Les sept écologies . Pour une alternative au catastrophisme. Par Luc Ferry

Luc Ferry
Les sept écologies . Pour une alternative au catastrophisme.

Face aux défis écologiques de toutes sortes, la « décroissance » ne va—t-elle pas finir par s’imposer ?   

Ceux qui veulent « casser les rêves d’enfant » ou les priver de sapin de Noël au nom de la décroissance, ont à mon avis peu de chance d’enthousiasmer les populations. Vous noterez au passageque sur les 193 États membres de l’ONU, il n’en est pas un, je dis bien pas un seul, pour plaider en faveur de la décroissance. Les mouvements populaires sont sur la même ligne, comme en témoigne celui des Gilets Jaunes qui, sauf erreur de ma part, ne demandaient ni limitation de vitesse, ni augmentation du prix des carburants (c’est un euphémisme…).
Donc, soit les peuples et les gouvernants sont tous des abrutis plongés dans le « déni », comme le prétendent les plus fanatiques, soit ils ont des raisons de ne pas céder aux sirènes de la décroissance qu’en réalité seule une poignée d’activistes réclament. Les politiques de décroissance n’ont aucune chance, je dis bien aucune, de passer démocratiquement.
Quant à ceux qui rêvent, comme Dominique Bourg, un proche de Nicolas Hulot, de les imposer en suspendant certains principes démocratiques fondamentaux au profit d’une assemblée d’experts soigneusement choisis pour leur engagement en faveur du fondamentalisme vert, je leur souhaite bonne chance : je parierai volontiers sur le fait que les peuples qui ont goûté à la démocratie ne se laisseront pas  museler aussi facilement.    


Chefs d’entreprises et politiques mettent en général en avant le « développement durable » ou  la « croissance verte ». Pourquoi ce type de piste ne trouve pas grâce à vos yeux ?  

Les vieux courants de l’écologie politique, qu’ils soient révolutionnaires ou réformistes, sont tous ancrés dans la logique de la punition. Ils ne diffèrent en réalité que du plus au moins. Le « développement durable », une notion qui a en général la faveur des chefs d’entreprises et des gouvernants, s’apparente trop souvent à une espèce de décroissance molle, à fois pénalisante pour les libertés sans être pour autant efficace : on interdit les trajets courts en avion, certaines publicités, en pénalisent certaines voitures, etc), mais au final, ça ne représente pas le millième de l’épaisseur du trait en matière de réchauffement climatique.
Les tentatives de limiter « un tout petit peu » la vitesse sur les routes ou d’augmenter « un tout petit peu » les taxes sur les carburants n’ont pas eu d’autre effet que de mettre les Gilets Jaunes dans la rue jusqu’à ce que le gouvernement soit obligé de céder en rase campagne. C’est le type même des mesures bêtes et méchantes. L’écomodernisme que je défends dans mon livre  se situe à l’opposé de ces stratégies perdantes.

Vous expliquez dans votre nouveau livre que croissance économique et écologie sont conciliables. Comment est-ce possible ?     

          Une croissance infinie est tout à fait possible dans un monde fini pourvu qu’on mette enfin en œuvre deux idées fortes, réellement novatrices : le découplage et l’économie circulaire. Il faut en effet opérer un découplage entre quête du progrès d’un côté et, de l’autre, la destruction de l’environnement par l’impact négatif que les activités humaines lui font subir.
Comme l’écrit Michaël Shellenberger dans son « Manifeste écomoderniste », un militant écologiste qui fut salué en 2008 à la Une du magazine Time comme un « héros de l’environnement » : « Intensifier beaucoup d’activités humaines, en particulier l’agriculture, l’extraction énergétique, la sylviculture et les peuplements de sorte qu’elles occupent moins de sols et interfèrent moins avec le monde naturel est la clef pour découpler le développement humain des impacts environnementaux. Ces processus technologiques et socio-économiques sont au cœur de la modernisation économique et de la protection de l’environnement. Ensemble, ils permettront d’atténuer le changement climatique, d’épargner la nature et de réduire la pauvreté mondiale ».

Shellenberger rappelle à l’appui de ses propos une statistique particulièrement frappante : déjà aujourd’hui, 4 milliards d’individus vivent dans des villes qui ne représentent que 3% de la surface du globe ! En d’autres termes, en poursuivant la logique de l’urbanisation, voire en l’intensifiant pourvu qu’on pense la « ville du quart d’heure » de façon plus intelligente, nous pourrions laisser de plus en plus de place à la nature sauvage, à la biomasse et à la biodiversité.

En quoi l’idée a priori assez banale du recyclage doit elle être prise au sérieux ?

Le deuxième pilier de l’écomoderniste est tout sauf banal. Il ne s’agit pas de trier les poubelles, mais de mettre en place une toute nouvelle économie circulaire qui rompt enfin avec la logique absurde et destructrice des premières révolutions industrielles et du capitalisme brutal. Si on s’y prend bien, la croissance peut être en effet non polluante, voire dépolluante pourvu qu’on conçoive en amont de la production industrielle la possibilité non seulement d’un désassemblage des produits permettant un recyclage complet, mais si on utilise en plus des ingrédients favorables à l’environnement afin d’en finir avec les « produits crétins ».
Les produits industriels devraient désormais être conçus pour aller du « berceau au berceau » et non plus du « berceau au tombeau ». C’est cette alternative à la décroissance que William McDonough et Michael Braungart, un architecte américain et un chimiste allemand, présentent de manière argumentée et forte dans leur livre intitulé Cradle to Cradle, du berceau au berceau, créer et recycler à l’infini (traduit chez Gallimard en 2012). Pour y parvenir, il faudrait « seulement », mais c’est en fait une révolution, « fabriquer tous les produits en vue de leur désassemblage. L’avantage d’un tel système serait triple : il n’engendrerait aucun déchet inutile et possiblement dangereux ; il permettrait aux fabricants d’épargner dans le temps des milliards de dollars de matériaux précieux ; des « nutriments techniques » circuleraient en permanence, l’extraction des substances brutes comme des produits pétrochimiques diminuant ainsi que la fabrication de matériaux potentiellement nocifs… en quoi ce projet va plus loin que le refrain environnemental habituellement négatif à l’égard de la croissance, un refrain d’après lequel nous devrions nous interdire les plaisirs que nous procurent des objets comme les voitures…».

Les écomodernistes proposent une allégorie, celle du généreux cerisier qui, à l’opposé des modèles décroissantistes, produit beaucoup plus de cerises qu’il ne lui en faut pour se reproduire, ce qui lui permet de nourrir des oiseaux, des insectes, des petits mammifères et au passage aussi, de réjouir le cœur (et l’estomac) des humains. Il ne faut donc ni cesser de faire des enfants, encore moins pousser les gens au suicide pour réduire la population mondiale afin de « sauver la planète », ni renoncer à la technique et à l’innovation, pas davantage à la croissance et à la consommation pourvu qu’au lieu de chercher à être moins mauvais, on s’efforce « tout simplement » d’être bons, voire excellents, en utilisant dans la production des ingrédients qui pourront être dispersés dans la nature sans dommage.

Le plus important dans ce projet, c’est que l’écologie n’y est plus une affaire de morale, de punition, de passions tristes et de culpabilité, mais « seulement » d’intelligence et d’intérêt bien compris. Entre la décroissance molle façon « développement durable » et la décroissance dure, moralisatrice et punitive des fondamentalistes, l’écomodernisme représente une alternative prometteuse, non seulement moins  déprimante mais surtout infiniment plus applicable que les différentes figures du retour en arrière aux temps préindustriels, ce pourquoi il suscite aussi de nombreuses critiques  de la part des tenants de la décroissance et du retour aux low-tech qui, dans la suite du communisme, veulent en réalité continuer la lutte contre les démocraties de marché.

Inviter tout à chacun à accomplir des petits gestes écologistes – trier ses poubelles, éviter de prendre l’avion etc. – n’a dites-vous aucun intérêt.  Même pas pédagogique ? 

Ça ne peut pas faire de mal à ceci près qu’on instille l’idée fausse que c’est par de petits gestes qu’on va y arriver alors qu’il nous faut une révolution qui, si elle n’est ni antimoderne ni anticapitaliste, suppose malgré tout une rupture radicale avec l’état actuel du productivisme.

Comment  faire dans nos sociétés médiatiques et émotionnelles  pour  rallier l’opinion publique à  l’économie  intelligente,  high tech et rationnelle  que vous appelez de vos vœux contre l’écologie moralisante , austère et  quasi-religieuse  prônée  par exemple Greta Thunberg ? 

Le catastrophisme antimoderne a toujours exercé du charme auprès des jeunes gens, mais  quand on comprend qu’il ne va nulle part, il faut faire appel à l’intelligence plutôt  qu’à ce que Nietzsche appelait la « moraline ». Dans un texte que j’ai traduit dans la Pléiade quand j’étais jeune, Kant dit que « même un peuple de démons » pourrait adhérer à une société juste « pourvu qu’il soit doué d’intelligence » car c’est son intérêt bien compris. C’est à l’intelligence que mon livre fait appel plutôt qu’à la morale punitive et ma foi en l’humanité me laisse penser que ce n’est pas toujours du temps perdu…

Luc Ferry
Interview Nouvel Economiste
Les sept écologies . Editions de l’Observatoire

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