Biden dans les sables saoudiens. Par Dov Zérah

BIDEN DANS LES SABLES SAOUDIENS
Par Dov Zérah

Le 9 février dernier, j’ai appelé votre attention sur deux positions de la nouvelle administration américaine relatives à

• La défense du « Made in America » et des emplois américains
• La Chine présentée comme l’adversaire stratégique fondamental.
Cela m’avait conduit à titrer ma chronique « BIDEN sur les traces de TRUMP ? »

Aujourd’hui, nous commençons à percevoir, en politique étrangère, des différences entre les deux Présidents :

• L’Iran est indiscutablement le sujet qui vient immédiatement à l’esprit. On prête à Joe BIDEN l’intention de renouer avec l’accord de 2015. Pour plusieurs raisons, il est encore trop tôt de se prononcer sur le sujet :

o Persuadé que les sanctions commençaient à avoir des effets, Donald TRUMP avait laissé entendre une possible reprise des discussions ; cela était vraisemblable pour un négociateur né comme lui.
o Mais les retrouvailles sont compliquées ; au lieu d’attendre tranquillement, voire sereinement, une réouverture des négociations, Téhéran s’est lancé dans une série de provocations avec les attaques de l’ambassade américaine par une milice chiite pro-iranienne ou contre les installations pétrolières saoudiennes par les Houthis yéménites armés et soutenus par les Ayatollahs.
o En 2015, seul Israël était ouvertement opposé à l’accord. Aujourd’hui, l’expansionnisme iranien au Proche Orient effraye les États sunnites qui sont également réservés à un nouvel accord avec l’Iran.

o Le conflit israélo-palestinien. À ce stade, Joe BIDEN a indiqué qu’il ne remettra pas en cause les Accords d’Abraham ! Comment eût-il pu en être autrement ? En annulant la vente des F35 aux Émirats arabes unis (EAU) ? En revenant sur la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental ?
Quelle que soit l’importance de chacun de ces gestes effectués par l’administration TRUMP, les démarches de ces pays reposent sur des fondamentaux solides et difficiles à être remis en cause par des desiderata d’une nouvelle administration américaine.
D’ailleurs, un pays, voire les États-Unis, peut-il critiquer des États qui ont cherché à normaliser leurs relations, à faire la paix ? Seule l’Europe, en 1979 lors du sommet de Venise, n’avait pas hésité à critiquer les accords de Camp David et la paix entre l’Égypte et Israël !

Quant au processus de paix, pour le moment, Washington ne peut qu’attendre les résultats des élections israéliennes et palestiniennes. Par ailleurs, l’équilibre entre le Fatah et le Hamas sera un élément déterminant.

En fait, la grande nouveauté est venue de la divulgation par l’administration BIDEN d’informations confidentielles incriminant le Prince héritier Mohammed ben Salmane Al SAOUD, dit MBS, d’être personnellement impliqué dans l’assassinat du journaliste américano-saoudien Jamal Ahmed KHASHOGGI survenu mi-septembre 2018 dans un consulat saoudien en Turquie.
Cela écarte dorénavant certaines thèses : un meurtre commandité par ses opposants politiques dans un souci de le déstabiliser, un règlement de comptes entre services secrets compte tenu du fait qu’il semblait travailler pour un ou plusieurs pays.

Qu’est-ce qui explique une telle position de Joe BIDEN ? Pourquoi s’en prend-il à MBS ?

Le 23 juin 2017, MBS, âgé de 32 ans, acquiert le statut de prince héritier et le poste de ministre de la Défense. Depuis, il marque de son empreinte la politique saoudienne :

• Il a engagé une politique de modernisation de la société. Monarchie islamique créée en 1932 par la famille SAOUD, le pays est marqué par le wahhâbisme, observance très orthodoxe de l’Islam, des pratiques ancestrales, de plus en plus problématiques avec l’élévation du niveau d’éducation des populations.
Parallèlement, l’image du pays s’est détériorée avec Ben Laden et Al Quaïda.
MBS essaie de faire évoluer son pays, à le faire entrer dans le XXIème siècle. De nouveaux droits sont accordés aux Saoudiennes ; le plus visible est la capacité à conduire des automobiles.
Le seul élément étonnant dans cette perspective est la politique de « saoudisation » du pays avec des conditions de plus en plus draconiennes pour les étrangers ; de nombreux travailleurs immigrés quittent le pays.
• Il cherche à faire évoluer le modèle économique. Treizième pays au monde avec une superficie de plus de 2 200 000 km², l’Arabie saoudite a une faible densité avec moins de 35 millions d’habitants. Néanmoins, il regorge de ressources notamment pétrolières.

Avec sa « vision 2030 », il vise à réduire la dépendance pétrolière du pays, à diversifier ses activités économiques. Remise en cause de certaines subventions, d’exonérations fiscales, introduction de la TVA, libéralisation de nombreux secteurs économiques, mobilisation des ressources sur le numérique et la haute technologie, construction de la ville la plus intelligente au monde…
Un des projets les plus emblématiques est l’introduction en Bourse de l’ARAMCO, la société pétrolière nationale, ou l’ouverture de son capital avec des placements privés.
• Il a engagé son pays dans de nombreux conflits. La crainte de l’Iran a conduit l’Arabie saoudite dans les guerres en Syrie et au Yémen, ce qui n’a fait qu’exacerber les tensions entre les deux champions chiite et sunnite. Les échecs militaires dans ces deux pays, sans oublier les tentatives d’interférence dans la vie politique libanaise, ont porté atteinte à l’image de MBS.

Néanmoins, l’engrenage est engagé entre les deux pays et les deux mondes sunnite et chiite ; ce explique les normalisations entre Israël et plusieurs pays arabes, Bahreïn, Émirats arabes unis (EAU), Soudan, Maroc. L’opposition du Roi retarde le processus entre Israël et l’Arabie saoudite, même si la complicité entre les deux pays est de plus en plus explicite.

Les raisons de Joe BIDEN pour avoir MBS en ligne de mire sont nombreuses :
• Ne pas accepter l’assassinat politique du citoyen américain J A KHASHOGGI qui aurait également été un « honorable correspondant » de la CIA
• Donner satisfaction à la gauche du parti démocrate qui a toujours critiqué la situation des droits de l’homme, et plus particulièrement de la femme dans le Royaume
• Répondre à la demande des organisations non gouvernementales qui condamnent régulièrement les actions des militaires saoudiens au Yémen que certains n’hésitent pas à qualifier de crimes contre l’humanité
• Sans oublier que de nombreux Américains ont du mal à tourner la page des attentats du 11 septembre commis par des Saoudiens dont certains étaient proches de la famille royale…
Cela justifie-t-il que Joe BIDEN joue avec le feu ?

Dans les relations internationales, la défense des Droits de l’Homme est toujours très difficile. On se trouve toujours confronté au « deux poids, deux mesures » à deux niveaux :
• Une condamnation ou des sanctions suffisent-elles ? Faut-il intervenir militairement ?
• Pourquoi sanctionner la Birmanie et pas la Turquie ? Pourquoi intervenir en Libye et pas en Syrie ?
Toute politique d’ingérence humanitaire finit par intégrer, à un moment ou un autre, des considérations de Réalpolitique.

L’attitude de l’administration américaine risque de déstabiliser l’Arabie saoudite. N’oublions pas que la marche vers la « normalité » engagée par MBS n’est pas un processus consensuel et crée de nombreux remous tant dans la famille royale qu’au sein de la hiérarchie religieuse ; le 21 avril dernier, le palais royal aurait été attaqué et le prince blessé au point de ne pouvoir apparaître en public durant près de quarante jours.

Parallèlement, la distanciation américaine et le maintien de la menace iranienne peuvent entrainer une accélération du processus de rapprochement avec Israël, de renforcement des liens avec la Chine qui est en train de construire un hub pétrolier sur les côtes saoudiennes, ou de recherche d’un nouveau parrain plus protecteur comme la Russie … !

Joe BIDEN a peut-être ouvert la boite de Pandore !

Dov ZERAH
02/02/2021
In Atlantico

https://www.atlantico.fr/article/decryptage/joe-biden-dans-les-sables-saoudiens-etats-unis-diplomatie-moyen-orient-arabie-saoudite-mbs-mohammed-ben-salmane-jamal-khashoggi-dov-zerah

Dov Zerah est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, possède une maîtrise de Sciences économiques de l’université de Panthéon-Sorbonne, est ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA, Promotion Voltaire (1980) et auditeur de l’Institut des hautes études de défense nationale
De 1993 à 1999, il occupe des postes de direction de cabinets, cabinets des ministres de la Coopération, puis de l’Environnement, puis du commissaire européen chargée de la recherche, de l’innovation, de l’éducation, de la formation et de la jeunesse. De juin 1993 à novembre 1995, il est directeur délégué à la direction générale de la Caisse française de développement (CFD), qui deviendra l’AFD.

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