Afghanistan : le choc des drapeaux par Gérard Vespierre

Afghanistan : le choc des drapeaux
13 Septembre 2021

Par Gérard Vespierre (*)

La prise de pouvoir à Kaboul par les Talibans s’est affichée symboliquement par la mise en avant de leur drapeau blanc, avec une inscription noire, la chahada, déclaration de foi de l’Islam. Retour à 1996.

Les manifestations d’hostilités qui s’en sont suivies ont vu les manifestants arborer fièrement le drapeau précédent, à bandes verticales, noire, rouge, verte. Certains manifestants n’hésitant pas à crier « mon sang pour ce drapeau ».  C’est aussi ce drapeau que les femmes dans leurs manifestations à Kaboul, Hérat, Mazâr-e Charif, tenaient dans leurs mains, le drapeau de 2021.

Vingt-cinq années d’écart et deux drapeaux qui se faisaient face, comme si deux Afghanistan en quelque sorte s’opposaient.

Dans le bouleversement que ce pays vient (à nouveau) de connaître beaucoup d’articles, de commentaires ont exprimé la violence des situations, mais beaucoup moins les réalités qui séparent l’Afghanistan de 1996 de celui de 2021.

Cette différence, et tout ce qu’elle contient, constitue autant de difficultés, voire de défis pour les Talibans de 2021.

La population afghane de 1996 à 2021

A leur prise de pouvoir en 1996 les Talibans prennent le contrôle d’un pays de 17 millions d’habitants, à forte dominante rurale, et donc agricole. La capitale Kaboul regroupe un peu plus d’un million d’habitants. La population urbaine dépasse légèrement les 10%.

Vingt-cinq ans plus tard, Kaboul et son agglomération abritent plus de 5 millions de personnes. Avec les principales autres villes du pays, Kandahar, Herat, Mazâr-e Charif, le pays présente une population urbaine de presque 8 millions de personnes. Plus de 20% des afghans sont maintenant résidents urbains.

La population afghane au total s’élève maintenant à 38 millions d’habitants, elle a donc plus que doublé en 25 ans. Il y a un corollaire à une telle croissance rapide, car plus de 800.000 habitants par an crée une population particulièrement jeune. 60% de la population a moins de 30 ans, formidable défi de scolarisation, de formation, d’emploi…

C’est donc un Afghanistan différent socialement que les Talibans vont avoir à gérer.

Les évolutions des conditions de vie

Au cours de ces mêmes 25 années, l’activité économique a également changé. Pays très pauvre en 1996 avec un PIB par habitant à moins de 200 dollars, L’Afghanistan a connu un triplement de cet indicateur.

En accompagnement de l’économie les conditions de vie ont aussi évolué de façon significative. L’espérance de vie à la fin des années ’90 se situait à 56 ans. Actuellement elle atteint 65 ans. Certes le niveau demeure faible (il n’est que de ..67 ans pour les hommes en Russie…) mais la progression de 9 années est significative et passe par une amélioration de l’alimentation et du système de soins.

La baisse du taux de mortalité infantile est également un bon indicateur de l’amélioration du système de santé. Il est ainsi passé de plus de 150 pour mille à pratiquement 60 pour mille au cours de ces 25 dernières années. Cette réduction de la mortalité infantile est un des grands contributeurs à la rapide augmentation de la population.

L’alphabétisation a également connu une forte progression. D’environ 25% en 1996, elle se situe actuellement à pratiquement 45%, dans la fourchette d’âge des 15 ans et plus, avec toujours une disparité au détriment des jeunes filles. En effet, seules 30% des femmes sont alphabétisées, mais elles n’étaient que 10% en 1996…

Le changement social

Cette scolarisation féminine a été un des grands apports des 20 dernières années, et de la présence occidentale. Ce processus d’éducation a ouvert la porte à l’emploi féminin. Dans l’Afghanistan 2021 un peu plus de 20% des emplois de l’administration afghane sont tenus par des femmes. Dans la vie politique, avant la chute de Kaboul, 21% des sièges de député étaient également tenus par des femmes.

Un autre aspect de l’évolution de la société concerne l’esprit de liberté et de communication qui a réellement envahi la société afghane urbaine, tant dans la vie culturelle que dans la vie médiatique. Le pays disposait il y a encore quelques semaines de plus de 300 stations de radio et plus de 200 chaînes et studios de télévision. Dans cet univers médiatique, évoluaient plus de 1.200 femmes journalistes…

Les Talibans ont bien identifié ce changement puisque 3 d’entre elles ont été assassinées il y a quelques mois.

Il est également nécessaire de mentionner la pratique sportive qui a connu une réelle envolée.

L’ensemble de ces indicateurs et chiffres illustrent le changement économique et social de l’Afghanistan au cours des 20 dernières années. Au moins trois conclusions peuvent en être tirées de la situation nouvelle.

Nous ne pouvons pas dire que nous ne savions pas

Ce pays vient de connaître un bouleversement avec le départ des forces militaires américaines et européennes. Cette situation était contenue en filigranes depuis 10 ans dans la réduction systématique année après année du contingent militaire américain.

Il est totalement étonnant d’entendre et de lire la surprise que constitue le retrait américain. Le président Obama avait accepté un « surge » une augmentation temporaire des effectifs, avec un contingent total de 100.000 hommes en 2012. Mais devant l’absence d’amélioration de la situation militaire, ce contingent avait été continuellement réduit au cours de son deuxième mandat. Il n’y a plus que 38.000 militaires américains en Afghanistan en 2014. A la fin de son mandat l’effectif n’est plus que de 9.800 hommes. L’administration américaine, avec un autre président, Donald Trump, continuera le plan de retrait, avec 5.500 hommes et finalement 2.500 à la toute fin de son mandat.

Des négociations entre les Talibans et l’administration américaine avaient commencé en juillet 2018 à Doha pour se terminer en février 2020 par un accord de départ définitif, les Talibans s’engageant seulement à ne pas abriter de groupes terroristes.

Le départ était donc acté et n’a été décalé que 3 mois par l’administration Biden. On ne pouvait pas dire que nous ne savions pas. La France qui allait s’engager au Sahel avait elle, décidé de retirer ses troupes en 2012….

Du « nation building » à l’Afghanistan building

Dans cette situation nouvelle, de nombreuses plumes se sont exprimées sur le gâchis que représente une intervention militaire longue. Le message était d’exprimer également l’utopie que constitue l’idée de construire une nation, dans un pays étranger, dont culture et histoire ne s’y prêtent pas.

Les trois premières parties de cet article essaient d’apporter informations et données sur les résultats obtenus, et donc sur le travail accompli en Afghanistan au cours de ces 20 dernières années

Un groupe idéologiquement fort, volontariste, menant une guérilla très efficace s’y est opposé.

Cela ne veut nullement dire que ce pays dans une partie de sa population n’a pas connu et apprécié l’apport des ressources économiques et humaines des pays occidentaux.

A l’opposé d’un « nation building » idéologique il a été réalisé une amélioration et une évolution significative d’une partie de la communauté afghane, un « Afghanistan building » en quelque sorte dont les occidentaux ont toutes les raisons d’être fiers.

Malheureusement la corruption n’a pas permis un rendement plus efficace des investissements et a d’ailleurs participé à l’arrivée des Talibans à Kaboul, directement et indirectement.

Mais maintenant il reste à voir si le temps va être un allié ou un ennemi pour le nouveau pouvoir

Les défis multiples à venir

Les améliorations apportées depuis 20 ans vont constituer autant de problème à surmonter pour les Talibans.

La gestion d’une population de bientôt 40 millions d’habitants, et dont les conditions de vie ont progressé, représente un défi qui n’a rien de comparable avec la prise de contrôle de 1996. A l’époque le pays était pauvre et sortait d’une longue période de pouvoir déjà autoritaire. Rien à voir avec la liberté actuelle des Kaboulis.

Nous savons que pratiquement 80% du budget de l’Etat dépend des aides, prêts et subventions accordées par les instances internationales, et pays amis. Elément très opérationnel, la fabrication des billets de banque. Actuellement ils sont fabriqués à l’étranger. Si les Etats-Unis ne reconnaissaient pas le régime et établissaient des sanctions, les imprimeurs risquent de ne pas se bousculer….
A moins de replonger le pays dans un gouffre économique, les Talibans seront amenés à des concessions visibles ou moins visibles. Dans le cas contraire, le soutien de la population connaîtra quelques failles…

D’autre part, si concessions il y a, cela créera des tensions à l’intérieur du mouvement, idéologique de nature, entre les « purs » et conservateurs, et les « impurs » et réalistes.

Le mouvement Taliban a toujours été unitaire, des dissensions intérieures et profondes créeraient des conditions nouvelles pour lui.

Dans les montagnes et pendant la guérilla le temps jouait en sa faveur. Maintenant que le mouvement est au pouvoir, le temps ne va pas forcément être son allié.

Les guerriers afghans sont dotés d’une formidable résistance. Les femmes afghanes pourraient ne pas montrer moins de résilience.

La bataille des drapeaux n’est pas forcément terminée.


Gérard Vespierre

(*) Directeur de Recherche à la Fondation d’Etudes pour le Moyen-Orient (FEMO). Président de Strategic Conseils.

diplômé de l’ISC Paris, Maîtrise de gestion, DEA Finances, Paris Dauphine.
Chroniqueur géopolitique sur IdFM 98.0

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