Lafcadio: L’ombre du Covid 19 à Beijing par Leo Keller

Lafcadio : L’ombre du Covid 19 à Beijing
Leo Keller

Introduction et première partie

Le cataclysme du Covid19 qui meurtrit nos corps et flétrit nos esprits n’est ni le premier que l’humanité doit affronter ni même le plus meurtrier. Tant s’en faut. Il n’est en rien un hapax. Soyons lucides, il ne sera ni le dernier ni le plus dévastateur.
Si l’on se donne la peine d’examiner attentivement les données géopolitiques de cette pandémie, l’on s’aperçoit qu’elle surgit dans un monde qui assiste- spectateur assoupi et impuissant- à la montée de l’hégémonie chinoise face à un hégémon américain toujours existant même si moins impérial.

La problématique générale

Abordons, avec et grâce à l’impeccable analyse de Philippe Moreau Defarges, la question centrale d’où découleront nombre (pas toutes bien sûr) des réponses quant aux changements géopolitiques. Cette pandémie recèle déjà en elle-même les épices d’un cocktail explosif. Va –t-elle l’exacerber ou au contraire va-t-elle en étrécir ses pointes ?

Dans son livre brillantissime – comme à l’accoutumée et écrit avant l’explosion du Covid 19- Philippe Moreau Defarges écrit ainsi : « La relation Etats-Unis- Chine concentre tous les ingrédients d’une « Grande Guerre ». Pour les premiers, l’insupportable humiliation de perdre la première place ; pour la seconde l’irrépressible désir de revanche. Les éléments d’un engrenage fatal sont en place. Alors n’y a –il rien de changé ? » 1
Philippe Moreau Defarges se doutait-il que la réalisation de sa prévision serait si rapide et sous la forme d’un sort funeste du destin ?

Retenons à ce propos, le jugement impeccable de Bruno Tertrais : « L’ère de la domination [américaine] sans partage est en passe de se terminer. » 2
Cette crise permettra à coup sûr de déceler quel mouvement sera le plus important.

Thomas Gomart rapporte dans son livre remarquable qu’en « 1972, Henri Kissinger confia à Richard Nixon : « A long terme, les Chinois sont plus dangereux que les Russes. Dans 20 ans, si votre successeur est aussi sage que vous, il fera le contraire de vous. » 3
Bien sur l’on aura compris que par « successeur aussi sage que vous », Henry Kissinger pensait à lui-même.

Il n’empêche, cette crise est le baromètre des changements intervenus ou à venir- menaçants ou pas- dans la nouvelle donne géopolitique.
La problématique générale : le monde d’après sera-t-il géopolitiquement parlant fondamentalement différent de celui d’avant ? S’il est différent en quoi le sera-t-il ? Remettra-t-il en cause la prééminence américaine ? Le multilatéralisme, tel que nous l’avons connu depuis 1945, et qui est essentiellement une création américaine a assuré Paix et Progrès. La crise permettra-t-elle un retour du multilatéralisme foulé aux pieds par un Président américain, peu au fait des subtilités des relations internationales ? Un monde dont le multilatéralisme est battu en brèche par le leader chinois ivre de sa puissance ou bien la pandémie affermira –t-elle voire affermera-telle un simple duopole sino-américain ?

L’ontologie de nos angoisses.

Si cette crise n’est pas la plus mortelle, il est donc légitime de s’interroger sur le pourquoi d’une angoisse aussi paroxystique, aussi profonde, aussi mondiale alors que nous avons connu l’épidémie de 1969–plus foudroyante, bien plus foudroyante–et plus près de nous le SARS ouH1N1. Écartons momentanément l’incise de l’information mondialisée.

Cette crise réveille- brutalement- nos angoisses ancestrales, certes de par sa nature, mais parce qu’elle s’est échappée des soutes de la caravelle chinoise portée pour la première fois par la totipotence économique et militaire chinoise et simultanément par l’étiolement du vieux monde occidentalo- européen. Ce qui n’était pas encore le cas lors des précédentes crises économiques, financières ou sanitaires. Ce piège à double mâchoire habite et habille nos peurs. Il n’est pas près de disparaître. Nous devrons apprendre à vivre avec.
Covid 19 et c’est peut-être le véritable changement a comme l’analyse si finement Peter Jennings, directeur de l’Australian Strategic Policy Institute, « has ended the “don’t mention the war” strategy ». 4

Le Japon se voyait, au tournant du siècle précédent, détrôner les USA. Un sénateur américain a pu ainsi dire lors d’un hearing au Sénat dans les années 1980–1990 : « Japan won the war ».
Mais la pax japanica n’a n’été qu’une pâle et frêle esquisse de ce qu’est la pax sinica. Surtout si l’on inclut la composante militaire. Le Japon, qui portait en lui les doubles stigmates et souvenirs de Hideki Tojo et de la catastrophe d’Hiroshima, ne nourrissait pas d’ambitions mondiales. Il était alors vacciné contre ce virus.
En outre le Japon, à la différence de la Chine, se rangeait, à quelques kappi près, dans le monde libéral. Ce qui n’est absolument pas le cas de la Chine.
Les relations internationales évoluent bien souvent par gros temps. Elles fonctionnent hélas en temps d’unilatéralisme comme un jeu où the winner takes all the gains.
Unique et heureuse exception, notre Europe qui a trop bien intégré la devise des Habsbourg :
«Bella gerant alii, tu felix Austria, nube,
Nam quae Mars aliis, dat tibi regna Venus.»
«Que les autres fassent la guerre, toi, heureuse Autriche, marie-toi,
Car les royaumes que Mars donne aux autres, Vénus te les donne».

Mais force est de constater que la Chine accroît et son influence et la représentation de son influence à mesure que diminue celle des États-Unis. À mesure que nous désertons l’espoir, la Chine accroît son arrogante prétention.
Ce sont là, à notre avis, les raisons dyadiques qui alimentent nos peurs. Les reconnaître, nous permettra de vaincre cette pandémie et surtout ses effets.

Un bref rappel

L’objet des quelques lignes qui suivent n’est pas de pointer le pourquoi du surgissement mortel du Covid 19, ni de jauger et bien entendu de juger si tel ou tel dirigeant mondial a fait montre d’impéritie et d’imprévoyance.
Soyons clairs, ils ont tous – sans restriction aucune- commis des erreurs. Les cataloguer à l’heure actuelle n’a que peu d’intérêt. Non erat is est locus ! A ce stade nous laissons de côté Taïwan, le Vietnam, Singapour, Japon, Corée du Sud, Grèce ou l’Australie, bienheureuses particularités .

L’erreur la plus cinglante étant celle de Mike Ryan directeur exécutif de l’OMS.
“There is no specific evidence to suggest that the wearing of masks by the mass population has any potential benefit. In fact, there’s some evidence to suggest the opposite in the misuse of wearing a mask properly or fitting it properly, » 5

Il aura fallu attendre le 30 Mars pour que l’OMS, par la voix de son Directeur Exécutif, le recommande alors qu’elle avait auparavant une opinion diamétralement opposée. Même l’Allemagne n’a reconnu l’utilité des masques que le 2 Avril; elle avait précédemment, tout comme le Danemark entre autres, signalé leur inutilité voire leur dangerosité.
Au reste, si la France ne figure pas parmi les pays ayant le mieux réagi, loin s’en faut, et qu’elle a commis des bévues, erreurs, tergiversations diverses, voire asséné des vérités à tout le moins élastiques (mais pratiquement tous les pays ont agi de la sorte) qui ont coûté cher, elle n’est pas non plus à la traîne. Une fois de plus l’Allemagne, et sa formidable et époustouflante Chancelière Angela Merkel, ont fait mieux, bien mieux que la France. Quid novi ?
L’on pourrait aussi mentionner la Lituanie dont la population est de 2,8 millions d’habitants, et qui a pu contenir le niveau de décès à 54 au 8 Mai.

Si l’on déplace la focale sur d’autres régions du monde l’on s’aperçoit que la gestion sanitaire par la France a été plus que mauvaise surtout comparée à notre voisine l’Allemagne. Ainsi le Vietnam a zéro morts pour une population de 97 millions d’habitants, Taïwan 7 pour une population de 24 millions
Hong-Kong relié physiquement à la Chine 4 décès pour une population de 8 millions, Singapour 21 décès, population 6 millions, Japon 729 décès population 126 millions, Corée du Sud 262 pour une population de 51 millions, Jordanie 9 pour 10 Millions d’habitants etc. Ces chiffres sont ceux en date du 15 Mai.
Toutefois nous sommes conscients, du caractère artificiel de ces comparaisons tant les différences entre ces pays sont grandes.

Pour autant, la politique de Macron a sauvé l’essentiel. En pratiquant un confinement massif et en indemnisant les    « coronaro-chomeurs », Macron a préservé le tissu économique français, en évitant à la différence des USA la fermeture de tant d’entreprises.
Nous ne jugerons point ici la gestion sanitaire de la crise en France. Il est, en effet incontestable qu’il y a eu des ratés. Et parfois aussi des ratés importants à côté de réussites incontestables. En écrivant ces lignes, nous espérons ne choquer aucune famille ayant eu à souffrir dans sa chair suite à cette épidémie. Si c’était le cas, nous leurs présentons bien entendu nos excuses.

Nous sommes cependant interpellés par la presse américaine qui porte sur Macron un jugement nettement moins hostile ou défavorable et beaucoup plus mesuré que la presse française ou certains politistes.
Lorsque la crise sera passée, la France et l’Europe repartiront probablement, cette fois-ci, plus vite que les USA dont Covid 19 très lourdement handicapé le tissu industriel.

Et bien sûr, nous ne nions pas que dans ce domaine aussi, l’Allemagne sous le lead d’Angela Merkel, aura fait mieux, bien mieux que la France. So what ? Et quid novi ?

Il faudra d’ailleurs un jour reconnaitre publiquement que si l’Allemagne a mieux géré sur le plan sanitaire puis économique que la France, c’est aussi grâce à ses formidables excédents budgétaires qu’elle a su dégager année après année.
Dans les années 70, on parlait de miracle économique allemand. Le seul miracle allemand que nous connaissons depuis la fin de la guerre, c’est la rigueur germanique. Il serait grandement temps de l’admettre et d’en tirer quelques conséquences.
L’avers de la médaille, parce qu’il y a toujours un avers, c’est la résurgence des mouvements néo-nazis qui ont pris la relève de l’extrême gauche terroriste.
Plus que le redémarrage socio-économique européen qui ne manquera pas d’advenir plus vite que partout ailleurs, nous voulons, ici, dans nos colonnes, réaffirmer- fièrement- notre foi dans l’Union.
osons un pronostic : l’Europe accompagnera son reset économique ert social d’un reset politique allant- bien sûr – vers davantage d’union politique !

Remercions cependant le Président Macron d’avoir eu le courage et la sagesse d’assortir et d’atténuer les malheurs qui nous déciment d’un accompagnement socio-économique et politique parmi les meilleurs au monde. 84% d’indemnisation de tous les chômeurs partiels demeure probablement unique.
Certes des pays européens auront mieux réussi que nous sur certains critères, mais une comparaison honnête doit tenir compte de l’ensemble des facteurs. Que l’addition future soit lourde est un autre problème.

Son intervention du 13 Avril restera dans la mémoire collective européenne comme un discours d’anthologie notamment à raison de sa tonalité européenne et surtout de son passage sur l’Afrique. Sans vouloir polémiquer, avoir entendu des individus le traiter de criminel ou d’assassin et vouloir le traîner en justice montre leur état de décérébration mentale avancée. On a ainsi entendu en Allemagne des individus coiffés d’un couvre-chef
pointu en aluminium afin de se protéger du coronavirus et des ondes. Ces mêmes personnes osaient affirmer que la Chancelière avait inventé ces histoires pour mettre fin aux libertés publiques. En Allemagne, ces gens ont un nom : Covid Idioten !
A Rome on les appelait les seditiosi.
Il ne s’agit pas non plus ici de sentencier ceux qui, engoncés dans une superstition abyssale évoquent le courroux du divin pour expliquer, puis paramétrer cette crise.
Ou alors, il faudra nous expliquer si les chauves-souris et pangolins chinois avaient oublié d’aller à confesse, à la synagogue ou à la mosquée.

De l’imprévisibilité des crises

Pour autant, des erreurs et des imprévisions, ils en ont commis, mais bien moins que lors des précédentes catastrophes et gageons que grâce à l’intelligence artificielle, les prochaines crises seront bien mieux gérées.
Nous ne résistons pas à cette savoureuse citation de Bruno Tertrais qui éclaire avec humour la prévisibilité de tels surgissements:
« En 1996, le prophète technologique Nicholas Negroponte avait prédit, on s’en souvient, que bientôt, grâce à Internet, « il n’aurait pas plus de place pour le nationalisme qu’il y en a pour la variole » renchérissant l’année suivante en prédisant que les enfants de 2017 » ne sauraient pas ce que c’est que le nationalisme. » Pas de chance : le Web est devenu son meilleur vecteur. Et on n’aura pas la cruauté de rappeler à l’auteur de cette perle magnifique que la militarisation de la variole fait sans doute aujourd’hui partie des recherches conduites dans quelque laboratoire asiatique. Peut-être à titre de revanche contre l’humiliation. » 6

D’aucuns critiquent un peu trop facilement l’incompétence et l’imprévoyance de nos dirigeants. Ils se basent sur des écrits qui sont certes tous vrai. (Fake news mis à part) Bien sûr, des experts à la compétence unanimement reconnue avaient décrit ces catastrophes. Josep Borrell mentionne 7 ainsi l’essayiste Nissim Taleb qui avait déclaré dans une interview 8 que « le virus n’était pas un Black Swan précisément parce qu’il était prévisible. »

Bruno Tertrais s’est également livré à un périlleux et remarquable exercice de prévision en 2017.
« La santé humaine et la santé animale s’interconnecteront. L’accroissement de la connectivité mondiale et les changements de l’environnement affecteront la distribution géographique des pathogènes et de leurs hôtes, et, à leur tour, l’émergence, la transmission et la diffusion de nombreuses maladies infectieuses humaines et animales. Des déficiences ignorées des systèmes sanitaires nationaux et mondiaux de contrôle des maladies rendront les poussées de maladies infectieuses plus difficiles à détecter et à gérer, augmentant le potentiel des épidémies qui se répandront loin de leur point d’origine. » 9

On ne peut qu’être admiratif devant sa science. L’on pourrait croire à une description ex post tant son analyse est fine. Les mots qui retiennent notre attention sont « plus difficiles à détecter et à gérer. » Car c’est là tout le problème.
Ce qui caractérise le monde actuel c’est une inflation–heureuse–des informations. Les services de renseignement israéliens, pourtant parmi les plus efficients au monde, avaient prévu la guerre du Kippour. Pour autant ils n’avaient pas su interpréter correctement- à temps- les signaux.
Le problème n’est pas tant dans la collecte de l’information, il est dans son traitement dans le temps et dans l’espace.
Pour terminer cette colligation que l’on permette à l’auteur des très courtes lignes qui vont suivre dans cet article de citer à nouveau Philippe Moreau Defarges dont la complexion de la pensée lui permet de viser à coup sûr le problème.
« Les hommes ne prennent conscience de l’irréversible qu’une fois qu’il s’est produit. » 10
Et de poursuivre dans une allégorie métaphysique :
« L’humanité s’ennuie ou se lasse vite. Oscillant entre dépression et surexcitation, elle aime s’imaginer, sans trop se demander ce que cela signifie, qu’elle est à la veille du Jugement final, lorsque les meilleurs seront tirés vers le paradis et les méchants précipités dans les feux de l’enfer. Ce début du XXIe siècle, après tant d’autres époques, annonce à son tour la venue du Déluge, qui lavera le monde de ses impuretés et créera une nouvelle humanité : catastrophes climatiques, cités décadentes, terrorismes apocalyptiques, prophètes prêts à satisfaire toutes les terreurs des masses… » 11

I Les scénarii de sortie de crise.

Trois scénarii de sortie de crise s’offrent à notre analyse.
Le premier de ces scénarii : le parcours fulgurant – et oxymore- des deux grands vainqueurs–apparents–de ce drame : La Chine et Xi-Ji Ping. Et nous insistons sur le terme apparent, auquel il faut immédiatement et impérativement, au risque de l’invalider, rajouter celui de provisoire. Provisoire, car il suffit de se rappeler l’esprit du weqi, jeu de go chinois, dont les situations ne sont jamais figées et dont chaque mouvement peut métamorphoser le vainqueur en vaincu. Le weqi enseigne la fragilité des situations acquises. Le Covid est la parfaite illustration de cette stratégie. Le Fils du Ciel se croyait, avec son pays, au Ciel, il doit désormais nager à contre-courant en eaux troubles.

Toute la question est de savoir si la Chine sortira diminuée, affaiblie, ou relativement intacte de cette crise. Car il est dorénavant, à peu près sûr, qu’elle n’en sortira pas renforcée. Mais sa puissance militaire, mais sa puissance économique, mais sa puissance démographique qui sont quand même les trois critères principaux sortiront indemnes de ce maëlstrom.
Avoir trop sur joué au tout début a fini par agacer les pays occidentaux voire même les Africains et autres zélateurs stipendiés. La Chine, pour avoir démarré en pole position risque fort de finir bonne dernière, voire même disqualifiée.

Le deuxième scénario : D’aucuns pensent cependant que les USA resteront l’émerillon d’affourche du monde quand bien même à un niveau inférieur ; mais ce mouvement avait déjà entamé sa descente en termes relatifs. Ce n’est pas tant la puissance américaine qui déclinait que la chinoise qui augmentait de façon vertigineuse. En outre trois années de présidence Trump n’ont fait qu’aggraver les choses. Cela ne sera pas sans conséquences.
Si la Chine est désormais débuchée, elle n’a point l’intention d’évacuer le jeu ; les USA eux aussi affaiblis avaient déjà manifesté et prouvé leur intention d’absenter ce même jeu. La différence est de taille !
Si Polemos demeurera toujours aussi menaçant, Athéna toujours aussi sure d’elle-même, Mercury et Hermès se referont vite une santé et devront juste modérer leurs ambitions et leurs appétits.
Si le premier scénario semble présager un changement dans le « monde d’après », le deuxième privilégie au contraire la permanence des données géopolitiques. Bien sûr de nombreuses variantes peuvent exister dans cet intervalle.

Nous pourrions d’ailleurs tout aussi bien nous poser la question : et s’il n’y avait pas de vrais vainqueurs.
Cette troisième hypothèse nous semble la plus probable. Il est désormais tout sauf sûr que le gambit chinois réussisse. La Chine est plus encalminée qu’on ne le pense dans ses problèmes structurels que cachait jusqu’ à cette crise, une insolente réussite.
Au lecteur de se forger sa doxa ; quant à nous, notre siège est fait. Nous privilégions le troisième scénario. A l’appui de cette troisième thèse, Thucydide qui dans son immense sagesse écrivit il y a quelques siècles :                                « C’est ainsi que tout à l’heureuse fortune qui était alors la leur, les Athéniens entendaient ne plus rencontrer aucun obstacle ; la faute en était aux succès imprévisibles qu’ils connaissaient dans tant de cas et qui prêtaient de la force à leurs espérances. » 12
Chacune de ces hypothèses contient les arguments qui la vérifient ou qui l’infirment.
L’on citera avec bonheur Sir Winston Churchill : « Le vrai génie réside dans l’aptitude à évaluer l’incertain, le hasardeux, les informations conflictuelles. »

De l’importance des alliances

Last but not least, nous verrons, comment des alliances accouchées parfois au forceps, résistent- ou pas- au choc du Covid 19. Ce dernier procédera –t-il à une redistribution des cartes ? Va –t-on assister au floor-crossing notamment avec le Japon. 13

L’on prendra bien soin à cet effet de garder présent à l’esprit ce que Thucydide nous a appris il y a plus de 2500 ans :
« Les Corcyreens se déclaraient en outre prêts à s’en remettre à l’Oracle de Delphes, ajoutant qu’ils voulaient éviter la guerre, mais que s’ils ne le pouvaient pas, ils se verraient de leur côté forcés de remplacer leurs amis actuels par d’autres, en s’adressant, pour se faire aider, à des gens avec lesquels ils ne tenaient pourtant pas à se lier. » 14

Ceux qui privilégient les analystes plus proches de nous apprécieront la fulgurance de Walter Lippman qui écrivit dès 1944 après un cataclysme d’une tout autre ampleur: “Que l’alliance des vaincus ne se renouvelle pas et l’alliance de tel vainqueur avec tel vaincu adviendra. L’histoire n’aurait rien d’inédit.” 15
Tel est le souhait chinois, tel est le cauchemar du monde occidentalo-européen.

“It is often said that a crisis is a terrible thing to waste, and it is clear that — whereas the United States has forsaken its global leadership role during the coronavirus crisis — Japan has pounced on the opportunity to use “mask diplomacy” to alter geopolitical dynamics to its advantage. The lesson that Japan has remembered from the 20th century — and American leaders have seemed less motivated to recall — is that countries that emanate a belief in common humanity and invest in building relationships throughout global catastrophes often have the greatest say in the world order that follows. Arguably, “mask diplomacy” has taught us an even more powerful lesson for the 21st century: if a relationship between two countries as seemingly intransigent as that of China and Japan can improve so rapidly, so too can many other relationships that have succumbed to deep-seated hostility around the world” 16

L’exemple japonais est intéressant en ce qu’il est sinon le seul, à tout le moins le plus significatif, de par la puissance économique japonaise. Le Japon dont le Traité du 8 Septembre 1951 en fait, juste après l’Arabie Saoudite et le Pacte de Quincy, le plus vieil allié des USA

La quasi-totalité des pays- Serbie, Afrique, Cambodge, Iran, etc- qui se répandent en louanges sur la Chine étaient déjà leurs affidés. La pandémie n’a donc fait que dévoiler au grand jour et accentuer leur vassalité. Ce qui n’est pas le cas du Japon. Sera-ce un phénomène unique ou pas ? Là aussi cela permettra de mesurer l’impact du Covid 19 et si ce cataclysme est appelé à forger un « nouveau monde » ou un « monde d’après ».

L’Histoire, tantôt capricieuse, tantôt raisonnable- ou l’habileté de leurs dirigeants respectifs, le diront.
Mais si le premier scénario se vérifiait, ce serait un premier gain pour la Chine.
Notons cependant que ce genre de conduite- à savoir la diplomatie chinoise d’envois massifs de masques notamment vers une Afrique démunie ou de pays ayant des dissensus avec l’Union Européenne n’avait point échappé à Tacite qui écrivit : « Ce genre de comportement fut agréable à la plèbe, par goût des plaisirs, et parce qu’elle craignait- c’était sa principale préoccupation- les disettes dues à l’absence de blé. Le Sénat et les grands se demandaient s’ils le trouvaient plus atroce de près ou de loin. »

Les effets d’annonce chinois semblent être des réussites à mesure de l’impréparation américaine et dans une moindre mesure européenne. Leurs succès initiaux, s’avèrent chaque jour davantage, battus en brèche par l’aveuglante clarté de leurs mensonges, omissions et pressions.

Apparents mais surtout provisoires car la messe est loin d’être concélébrée. Les deux vainqueurs–momentanés et passagers –: la Chine et son Vicaire impérial Xi-Ji Ping, puisque Rome et son évêque ont déserté Washington.

Mentionnons donc juste quelques idées préliminaires avant d’aborder la politique chinoise dans la crise puis ses options au sortir de la pandémie. Bien entendu les drames humains et sociaux seront immenses et douloureux. Nous les envisagerons dans la mesure où ils influent sur la géopolitique mondiale. L’objet de notre article se cantonnera essentiellement à la géopolitique et aux conséquences stratégiques de la crise.
Ou pour le dire autrement. Y-a-t-il des gagnants ou pas, si oui comment le monde percevra-t-il ces changements puisqu’en matière de géopolitique, souvent volonté de puissance vaut puissance, et quelles réponses les grandes puissances apporteront-elles ?

1.1 Les boucs émissaires

La mondialisation est un phénomène complexe qui comporte autant de points d’entrée que de grilles d’analyse. Comme tous les phénomènes complexes, elle est fragile même si résiliente. Elle doit être protégée de tous les coups de boutoir populistes et nationalistes, de gauche comme de droite.
A Rome l’on connaissait parfaitement ces individus; on les qualifiait de turbulenti. Elle doit être défendue précisément parce qu’elle est, Ultima ratio, peut-être le plus puissant facteur de paix et de progrès.

Mais l’on sait que bien souvent, en relations internationales, les Etats se sachant fragiles sont ceux qui ont la capacité d’adaptation et l’endurance la plus forte. A la différence des dictatures, les démocraties- sur le long terme- résistent mieux aux grands chocs sismiques.
L’Histoire a prouvé que leur espérance de vie est infiniment supérieure aux dictatures. La Chine étant, pour le moment, le seul exemple significatif contraire.
Quant aux leaders populistes ou illibéraux nous n’aurons point la cruauté de rappeler leur gestion lamentable et le nombre incroyablement élevé de morts causés par leur insuffisance, leur incompétence, et leur morgue. Trump, Bolsonaro, Johnson en sont les figures les plus éminentes. Certes Viktor Orban semble faire exception à la règle.

Les sociétés, comme les êtres humains, naissent, grandissent, mûrissent, tombent parfois malades. Elles développent des interactions entre elles qui les fortifient. Puis elles vieillissent et meurent. Il en va des sociétés comme des roses.

1.2 Les certitudes

Tout d’abord, il nous semble que les démocraties sont et resteront suffisamment résilientes pour- paradoxalement- sortir, renforcées de cette catastrophe humanitaire.
Certes, il pourrait sembler, jusqu’à plus ample informé, que certaines dictatures et notamment la Chine, aient mieux résisté, voire résisté à l’épidémie.
Cette dernière a été frappée en premier , et beaucoup plus sévèrement que les officiels se plaisent et complaisent à le proclamer ; il n’en reste pas moins qu’après avoir pris des mesures drastiques- même au trébuchet de la dictature chinoise, la Chine a été la première à sortir du Coronavirus. (Nous excluons de cette occurrence les pays qui n’y sont pas rentrés.)

Pour autant, les démocraties nous semblent mieux armées. Il suffit pour le comprendre de relire Hérodote :
« …Tandis que les soldats perses, privés de liberté, étaient des combattants réticents, ceux des armées démocratiques comme Athènes, étaient d’autant plus redoutables qu’ils avaient conscience de se battre pour le bien commun, tel que l’implique la prise de décision collective inhérente à la démocratie, dont ils prônent le développement. » 17
C’est également le sens de l’admirable texte, toujours aussi moderne que fit Périclès dans son oraison funèbre.
« Nous nous distinguons encore de nos adversaires par la façon dont nous nous préparons à la guerre. Notre cité est accueillante à tous et jamais nous ne procédons à des expulsions d’étrangers pour éviter qu’on ne recueille certains renseignements qu’on ne soit témoin de certains faits dont la divulgation pourrait rendre service à nos ennemis. Car, plutôt que sur les préparatifs et les effets de surprise, nous comptons sur le courage avec lequel nos hommes se battent. » 18

Le mot d’ordre qui galope à tout rompre dans les médias est : changement ou pas. Refondation ou simple réaménagement, des sociétés, de la mondialisation, de la gouvernance mondiale.
Bien sûr les sociétés se transformeront suite au Covid 19 mais fondamentalement et sur le temps long les modifications portées et engendrées par la crise se joueront, à quelques kappi près, à la marge.
Frédéric Le Grand affirmait déjà que : « La Saxe est comme un sac de farine, chaque fois que vous le frappe, il en sort quelque chose. »
Nous laissons le soin aux lecteurs d’interpréter cette considération selon ses inclinations. Dans cette conjoncture où l’on ne voit pas de gagnant véritable, l’Europe est le nouveau bouc émissaire des temps modernes.

Nous pensons qu’il y aura une exception et une heureuse exception : l’Europe. Non pas que l’Europe baissera son pavillon. Bien au contraire ! Mais l’Europe de par son ADN, de par son histoire, de par sa façon d’avoir toujours su progresser et triompher in fine de tous les challenges et crises (certes l’on aurait pu aller comme le disait si élégamment le baron Pierre de Coubertin : citius , fortius, altius ; mais sachons ne pas être trop immédiatement exigeant), saura utiliser cette pandémie pour franchir un nouveau cap d’intégration et de solidarité.
Ce sera le changement le plus spectaculaire induit par cette crise. L’on se rappellera avec bonheur la spéculation axiomatique de Friedrich Nietzsche : « Tout ce qui ne tue pas rend plus fort. »
Les pesanteurs, les intérêts, les vétos onusiens viendront à bout des velléités de transformations du Covid 19. C’est notre deuxième certitude. Covid 19 n’a éclaté ni en 1945 ni à Hiroshima.

Si changements il y a, en quoi influenceront-ils la conduite des relations internationales ? Il en va ainsi de la mondialisation que d’aucuns, se complaisant dans la confusion mentale, rendent coupable de tous les péchés d’Israël. Ils oublient que l’amélioration générale du niveau de vie ou du bien-être– certes pas toujours réparti heureusement et équitablement–résulte directement de cette mondialisation. Ils font aussi litière du fait que le bien le plus précieux de l’humanité : le savoir, notre savoir–ne peut bénéficier à l’ensemble de cette même humanité que parce que la mondialisation l’a permis.

Dans la mondialisation, le Grand Soir n’est ni pour ce soir ni même pour demain soir. Là encore la géopolitique ne sera ni bouleversée ni révolutionnée et encore moins révolutionnaire. Quand bien même, porte-t-elle en elle ses contradictions internes comme l’a si bien démontré Henry Kissinger.
« The international order thus faces a paradox: it’s prosperity is dependent on the success of globalization, but the process produces a political reaction that often works counter to its aspirations. The economic managers of globalization have few occasions to engage with its political processes. The managers of the political processes have few incentives to risk their domestic support on anticipating economic or financial problems whose complexity eludes the understanding of all but experts. » 19

Mais passé le temps de la manducation, les choses rentreront dans le rang. L’on aura embouché les trompettes de la démondialisation et de la fermeture des frontières. Soit ! L’on n’est plus à une ineptie près. Passé un premier temps- inéluctable et inévitable- permettant d’exsuder la colère, la haine, la peur, la frustration, le populisme, le nationalisme- bref tous les sentiments si typiques de la bêtise humaine-la mondialisation reviendra parce qu’elle existe depuis Rome, l’œcuménisme et le catholicos καθολικός. Et surtout parce qu’elle est le véhicule dyadique de l’invention humaine, du progrès et de la liberté.

Elle ne disparaîtra pas car si l’on considère les choses froidement, on est obligé de constater que cette crise comparée à toutes les pandémies précédentes est une des plus faibles quand bien même la mondialisation n’était pas aussi prégnante auparavant.
N’en déplaise à ceux qui veulent, à tout prix, fonder un lien entre la déforestation de forêts primaires et la propagation du virus, à cause d’un soi-disant voisinage entre les villes et les chauves-souris.

Nous rappelons à ceux qui véhiculent ce genre de propos de bien vouloir considérer les pandémies des siècles précédents. D’aucuns raffolent de ce genre de salmigondis. Chacun a les fantasmes qu’il mérite. Nous ne sommes plus à une bêtise près. L’on se rappellera utilement ce genre de dérive ; Émile Leverdays partisan de la commune disait : « Le vote ochlocratique à donné dans cette circonstance à peu près ce qu’il donnera toujours, à Paris comme ailleurs, un palabre confus ou les brouillons dominent et mènent les imbéciles, dont le jugement fait loi. »
Mais surtout l’écologie mérite un autre discours.

Soyons clairs. L’avenir nous sourira d’autant plus que nous ouvrirons nos frontières, immarcescible gage de coopération, de solidarité et de diffusion de l’information et du savoir eux-mêmes promesses et conditions de progrès et de liberté.

Troisième Certitude
Perinde ac cadaver, n’en déplaise aux contempteurs de la mondialisation, cette crise témoigne, urbi et orbi, de la consécration de la mondialisation à tous les niveaux :
– Un virus échappé d’une conurbation de onze millions d’habitants envahit la planète à une vitesse jamais atteinte auparavant
– passé un premier temps- très court- la nouvelle se répand à la vitesse des armes véloces
– Grâce à la mondialisation, nous n’aurons jamais progressé aussi vite dans le traitement de cette épidémie. La célérité avec laquelle nous avons séquencé l’ADN du virus est un record mondial. La date à laquelle on pense arriver à un vaccin est estimée à 18 mois. Soit plus rapidement qu’aucun vaccin n’a été découvert dans l’histoire de l’humanité.
– Rappelons que la grippe asiatique de 1969 a causé la mort de 2.000.000 de personnes. Et elle a atteint ce seuil précisément parce que la mondialisation de l’information n’avait pas atteint le seuil actuel.
– Enfin pour le meilleur et pour le pire, les représentations mondiales qui diffèrent si fortement de leur réalité n’auront jamais été aussi fortes. C’est la confirmation de la géopolitique de l’émotion.
Le lecteur intéressé lira à ce sujet le livre passionnant de Dominique Moïsi : La Géopolitique de l’émotion.
– Remercions donc la mondialisation.

Notre quatrième certitude : Une Europe plus vigilante mais plus forte

L’on n’aura point attendu la crise du Coronavirus pour dénoncer les erreurs commises lors de l’accession de la Chine à l’OMC. L’affaire Kuka, fleuron de l’industrie allemande, aura amplement démontré les erreurs, fautes et fourvoiements, dus à la naïveté américaine et européenne.
Dorénavant, l’Union Européenne se montrera beaucoup plus vigilante et notamment au niveau des normes sanitaires. Ni l’affaire Alstom, ni la fusion STX- Ficantieri et son appendice chinois ne se reproduiraient aujourd’hui à l’identique.
L’Europe, notre chère Europe, même si elle a connu au départ des faiblesses- que nous réprouvons fortement- a très vite et une fois de plus, retrouvé et prouvé son âme, sa solidarité (quoiqu’on en dise) sa résilience et sa force.
À tous les collapsologues et effondristes, nous sommes fiers de dire que l’Europe tient bon et garde, certes avec des zigzags, son cap. L’Europe a tenu bon et elle a tenu bon, très probablement, grâce à l’Euro.

Que ceux qui daubent son absence de solidarité au début de l’épidémie daignent regarder ce qu’il en est à l’intérieur d’un même pays entre les différentes régions. Parfois même de ville à ville.

Que nos chers collapsologues et souverainistes daignent observer comment les cohésions nationales sont elles-mêmes sujettes à friction. Le vouloir vivre ensemble y est attaqué de toutes parts; il révèle des tensions que l’on n’osait imaginer auparavant. Et l’on nous permettra au contraire de souligner la formidable solidarité allemande qui a accueilli tant de malades étrangers dans leurs hôpitaux, au plus fort de la crise. Es leben Europa!

Nous ne sommes pas sûrs que l’Europe ait à rougir de la comparaison. Parions enfin sur le fait que l’Europe sortira de cette crise, convaincue de la nécessité d’aller plus vite, plus loin, plus fort dans l’Union. Nous appelons donc notre Présidente, Ursula von der Leyen, à prendre dès la sortie de cette crise des initiatives fortes qui surprendront le monde.
Cet article ayant été écrit avant la formidable et si heureuse initiative commune de Merkel et Macron, nous ne la traiterons point ici. Contentons-nous d’en saluer la noblesse de son caractère révolutionnaire.

Si effectivement, la relocalisation qui avait déjà été entamée continue, alors ce sera pour l’Europe une formidable occasion d’unir encore davantage nos forces industrielles et donc de nourrir le terreau si fertile de l’intégration.
Dans son essai : Projet de Paix Perpétuelle, Emmanuel Kant disait que le monde atteindrait une paix durable, soit suite à l’intuition et au génie humain, soit suite à l’étendue des catastrophes et conflits dont l’ampleur ne nous laisserait pas d’autres choix. Jusqu’à présent l’Europe a toujours eu les bonnes intuitions, même si Dame Histoire lui a parfois donné un généreux coup de pouce.

5ème certitude
Il ne sera certes pas aussi facile que l’on pense de relocaliser des productions en Europe ou aux USA. D’abord parce qu’il n’est pas sûr que les consommateurs accepteront aussi facilement de payer plus cher ce qu’ils consomment. En outre, sauf à rentrer dans un monde protectionniste-et nous savons les conflits potentiels que cela comporte- le citoyen-consommateur gardera sa liberté de choix. Le pouvoir d’achat mondial n’étant pas près d’augmenter, son choix sera vite fait.
Mais surtout parce qu’il ne suffit pas de rapatrier une usine, c’est tout un environnement qui doit suivre. Une armée aussi performante soit-elle, ne peut rien faire si la logistique ne suit pas. Napoléon disait à ce propos : « Les amateurs se piquent de stratégie, les professionnels eux pensent logistique. »
Tout au plus, peut-on espérer rapatrier certaines industries bien ciblées ; mais ce sera une œuvre de longue haleine. Le gouvernement japonais a ainsi ordonné à Toyota de relocaliser une usine chinoise au Japon, mais Toyota a refusé d’obtempérer.
Une Europe plus vigilante ne signifie pas une Europe protectionniste et recroquevillée. Cela veut tout simplement dire une Europe plus battante, plus allante, plus conquérante.
En un mot une Europe plus européenne.
Pour autant les jours heureux – pour la Chine- du laxisme européen seront révolus.
La Chine propulsera sa flotte d’exportations mais son navire amiral voguera désormais dans une mer qui lui semblera plus agitée, plus compliquée. Elle devra apprendre à affronter les tempêtes.
Nous tenons également et très vigoureusement à rappeler que nous ne saurions que mépriser les ragots échappés des différents caniveaux extrémistes répétant que la Chine a inventé, crée, manipulé ce virus pour asseoir sa position économique mondiale. La barque chinoise est déjà suffisamment chargée ; inutile d’en rajouter.
Dénoncer les manquements chinois sera d’autant plus probant que l’on ne fera pas appel aux fake news.

1.3 Les dangers

Ces fake news nous interpellent à deux niveaux.
Le premier niveau répond à ceux qui hypertrophient le danger –réel- posé par la Chine, y voient un moyen de lutter contre elle tout en se dédouanant des manquements des sociétés faisant partie de ce que l’on appelait autrefois le « monde libre » et qui embrassent dans l’inexorable ascension chinoise, un retour de la Guerre Froide.
L’image pour excessive qu’elle soit n’est pas totalement dénuée de fondement, Xi-Ji Ping regnante.

Sans être un nostalgique de la Guerre Froide, citons avec profit et bonheur, Patrick Wasjman qui fût notre épatant et brillantissime professeur (il y a hélas quelques années) mais dont les écrits ont conservé toute leur précision. Nous tenons à lui exprimer dans nos colonnes notre fidèle reconnaissance.
« La notion d’interchangeabilité entre guerre et politique est une des données fondamentales de la pensée marxiste. Le passage de l’une à l’autre n’est pas marqué par une cassure brutale. Au contraire, lorsqu’un conflit éclate, les marxistes ont tendance à l’interpréter comme l’émergence de la structure véritable des relations internationales, plutôt que comme la perturbation exceptionnelle de l’ordre établi. » 20

Car n’en doutons pas le mandarin de Beijing, bien qu’ayant personnellement souffert du maoïsme est le leader le plus marxiste et le plus maoïste depuis Mao.
La Vulgate marxiste figure en bonne place dans son antiphonaire. La seule différence par rapport au margrave de Moscou ou de ses propres prédécesseurs est que sa férule ne tremble pas et que son orchestre lui obéit au doigt et à la baguette. Il a les moyens de jouer sa partition urbi et orbi.
Covid 19 serait l’autre versant de la loi de l’entropie de Tocqueville et représenterait pour la Chine- c’est du moins la partition que veulent jouer les dirigeants chinois- un formidable accélérateur dans sa course au leadership mondial.

Dominique Moïsi a parfaitement décrit cette tendance et ce bien avant la pandémie. « De manière méthodique, continent après continent, la Chine étend son influence, tisse des liens économiques et financiers qui deviennent autant de cartes géopolitiques. Tout cela pour proposer un modèle autoritaire, fonctionnel et efficace à ses yeux qui puisse constituer une alternative au modèle démocratique et libéral du monde occidental. » 21
Le mot important étant dans le contexte actuel « efficace » que la Chine oppose à l’incapacité, à la médiocrité américaine.

Nicole Bacharan, une des expertes les plus averties de la vie politique américaine a commis un article en tous points admirable de clarté et de lucidité. Avec une vista certaine, elle emploie le mot guerre froide alors que le Covid 19 n’avait pas encore tué.
Mais plus intéressant, elle conjecture parfaitement la lutte sourde qui se déroule entre XI-Ji Ping et Trump dans cette pandémie.
« L’Amérique a perdu de son influence. L’offensive de la Chine pour la maîtrise de la haute technologie, la domination d’Internet, l’influence globale à travers les politiques d’aide et d’investissement dans les pays en voie de développement (route de la soie, banque asiatique d’investissement) sont autant d’aspects d’une guerre froide qui ne dit pas son nom et que l’administration, focalisée sur le commerce et isolée, ne semble guère évaluer à sa juste valeur. » 22

À l’appui de cette thèse, on se servira de deux livres d’auteurs chinois, mentionnés par Henry Kissinger. Ces ouvrages sans avoir toutefois recueilli l’imprimatur officiel du gouvernement de Hu Jintao (mais cela fait partie de la gouvernance chinoise qui, parfois, avance masquée) ont profondément imprégné la politique chinoise actuelle. C’est même à cette aune qu’on la comprend et que Covid 19 y entre, même si par effraction :
« La Chine est malheureuse : la grande ère, le Grand but et nos anxiétés intérieures et enjeux extérieurs »paru en 2009 et surtout paru en 2010, Le rêve chinois : mode de pensée d’une grande puissance et posture stratégique à l’ère post américaine de Liu Mingfu colonel et professeur à l’université de Défense nationale »

Comme le résume Henry Kissinger « Tous deux partent du principe que l’Occident est beaucoup plus faible qu’on ne l’avait cru jusque-là mais que «quelques étrangers ne sont pas encore éveillés ; ils n’ont pas vraiment compris que la puissance est en train de se modifier dans les relations sino-occidentales ». « Dans cette optique il incombe à la Chine de cesser de douter d’elle-même et de renoncer à sa passivité, d’abandonner la notion d’essor graduel et de retrouver le sentiment historique de sa mission en se définissant un « but grandiose ». « Ce but grandiose étend de devenir le numéro Un du monde. » 23

Le communiqué de l’observateur chinois à Paris d’Avril 2020, illustre à la perfection les propos d’Alice Ekman:
« Si la diplomatie chinoise est pragmatique dans la mise en application des orientations de la politique étrangère, ces mêmes orientations sont en partie motivées par certaines considérations idéologiques, une vision particulière du monde façonnée par l’héritage soviétique et maoïste. La Chine souhaite-t-elle promouvoir un système de gouvernance politique et économique alternative dans le monde ? Les tensions entre la Chine et les États-Unis sont-elles de nature conceptuelle, voire idéologique, comparables à la période de la guerre froide ? Assiste-t-on à une compétition entre systèmes politiques ? » 24

Ce sera à n’en pas douter un des enjeux de la diplomatie chinoise à la sortie de la pandémie. « Dans ce contexte, une bipolarisation du monde semble possible, qui regrouperait en grande partie–bien que pas strictement–les alliés des États-Unis d’un côté et les « amis de la Chine », de l’autre, les démocraties d’un côté et les pays qui le sont moins de l’autre. Cette bipolarisation est déjà envisagée, en d’autres termes, par les dirigeants chinois, qui anticipent sans détour une longue période « de coopération et de conflit » entre deux systèmes politiques distinctes : le « socialisme » d’une part et le « capitalisme » de l’autre.» 25

Covid 19 est venu au monde dans un contexte de crise sino-américaine, quand bien même Donald Trump avait voulu éblouir son invité à Mar el Lago.
L’agressivité des communiqués chinois se comprend mieux à l’aune du livre du colonel Liu Mingfu : « De l’avis de Liu, quelle que soit l’intensité de l’engagement de la Chine envers une « montée pacifique » le conflit est inhérent aux relations américano-chinoises. Les rapports entre la Chine et les États-Unis constitueront « une course de marathon » et le « duel du siècle. » 26

La mondialisation n’est pas responsable de cette épidémie

Le deuxième niveau est celui que Philippe Moreau Defarges cisèle, si finement, dans une de ses fulgurances dont il est coutumier : « La raison se contente rarement d’argumentations méthodiquement établies mais trop plates, elle exige plus : un complot caché, un ou des manipulateurs tout-puissants. L’examen froid des faits est très vite attiré dans les préjugés, les peurs, les hantises de protagonistes, comme si la réalité ne supportait pas de déraper dans la fiction. »27

Même s’il y a eu fuite dans un laboratoire, suite à un probable contact avec un animal et négligeant toutes les procédures sécuritaires, et cela est tous les jours davantage plausible et surtout affiché, n’oublions pas deux faits.
– l’origine séminale de cette pandémie tient à la particularité chinoise de consommer des animaux sauvages parfois vivants
– le caractère dictatorial de ce régime qui néglige les règles et précautions élémentaires – en vigueur dans les sociétés occidentales- et qui ne perdure que grâce au secret.
Il ne connait ni contre-pouvoir politique ni administratif.
Lier cette pandémie à la mondialisation, à la déforestation des forêts primaires, à l’écologie, à des modes de consommation en Europe et aux USA ou à toutes autres calembredaines nous semble une plaisanterie de fort mauvais goût.

Nous terrasserons Covid 19, cela est certain ; nous viendrons à bout des séquelles économiques et sociales dans 3 mois, 6 mois, 2 ans, 5 ans ; vraisemblablement quelque part entre 2 et 5 ans et plus proche de 5 ans. Pour dire le vrai, cela ne nous angoisse que modérément. Notre angoisse principale ?
Nous sommes effarés par les conséquences nauséabondes que ce virus inocule dans nos sociétés libres et démocratiques: le retour de la haine, de la peur, du mépris des élites intellectuelles et des sachant, du racisme, de la xénophobie et du nationalisme. Ce sont là des menaces au moins aussi dangereuses que le virus.
Ab urbe condita, grammatici certant. Relisons donc ce qu’écrit avec son immense talent de géopoliticien et professeur hors de pair Frédéric Encel : « Toute crise éclate, se développe, connait son acmé, puis se résorbe. Il n’est point de crise qui ne connaisse cette dernière étape ; soit que des pourparlers, des gestes et mots d’apaisement et des accords y mettent fin, soit que la guerre éclate, alternative fort heureusement bien plus rare. Mais dans les deux cas , une crise finit toujours par se résorber et lorsque la situation antérieure se rétablit( ou une nouvelle évolution prévaut) en pente très douce, et sans à-coups, c’est aux observateurs avisés de fixer librement la « fin de la crise ». 28
Elles touchent à ce qui fait de nous des êtres humains et civilisés, à notre dignité.
Ce phénomène, hélas endogène, est désormais conforté par des influences exogènes venant de la Chine et de la Russie qui attisent nos divisions pour mieux asseoir leur influence.
La fermeture- provisoire- des frontières qui peut se concevoir au niveau européen laissera par contre des traces dangereuses quant à l’accueil des immigrés.

Leo Keller
Neuilly le 18 Mai 2020
Fin de la première partie

 

Notes

1 Philippe Moreau Defarges in Histoire mondiale de la Paix p 168 ed. Odile Jacob
2 Bruno Tertrais in Les vingt prochaines années. L’avenir vu par les services de renseignement américains
3 Thomas Gomart in l’affolement du monde page 92
4 Peter Jennings in The Guardian May 1 2020 “We need to reduce our dependence on China, and have the courage to call it out when required”
5 Dr. Mike Ryan, executive director of the WHO health emergencies program, said at a media briefing in Geneva on March 30, 2020
6 Bruno Tertrais in la revanche de l’Histoire p 48
7 Josep Borrell le Monde d’après est déjà là in Politique Etrangère 2/2020
8 Nissim Taleb in Bloomberg 31/03/2020
9 Bruno Tertrais Les vingt prochaines années. L’avenir vu par les services de renseignement américains
10 Philippe Moreau Defarges in La tentation du repli p 225 Odile Jacob
11 Philippe Moreau Defarges in La tentation du repli p 227 Odile Jacob
12 Thucydide in La Guerre du Péloponnèse
13 volatilité des alliances
14 Thucydide in la Guerre du Péloponnèse
15 Walter Lippman in US Foreign Policy 1944
16 Cheng Li and Ryan McElveen in Brookings Mask diplomacy : Home antagonism coronavirus upended generations of China-Japan 2020/03/09
17 Hérodote in l’Enquête
18 Péricles Oraison funèbre in la Guerre du Péloponnèse p 812 in la Pleïade
19 Henry Kissinger in World Order P 369
20 Patrick Wasjman In l’Illusion de la Détente p 57
21 Dominique Moïsi in Leçons de Lumières p 34
22 Nicole Bacharan in Politique Internationale n165 Automne 2019 P228
23 Henry Kissinger in de la Chine p 487
24 Alice Ekman in Rouge Vif p 29
25 Alice Ekman in Rouge Vif p 27
26 Henry Kissinger un de la Chine p 501
27 Philippe Moreau Defarges in Histoire mondiale de la Paix p 168 ed. Odile Jacob
28 Frédéric Encel in mon dictionnaire de géopolitique p 120

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