Rwanda : la France trouve enfin les mots justes. Par Dominique Moïsi

Rwanda : la France trouve enfin les mots justes
Par Dominique Moïsi
7/06/2021


C’était le 11 septembre 2001 : comment oublier cette date. J’avais été convié à un déjeuner restreint au Quai d’Orsay par Hubert Védrine, alors ministre des Affaires étrangères. Il s’agissait de dire au revoir à l’ambassadeur de Grande-Bretagne, sir Michael Jay, qui terminait son mandat. La conversation tourna un long moment sur le discours du 16 Juillet 1995 (dit « discours du Vel d’Hiv ») du président Jacques Chirac. Pour la première fois, la France reconnaissait sa responsabilité dans la déportation et la mort des Juifs de France. Hubert Védrine reprenant un argumentaire « classique » prit ses distances avec le discours du président de la République, au nom de la formule : « Vichy, ce n’était pas la France. » La France n’avait donc pas à s’excuser. Je défendais le point de vue inverse, soulignant à quel point le discours de Jacques Chirac m’avait personnellement apaisé. Mon père, Croix de Guerre 39/40 pour fait de bravoure, n’avait-il pas – après son arrestation à Nice par la Gestapo – été conduit à Drancy par deux gendarmes français, avant sa déportation à Auschwitz ? De quelle autorité dépendaient donc ces gendarmes, que les états de service pour la France de mon père, ne troublaient nullement ? Au lendemain du discours lucide et nuancé du président Emmanuel Macron à Kigali, cet échange entre Hubert Védrine et moi-même, m’est tout naturellement revenu à l’esprit. Comme s’il existait une étrange continuité entre les blocages et les dénis d’hier et ceux d’aujourd’hui, avec dans les deux cas François Mitterrand comme figure emblématique.

Grilles de lecture dépassées

On peut aborder le débat sur la responsabilité (ou non) de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda par deux angles différents : diplomatique et philosophique. Sur le plan de la stricte analyse diplomatique, on peut revenir – les socialistes l’ont fait – sur le droit d’inventaire. Et opposer le premier au second mandat de François Mitterrand. Considérer ainsi qu’en matière de politique étrangère, de 1981 à 1988, son bilan avait été « globalement positif ».

Si François Mitterrand s’est « trompé » à plusieurs reprises pendant cette période, c’est que ses grilles de lecture n’étaient plus adaptées au monde nouveau qui avait surgi depuis la chute du mur de Berlin.

En proclamant en pleine querelle des euromissiles « que les missiles étaient à l’Est et les pacifistes à l’Ouest » Mitterrand avait « tout compris », et l’avait formulé avec force et élégance. Son bilan de 1988 à 1995 est plus problématique. Certains analystes – pour expliquer ce décalage entre les deux mandats – mettent l’accent sur l’état de santé toujours plus fragile du président de la République. C’est je crois faire injure à la volonté et à la détermination de l’homme. Non, si François Mitterrand s’est « trompé » à plusieurs reprises pendant cette période, c’est que ses grilles de lecture n’étaient plus adaptées au monde nouveau qui avait surgi depuis la chute du mur de Berlin en novembre 1989.

La France de Mitterrand a-t-elle accueilli avec trop de tiédeur le processus de réunification de l’Allemagne perçu au plus haut niveau de l’État comme : « une bonne nouvelle pour l’Europe, mais pas nécessairement pour la France » ? L’Elysée pensait (à tort) que l’URSS ne se résignerait pas si vite à la disparition (inéluctable à terme) de la République de Pankow (la RDA). Les dépêches de notre ambassade en Allemagne de l’Est – dans leur incapacité à appréhender le réel – étaient simplement affligeantes. À l’inverse, la France n’a-t-elle pas pris trop tardivement ses distances avec la Serbie de Milosevic, au nom d’une réflexion dépassée du type : entre la Serbie et la Croatie, la France compte tenu de ses alliances historiques ne peut être que du côté de la première ?

Dans l’Afrique des Grands Lacs, le « pendule de la France » a été dominé par un paramètre unique : les intérêts de l’Afrique francophone face aux ambitions grandissantes de l’Afrique anglophone. Cette grille de lecture quasi exclusive n’était pas, l’Histoire en a fait la démonstration, la bonne. Ni sur le plan éthique ni sur le plan géopolitique. L’influence et l’image de la France en Afrique et dans le monde sont-elles sorties grandies de cet « épisode Rwandais tragique » ? À trois reprises sur trois dossiers clés – l’Allemagne, les Balkans, l’Afrique des Grands Lacs – la France de François Mitterrand a eu des hésitations coupables ou a fait des choix diplomatiques contestables.

Reste la dimension plus philosophique du débat. « Un État ne s’excuse pas. L’excuse et son corollaire, le pardon, sont des intentions morales qui ne peuvent intervenir qu’entre des individus », écrivait Gaspard Koenig dans ce journal il y a quelques jours. L’exemple de l’Allemagne fait la démonstration du contraire. Sans l’exercice de repentance auquel elle s’est livrée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, rien n’aurait été possible : ni le lancement du projet européen ni le « miracle allemand » lui-même. En reconnaissant, comme elle vient de le faire, sa responsabilité dans les massacres commis en Afrique du Sud-Ouest (l’actuelle Namibie) pendant la période coloniale, l’Allemagne se grandit aux yeux de l’Afrique et du monde.

À trois reprises sur trois dossiers clés – l’Allemagne, les Balkans, l’Afrique des Grands Lacs – la France de François Mitterrand a eu des hésitations coupables ou a fait des choix diplomatiques contestables.

On ne saurait bien sûr comparer les « erreurs françaises » au Rwanda avec les crimes génocidaires de l’Allemagne impériale en Afrique. Et opposer comme on le fait parfois, de manière réductrice, la lucidité morale de l’Allemagne à l’aveuglement éthique de la France.

Poids des émotions

Mais dans un monde où le poids des émotions est toujours plus grand, comment continuer à nier l’importance du pardon, et rejeter avec force toute notion de repentance ? Joe Biden l’a bien compris. Il a saisi l’occasion du centième anniversaire du « pogrom » de Tulsa en 1921 (on ne saurait utiliser une autre expression pour décrire les violences dont la communauté noire de la ville a été victime) pour demander solennellement « pardon » au nom de l’Amérique, aux rares survivants, et au-delà à l’ensemble de la communauté Afro-Américaine. Il est dangereux de juger le passé à l’aune du présent. Mais il est plus dangereux encore de refuser de le confronter, en s’enfermant dans une forme d’autisme historique. Dans son discours de Kigali, Emmanuel Macron a su trouver les mots et le ton juste pour renouer avec le Rwanda. Le silence et le déni rendent la réconciliation entre les peuples impossible.


Dominique Moïsi
Institut Montaigne


Nous reproduisons une fois de plus, avec son aimable autorisation, et l’en remercions, un article passionnant de Dominique Moïsi paru dans les Echos. Après avoir enseigné, entre autres, à l’ENA, au King ’s College de Londres, à l’université hébraïque de Jérusalem et à Harvard, Dominique Moïsi est actuellement Senior Counselor à l’institut Montaigne, conseiller spécial à l’IFRI après en avoir été un des membres fondateurs. Il est également membre du Groupe de Bilderberg.

Dominique Moïsi a publié plusieurs ouvrages dont le très remarquable « Géopolitique de l’émotion » dont nous nous sommes parfois inspirés dans nos articles, ainsi que « le Nouveau Déséquilibre du monde. »

Il collabore dans de très nombreux journaux français et étrangers tels que les prestigieux Times ou New York Times. Il a tout jeune été l’assistant de Raymond Aron. D’aucuns, et à juste titre, le tiennent pour son héritier spirituel.

Il est considéré comme l’un des tout meilleurs analystes de géopolitique.

Nous remercions l’Institut Montaigne pour l’aimable autorisation
Copyright : Ludovic MARIN / AFP

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