Fin du « Débat » et « cancel culture » Par Luc Ferry

Fin du « débat » et « cancel culture »
Luc Ferry

Pierre Nora a décidé de mettre un terme à la prestigieuse revue Le Débat, une publication qui occupait pourtant une place de choix dans la vie intellectuelle du pays.
Il l’avait créé en 1980, à un moment charnière sur le plan politique et intellectuel, celui de l’effondrement du communisme et, par contre coup, de la réhabilitation des valeurs de la démocratie jusque dans la gauche antitotalitaire.

J’avoue qu’à l’époque, j’ai naïvement pensé que le déclin du totalitarisme aidant, on allait pouvoir enfin retrouver un espace de libre discussion. Ce fut d’ailleurs le cas pendant une décennie, celle des années 1980 justement.
Puis comme si le taux d’idéologies mortifères devait rester stable, cette brève période de liberté a pris fin au profit du retour des fondamentalismes verts et rouges qui attisent aujourd’hui la « cancel culture », cette culture du boycott, de l’intimidation et de la menace qui conduit désormais certains responsables des établissements du supérieur à céder, par complaisance ou par lâcheté, devant les activistes.

Ainsi furent interdits de parole, parmi tant d’autres, Sylviane Agacinski parce qu’elle était hostile à la gestation pour autrui, Laurent Alexandre parce qu’il critique les fanatiques de la décroissance ou Olivier Grenouilleau parce qu’il a osé écrire la vérité sur l’esclavage intra-africain.

Pour ne rien dire de mon cas personnel, je souhaite bonne chance à mes amis Bruckner et Finkielkraut s’ils veulent s’adresser aux étudiants de sociologie à Paris, à Rennes, ou à Toulouse.
C’est dans ce contexte que Pierre Nora a indiqué les raisons qui l’ont conduit à mettre la clé sous la porte. Il a fait observer qu’un militantisme haineux et agressif avait désormais pris la place du débat argumenté s’agissant de ces sujets qu’on pourrait dire « radioactifs ».
Plus question d’adosser les raisonnements à une connaissance solide de l’histoire, des sciences exactes ou de la philosophie. Il suffit de disqualifier l’adversaire en le traitant d’islamophobe, de raciste, de misogyne ou tout simplement de « mâle blanc ».

Que ce soit sur la 5G, l’histoire de l’esclavage, le féminisme ou l’islamisme, la terreur plane sur les esprits au point que les meilleurs d’entre eux Finissent par se garder de toute intervention publique de crainte d’être victimes d’injures, voire d’une fatwa assortie sur les réseaux sociaux de menaces de mort, ce qui, on me l’accordera, ne facilite pas la discussion sereine et argumentée.
En quoi la notion de « séparatisme » ne suffit nullement à cerner les enjeux de politique de la terreur qui sont loin d’être seulement « sécessionnistes. »

Quand on examine les différents groupes qui veulent interdire le débat (les collectifs contre l’islamophobie, les écoféministes, les dés coloniaux, les fondamentalistes verts, bref comme toujours cette extrême gauche que je dénoncer déjà dans la Pensée 68), c’est à une logique de vases communicants qu’on assiste, comme si les gauchistes qui traitent en toute occasion les gaullistes de « fascistes » reprenaient du service.

Paradoxe suprême : sans s’en rendre compte, tous ces militants, pourtant anticapitalistes et antiaméricains, ne font que singer servilement ce qui se trame depuis 40 ans dans les universités outre-Atlantique avec laquelle la calamiteuse mode du politiquement correct qui vit naître l’écologie décoloniale et de l’écoféminisme dont Greta Thunberg est aujourd’hui la porte-parole. Ils se bornent à mimer mais cette grotesque américanisation de la France qui empreinte à Derrida l’idée de « déconstruction » et à Trump celle de « vérité alternative ». Consternant !

PS : Outre le fait qu’une scolarisation obligatoire à trois ans supprime une liberté que Jules Ferry lui-même considérait comme d’autant plus légitime que certains enfants à cet âge sont encore des « bébés » , ceux qui défendent cette mesure dans un réflexe pavé de bonnes intentions, mais fort irréfléchi, ne voient pas que dans les familles très religieuses, cette scolarisation ne se fera pas d’abord dans l’école laïque, mais massivement dans les écoles confessionnelles hors contrat qu’on va ainsi multiplier et qui échappent d’ores et déjà à tout contrôle de la République comme le montre parmi d’autres l’affaire du groupe scolaire coranique Al–Badr de Toulouse : après six années de procédure, le ministère n’a jamais réussi à le faire fermer !
À moins qu’on veuille interdire les écoles hors contrat, ce qui n’est ni possible ni souhaitable, cette fausse bonne idée, loin de faire Favoriser la laïcité, ne fera qu’engendrer le contraire de ce qu’elle vise.

Luc Ferry
Le Figaro 15/10/2020

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