Un  certain 25 juillet 1969 surgit des  flots du Grand Océan, la doctrine de Guam. Par Eugène Berg

Un  certain 25 juillet 1969 surgit des  flots du Grand Océan, la doctrine de Guam
Par Eugène Berg
25 Juillet 2021

              Lors de mon séjour dans le Pacifique j’ai eu l’occasion  de me rendre à plusieurs  reprises sur l’île de Guam,  ce « porte-avions  «  américain  ancré face    à l’immense Asie. À 13° 30  de latitude nord et 145°  de longitude , la fortune  de cette île  tropicale réside dans sa situation exceptionnelle, au carrefour des  archipels qui composent l’ensemble micronésien .Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’île de Guam  ( 541 km2, ZEE de 218 000 km2) n’est pas un bout du monde. Elle agissait plutôt comme une arche reliant Hawaï, quartier général de l’INDOPAFCOM aux anciennes bases américaines des Philippines. C’est là que dos au Pacifique et tourné vers la mer des Philippines dont les flots léchaient la baie de Tumon j’ai pu me rendre compte du sens de la doctrine  de Guam, que  l’on nomme la doctrine Nixon .

              C’est de ce porte-avions insubmersible, ancré dans l’est-sud-est de la mer des Philippines, face à la mer de Chine, qu’étaient sortis les B – 52 pour leur mission de bombardement sur le Vietnam du Nord.  En inaugurant son mandat, qu’il avait tant attendu, et auquel il s’était intensément préparé, le 20 janvier, Richard Nixon, savait que le monde l’attendait. Il a décidé, lui l’ancien cold war warrior, de passer de l’affrontement à la négociation, ce qui se traduira par une série inédite d’accords portant sur la maîtrise des armements, une nouvelle coopération économique, commerciale, scientifique et technique, donnant un sens concret aux armes de la paix. 1969, sera donc l’année clé, le pivot qui préfigura bien des évolutions qui n’interviendront que deux décennies plus tard, avec la chute du Mur, l’émancipation progressive des pays de l’Est, la réunification allemande, puis la chute de l’URSS. Déjà on s’est interrogé alors sur le point de savoir si la guerre froide ne touchait pas déjà à sa fin, recherche du dies ad quem (le jour à la fin duquel). Dans une conférence de presse, du 22 décembre, 1969, le Secrétaire général de l’ONU, le Birman U – Thant, interrogé sur le bilan de la XXIV session de l’Assemblée générale, qui venait de s’achever, il a déclaré : « Elle a montré très clairement que la guerre froide est en train de prendre fin ».

              C’est dans ce contexte que doit être replacée la doctrine Nixon, stratégie visant à assurer la défense des États-Unis. En réduisant l’engagement militaire américain dans le monde. Connue sous le nom de doctrine de Guam en référence à une conférence de presse du 25 juillet 1969 au cours de laquelle le président Nixon exposa ses idées. Cette doctrine prévoit que les Américains soutiendront financièrement et matériellement les pays victimes d’une agression, mais ils ne s’engageront pas directement (pas d’intervention de l’armée américaine).

. Richard Nixon exprima les fondements de son approche en matière de politique extérieure :

-les États -unis honoreront leurs engagements tels qu’ils résultent des traités qu’ils ont signés,

-ils procureront un bouclier atomique à tout allié ou à tout pays représentant un intérêt vital pour eux,

-les États -unis n’ont plus la volonté ( à défaut de dire les capacités) d’ assumer seuls, la défense du monde libre, laissant à ses alliés la tâche principale de fournir des troupes au sol, les États -unis se contentant d’un appui en matériel et en argent. On n’en était pas encore à la doctrine Obama du « Leading from behind », mais on s’en approchait.

Cette  nouvelle approche est à mettre en relation avec les quatre principes de la politique américaine de cette époque, décrite par Kissinger dans ses Mémoires :

•            Le réalisme (realpolitik) : admettre que l’URSS existe et dialoguer avec elle

•            Notons que le terme de Realpolitik, plus sonnant, remplaça celui de raison d’État, mais en fait il s’agissait à peu près de la même pratique. C’est à l’intervention française, en Italie en 1494 la « réapparition des Barbares  »  qui rompît la « paix » dont jouissait la péninsule depuis quarante ans que l’on doit l’apparition  de ce concept qui fit florès. Comment cela fut-il possible se demanda Francesco Guicciardini (1483-1540), Guichardin à la française, qui s’efforça de répondre à cette question, à la question de toute pensée géopolitique dans son Histoire d’Italie, qui n’avait plus été traduite en français depuis 156811.Homme d’État, homme d’action, homme de guerre, ambassadeur, beaucoup moins connu que son compatriote Machiavel, il apparaît, avant Richelieu comme l’inventeur de la « raison d’État ». « Voilà, écrit-il, comment à cause des discordes domestiques, qui aveuglèrent la sagesse si fameuse de nos princes, une partie illustre d’Italie passa de la domination des Italiens à la domination des gens d’outre-monts »

•            La retenue : éviter de prendre l’avantage

•            En cela l’ancien professeur d’Harvard s’est inspiré de son « maître Bismarck » celui -ci aurait pu obtenir plus après la défaite française à Sedan et s’en est expliqué. Le 22 novembre 1870 il entra dans le cabinet où travaillaient ses secrétaires et fit apporter du champagne. « Celui qui écrira l’histoire à la manière ordinaire, pourra dire : l’imbécile aurait pu demander davantage, il l’aurait obtenu et il aurait fallu que les autres en passassent par-là. Mais moi j’avais plus à cœur qu’ils fussent satisfaits de la chose. Et je sais moi, qu’ils s’en sont allés satisfaits. Le traité a ses lacunes, mais il n’en est que plus solide. »322 Belle trois quarts d’heure au cours de laquelle Napoléon III, déplora, tout d’abord, cette guerre fatale, qu’il n’avait pas désirée et qui lui a été imposée par la passion de l’opinion publique. Bismarck, lui répondu qu’en Allemagne personne n’avait désiré la guerre, et le roi moins que personne, page 98 et suivantes. 321 Tome 2, La chute du Second Empire et la IIIe République 1870-1882. Hachette page 74. 322 Pierre Gaxotte, Histoire de l’Allemagne, Flammarion, 1975, L’Empire, page 526. Berg   de l’ordre européen à l’ordre mondial, Number 7, 2021 p.222.  Belle leçon de modération qui sera perdue plus tard ! C’est que contrairement à Charles Quint et à Napoléon dont la devise semblait être  : Plus oultre323, Bismarck avait su s’arrêter à temps et après avoir conquis il ne songe qu’à conserver.

•            « La carotte et le bâton » : sanctionner les abus

•            Le linkage (lien) : tout geste doit être accompagné d’une contrepartie en un autre domaine.

•            Pour parvenir à un monde stable et prévisible Nixon et Kissinger conçurent une approche diplomatique originale, celle du linkage. Procédé, à vrai dire qui n’avait rien de nouveau, consistant à opérer un lien formel entre toutes les négociations soit en cours ou prévues, de façon à opérer entre elles une harmonisation ce, afin d’équilibrer les concessions réciproques consenties par chacun des partenaires/adversaires.

Pour les Européens cela signifiait à terme la diminution de l’engagement américain voire le retrait important de ses forces stationnées sur le continent d’autant plus que le sénateur Mansfield menait une campagne de plus en plus active pour cette diminution ou même du retrait des forces américaines. En 1973 son amendement ne fut repoussé que de deux voix, ce qui ne pouvait qu’inquiéter les dirigeants européens et l’opinion publique tendant les relations transatlantiques, déjà éprouvées par ailleurs.

 Au Vietnam cela se traduisit par le retrait des forces terrestres américaines qui, en avril avaient atteint leur plafond de 542 000 hommes, dès juin 1969, 25 000 soldats sont rapatriés,115 000 soldats sont rapatriés avant la fin 1969, progressivement les effectifs seront réduits à 156 800 fin 1971, puis 100 00 hommes en 1972. En contrepartie du retrait américain, l’armée sud-vietnamienne reçoit 850 000 tonnes de matériel, d’imposants moyens aériens, notamment des hélicoptères. La publication par le magazine Time en novembre 1969 des photographies de la tuerie de My-Lai du 16 mars 1967 où 567 civils (dont 170 enfants) ont été massacrés par la compagnie du lieutenant Calley fait surgir le sentiment que l’Amérique ne mène pas une guerre juste. Les terrifiants bombardements de décembre 1972 sur les régions les plus peuplées du Vietnam-du-Nord achèvent de persuader nombre d’Américains que le pays ne peut plus se prétendre le leader du monde libre avec de telles méthodes.

Le démocrate Joe Biden, admirateur de Franklin Delano Roosevelt, énoncera -t-il une doctrine éponyme après le retrait peu glorieux d’Afghanistan. Cette fois -ci l’adversaire/ conçurent est bien armé et  pense disposer du temps pour lui.

Eugène Berg

Biographie
– Ministère des Affaires Étrangères
Direction des affaires politiques, puis au Service des Nations unies et Organisations Internationales.
Adjoint au Président de la Commission Interministérielle pour la Coopération franco-allemande.
Consul général à Leipzig (Allemagne).
Ambassadeur de France en Namibie et au Botswana.
Ambassadeur de France aux îles Fidji, à Kiribati, aux Iles Marshall, aux Etats Fédérés de Micronésie, à Nauru, à Tonga et à Tuvalu.

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