Ceux que nous avons perdus. Edito de Riss Charlie Hebdo

Ceux que nous avons perdus
Edito de Riss Directeur de Charlie Hebdo
2 Septembre 2020

Ce jour-là. Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré, Elsa, Bernard, Mustapha, Franck, Michel, Frédéric et Ahmed.
Et les jours suivants. Clarissa, Philippe, Yohan, Yoav et François-Michel.
Un procès s’ouvre aujourd’hui, qui devra conclure des mois d’enquête, des années de questionnement, et graver définitivement dans le marbre de la vérité judiciaire la réalité insupportable de ces journées tragiques.
Ces tueries nous horrifient d’autant plus que d’autres carnages leur ont succédé et que rien ne garantit que jamais il ne s’en reproduira de tels. Nous assisterons donc au procès de notre passé, mais aussi à celui de notre avenir.
Demain peut encore nous massacrer.

Si le crime est si difficile à nommer, C’est parce qu’il fut commis au nom d’une idéologie fasciste nourrie dans les entrailles d’une religion. Et rares sont ceux qui, cinq ans après, osent s’opposer aux exigences toujours plus pressantes des religions en général, et de certaines en particulier.
Des procès, il faudrait donc en faire non pas un, mais dix, vingt ou cent. Contre les coupables, mais ils sont morts. Contre leurs complices, et ils sont là. Mais aussi contre la lâcheté, le cynisme, le pédantisme, l’inculture, la trahison, la couardise, le confort intellectuel, l’opportunisme, l’aveuglement, la suffisance, la superficialité, , les calculs politiques, l’inconscience, la légèreté, le défaitisme, l’indécision, l’imprévoyance et mille autres travers qui, séparément, semblent anodins, mais qui, tous réunis, ont permis d’exterminer un journal.

Dans la salle de rédaction de ce journal, les bourreaux ont actionné des armes dont le mode d’emploi avait été rédigé par d’autres. Un seul procès ne suffira pas. Pour écrire cette défaite collective, il restera l’Histoire. Nous, nous n’aurons pas le courage de le faire. Il n’y a plus qu’à espérer voir émerger, dans dix ou vingt ans, des esprit plus libres que ceux de notre temps, qui exhumeront les actes de leurs aînés et se diront « mais comment ont-ils pu laisser faire ça? »

Dans ce procès, on nous invitera à parler sans haine et sans crainte, comme il est d’usage devant une cour d’assises. On lèvera le bras et on jurera que c’est le cas. Le respect des lois nous obligera à ce rituel. Mais la vérité n’est pas audible, et c’est un mensonge qu’on nous demandera de proférer solennellement. Car rien n’est terminé.

La haine qui nous a frappés est toujours là et, depuis 2015, elle a pris le temps de muer, de changer d’aspect pour passer inaperçue et poursuivre sans bruit sa croisade impitoyable.
La crainte aussi. Celle, fanatique, d’un Dieu exterminateur dont les serviteurs soumis croient desserrer son étreinte, en la transmettant à toute la société par les menaces et la mort.
Quant à nous, notre haine et notre crainte, nous n’en aurons pas honte. Nous les tairons pour ne pas heurter ceux qui ne comprendront jamais ce que se faire massacrer signifie réellement. Nous les tairons sans chercher à nous en défaire car cela est impossible, mais aussi parce qu’elles nous aideront, qui sait, à traverser d’autres épreuves dans le combat contre cet obscurantisme qui a tenté par la terreur de faire de nous ses esclaves.

Car nous ne nous coucherons jamais. Nous ne renoncerons jamais.

Les grands absents des procès d’assises sont toujours les victimes. L’anéantissement d’un être humain n’inspire que colère et chagrin. Car avec lui disparaît pour toujours sa connaissance du monde. L’exécution des journalistes et des dessinateurs de Charlie Hebdo visait à effacer leurs convictions, leur culture, leur talent. Leur destruction rappelle celle, quelques années plus tôt, des bouddhas de Bamiyan. Aujourd’hui, il ne subsiste comme preuve de leur existence qu’une vaste grotte évidée. La trace des martyrs de Charlie Hebdo aussi n’est aujourd’hui perceptible que par le vide immense laissé après leur passage parmi nous.
Ce fut une chance pour moi d’avoir travaillé avec eux durant toutes ces années. Ce qu’ils m’apportaient, je ne m’en rendais pas compte à l’époque. Le rythme effréné d’un hebdomadaire, les reportages, les réunions de rédaction, les pages de dessin, les hors-série, les milliers d’heures passées ensemble à fabriquer ce journal bouillonnant m’avaient fait perdre de vue le luxe donc je jouissais de les côtoyer et d’être enrichi par leur génie et leur humanité. Le temps de ce procès parviendra, peut-être, à remplacer le silence de leur absence par le murmure de leur souvenir.

Riss
Charlie Hebdo
02 Septembre 2020

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