Pour une nouvelle politique étrangère américaine. Introduction par Leo Keller

Pour une nouvelle politique étrangère américaine.
Par Leo Keller

Nous empruntons, en toute modestie, ce titre à Henry Kissinger d’abord parce que son ouvrage demeure un maître livre, mais aussi car le Président Joe Biden devra rompre avec la politique étrangère de Trump. Pour autant, il ne devra pas restaurer celle d’Obama. Imago dei n’a pas donné que des chefs d’œuvre en peinture.

En 1974 le Président Giscard d’Estaing, tout auréolé de sa victoire et déjà habité, habillé et habitué de l’art des formules parfaitement ciselées et étincelantes, déclara lors d’une de ses toutes premières conférences de presse :      « Le monde est malheureux parce qu’il ne sait pas où il va. Et s’il savait où il va, il serait encore plus malheureux. »
S’il advenait par le plus grand des hasards, à contempler aujourd’hui la scène mondiale, il ne serait qu’à moitié surpris- mais ravi- de vérifier la pertinence de sa vision … et de sa supériorité intellectuelle.
Chez Giscard, ces deux qualités n’étaient jamais vraiment éloignées.

Voilà donc le monde dans lequel Joe Biden « revient ». Un monde d’incertitudes, un monde de défis, un monde de crises, un monde de « fragmégration ».

L’immense expérience de l’ex Vice-Président des États-Unis d’Amérique, qu’Obama avait- en son temps- choisi, précisément à cause de sa profonde et réelle connaissance des relations internationales, et désormais mise en musique par Anthony Blinken, déjà vieux et brillant routier des affaires étrangères, suffiront-elles à concrétiser–dans sa plus noble acceptation cette fois-ci–le slogan nauséabond de Donald Trump : « Make America Great Again. »

En Chine l’idéogramme représentant le mot crise signifie aussi opportunité. Biden arrivera -t-il à réparer les erreurs- nombreuses- commises durant les « années catastrophes » décrites par la fine fleur de l’aristocratie professorale américaine?

♦Le premier défi auquel Biden devra faire face est celui de la durée. Traditionnellement, un président américain – pour diverses raisons dont celle des checks and balances –et c’est d’ailleurs heureux ainsi- reçoit et assume l’héritage de son prédécesseur.
Cela permet un certain continuum de la politique étrangère. Mais tout président à peine entré en fonction le 20 Janvier, commence déjà sa campagne de réélection dès le 21 janvier.
À Washington, le temps de l’heureuse insouciance s’épuise dès les derniers lampions éteints des bals de l’inauguration.
Or cette fois-ci Joe Biden sait que son horizon est limité à un seul mandat de quatre ans.

♦Le deuxième défi est qu’il doit pour exister, creuser son propre sillon. Pour filer la métaphore, dans un pays où le religieux revient en force, cela revient à apostasier la politique étrangère d’Obama, sans pour autant le désavouer.
Laudator temporis acti ! Surtout ne pas tomber dans ce travers.

Certes ce n’est pas la première que cela se produit aux États-Unis. Ainsi Georges Bush Senior succéda, dans la foulée à Reagan. Mais Reagan était beaucoup plus âgé que Bush lequel demeure un des meilleurs présidents américains (il eût en effet à gérer la chute de l’empire soviétique). Bush reste probablement à ce jour le président le plus qualifié et ayant exercé le plus grand nombre de fonctions publiques. Avoir été directeur de la CIA exige une vraie force de caractère et forge une vraie qualification.

Nous mettons solennellement en garde Joe Biden contre la politique d’extra territorialisation juridico-financière, si largement pratiquée par le Président Obama. Elle fut peut-être la plus grosse erreur d’Obama. Si l’on a pu y voir quelques -maigres- avantages sur le court-terme, elle fût dévastatrice sur le long terme. Obama en a usé et abusé.
Biden devra, cependant sans tuer le père, emprunter la célèbre formule de Truman : « The bucks stop here. »

« Dans la vie des sociétés et des systèmes internationaux, le moment vient toujours où l’on doit se demander si toutes les possibilités d’innovation inhérentes à une structure donnée ont été épuisées. A ce stade, on prend les symptômes pour des causes ; les problèmes immédiats absorbent l’attention que l’on devrait employer à déterminer leur signification. Les évènements ne sont pas modelés par une conception de l’avenir, le présent devient envahissant. Aussi impressionnante qu’une structure puisse paraître aux yeux des étrangers, elle a passé son zénith. Elle deviendra de plus en plus rigide et, au bout d’un certain temps, ne correspondra plus à rien. » 1

♦Troisième défi. Joe Biden succède à celui qui restera comme le président le plus incompétent, qui aura-souvent franchi la zone grise de l’illégalité et eu des attentions attendries et coupables pour une gouvernance illibérale. Biden succède à un président qui aura fracturé comme jamais auparavant le vouloir vivre ensemble américain et affaibli comme personne–sauf peut-être Jimmy Carter, la représentation et la projection de l’imperium américain dans le monde. Ironie de l’histoire, Trump est le président chéri, voire adulé, des nationalistes, populistes, racialistes et suprémacistes, mais qui aura le plus ridiculisé ses propres services de renseignement ainsi que ses propres généraux de l’armée américaine.

La notion de Commander in Chief des armées est beaucoup plus forte, beaucoup plus prégnante aux Etats-Unis que celle de Chef des Armées en France. Elle relève du sacramentel. Il n’est pas impossible d’ailleurs que cela ait détourné un certain nombre d’électeurs républicains de ne pas accorder à nouveau leur confiance à Trump. Nous serions tentés de dire « Qui les en blâmerait ? »

Henry Kissinger avait ramené au premier plan, notamment au Moyen-Orient, l’aigle impérial ; Donald Trump l’a relégué- notamment au Moyen-Orient au rôle d’acteur de second rang. Biden doit donc reconstruire. Mais la politique étrangère n’aime ni les imitations sulpiciennes ni les refrains élégiaques.
Après tout Marx ne disait-il pas « L’histoire se répète, la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce. »
Il est à souhaiter que l’esprit du nouveau président soit doté d’un compas sachant ratisser large et une boussole précise.
« Cometh the hour, cometh the man » 2

♦Quatrième défi. Biden doit, avant toute chose restaurer la confiance du peuple américain envers ses élites. Élites dont Trump prenait un malin plaisir à dénigrer le savoir.
Un Etat où l’on se moque impunément où l’on moque impunément de l’épistémocratie, conduit immanquablement à la kakistocratie et à l’algocratie. Le State Department était considéré comme la Pléiade de l’élite américaine ; d’Henry Cabot Lodge, Dean Acheson, Adlai Stevenson à Colin Powell et bien entendu au plus brillant d’entre tous : Henry Kissinger.
Sous Trump il devint un vrai pandémonium. Le problème est qu’aujourd’hui, il a été purgé de ses meilleurs éléments

Aucune politique étrangère- aussi brillante soit elle- ne peut être menée par de simples exécutants.
Bismarck avait conçu un véritable chef-d’œuvre diplomatique avec son Rückerversicherungsvertrag. Il souffrit cependant d’un inconvénient majeur : personne ne fût capable d’en démêler l’inextricable écheveau tant la sophistication de son architectonie était impénétrable au personnel diplomatique du Reich.

♦Cinquième défi : L’irruption et l’éruption de nouveaux acteurs.
Nixon eût à faire face à l’acmé de de la puissance soviétique certes étiquée, mais cependant isolée en dehors du pacte de Varsovie.
Bush Senior eût, quant à lui, à gérer l’implosion de l’URSS– et l’on sait que les empires chancelants sont les plus dangereux.
Lorsqu’ Obama devint président, la Chine n’avait sorti que ses griffes économiques. Mais à chaque fois, l’adversaire principal se réduisait essentiellement à un pays et un seul pays. Joe Biden arrive dans un contexte beaucoup plus compliqué, beaucoup plus subtil, à la polychromie envahissante et surtout où les joueurs sont plus ou moins coalisés dans la contestation de la puissance américaine voire européenne.

Parallèlement à l’émergence de nouveaux acteurs qui métamorphosent et complexifient à souhait le jeu international, Biden va devoir composer avec de nouveaux protagonistes tels que GAFAMI – dans le meilleur des cas- ou BATX – dans le pire scénario- et réseaux sociaux.
Ils existaient, bien entendu, auparavant. Leur intensité n’était pas, sous les précédents présidents, aussi puissante. Elle l’est désormais et son carquois regorge de nouvelles flèches qui ne connaissent ni règles d’engagement ni frontières définies et agrées et sont capables de rivaliser et lutter à armes égales avec la puissance étatique.

Fait encore plus préoccupant, ces protagonistes usent d’ailleurs d’armes redoutables : Les fake news et la revanche d’une histoire fantasmée.
Encore une fois, ce phénomène- certes déjà ancien- (il correspond à la dialectique hégélienne du da sein et du an sein) Joe Biden aura à le prendre en compte plus qu’aucun autre président.

Avoir pour tâche de vouloir restaurer le rôle des USA alors que le Président des USA doit partager la panoplie du pouvoir, qu’il ne sera plus la seule prima donna mais dans le meilleur des cas un simple « Primus inter pares » en tant que créateur de décisions et d’évènements limitera singulièrement l’influence et le rôle du Président des USA.
Nous nous permettons cependant de signaler à Joe Biden de ne pas renoncer.
En effet les Etats conservent malgré tout, et eux seuls, la totalité des quatre attributs régaliens. Les GAFAMI peuvent venir leur chercher costille sur certains d’entre eux, mais en aucun cas la totalité. Et bien souvent nous les voyons désormais mettre un genou à terre devant la puissance publique.

Cerise sur le gâteau l’Europe se revendique toujours alliée des USA– quand bien même Trump avait osé profaner l’imbécile et désormais historique : « L’Europe est notre ennemie. » Pour autant, nous l’assumons pleinement et fièrement, alliée ne veut pas dire systématiquement alignée.

L’Europe éploie dorénavant son nouveau gonfalon de l’Europe puissance. Cela crée objectivement une structuration des relations internationales passablement compliquée pour Biden. Quand bien même ses relations avec l’Europe seront plus sereines et plus enthousiastes, sa conception de l’Europe demeurera parfaitement emmétrope.

♦Sixième défi. Le temps « béni » de la guerre froide est bel et bien révolu. Enfin last but not the least, la première tâche à laquelle Biden doit s’atteler est la restauration de la parole américaine non plus à l’intérieur mais à l’étranger. Revenir aux termes de l’accord du JCPOA avec l’Iran sera tout sauf une promenade de santé.
Mais Biden, s’il veut et c’est l’impératif premier de sa politique étrangère retrouver le chemin du multilatéralisme, qui a permis l’émergence puis la permanence de la Pax Americana, doit restaurer la parole américaine. C’est l’élément vital pour rassurer des alliés ; c’est l’impératif catégorique pour inspirer crainte aux adversaires.

Restaurer la parole américaine est l’alpha et l’oméga d’un minimum de stabilité dans l’ordre du monde.
Le Nikkei Asia rapporte le 7 janvier 2021, donc après la sédition des partisans de Trump, les propos tenus par Richard Haass, Président du Council on Foreign Relations et auparavant directeur du Policy Planning du Département d’État sous Georges Bush et dont la caractéristique principale n’était pas une Obamania débridée.
« If the post-American era has a start date, it is almost certainly today. » « The world will feel a sense of schadenfreunde, particularly the more authoritarian regimes around the world, because this will make it incredibly difficult for us to lecture them or put pressure on them by our example. »
« Indeed they will use this as justification for their own authoritarian tendencies, » « For allies, it will sap the trust that is at the core of an alliance, » 3

L’on nous permettra de rappeler avec un brin de nostalgie admirative, le verbe du Général de Gaulle qui tout sauf encalminé dans une américanophilie frénétique répondit du haut de sa superbe à Adlai Stevenson venu lui présenter les preuves de l’installation des missiles soviétiques à Cuba : « Monsieur le Représentant du Président des États-Unis d’Amérique, la parole des États-Unis me suffit. Je n’ai pas besoin de les voir. »
Ô tempora, Ô mores!

D’abord reconstruire.

En 2008 Richard Haass avait écrit : « La politique étrangère commence à la maison. » Ce qui signifiait clairement qu’il fallait d’abord reconstruire l’économie américaine avant de bâtir ou rebâtir une politique étrangère.
En 2021 la politique étrangère commence aussi à la maison.
Stabiliser, combattre, puis éradiquer la Covid 19 tant à l’international qu’à la maison. Les deux niveaux étant étroitement imbriqués.

Joe Biden devra ensuite reconstruire l’unité nationale. Il eut été intelligent d’imiter Barack Obama qui avait nommé comme Secrétaire à la Défense le républicain Robert Gates détenteur du poste sous Bush Junior. Il avait estimé que pour mener à bien les réformes qu’il souhaitait, il était sage d’obtenir un consensus. Toujours pour retrouver et réorganiser une unité nationale plus nécessaire que jamais , nous conseillons bien humblement à Biden d’accorder un « grand pardon » à Donald Trump.
Que Joe Biden n’hésite pas à se désolidariser de Corneille qui écrivit un des plus beaux vers de la langue française :
« Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
Quoi ! Tu veux qu’on t’épargne, et n’as rien épargné !
Songe aux fleuves de sang où ton bras s’est baigné,
De combien ont rougi les champs de Macédoine. » 4

Reconstruire signifie aussi restaurer la confiance dans l’armée et les services secrets.
Nicole Bacharan éclaire avec son talent habituel la vision de Trump quant à ses propres services secrets. « Peut-être que les services secrets devraient retourner à l’école ! Ces agents du renseignement semblent extrêmement passifs et naïfs face au danger iranien. Ils ont tort. Quand je suis devenu président, l’Iran créait des problèmes dans tout le Moyen-Orient et au-delà. Depuis la fin de l’horrible accord nucléaire, ils sont TRES différents. Le temps dira ce qui se passe avec la Corée du Nord, mais à la fin de l’administration précédente les relations étaient horribles et des choses vraiment terribles allaient arriver. Maintenant tout cela est différent. Je me réjouis de revoir bientôt Kim Jong-Un. » 5

Biden devra dès le 20 Janvier reprendre les briefings quotidiens avec les services secrets que Trump avait délaissés car il se pensait lui-même son propre service de renseignements. Ils sont pourtant le bouclier de la nation. Paradoxalement il n’avait que mépris pour eux.
Biden devra rétablir la confiance de l’armée dans la chaîne de commandement américaine. Russes et Chinois se sont en effet éjouis des propos tenus par le Général Hyten Commander of the US Nuclear Stratcom lors de la conférence de Halifax en Novembre 2017 « If President Trump ordered a nuclear launch (he) would believe to be « illegal » (he) would look to find another solution »
La confiance de l’armée et son adhésion ne se jugent pas à l’aune du seul critère de l’augmentation du budget militaire. C’est cette confiance qui inspirera respect et crainte à ceux que l’on appelle les Peer Conquer States. C’est cette même unité qui suscitera l’empathie et l’intimité des valeurs avec les alliés traditionnels.

Quand bien même l’on a du mal à distinguer des éléments positifs dans la politique étrangère de Trump (sauf l’attention portée aux problèmes de cyber défense) nous suggérons à Joe Biden de ne pas faire systématiquement le contraire de son prédécesseur. D’abord parce que les relations internationales ont beaucoup évolué depuis la fin de la présidence Obama.
Rappelons à cet égard le jugement si pertinent de Henry Kissinger : « Les réalisations passées ne garantissent pas–elles peuvent même nous inhiber–l’adaptation aux conditions nouvelles. » 6

Les Américains ont une dilection certaine pour baptiser de noms évocateurs leurs campagnes militaires. Nous suggérons donc à Biden de placer ses premiers jours sous le nom de Restore Hope.
D’aucuns ont souligné le fait que Trump n’est rentré en guerre avec aucun pays durant sa présidence. Soit.
Cela signifie-t-il que le monde serait-il devenu plus sûr, touché par une grâce immanente descendue du ciel. Que nenni !
Rappelons également que Chamberlain ne voulait pas non plus ouvrir les hostilités avec « Herr hitler ».
Pour paraphraser une jolie formule de Proust nous dirions qu’au contraire et bien humblement: « Les gouttes d’eau (les cris et dangers) comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous ensemble descendaient à rangs pressés du ciel. » 7

L’historien John Gaddis avait surnommé la fin de la guerre froide « The long Peace ». Cette « Long Peace » serait-elle en train de disparaître?
John Mueller a par ailleurs parfaitement décrit cette période: « Either we are the luckiest people in History or the risks have been overstated.” 8

Steven Pinker brillant sociologue énonce le fait, statistiques à l’appui que la violence ne cesse de diminuer et que cette « Long Peace » se mue en « New Peace ».

Lawrence Freedman quant à lui écrit que la raison de ce déclin de la violence est dû à: « Slowly but surely over human history, there had been a steady move away from reliance on violence to settle disputes. The reason for this was normative progress, for among influential constituencies in developed countries there was a growing conviction that war is inherently immoral because of its costs to human well-being.” 9
Croire que cette situation est pérenne est tout sauf certain et raisonnable.

Nassim Taleb évoque fortement dans son livre le Cygne noir : la puissance de l’imprévisible, l’imprévisibilité de toutes sortes d’évènements. Cette incertitude qui est porteuse de tant de risques fera partie de la gouvernance Biden. La gamme des conflictualités demeure complète. Le bas du spectre surviendra avec les conflits occasionnés par le protectionnisme et l’acmé se situera avec la Chine. Le cygne noir rôde dans cette région à nos portes.

Comment Biden va-t-il gérer ses conflits. Henry Kissinger pointe fort judicieusement qu’après avoir superbement fonctionné durant tant d’années, le Congrès de Vienne nous livre entre autres deux leçons :
–les guerres n’éclatent pas forcément sur des sujets centraux, mais bien souvent aux périphéries.
–Les guerres ne surgissent pas toujours subitement, mais souvent après une montée des tensions. Lorsque l’on s’en aperçoit, il est déjà trop tard. La Cyberwar ne se contentant plus de montrer son seul nez.
Margaret Atwood quant à elle, énonce cette vérité adamantine: «Wars happen because the ones who start them think they can win. »

L’on a longtemps cru–suivant en cela les enseignements du doux commerce cher à Montesquieu–que la guerre était impossible. Outre le fait que la guerre de 1914 nous a démontré le contraire, tout laisse à penser que les problèmes économiques seront cette fois-ci sinon la cause, du moins le Kerdos principal des conflictualités futures, à tout le moins le facteur aggravant.
Une des raisons de l’entrée précoce en guerre du Japon était précisément le refus de se laisser étrangler par les sanctions américaines. Il est en outre une nouvelle raison de voir surgir des conflits. En effet à mesure que l’on réalise le danger de la trop grande dépendance des approvisionnements chinois et de façon symétrique de la volonté chinoise de promouvoir le Made in China 2025, les économies se découpleront.
Ceci n’ira pas sans grandes tensions.

♦Le septième défi qui questionne Joe Biden, c’est l’éruption, désormais visible, de la cyber War. Nous avons vécu dans l’assuétude du confort douillet de l’arme nucléaire. Quoiqu’en pensent nos bonnes âmes, l’atome était réducteur de tensions, le cyber les exaspère jusqu’à incandescence.
Nous avons longtemps cru avec le politiste américain John Ikenberry que l’ordre actuel d’une paix et d’une stabilité, certes toutes relatives, survivraient grâce aux institutions internationales et notamment à la plus prestigieuse d’entre elles : l’ONU.
Biden arrive donc dans un monde où la Chine et la Russie n’auront de cesse que de pervertir le rôle stabilisateur de ces institutions pour les transsubstantier en des organisations destinées à pousser et promouvoir leurs propres normes, nouveaux missiles des guerres qui ne voudraient pas avouer leur nom.

Le monde à venir ne connaîtra pas obligatoirement des guerres « dures », mais les guerres « molles » s’épanouiront grâce à des normes provenant de la Chine et relayées par la Russie et autres pays illibéraux. Lorsque le terrain de jeu est parfaitement balisé, les règles – bonnes ou mauvaises- parfaitement établies, chaque joueur est à égalité. Mais Biden arrive dans un monde qui n’est ni complètement huttingtonien ni suffisamment fukuyamien. Privilégier cette approche ci plutôt que l’avertissement de celui-là conduira soit à une montée aux extrêmes, soit à une démission tout aussi mortelle.

Tout laisse à penser que Biden, conscient quoique l’on en dise de ce dilemme, possède les outils intellectuels pour jouer au bord du Brinkmanship sans jamais tomber.
En parfait héritier d’Obama, le nouveau Président maîtrise parfaitement l’équilibre du cliffhanger.
La présidence Biden sera également confrontée aux menaces diffuses mais dangereusement omniprésentes des populismes et nationalismes dont les voiles nauséabondes sont gonflées par des états illibéraux au nationalisme exacerbé.
Pour parfaire le tableau, Biden devra affronter la diminution du rôle, de l’influence et des moyens de tous les organismes régulateurs. Trump aura apporté son lot de braise mais les remugles de l’unilatéralisme assombrissaient déjà la scène mondiale.

Le multilatéralisme vanté à Davos par XI-Ji Ping devant un parterre médusé, n’était qu’un parfait anesthésiant.
Comme dans un puzzle, les éléments s’assemblent annonçant des jours, tout sauf heureux. Face à la montée des périls, possible mais pas obligatoire, le lecteur féru d’histoire se rappellera utilement l’avertissement de Raymond Aron: « Plus l’Occident est décidé à faire front et à accepter les périls et le prix de la résistance plus il importe de ne pas perdre le sens du possible de mesurer la valeur des diverses positions de ne pas mettre au premier rang le prestige et l’idéologie.» 10
Tel est le conseil que nous prodiguons au nouveau Président des États-Unis.

En somme Biden aura peut-être à gérer davantage des dangers à bas bruit que des dangers classiques.
Marc-Aurèle avait compris il y a déjà plusieurs siècles, que l’obstacle est matière à action. Et si l’on considère comme le grand stratège Hermocrate que tout se coalise sous l’effet de la crainte, Biden devra garder et son sang-froid et sa capacité de trouver des compromis.

En matière de relations internationales, Joe Biden devra assumer une cascade de paradoxes. Trump sous son armure belliqueuse protégé par son heaume et chevauchant un destrier impuissant, fût tout sauf un guerrier. Sous son déguisement de va-t-en-guerre impulsif, irréfléchie et de mâle alpha, mais donquichottesque, il révéla surtout envers les plus forts et les plus illibéraux, des prudences arthritiques.
Corée, Erdogan Russie, Chine en témoignent hélas éloquemment. Jusqu’au tweet du 28 février 2020. L’exemple le plus désolant et révélateur fût la façon dont Kim humilia et ridiculisa un Trump affichant un sourire niais pour les photos. Les lecteurs plus âgés se rappelleront les mimiques vulgaires et stupides de Georges Marchais.

Joe Biden est quant à lui – même s’il est profondément soucieux de conserver intact l’hégémon américain–partisan du multilatéralisme et de relations apaisées. Il est tout, sauf ce que l’on pourrait qualifier de pacifiste.
Bien qu’estampillé de gauchiste, voire socialiste, ce qui est l’injure suprême aux USA, il n’hésitera pas à contrer les agressions économiques chinoises. C’est en effet le terme qu’il convient d’employer puisque la Chine est désormais, même aux yeux de l’Union Européenne, un rival systémique.

Pour autant Joe Biden ne se perdra pas dans les crevasses de la dénonciation de l’axe du mal ou de la stigmatisation des « rogue states ». Cela ne sert à rien si ce n’est à rendre ces mêmes Etats encore plus « rogue ». Nous conseillons donc à Joe Biden de ne pas répéter les erreurs idéologiques du containment d’après-guerre.

Que Biden s’inspire du commentaire de Henry Kissinger qualifiant Obama de président le plus kissingérien depuis Bush Senior. (Un excès de modestie l’a probablement empêché de dire depuis « lui-même !)
Le nouveau président devra donc suivre l’étroite ligne de crête entre realpolitik et idéalisme. Une bonne politique étrangère ne saurait cependant durablement opposer les deux versants.

Rappelons au nouveau Président ce que rapportait Henry Kissinger :
« Calculations of power without a moral dimension will turn every disagreement into a test of strength … Moral prescriptions without concern for equilibrium, on the other hand, tend toward either crusades or an impotent policy tempting challenges; either extreme risks endangering the coherence of the international order itself.”

Biden défendra de façon beaucoup plus ferme les atteintes aux Droits de l’Homme que cela soit à Hong Kong, ou en Arabie Saoudite dont le Boucher Désosseur, Mohamed ben Salman, aussi appelé MBS Mohamed Bone Saw, risque fort de ne pas apprécier le changement de présidence américaine.

Quant à Erdogan, s’il n’est pas sûr qu’il affadisse sa politique étrangère, il ne bénéficiera plus en revanche de la duplicité affichée et de la clémence respectueuse du Président américain envers des leaders forts et illibéraux.
Biden sera donc perçu à l’étranger comme bien plus faucon que Trump.
Sera-ce un facteur aggravant les conflits ou au contraire diminuant les risques, tant il est vrai que chinois et russes ne respectent que les rapports de force. Il est encore trop tôt pour se prononcer. En d’autres temps Clausewitz avait écrit : « Die Sache muss entscheiden. »
De nombreux analystes comparent la situation actuelle et son point saillant que sont les relations sino-américaines au Thucydides’s Trap Trump et à la guerre de 1914. En fait s’y ajoute un élément psychologique et idéologique. L’égo furieusement surdimensionné de Xi Ji-Ping et une « re-communisation » voire « re-marxisation »de la Chine, du rôle du parti communiste et du modèle idéologique chinois dans le monde.
Ce n’est pas encore la guerre froide mais la Chine sort de sa réserve et revendique avec fierté et désormais arrogance son rôle mondial. Après tout, Tianxi et Heping Jueqi sont pour elle d’ordre divin et ontologique.

Nous conseillons donc bien humblement à Joe Biden de ne surtout pas se lancer dans une croisade idéologique.

Le Duc d’Otrante, plus connu sous le nom de Fouché, rapporte dans ses mémoires que la guerre d’Espagne révéla un terrible secret : Napoléon pouvait être battu. Voilà le terrible secret que Joe Biden va découvrir plus que tout autre de ses prédécesseurs : Les Usa ne sont plus tout à fait le seul deus ex machina de la planète. Zeus en son Olympe aura désormais des comptes à rendre.
De ce secret, Trump n’est pas responsable bien entendu ; il a cru, cependant à tort, qu’il pouvait l’ignorer, voire s’en accommoder à tout le moins jusqu’à son dernier tweet laudateur du 28 Février 2020.

Giscard d’Estaing avait eu l’intelligence et le courage de reconnaître que la France était devenue une puissance moyenne. Il n’est pas sûr que l’aura intellectuelle de Joe Biden soit la même que celle de Giscard d’Estaing. Quant à Trump, nous ne résistons pas au plaisir de rapporter les propos de celui qui demeure peut-être le plus grand pénaliste français : Maître Maurice Garçon qui usa de cette cruelle mais si savoureuse formule : « C’est une pauvre loque misérable dont l’esprit bat la breloque. » 11

Il reviendra à Joe Biden de reconnaître que l’hégémon américain est toujours là mais qu’il doit dorénavant partager la première place du podium avec la Chine. Si rien ne devrait pouvoir se faire durablement, à quelques kappi près, sans l’assentiment américain ou à tout le moins contre les intérêts américains, sauf peut-être dans le mare nostrum chinois, rien ne pourra par contre se faire avec le seul aval américain et contre les intérêts chinois.

Après les humiliations et avanies subies par Trump (Corée, Iran etc)) ce sera déjà une jolie performance à l’actif de Biden. Dans sa reconquête du pouvoir américain et de son influence, Joe Biden dispose de nombreux atouts tant sur le plan militaire que sur le plan civil.

Le premier d’entre eux étant sa personnalité consensuelle et le fait qu’il a été autant éloigné d’un Bernie Sanders ou Elisabeth Warren que des extrémistes du Grand Old Party. Biden alterne idéologiquement et politiquement entre le centre droit et le centre gauche. Ou plutôt nous dirions qu’il est au confluent des différents courants. Il est certainement le plus républicain compatible, ce qui représente un énorme atout en ces temps de fracture. L’on pourrait dire qu’il se situe à l’extrême centre.
Premier budget militaire au monde, environ sept cents milliards de dollars, près de 800 bases militaires à l’étranger, les Américains demeurent les seuls à maîtriser complètement les quatre attributs qui définissent et structurent la puissance mondiale :

– Killing box
– Maîtrise des global commons
– Peace Making
–Peace Keeping.
Ils sont surtout les seuls à maîtriser – encore- aussi rapidement ce que les spécialistes appellent la boucle OODA et leur TST (Time Sensitive Target) reste le plus court etc.
Leur capacité à faire vivre ensemble leurs différentes armes demeure à ce jour la plus impressionnante. À cet égard, nous conseillons à Joe Biden de continuer l’augmentation des dépenses de cyber sécurité mais aussi de maintenir les budgets du chasseur F 35 et du bombardier à long rayon d’action B 21.

Parallèlement Joe Biden devra reconstruire la supply chain vitale pour la puissance et la souveraineté stratégique. Outre son programme de politique étrangère que nous développerons dans la deuxième partie de notre article – après cette brève introduction dont le but est de brosser l’ordre mondial actuel- (nous passerons en revue les principales régions à la suite de cette introduction)Biden peut s’appuyer sur l’exceptionnelle résilience américaine qu’Hillary Clinton résume parfaitement:
« In the past, it sometimes has taken a dramatic shock—Pearl Harbor, Sputnik, 9/11—to wake up the United States to a new threat and prompt a major pivot. The COVID-19 crisis should be a big enough jolt to rouse the country from its sleep, so that it can summon its strength and meet the challenges ahead.” 12

Dans un registre relevant de la boite à outils, Joe Biden devra s’atteler à la reconstruction du State Department qui devra réinventer le rôle, et la mission de la puissance américaine. Trump l’avait en effet décapitée. Retenons comme seule preuve, la façon dont il traita Rex Tillerson- après l’avoir couvert de flagorneries- à propos de la Corée et la vulgarité avec laquelle il le chassa. «I told Rex Tillerson, our wonderful Secretary of State, that he is wasting his time trying to negotiate with Little Rocket Man” “ Save your energy Rex , we’ll do what has to be done. » 13

Le State Department devrait redonner tout son lustre à l’imperium américain. Le State Department fût si souvent le symbole de l’excellence américaine. Certes il y eût quelques exceptions ; l’on se rappellera avec amusement comment Winston Churchill qualifia Foster Dulles et sa pactomanie : « Foster Dulles is the only case i know of a bull who carries his china shop with him. »

La nature des tâches et des menaces ne relève plus aujourd’hui de la seule polémologie. Certes l’assertion d’Héraclite demeure toujours aussi structurante : « Polemos de tout est le père, de tout est le roi. »
Pour autant des menaces d’un autre type éploient désormais toutes leurs griffes. Ainsi les problèmes économiques, sociaux, identitaires, écologiques, climatiques, etc se rappellent tous les jours à notre vigilance.
Paradoxalement, l’habitude américaine de nommer des personnalités – hors du sérail- peut s’avérer un atout. Choisir des hommes d’affaires confrontés à ces problématiques, des universitaires, des individus issus de la société civile, peut à certains égards, se révéler un choix judicieux.

Ad Augusta per Angusta ! Ni restauration de l’hégémon que nous avons connu, au reste pour nous Européens il n’est plus totalement nécessaire et en tout cas guerre souhaitable, ni retranchement américain qui serait une catastrophe systémique. Le State Department et le State of Defense devront réapprendre à travailler de concert
Dans la pièce qui se joue, nous venons d’esquisser le Parodos, πάροδος,
Dans le prochain article nous définirons les stasimons στάσιμον, L’exordos, ἔξοδος , dépend encore de trop de cygnes noirs pour nous y aventurer.
Nous nous permettons un dernier conseil à Joe Biden: en grâce continuez à suivre la sage leçon de Thucydide. Sa grille d’analyse Kerdos, Phobos, Doxa nous semble toujours le meilleur moyen de préserver un monde stable et relativement juste. Croyez moi : c’était un bon Thucydide!

Pour conclure nous vient à l’esprit ce terrible et émouvant orémus adressé par Vaclav Havel au Président Obama lors de sa visite à Prague en 2009: « « Votre malédiction, c’est que les gens attendent beaucoup de vous, car cela signifie qu’ils pourront être vite déçus. C’est une chose dont j’ai l’habitude. Je crains que cela ne soit un piège. »

Leo Keller
Neuilly le 16/01/2021

Note

1 Henry Kissinger in Les Malentendus Transatlantiques P 288
2 Propos attribué à Shakespeare
3 In Nikkei Asia 7/01/2021
4 Corneille in Cinna
5 Nicole Bacharan In l’Amérique selon Trump
6 Henry Kissinger In les Malentendus Transatlantiques P 8
7 Marcel Proust in à la recherche du temps perdu
8 John Mueller In Foreign Affairs december 2018
9 Lawrence Freedman In the Future of War p XI
10 Raymond Aron in chroniques de la guerre froide 13 Décembre 1950
11 Maurice Garçon in journal 1939-1945
12 Hillary Clinton A National Security Reckoning in Foreign Affairs de Décembre 2020
13 Trump Tweet 01/10/17

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