Angela! Par Alain Frachon

Angela
Par Alain Frachon

Angela Merkel n’a peut-être pas été une grande Européenne au sens où on l’entend à Paris. Elle d’abord défendu les intérêts de l’Allemagne, certes. Dans la crise des dettes souveraines, notamment celle de la Grèce, elle a fait de la résistance. Il a fallu la contraindre, la forcer à voir les choses en face : un risque systémique majeur pour l’euro, donc pour l’Union européenne, qui supposait de calmer les marchés en dotant l’UE d’une force de frappe financière adéquate. 

Sous-estimant un horizon stratégique marqué par la volonté de puissance de la Chine et de revanche de la Russie – deux de ses grands partenaires économiques -, Mme Merkel n’a guère eu le souci de doter l’Europe d’une vraie personnalité sur la scène internationale. Elle a fait moins que le minimum en matière de budget militaire, gagnant ses galons de meilleur allié des Etats-Unis en défendant le statu quo dans une OTAN qui a bien de mal à prendre la mesure des nouvelles menaces planant sur l’Europe.

Alors, où est l’Européenne ?
Elle n’a pas de « grand plan », pas de « vision », pas d’ambition « européiste ». Sinon celle de conserver l’existant parce qu’elle regarde la réalité en face : à quelques rares exceptions près, l’UE est le lieu de plus haute protection sociale dans le monde, celui où les inégalités sont les moindres, celui où le compromis (souvent laborieux) est une philosophie de la vie en commun, celui, enfin et surtout, où la pratique de la démocratie social-libérale est une exigence fixée par les règles du club. Ce n’est pas rien, c’est fragile, ce n’est pas garanti vie, cela repose sur des générations qui ont encore dans la tête, et parfois dans leur corps, le souvenir de l’enfer européen – nazisme, Guerre Froide et …barbelés.  

Mme Merkel est l’enfant de l’Europe malheureuse. Voilà pourquoi elle sauve l’honneur de l’UE en cette fin d’été 2015 – au moment où les 28 (Londres est encore avec nous) sont incapables d’imaginer une réponse commune, ou plutôt incapables de s’entendre sur une réponse, face à la vague migratoire venue principalement de Syrie mais aussi d’Irak et d’Afghanistan – ce Grand Moyen Orient, terre de guerres permanentes et de malheurs à répétition.

Les réfugiés sont déjà en Europe, passés par la Grèce (UE) pour gagner les Balkans, puis la Hongrie et l’Autriche (UE encore). Contrairement à ce qu’on dit trop souvent, Mme Merkel n’a pas pris la décision « d’ouvrir » les frontières de l’Allemagne sans prévenir ses partenaires de l’Union européenne. Les frontières de l’Allemagne sont ouvertes. La question qui se pose à la chancelière est la suivante : faut-il les fermer, déployer des barbelés tout autour et mobiliser la Bundeswehr ? Les barbelés, elle connait, elle les a vécus. Les barbelés, elle n’en veut plus ; l’Allemagne ne sera plus jamais un camp retranché comme a pu l’être la RDA, le pays de son enfance. 

Mais si les réfugiés enfoncent les barbelés, s’en prennent aux barrages de l’armée ? Il faudra tirer, lui aurait répondu un de ses plus proches collaborateurs, précisant : mais c’est vous qui donnez l’ordre… Et où repousserait-on les réfugiés ? L’Autriche n’en veut pas, la Hongrie non plus (pas plus que la République tchèque) ? Les enfermer dans une sorte de « noman’s land » dans la zone frontalière entre l’Allemagne et l’Autriche, créer un gigantesque camp de réfugiés aux portes du pays ? Impossible.

Mme Merkel n’a pas fermé les frontières. Le soir, présentant sa décision à la presse, elle a dit : « si on est critiqué parce qu’on accomplit une bonne action, alors je ne reconnais plus mon pays ». Et elle a ajouté : « on va y arriver » – « wir schaffen das » -, on va les intégrer. 

Le reste est de la chicanerie. Oui, il y a eu un prix politique. L’extrême droite, jusqu’alors inexistante en Allemagne, le parti Afd, a connu une vertigineuse poussée. Mais il est aujourd’hui en voie de régression avancée. Oui, les photos de ces colonnes de réfugiés syriens ont nourri en 2016 la campagne du Brexit – alors qui le Royaume Uni, non membre des accords de Schengen, n’a jamais « perdu » le contrôle de ses frontières face aux entrants venus de l’extérieur de l’UE. Oui, Boris Johnson a effrontément menti, à partir de ses images, annonçant que des « millions » de « Turcs » (pourquoi des « Turcs ? ) allaient déferler sur les côtes sud du royaume. Mais peut-on rendre Mme Merkel responsable de cette escroquerie morale et politique ? 

« Wir schaffen das » ? Les Allemands « y sont arrivés ». Il y a eu des tragédies. Mais tous les enfants des misérables cortèges de 2015 ont été scolarisés et parlent allemand et 50 % des adultes ont trouvé un emploi. Il faut croire que la machine à intégrer allemande ne marche pas si mal.

Alain Frachon
07/10/2021

Biographie
Alain Frachon a fait des études de droit et de science politique. Il est diplômé du Centre de formation des journalistes. Il débute à Europe 1 en 1974, puis passe dix ans à l’Agence France-Presse, comme correspondant à Téhéran, Londres et Washington.
Entré au Monde en 1985, il est correspondant à Jérusalem de 1987 à 1991, puis à Washington de 1991 à 1994. Il occupe ensuite diverses fonctions à la rédaction parisienne : direction du service étranger (1995-2000), rédacteur en chef chargé des analyses et des éditoriaux (2000-2004), directeur du supplément Le Monde 2 (2004-2007), direction de la rédaction. Il est chroniqueur de politique étrangère au Monde.
Ses écrits concernent notamment les conflits politiques entre Moyen-Orient et Occident et la problématique de l’euro.

Bibliographie
L’Amérique messianique : Les Guerres des néo-conservateurs, avec Daniel Vernet, Le Seuil, 2004,
L’Amérique des néo-conservateurs. L’illusion messianique, avec Daniel Vernet, Perrin, 2010, Collection Tempus,
La Chine contre l’Amérique. Le Duel du siècle, avec Daniel Vernet, Grasset, 2012,
États-Unis : de Roosevelt à Obama, avec Daniel Vernet, Le Monde Histoire,
L’Atlas des religions. Pays par pays, les clés de la géopolitique, Le Monde des religions, 2007

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