La Russie aujourd’hui par Monsieur l’Ambassadeur Eugène Berg


La Russie aujourd’hui par L’Ambassadeur Eugène Berg

La séquence crise pétrolière / SARS Cov 2, a « gâché » le trimestre de Poutine, qui s’est confiné un moment dans sa résidence à Novo Ogarevo. Elle a compromis, au moins un moment, la réalisation des Projets nationaux qui devaient permettre des investissements massifs dans le social, la numérisation de l’économie et les infrastructures, et réduire de moitié la pauvreté, objectif que Vladimir Poutine avait placé au premier rang de ses priorités.

La consultation nationale prévue le 22 avril portant sur les amendements constitutionnels a dû, après quelque hésitation, être renvoyée et étalée sur une semaine, fin juin -1er juillet. Mais c’ est la célébration du 75ème anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, qui devait réunir le 9 mai à Moscou bon nombre de chefs d’Etat, dont Emmanuel Macron, qui a dû être annulée ; or celle -ci devait symboliquement, bien que les sanctions n’aient toujours pas été levées, fermer la parenthèse de la stigmatisation internationale, apparue par l’annexion/retour de la Crimée.

Alors que l’on pensait que la Russie sortait de cette séquence, indépendante de sa volonté, voilà que les élections du 9 août en Belarus, et surtout la tentative d’empoisonnement d’ Alexeï Navalny ont fait dérailler le processus du dialogue entre la Russie et ses principaux partenaires européens, créant une grave suspicion de part et d’autre à un moment où les tensions internationales s’exacerbaient et que du dialogue et de la coopération on avait bien besoin.

Ce que cherchait alors certainement Vladimir Poutine, avec la grande parade de la Victoire -une aspiration qui remonte en réalité loin dans l’histoire russe, c’est que le statut de grande puissance lui soit, au travers de cette célébration d’un glorieux passé, pleinement reconnu. Elle l’avait acquis en étant le principal vainqueur de la Seconde guerre mondiale, n’a pas manqué d’indiquer le président russe.
Il y a là une continuité remarquable, me semble-t-il, entre la situation prévalant en 1945 et aujourd’hui. Dès les premiers jours après la fin de la guerre, lors des différentes réunions du Conseil des Ministres des Affaires étrangères, l’URSS sentait bien que ce rang lui était soit nié, ou plutôt contrecarré par la Grande -Bretagne, encore plus, au moins au début, que par les Etats-Unis. Ce sentiment d’indignation peut -être insuffisamment perçu a été résumé dans cette déclaration de Molotov à Bevin, le 23 septembre 1945, qui contient bien des malentendus à l’origine de la guerre froide :
« Hitler voyait l’URSS comme un pays inférieur, rien d’autre qu’une expression géographique. Les Russes avaient une vision différente. Ils se voyaient aussi respectables que n’importe quelle autre nation. Ils ne voulaient pas être considérés comme une race inférieure. Ils demandaient au secrétaire d’Etat de se souvenir que nos relations avec l’Union soviétique devaient être basées sur un principe d’égalité. Les choses lui semblaient ainsi : il y a eu la guerre. Pendant la guerre, nous avons discuté et nous sommes parvenus à un accord, alors que l’Union soviétique a subi des pertes colossales. A ce moment-là, l’Union soviétique était nécessaire. Mais maintenant que la guerre est terminée, le gouvernement de Sa majesté semble avoir changé d’attitude. Est-ce parce qu’on a plus besoin de l’Union soviétique ? Si c’est le cas il est évident qu’une telle politique, loin de nous rassembler, nous divisera et finira très mal ».

Si je rappelle cette citation, bien méconnue, du plus proche collaborateur du Vojd, ce n’est pas, bien entendu, pour rouvrir le vieux débat sur les origines de la guerre froide ou même de la Seconde guerre mondiale ( on sait bien pourtant combien la polémique a rebondi sur les accords de Munich, le pacte Molotov- Ribbentrop ou le rôle de la Pologne), mais pour mettre l’accent sur une certaine continuité de la psyché russe, que les Occidentaux, par une sorte de cécité historique, tendent constamment trop vite à oublier.

Après tout, en voulant mettre en œuvre le reset avec la Russie de Medvedev, en 2009, Barack Obama, n’a-t-il pas eu la délicatesse de déclarer que la Russie n’avait pas d’intérêts globaux mais que des intérêts régionaux. On connaît la suite : intervention en Syrie, appui au régime vénézuélien, aide au maréchal Khalifa Haftar, rapprochement avec la Turquie (l’ennemi héréditaire avec lequel elle a fait deux fois plus la guerre que la France l ‘a fait avec l’Allemagne), l’Iran, quasi-alliance avec la Chine, politique africaine plus active comme en atteste le sommet- le premier du genre- Russie -Afrique de Sotchi en octobre dernier.

Pour l’heure, il s’agit ici d’examiner comment la Russie a fait face à la pandémie, quelles ont été ses conséquences sur sa vie politique, son économie et la façon dont elle entend se situer dans notre monde en profonde et rapide transformation.

La pandémie perturbe le calendrier politique, mais ne l’ébranle pas

Tout était prêt, pour que le deuxième trimestre 2020 vît la « consécration « de Vladimir Poutine. Un nouveau texte constitutionnel, lui donnant la possibilité de rester au pouvoir au-delà de 2024, avait été adopté.

Les amendements constitutionnels

Après quelques mois d’hésitation et de flottement, à l’image de ce qui passait partout dans le monde, sans que l’on puisse encore parler de retour à la normale, le processus politique a repris son rythme.
Ouverte le 25 juin, la « consultation nationale », formule bien moins contraignante que celle du référendum, pour la réforme constitutionnelle russe voulue par le président Vladimir Poutine s’est clôturée le 1er juillet avec un taux de participation de 67,88 %, et 77, 92% de oui. En pleine épidémie, les Russes étaient appelés aux urnes pour entériner le projet lancé par le chef de l’Etat, le 15 janvier, au nom des « changements » réclamés, par le peuple russe.

Pour Vladimir Poutine le nouveau texte garantit «la stabilité, la sécurité et la prospérité » du pays. « La souveraineté de la Russie dépend de notre sens de la responsabilité, de la sincérité de notre sentiment de patriotisme et de notre souci pour la patrie ».
Quarante-six amendements ont été mis au vote. On distingue d’abord un bloc institutionnel qui renforce considérablement les pouvoirs du président, en plaçant le judiciaire et la « gestion générale du gouvernement » sous le contrôle du Kremlin, de même que la nomination des ministères stratégiques La mesure la plus importante permet à l’actuel président, d’y rester après 2024, en théorie jusqu’en 2036.

Que de commentateurs, ont mis l’accent sur le fait que Vladimir Poutine aura alors 83 ans ! A -t-on sans rire remarqué que l’un des candidats aux élections présidentielle de Côte d’Ivoire, Henry Konan Bedié, âgé de 86 ans a justifié sa candidature par le fait qu’en Afrique (que chez elle ?), l’âge représentait un atout en terme de maturité, de sagesse et d’expérience…Autre disposition importante : toute cession de portions de territoire russe était interdite, disposition garantissant que la Crimée, ou les îles Kouriles resteront russes.

Un deuxième bloc comprend des mesures avant tout symboliques, d’inspiration conservatrice et nationaliste, qui gravent dans le marbre l’héritage politique et idéologique de M. Poutine. Y figurent : la définition de la famille comme l’union d’un homme et d’une femme, la protection de la « vérité historique », l’inscription des « enfants comme priorité de la politique » russe, l’interdiction de la double nationalité pour les fonctionnaires… la « foi en Dieu », tout comme le mariage comme institution hétérosexuelle. Les enfants sont inscrits comme «la priorité la plus importante des politiques publiques » et l’État doit leur inculquer « le patriotisme, le civisme et le respect des anciens ».
Les amendements constitutionnels inscrivent dans la loi fondamentale des principes sociaux, sociétaux, culturels et patriotiques et vont doter le pays d’ « une éducation et d’un système de santé moderne avec une protection sociale efficace des citoyens et d’autorités efficaces qui seront responsables devant la société».

Ces principes, censés fédérer les Russes, sont au cœur du système de valeurs patriotiques jugées conservatrices du chef de l’État russe et de son discours nataliste face au déclin démographique. Ne sont-elles pas partagées par une portion de nos populations chez nous ? Dernier bloc, quelques mesures sociales, symboliques elles aussi, comme l’indexation annuelle des retraites à l’inflation.
Le président, qui aura 68 ans en octobre, a finalement consenti à dire « ne pas exclure » de se représenter en 2024, voulant « éviter que tout le monde soit occupé à chercher des successeurs au lieu de travailler ».

De fait, l’avenir de M. Poutine n’est pas réellement éclairci par cette modification constitutionnelle : pour de nombreux observateurs, il ne s’agit pas nécessairement pour lui de s’accrocher au pouvoir jusqu’en 2036, et ainsi de se « brejneviser », mais de renforcer son autorité avant d’engager – peut-être – une transition ».
Parmi les partis autorisés et représentés à la Douma, seuls les communistes se sont opposés à la réforme. Leur chef, Guennadi Ziouganov, a estimé que Poutine avait désormais “plus de pouvoir que le tsar, le pharaon ou le secrétaire général du PCUS”, s’il y a encore des staliniens en Russie, ils ont du rire, L’opposition libérale, elle s’est déchirée entre appels à voter “non” et à boycotter, preuve de sa faiblesse. C’est par exemple la position d’Alexeï Navalny, qui jugea la consultation illégitime et dangereuse en période de pandémie.

Contrairement à bien des spéculations qui sont apparues dans la presse occidentale, chez des publicistes ou experts , la crise sanitaire n’a pas donc pas rendu plus instable la situation au sommet du pouvoir .Même si Vladimir Poutine n’a pas cherché ou pu la mettre à profit pour se poser une nouvelle fois en « sauveur de la nation », il en est certes sorti .mais pas durablement atteint.
Sa cote d’approbation est même, selon les données du centre Levada, passé de 59% le 6 mai à 66% en septembre (bien loin des 89% après l’annexion de la Crimée), mais bien enviable pour la plupart des leaders occidentaux, en dehors d’Angela Merkel (71%), la seule à s’exprimer en russe avec Vladimir Poutine.
Certes ses taux de popularité sont susceptibles de varier, compte tenu de l’usure du pouvoir, mais ils semblent se stabiliser autour de 65% .Aussi paraît -il bien prématuré de se demander si la crise sanitaire fera émerger des figures politiques majeures, tel le maire de Moscou, Sobianine (dont le nom figurait parmi les candidats potentiels à la succession), Sergueï Choigou, le fidèle ministre de la Défense ou encore Viatcheslas Volodine, le président de la Douma d’Etat, ancien chef de l ‘administration présidentielle .
Dans cette course, le maire de Moscou a été sans conteste le « visage de la pandémie, placé qu’il fût à la tête de la commission de coordination rattachée au Conseil d’Etat. Il a été le premier à imposer le confinement dans les écoles, les lieux publics et les entreprises. Il est allé même à émettre des doutes sur les chiffres des décès officiels.

Certes , l’épidémie a gagné du terrain, mais elle est restée concentrée dans certaines régions, en premier lieu Moscou, principale porte d’ouverture du pays, Saint -Pétersbourg, la « seconde capitale » et quelques villes comme Nijni -Novgorod (l’ancienne Gorki, son lieu de naissance). Si les chiffres officiels sont fort minorés, le faible taux de mortalité russe s’expliquerait par la moyenne d’âge jeune de la population russe et l’espérance de vie assez basse des sujets masculins. La pandémie ne fut d’ailleurs pas seule en cause dans la chute de la popularité de Vladimir Poutine : avant l’épidémie, l’opinion publique reprochait au chef de l’Etat de se désintéresser de l’état du pays au profit de son projet de puissance internationale.
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La tentative d’empoisonnement d’Alexeï Navalny

Quelle relation doit -on voir dans les événements se déroulant à Khabarovsk ,les vastes manifestations en Belarus, et la tentative d’empoisonnement de Navalny ?
Vladimir Poutine n’ayant guère évoqué cette affaire, lors de son interview de rentrée sur la chaîne d’État Rossiya-1, son mutisme a soulevé bien des questions et interprétations concernant un lien éventuel entre la crise en Biélorussie et la situation intérieure russe, la tentative d’empoisonnement de Navalny ayant interprété comme un avertissement adressé à toute velléité d’opposition à la veille des élections régionales du 13 septembre.

Tout effet de contagion entre la Biélorussie, l’affaire Navalny et les manifestations qui se déroulent depuis la mi-juillet à Khabarovsk (Extrême-Orient russe) pour dénoncer la mainmise de Moscou sur la politique et les richesses locales, feraient, évoque-t-on de part et d’autre, partie des scénarios redoutés par le Kremlin. En effet des divers mouvements sociaux qui ont essaimé ici de là, ces dernières années, s’en prenant là au déficit du système sanitaire, là les décharges d’ordure, ailleurs contre l’implantation d’une cathédrale, il convient de noter le vaste mouvement de protestation qui a éclaté à Khabarovsk, une ville de 600 000 habitants dans l’Extrême -Orient russe à la suite de l’arrestation du gouverneur Sergueï Fourgal.

Le « péché » de cet ancien médecin, devenu homme d’affaires , accusé de meurtre réalisé il y a quinze ans, serait de s’être fait largement élire avec 69 ,6% des voix en septembre 2018 contre le candidat du pouvoir et d’avoir mené ensuite une politique de proximité, orientée vers la lutte contre la corruption, et la baisse des salaires des fonctionnaires…preuve de sa popularité, son parti le LDPR, (Parti libéral démocratique de Russie) « parti de l’opposition systémique » a emporté , en 2019,34 sièges sur les 35 à la Douma régionale. Lors de la consultation nationale sur les amendements constitutionnels, l’oblast n’a obtenu que 62% de oui contre 78% au niveau fédéral.

Depuis le début août de vastes manifestations rassemblant de 30 000 à 50 000 personnes, sous le slogan « Notre gouverneur, notre choix » qu’il s’agit d’une nouvelle étape dans un mécontentement de plus en plus profond qui se manifeste dans la population russe.

Quant à Alexeï Navalny, on sait que, victime d’un grave malaise, le 20 août dernier, débarqué d’urgence et hospitalisé à Omsk où les médecins n’ont trouvé aucune trace d’empoisonnement , celui que l’on désigne en Occident, désormais comme l’opposant numéro un à Poutine, a été transporté le 23 à Berlin, à l’hôpital de la Charité – classé comme l’un des meilleurs d’ Europe, où il se trouvait jusqu’au 9 – 10 septembre dans un coma artificiel et sous respirateur.
Les médecins allemands, après s’être refusés à tout pronostic, ont décelé quelques jours plus tard, un délai sur lequel on a pu s’interroger des traces d’empoisonnement d’un agent toxique de la classe du Novitchok, qui avait employé en mars 2018 à Salisbury contre l’ancien agent russe Skripal et sa fille.

Ces faits soulèvent une série de questions auxquelles il sera bien nécessaire de répondre. Si les autorités russes avaient voulu effectivement éliminer Navalny n’avaient-ils pas d’autres moyens plus efficaces et discrets pour le faire ?
S’agit-il d’une erreur d’exécution ? Pourquoi Poutine a—il consenti au transfert du « patient » à Berlin au risque de faire apparaître au grand jour les preuves d’empoisonnement ?
Pour s’incriminer lui-même ?
Ou doit-on s’orienter vers d’autres pistes -celles de « services ou d’oligarques, agissant de leur propre chef ?
Ou de provocations à la veille des élections régionales du 13 septembre ? « Désormais, le doute n’est plus permis : Alexeï Navalny a bien été victime d’un crime .On a voulu le réduire au silence » a déclaré la chancelière allemande sur un ton d’une inhabituelle gravité, avant d’ajouter : « De très graves questions se posent à présent, auxquelles seul le gouvernement russe peut et doit répondre ».

D’où l’appel lancé par les Européens, relayés par l’OTAN et le G-7pour qu’une enquête « claire, impartiale et approfondie », soit menée et que les responsables soient identifiés et inculpés. Mais plus d’un mois après les faits aucun pas n’a été effectué dans cette direction.
Car Moscou nie avec énergie toute trace d’empoisonnement, et se demande pourquoi les échantillons biochimiques, dont la France et la Suède sont entrés en possession, ne lui ont toujours pas été envoyés, qu’elle avait demandée dès le départ. L’impasse persistait, laissant libre cours à toutes sortes d’hypothèses.
Quel type d’enquête est susceptible d’être menée en Russie qui, en l’affaire, devrait se déjuger ?

Aux dernières nouvelles, le Premier ministre italien Conte ayant fait savoir que Vladimir Poutine y consentait, mais il ne s’est agi que d’un malentendu. L’Union européenne en viendra-t-elle à prendre une série de nouvelles sanctions, sans que les Etats -Unis décident d’agir du même pas, ou laissent les Européens se débrouiller tout seuls, Angela Merkel n’étant guère chérie par Donald Trump ?
Berlin se résoudra-t-il à stopper temporairement l’achèvement du gazoduc Nord Stream, avant que clarté soit apportée pour cette fâcheuse affaire qui, décidément, intervient au moment où le dialogue avec la Russie reprenait de la substance. Une décision qui ne semble pas faire l’unanimité, au SPD, comme d’ailleurs le ministre de l’Industrie Peter Altamaier s’étant prononcé contre.
Autant de questions parmi tant d’autres que tout le monde se pose sans pouvoir y apporter à ce jour de réponse durable. En tout cas, un mois après l’irruption de l’ « affaire Navalny » ou du « patient », on en est toujours pas passé aux actes, sachant que ceux -ci ne pourront qu’envenimer encore plus le climat et fermer la porte, pour un moment, au dialogue.

Peut -être que l’affaire Navalny en est venue à éclipser l’enjeu du scrutin régional du 13 septembre. Élection d’une vingtaine de gouverneurs, de onze Parlements régionaux, des conseils municipaux de vingt-deux grandes villes mais aussi d’innombrables votes municipaux: quelque 8900 scrutins se sont déroulés sur trois jours dans quarante et une des quatre-vingt-cinq régions de Russie.

La gestion du Covid-19, les difficultés économiques liées à la pandémie et des abcès de protestation localisés, comme à Khabarovsk, ont tendu les relations entre Moscou et les régions. Au vu des résultats encore préliminaires, il semble que le parti du pouvoir, Russie unie en est sorti encore largement gagnant, bien que bien de ses membres se soient une fois de plus présentés à « titre individuel » et non sous sa bannière, qui ne flotte plus aussi fièrement au vent.

Si dans certaines régions, comme les Komis il a remporté 90% des suffrages, son score a été plus bas à Rostov sur le Don (65%) et à Irkoutsk (60%). Ceux que les commentateurs russes qualifient de « nouveaux visages, » c’est-à-dire les partisans de Navalny ou du nouveau parti de la croissance de Boris Titov, ont emporté selon les lieux de 7 à 14%, dépassant partout où ils se sont présentés la barrière des 5%. Ainsi deux candidats adoubés par Navalny font leur entrée au Conseil municipal de Tomsk…
Quoique l’on puisse dire des pressions administratives, des irrégularités et des modifications apportées au code électoral destinées à entraver les candidatures indépendantes, force est d’admettre que cette bouffée d’air démocratique est salutaire, et témoigne d’une adaptation progressive du système électoral aux exigences nouvelles

Un choc économique réel, mais pas fatal

Après une accélération de la croissance au quatrième trimestre 2019, l’économie a été ébranlée à partir de mars : l’effondrement des prix du pétrole a fait baisser les exportations. L’intensification des mesures de verrouillage (les frontières ont été fermées le 31 janvier) et l’effondrement du rouble ont ébranlé la demande intérieure à mesure que la confiance faiblissait. Les perspectives économiques se sont encore assombries : en avril : le PIB a chuté de 28% en glissement annuel (les ventes d’automobiles ont chuté de 72,4%, soit la moyenne européenne) et on s’attend à – 11% pour le 2è trimestre. Le gouvernement a, jusqu’à présent, alloué 1,4 billion de roubles, soit l’équivalent de 1,2 % du PIB, pour soutenir l’économie.

Lors de sa réunion du 24 avril, le Conseil d’administration de la Banque centrale de la Fédération de Russie (CBR) a réduit le taux directeur de 50 points de base pour atteindre le taux le plus bas depuis six ans de 5,50%, indiquant un retour au cycle d’assouplissement monétaire.
La Banque centrale s’attend à ce que le PIB diminue de 4 à 6 % en 2020, avant de rebondir et de croître de 2,8 à 4,8 % en 2021, alors que certains économistes évoquent une chute à deux chiffres. Ces prévisions ont d’ailleurs été corroborées par le FMI et la Banque mondiale, ce qui atteste du « professionnalisme » de la BCR (Banque centrale de Russie).

Certes le pouvoir a défini une liste de 646 entreprises « stratégiques » bénéficiant d’un soutien direct et massif de l’Etat, mais le secteur privé des petites et moyennes entreprises ne bénéficie pas de cette manne. Mais la faible proportion du secteur des PME (20% du PIB contre 37% en Allemagne) explique au total le moindre effondrement de l’économie du secteur public, celui des grandes entreprises s’étant révélé plus résilient.
Certes 3 millions d’entreprises étaient menacées de faillite et le nombre de chômeurs évalué entre 10 et 15 millions et il a fallu attendre le 8 avril pour que la Banque centrale annonce octroyer 150 milliards de R (1,8 milliard d’euros) aux banques pour qu’elles proposent des crédits à taux zéro, aux entreprises, mais depuis on assiste à une certaine reprise.

Ceci explique, devant toutes ces incertitudes, que le pouvoir se soit montré réticent pour ponctionner dans ses réserves, estimées à 565 milliards de $ (512 milliards d’euros). Le fonds de bien être national est même passé de de 123 milliards (7,3% du PIB) à 172 milliards (11%), début juin, somme qui lui permettrait en théorie de tenir plus de deux ans.
Si selon le chiffre de, la croissance n’a reculé « que » de 8,5% -taux assez proche de celui moyen de l’UE, ce chiffre ne prend pas en compte les PME, qui constituent 20% du PIB et dont des millions sont soit au bord, soit en faillite.

Pourtant, selon les évaluations de la Banque mondiale, mesurée en PPA l’économie russe devrait se hisser au 5ème rang mondial, dépassant ainsi l’Allemagne. En 2021 le PIB de la Russie devrait augmenter de 2,7 % et de 3,1 % en 2022, a indiqué la Banque mondiale. « Même avec une croissance du PIB projetée positive à venir, les niveaux du PIB en 2022 auraient à peine rattrapé les niveaux d’avant la pandémie », a déclaré la Banque mondiale.

La diplomatie du blé

Alors que l’agriculture avait été le grave échec de l’URSS et que la réforme agraire menée par Boris Eltsine n’avait pas été une réussite, voilà que la Russie s’est propulsée comme grande puissance exportatrice de grains. Sa part de marché mondiale qui était de 0,5% en 2000 s’élève à près de 23% en 2018, pour 44 millions de tonnes exportées.
En raison du dépassement des quotas d’exportation, la Russie a dû suspendre jusqu’au 1er juillet 2020 l’exportation du seigle, du maïs et d’autres céréales hormis pour les pays membres de l’Union économique eurasiatique. La réalisation si rapide de ces quotas n’est peut -être pas étrangère, en pleine crise pétrolière, par l’ achat effectué par l’ Arabie Saoudite, via son organisation d’Etat SAGO ( Saudi Grains Organization) de plus de 650 000 tonnes de blé en vue de constituer des stocks stratégiques, en majorité en provenance de la Russie et des pays baltes.
De ce fait, la part de marché potentielle de la Russie dans l’origine des importations saoudiennes pourrait être de l’ordre de 15 à 20% sur la campagne 2019 /2020. De ce fait certains observateurs se sont posé la question : comment réagiraient les agriculteurs européens à un embargo russe sur ses engrais phosphatés en le réservant à son propre secteur agricole ou à celui de » pays amis » comme la Chine ou en priorité au marché asiatique ?

Mais ce scenario noir ne s’est guère concrétisé au vu des brillantes perspectives des récoltes 2020. Les données officielles indiquent en effet que 29,4 millions d’hectares de blé ont été emblavés- hausse de 5 % par rapport à 2019/20 et de près de 11 % comparé à la moyenne des 10 dernières années. Il s’agit de la plus grande superficie du pays depuis que Rosstat (agence nationale des statistiques de la Russie) a commencé à publier des données officielles en 1995 !
En additionnant les données des différents pays, il s’avère que c’est également la plus grande superficie emblavée depuis la fin de l’Union soviétique. La Russie s’attend à une récolte record de 122,5 millions de tonnes incluant jusqu’à 75 millions de tonnes de blé.

L’an dernier, la production céréalière s’élevait à 120,6 millions de tonnes. Aussi les exportations de céréales russes devraient atteindre 41,7 millions de tonnes. La Russie a suspendu fin avril la vente de plusieurs céréales, notamment de blé, jusqu’au 1er juillet 2020 pour « stabiliser les prix des céréales et assurer les besoins intérieurs du pays ».Alors que l’agriculture fut l’un des grands échecs de l’URSS,[1] voilà que la Russie en est revenue à son rôle traditionnel, même sans l’Ukraine, de grenier à blé et les perspectives du réchauffement climatique devraient lui permettre de mettre en culture des millions d’hectares.
Elle mène donc une active diplomatie du blé, la mettant souvent en concurrence avec les grands exportateurs traditionnels, dont la France, cherchant à prendre une place notamment en Algérie et au Liban.

La Russie est de retour à la deuxième place de producteur de pétrole, position qu’elle avait perdue au profit de l’Arabie saoudite
On peut dire que la Russie s’en est relativement bien sortie du bras de fer qui l’a opposée en mars à l’Arabie Saoudite, lorsqu’elle a refusé de la suivre dans sa proposition de réduire drastiquement sa production. Son argument principal ne manquait pas de valeur, pourquoi dois-je me serrer la ceinture alors que les producteurs d’huile et de gaz de schiste, ces « frackers « auront libre cours pour inonder le marché, et prendre mes parts de marché. Elle s’est néanmoins ralliée au comprimé de l’OPEP en avril, consistant à baisser la production de l’OPEP + de 9,7 millions de barils/jour soit 10% de la production mondiale, sous la condition que cet arrangement ne serait que provisoire car expirant fin juin.

De fait à partir du début de juillet les baisses de production ne devaient atteindre que 7,7 millions de barils/jour ce qui a permis à la Russie d’augmenter la sienne. Aussi a -telle porté sa production de condensats de pétrole et de gaz à 9,8 millions de barils par jour (bpj) le 1er et 2 août contre 9,37 millions de bpj en juillet alors que l’OPEP et ses alliés ont décidé d’assouplir ce mois-ci leur accord de baisse des extractions, Dans le cadre de cet assouplissement, la Russie s’est engagée à augmenter sa production de 400.000 bpj, hors condensats de gaz.
La Russie produit généralement 700.000 à 800.000 bpj de condensats de gaz. En excluant les condensats de gaz, la production de Moscou pourrait donc s’élever à environ 9-9,1 millions de bpj de pétrole brut début août, contre un objectif d’environ 9,0 millions de bpj. Selon le ministère de l’Energie en mai, l9a Russie a produit environ 9,4 millions de barils par jour ; en avril, 11,34 millions de barils par jour.

Avant même les conséquences éventuelles de l’affaire Navalny, sur le projet gazoduc Nord Stream 2, les Etats -Unis ont encore accentué leur pression et sanctions à son encontre. Donald Trump a promulgué fin décembre une loi imposant des sanctions contre les entreprises associées à la construction de Nord Stream 2, estimant que cet ouvrage allait accroître la dépendance des Européens au gaz russe et ainsi renforcer l’influence de Moscou. Le pipeline, pourtant achevé à 95 %, pourrait ne jamais entrer en service, surtout si aucune issue n’était donnée à l’affaire Navalny. Plus de 12 milliards d’euros d’investissements sont en jeu. Le français Engie figure parmi les financeurs.

S’agissant des divers projets de développement du gaz de l’Arctique russe, il convient de souligner que désormais les méthaniers de type brise-glace ARC 7, précédemment construits dans les chantiers navals DSME en Corée du Sud, le seront désormais aux chantiers navals d’Arkhangelsk -autre preuve de l’indépendance acquise par l’industrie russe dans ce secteur pour elle stratégique.
Autre preuve de la proximité russo -chinoise : le numéro un russe de la pétrochimie Sibur et le géant chinois de l’énergie Sinopec vont investir un montant colossal (10 – 11, milliards de $) dans une gigantesque usine pétrochimique dans la région de l’Amour, en Sibérie orientale. A Svobodnyy, ville industrielle à 150 km au nord-est de Blagovechtchensk, sur la rivière Amour, d’où l’on voit, sur l’autre rive, la Chine et ses immeubles aux néons colorés. Bien oubliés les souvenirs des affrontements de mars 1969 qui se sont déroulés non loin.

La Russie poursuit la modernisation de sa défense et mène une politique active d’exportation de ses matériels

Malgré la pandémie du coronavirus et la baisse de son PIB, la Russie n’a nullement baissé la garde en matière militaire, – un des vecteurs essentiels de son influence dans le monde et troisième secteur d’exportations après les hydrocarbures et les minéraux. Elle poursuit la modernisation de son armée et surtout de son arsenal nucléaire, dans de nouvelles directions (hypersonique, miniaturisation et précision des vecteurs…).

Ainsi le satellite Cosmos-2543 a éjecté le 15 juillet, un projectile ou sous-satellite spécifique, à très haute vitesse, depuis son orbite au-dessus de 600 km d’altitude, qui pourrait amplement détruire une ou plusieurs cibles en orbite, ou les forcer à manœuvrer. Ce qui a d’abord surpris les observateurs, c’est sa vélocité d’environ 140 m/s, soit plus de 500 km/h ! L’espace -sixième branche des armées modernes – traditionnel point fort de l’URSS, reprend, comme chez les autres puissances, de la vigueur.

La Russie a toujours chéri les grandes dimensions du canon géant qui se trouve dans l’enceinte du Kremlin, jusqu’ à la Tsar bomba, l’engin atomique le plus puissant jamais expérimenté, (57 mégatonnes), dont les détails viennent d’être révélés.
Aussi n’est-on guère surpris à la vue du croiseur à propulsion nucléaire Amiral Nakhimov, navire le plus puissant de la marine russe, aussi grand que les croiseurs de classe Iowa de la marine américaine, mais considérablement plus moderne « en armement et en pensée » sera encore plus puissant après la modernisation en profondeur qu’il subit.
L’Amiral Nakhimov, armé de missiles de croisière hypersoniques Zirkon, dont la défense sera assurée par des systèmes antiaériens Fort-M et Pantsir-M, ainsi que par des systèmes anti-sous-marins Paket-NK et Otvet ,doit être remis à la marine russe en 2022, reste à savoir en combien d’unités.

Enfin Vladimir Poutine a lancé une inspection générale des armées le 18 juillet. Tous les corps de l’armée sont concernés : 150.000 soldats sont mobilisés, avec plus de 400 aéronefs et 106 bâtiments et navires militaires.
Ces mesures visent à assurer « la sécurité du sud-ouest de la Russie où un risque sérieux de terrorisme existe » et à préparer les manœuvres militaires « Caucase-2020 » prévues en septembre.
Les Olympiades militaires qui se sont terminées début septembre en Russie étaient doublées d’un salon international de l’armement, occasion pour Moscou de conforter son statut de deuxième exportateur d’armes au monde, malgré les sanctions occidentales.

Les Russes assurent qu’il s’agissait de la plus grande exposition au monde de matériel militaire, avec au total près de 700 pièces. Des fusils d’assaut dernier cri au véhicule amphibie, à la fois bateau et blindé, avec roues rétractables qui a su aiguiser la curiosité de la centaine de délégations présentes à l’inauguration de l’événement, sous le regard averti de Sergueï Choigou, le ministre russe de la Défense.

Dans son discours vidéo inaugural d ‘ Army 2020, le président russe est sorti du vocabulaire sportif et amical , en appelant clairement à faire de ce rendez-vous l’occasion de garnir les carnets de commandes de l’industrie nationale de l’armement.
En effet la Russie voit ses parts stagner sur les cinq dernières années. Avec 21 % des exportations d’armes dans le monde, la Russie se situe encore loin des États Unis, qui totalisent 36 % du secteur, selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri). Auparavant, les clients historiques comme la Chine, l’Inde ou encore le Vietnam et l’Algérie, représentaient l3es deux tiers des exportations pour l’armement russe.

Mais la Chine monte en puissance dans le domaine de l’armement et l’Inde diversifie ses fournisseurs. L’Algérie voit ses budgets diminuer. Aussi, on assiste à un rééquilibrage avec l’apparition de nouveaux acheteurs comme la Turquie, l’Irak, voire l’Egypte.

Toujours soumise aux sanctions occidentales qui risquent peut -être de s’aggraver et se perpétuer, la Russie se concentre, à partir de quelques niches, sur ses atouts : avions de chasse, systèmes de missiles, S -300 et S – 400, fusils d’assaut ou hélicoptères de combat, robustes et beaucoup moins coûteux que ceux de ses concurrents, et qui restent néanmoins de bonne qualité.

Quant à l’impact des sanctions, s’il a pu être constaté sur de nouveaux clients potentiels, il a aussi été peu mesuré sur d’autres. Le meilleur exemple reste évidemment l’achat en 2019 par la Turquie des systèmes de missiles de défense russes S 400, malgré d’intenses pressions des États-Unis pour tenter de placer les missiles Patriot.

Parallèlement, la Russie qui avait délaissé le continent africain depuis la chute de l’URSS, y a effectué un retour et y a développé depuis trois -quatre années une stratégie d’implantation sur le marché africain qui en fait aujourd’hui le premier fournisseur d’armes sur le continent, avec 49 % du total des exportations.
Cette orientation nouvelle de la diplomatie russe, qui n’a pas manqué d’intriguer maints acteurs implantés traditionnellement en Afrique, est appelée certainement à durer et s’approfondir. Les ventes d’armes, dont les volumes ont quintuplé depuis 2007, s’orientent principalement vers l’Algérie, l’Egypte, le Soudan et l’Angola.

La Russie et la Biélorussie : une intervention hybride ?

Tiraillée entre son désir de ne pas voir se répéter un second Maïdan à ses portes, et sa volonté de ne pas envenimer ses relations avec l’Occident, déjà pas mal endommagées, la Russie a choisi au départ une voie moyenne en cherchant d’abord à désamorcer le vaste mouvement de protestation populaire contre la « dictature « d’Alexandre Loukachenko.
Pour ce faire, elle a envoyé à Minsk des « équipes de spécialistes russes » dans les domaines de l’économie, de la sécurité et des médias où ils remplacent les journalistes grévistes à la TV biélorusse, ce qui aux yeux de l’ opposant Alexandre Milinkevitch,- ancien candidat à la présidentielle de 2006- s’apparente à une invasion hybride, d’autant plus que des troupes ont été acheminées à Smolensk à la frontière biélorusse.

Les relations entre les deux proches voisins n’ont jamais été simples. Minsk a tout fait pour tenir à distance son puissant voisin, en repoussant la mise en œuvre du traité d’union conclu en 1999, en prenant le contrôle, le 18 juin dernier, de Belagazprombank’ propriété de Gazprom .
Mais avec son gaz à bas prix, ses crédits bancaires et autres subventions, Moscou assure la survie de son voisin, dont la moitié du PIB dépendrait de la Russie qui reste le destinataire principal des exportations de produits biélorusses, non compétitifs.

On sait que les relations personnelles entre le maître du Kremlin et le « batka » qui s’accroche au pouvoir à Minsk depuis 2004, n’ont jamais été bonnes, on les dit même exécrables.
L’attitude russe est donc guidée par plusieurs principes : ne pas lâcher un allié en rase campagne, au moins publiquement, ne pas céder à la rue s’agissant d’un pouvoir jugé légitime, la dénonciation des ingérences étrangères, en l’espèce celles supposées ou réelles de la Pologne ou des pays baltes.
Mais tout compte fait un Loukachenko affaibli, devenu aux dires de l’opposition la « marionnette « de Poutine, convient mieux à ce dernier. Interrogé par RIA – Novosti Sergueï Lavrov, le Ministre des Affaires étrangères a mis les points sur les i, en estimant que la situation « se stabilisait », qu’en l’absence d’observateurs rien ne permettait de conclure à une défaite électorale du président et appelé à une « véritable concertation nationale » .

Il a aussi tiré à boulets rouges sur l’opposition accusant certains de souhaiter un bain de sang, des mots utilisés par Loukachenko. Des entretiens entre Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko, tenus le 14 septembre, peu de détails ont filtré, sinon que le premier s’est déclaré convaincu que « l’expérience politique « du second allait lui permettre « d’atteindre de nouveaux horizons dans le développement de son pays ». Un prêt de 1,3 milliard d’euros a été octroyé, prélude à une restructuration de la dette biélorusse.

Il était difficile de s’attendre à plus dans les conditions actuelles. Vraisemblablement, un des scenarios les plus probables, l’affaire de la Belarus se terminera, soit par l’éviction à terme de Loukachenko, soit par un rapprochement encore plus prononcé du pays par la Russie ou même son absorption rampante de facto, avant que cette évolution ne soit entérinée par un vote populaire, ce qui ne devrait pas être aisé.

Ainsi il serait mis fin à la volonté de certains milieux d’attirer ce pays charnière entre les deux Europe, dans l’orbite euro -atlantique, véritable casus belli pour Moscou. La lutte séculaire entre le duché polono -lithuanien et la principauté de Moscou serait ainsi clôturée. Pour le moment ces supputations, qui de toute façon ont peu de chances de se réaliser, sont renvoyées à des jours meilleurs, la priorité dans les deux capitales étant de restaurer l’ordre, sauver du naufrage l’économie biélorusse (d’où le prêt d’un milliard et demi de $) et de gagner du temps.
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A l’heure où j’ écris ces lignes, à la fin septembre, alors que l’on avait cru être arrivés à un nouveau tournant, dans l’histoire des relations entre la Russie et les pays européens., les tensions nées de l’affaire Navalny et de la situation en Belarus, se sont quelque peu apaisées.
Au départ, bien des commentateurs, plus soucieux de formules chocs que d’analyses plus approfondies ont vu un lien évident entre la « révolte « populaire « de Khabarovsk, le « soulèvement » en Biélorussie et l’empoisonnement de Navalny, à propos duquel règne toujours bien de malheureuses incertitudes portant à la fois sur les faits, leur interprétation et leurs conséquences diplomatiques, économiques, stratégiques.

Si Angela Merkel, en parfait accord avec Emmanuel Macron, a durci notablement son ton à l’égard de la Russie, qu’elle s’efforçait jusque-là de ménager, c’est pour une série de raisons qui dépassent le cadre de cet article. N’est-elle pas allée même à lui rendre visite l’adoubant ainsi dans son rôle de principal opposant à Poutine.
Voilà peut – être Berlin aux prises avec Moscou, une séquence historique, classique du traité de Rapallo, au traité germano -soviétique, du 12 août 1970, sans, bien sûr , parler des conciliabules de l’été 1990.

Etouffant, partout de moiteur, ce 16 juillet 1990 doit être considéré comme une date importante de l’histoire de l’après-guerre car fut scellé en ce jour le sort de l’Allemagne et de sa marche vers l’unité. « Allemands et .Soviétiques aiment les symboles. Aussi, avant d’annoncer leur accord, les deux hommes sont-ils apparus ensemble sur la passerelle d’une gigantesque moissonneuse-batteuse dominant la houle pacifique des blés mûrs.

C’était dans la campagne de Mineralnye Vody près de Privolnoye village natal de Gorbatchev un site que l’armée allemande occupa d’août 1942 à janvier 1943.Encore un symbole ». Helmut Kohl et Mikhaïl Gorbatchev ont le même âge 60 et 59 ans : ils vont conclure , toutes proportions gardées , un nouveau « pacte germano -soviétique mais cette fois -ci tourné contre personne et au but éminemment pacifique tous les deux heureux bénéficiaires d’une naissance tardive grâce à laquelle ils échappèrent à l ‘enrôlement durant le conflit, ils en a avaient néanmoins conçu une aversion pour la guerre , ce qui les différenciait des autres grands acteurs de cette période charnière, François Mitterrand, né en 1916, George H.W. Bush en 1924 et Margaret Thatcher en 1925 .

Mais cette fois ci il ne s’agit pas d’un tête à tête entre l’ Allemagne et la Russie, mais bien d’une attitude européenne commune vis -à -vis de la Russie qu’il conviendra de déterminer, exercice plus délicat. Aussi on ne doit pas s’attendre, dans l’immédiat d’une rencontre Merkel- Poutine ?
La chancelière peut-elle parler au nom de l’UE, tant qu’elle en assure la présidence ? Sans doute pas dans l’immédiat ou dans ces circonstances actuelles.
Aux dernières nouvelles Berlin n’a plus explicitement évoqué l’ultimatum lancé le 6 septembre à la Russie pour obtenir des explications « urgentes ».
De son côté, Sergueï Lavrov, a renoncé à une visite en Allemagne prévue le 15 septembre , expliquant, selon ses services, que son homologue allemand Heiko Maas avait ramené à seulement une heure et demie leur rencontre bilatérale et annulé sa participation à un événement organisé dans le cadre de l’année russo-allemande.

Réduire à une heure et demie une rencontre devant porter sur la Belarus, Nord Stream, Navalny et certainement la situation en Méditerranée orientale, manquait pour le peu de tact… Les collègues russes, comme ils appellent leurs homologues occidentaux, auront matière à dénoncer le deux poids deux mesures.
En pleine répression à Hongkong, au moment où l’entreprise de destruction du peuple ouïgour bat son plein, aucune porte n’a été fermée au ministre des Affaires chinois, Wang Yi, lors de sa tournée estivale en Europe, au cours de laquelle il a été même accueilli, le 28 août à l’Elysée par Emmanuel Macron, qui n’aurait pas renoncé à se rendre en Chine avant la fin de l’année.

Mais quant aux contacts franco- russe, le 2 + 2, prévu, le 14 septembre, il a été annulé et on ne parle plus, semble-t-il d’un déplacement présidentiel à Moscou. Les voies d’un dialogue apaisé avec la Russie ne sont nullement rompues.
En visite à Vilnius, le 28 septembre après s’être entendu avec son homologue lituanien sur un code de conduite en matière de cyberattaques et de désinformation Emmanuel Macron a tenu à maintenir le dialogue avec la Russie, alors que ces mesures sont dirigées contre elles. « Nous ne pouvons pas faire comme si l’Europe était une île, loin de la Russie, » a-t-il déclaré. Paris tient visiblement au dialogue stratégique qu’il a initié à l’été 2019 avec Moscou.

On pouvait croire qu’à un an de son départ, plus populaire que jamais, il n’aurait peut -être pas déplu à la Mutti d’être le maître d’œuvre d’une réconciliation germano- russe, une sorte d’Ostpolitik nouveau style.

Ne pense-t-elle pas, dans son fond intérieur, à Emmanuel Macron pour régler les problèmes du Liban, toiser le sultan Erdogan en Méditerranée orientale, se préoccuper du sort de la Libye et lutter contre le djihadisme au Sahel , alors que je suis, après tout mieux placée de normaliser les relations entre l’Union européenne et la Fédération de Russie.

Mais tel n’est pas le scenario vers lequel on s’oriente. Le couple franco -allemand reste uni dans son approche avec la Russie Quelles que soient les intentions et les arrière -pensées, des uns et des autres, si on dit qu’une semaine en politique c’est long, une année c’est court pour ce qui en est des relations avec la Russie.

L’été 2020 est terminé, l’automne 2020 verra – t-il émerger les voix de la raison. Il le semble au vu de la tentative de médiation de l’OSCE, au sujet de la Belarus, proposée par Emmanuel Macron qui aurait reçu sur ce point l’aval de Vladimir Poutine.
L’histoire se répète, nous a averti Karl Marx la première fois comme tragédie, la seconde comme comédie. Péguy avait ajouté : « L’histoire a les bras longs, mais elle n’a pas de bras ». L’avenir, lui en a, à condition qu’ils sachent se joindre.

Eugène Berg Ambassadeur
28 Septembre 2020

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[1] Gorbatchev n’avait-il pas en juin 1984, devant Mitterrand, à Moscou lancé cette répartie devenue célèbre : « Depuis quand l’agriculture soviétique ne marche – t-elle pas ? – Depuis 1917 » !
[2] Geoffrey Roberts, Les guerres de Staline, De la guerre mondiale à la guerre froide, 1939 – 1953, Editions Delga, 2006 p.39
L’ agriculture russe comme effort vers la puissance, Quentin Mathieu et Thierry Pouch, Diplomatie Les Grands dossiers, N° 57 RUSSIE Nouvelles, ambitions , Forces et faiblesses.

Biographie Eugène Berg
Carrière diplomatique
 – Ministère des Affaires Étrangères
Direction des affaires politiques, puis au Service des Nations unies et Organisations Internationales.
Adjoint au Président de la Commission Interministérielle pour la Coopération franco-allemande.
Consul général à Leipzig (Allemagne).
Ambassadeur de France en Namibie et au Botswana.
Ambassadeur de France aux îles Fidji, à Kiribati, aux Iles Marshall, aux Etats Fédérés de Micronésie, à Nauru, à Tonga et à Tuvalu.

Diplômes
Maîtrise d’économie 1965
Proficiency Cambridge 1966
Ancien élève de l’E.N.A. l’Ecole Nationale d’Administration (1971– 1973)
Enseignement
Maître de conférences à IEP Paris (1973 – 1986),
Direction de Séminaire sur le Pacifique (2006 – 2008),
Conférences de méthode, ENA, École Polytechnique,
Enseignements de géopolitique au CEDS Paris et à Saint -Cyr

Ouvrages publiés
Chronologie Internationale (1945-1980 éd. PUF Collection Que sais-je ? 1997 4 éditions. Non alignement et Nouvel Ordre Mondial éd. PUF – 1982
La politique internationale depuis 1955 éditions Economica – 1990 -1756 pages ouvrage couronné par l’Académie des Sciences morales et politiques
Un ambassadeur dans la Pacifique éd. Hermann 2009
La Russie pour les Nuls (éditions First, 2016).
A la recherche de l’Ordre mondial éd Apopsix, septembre 2018

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