûr, ce type de situation.

Ce sont ensuite les phobies dont parle Freud qui peuvent nous gâcher la vie, ces peurs psychiques qui sont déjà beaucoup plus profondes que les peurs sociales. Là encore, presque tout le monde a eu peur du noir dans son enfance, et combien de personnes, à l’âge adulte encore, craignent les algues au fond de l’eau, les araignées, les serpents, les souris, l’ascenseur en panne, ou, plus embêtant, telle ou telle maladie mortelle–plus embêtant, parce qu’on se débarrasse moins facilement d’une peur quand elle n’est pas assez localisée à l’extérieur de nous.

En effet l’avantage des phobies, c’est qu’on peut en faire le tour : si vous avez peur des ascenseurs ou des avions, prenez l’escalier ou le train. Quant aux souris et aux serpents, on ne les croise pas à chaque coin de rue dans la vie de tous les jours de sorte qu’on peut très bien vivre avec. Les phobies sont en ce sens d’excellents mécanismes de défense.
En revanche, la peur de la maladie plus difficile à maîtriser, parce qu’elle vient de l’intérieur, elle vous « tombe dessus » sans prévenir et pour cette raison, elle n’est pas aisée à éluder. C’est aussi le cas des idées obsédantes qui nous tourmentent la nuit : est-ce que le robinet du gaz est bien fermé, et la porte du garage ? Il faut se lever, aller vérifier, revérifier encore, dans les grandes névroses obsessionnelles, cela peut rendre l’existence invivable.
Sur un mode mineur, l’expérience des paris avec soi-même est du même ordre : si j’arrive à éviter de mettre le pied sur les rayures du trottoir pendant au moins 50 m, alors j’aurais mon examen, je gagnerai à la loterie, je parlerai à la belle que j’ai rencontrée l’autre soir… S’ils ne sont pas accomplis, ces petits rituels obsessionnels laissent place à l’angoisse et cette angoisse peut, dans certains cas, nous submerger, nous empêcher littéralement de vivre.

La troisième peur et bien entendue celle de la mort. Ni psychique, ni sociale, mais métaphysique, elle n’est pas forcément égoïste. Elle porte souvent sur la mort des autres, de ceux que nous aimons plus encore que sur la sienne. Quand j’étais ministre de l’Education et que je m’occupais de la prise en charge des enfants handicapés à l’école, j’ai rencontré beaucoup de parents qui avaient peur de leur mort, mais pas pour eux-mêmes : en fait, ils avaient peur de laisser un enfant handicapé seul au monde parce qu’ils savaient que personne ne pourrait s’en occuper comme eux.
Précisons aussi que la mort ne se réduit pas à la fin de la vie biologique. La mort c’est aussi, au sein même de la vie la plus vivante et la plus joyeuse, tout ce qui relève de l’irréversible, du temps irrémédiablement perdu, tout ce dont nous savons qu’il ne reviendra plus jamais.

C’est d’ailleurs par ce biais que les enfants, même tout petits, ont une idée de la mort : ce peut être pour eux le divorce des parents, voire un simple déménagement, des vacances qui prennent fin avec des amis qu’on ne reverra peut-être pas.

Dans le fameux poème d’Edgar Poe intitulé Le Corbeau, la mort est incarnée par cet oiseau qui ne cesse de répéter ces mots : « plus jamais », « never more ». C’est aussi cela, la mort, ce sentiment du « plus jamais » dont nous avons une expérience bien réelle, et c’est sans doute pour cette raison que philosophie et religions ont été inventées pour tenter de nous aider à vaincre les peurs.

Luc Ferry
2 Janvier 2020

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