Deux points de vue complémentaires sur la problématique nucléaire iranienne. Par Jacob Magid et Richard Prasquier

Deux points de vue complémentaires sur la problématique nucléaire iranienne.
Danny Citrinowicz  Cet ex-chef des renseignements israéliens qui a un autre point de vue sur l’Iran
Danny Citrinowicz estime – entre autres – que le manque de nuances des politiciens a entraîné un échec politique « colossal »

By JACOB MAGID

WASHINGTON — Plusieurs mois après l’élection, en 2013, de l’ex-président iranien Hassan Rouhani, Aviv Kohavi avait soumis un document de synthèse au Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, dans lequel il soulignait un changement significatif au niveau stratégique qui était, selon lui, en cours au sein de la république islamique.

Kohavi, qui est aujourd’hui chef d’État-major de l’armée, était alors à la tête de l’unité des Renseignements militaires et il avait fait part de son évaluation de la situation – celle que l’Iran devenait un pays plus modéré et susceptible de vouloir négocier un accord avec les puissances mondiales qui ancrerait les restrictions appliquées à son programme nucléaire.

Quelques jours après avoir reçu ce rapport, Netanyahu s’était rendu à New York pour prononcer son discours annuel devant l’Assemblée générale des Nations unies.

Là-bas, il avait semblé rejeter le positionnement adopté par Kohavi, déclarant que « s’agissant du programme d’armement nucléaire iranien, la seule différence entre eux est celle-là : [le prédécesseur de Rouhani issu de la ligne ultra-radicale du régime Mahmoud] Ahmadinejad était un loup habillé en loup et Rouhani est un loup costumé en agneau – un loup qui pense pouvoir duper la communauté internationale ».

Danny Citrinowicz faisait partie de l’équipe qui avait fourni à Kohavi les renseignements qui l’avaient amené à évaluer la situation face à l’Iran – une évaluation qui était allée à contre-courant de la politique de longue haleine mise en œuvre par l’État juif sur la question de la république islamique.

En tant que chef de la branche iranienne de la division de Recherche et d’Analyse des Renseignements militaires, Citrinowicz avait été chargé d’analyser les intentions stratégiques du régime de Téhéran. Il avait assumé ce poste de 2013 à 2016 – soit avant et tout de suite après la signature de l’accord multilatéral sur le nucléaire connu sous le nom de JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action).
Citrinowicz avait été ensuite envoyé à Washington, où il avait servi en tant qu’attaché-adjoint aux Renseignements militaires aux États-Unis, coordonnant le partage de renseignements avec ses homologues américains pendant trois ans – trois années durant lesquelles Netanyahu n’avait pas cessé de pousser le locataire de la Maison Blanche de l’époque, Donald Trump, à déserter le JCPOA.

Dans un entretien accordé au Times of Israel, Citrinowicz qualifie la politique de Jérusalem à l’égard de l’Iran « d’échec » et il déplore la décision qui avait été prise par le gouvernement, à ce moment-là, d’ignorer le changement qui avait alors lieu au sein de la république islamique, ce glissement que lui et ses collègues avaient identifié. En encourageant l’administration Trump à retirer les États-Unis de l’accord et à imposer une « pression maximale » sur le pays sous forme de sanctions, Israël a aidé à grandement affaiblir une force considérée comme plus modérée et à minimiser l’impact qu’aurait pu avoir ce changement, affirme ce major à la retraite.

Aujourd’hui, Citrinowicz craint qu’Israël ne soit « sur la trajectoire de l’affrontement » alors que Téhéran fait preuve d’une hardiesse et d’une agressivité sans précédent. Contrairement à Rouhani, le nouveau président élu au sein de la république islamique, Ebrahim Raissi, n’accorde pas la priorité à une réintégration au sein de l’accord sur le nucléaire et il estime que Téhéran peut résister aux sanctions américaines grâce à ses alliances croissantes avec la Russie et la Chine, explique l’ancien analyste des Renseignements.

Alors que les puissances mondiales se sont retrouvées, cette semaine, à Vienne pour un septième round de négociations visant à redonner vie au JCPOA moribond, Citrinowicz maintient que le seul moyen, pour les différentes parties en lice, de réussir dépend des États-Unis et de leur volonté de faire des compromis significatifs.

Et tandis que les hauts-responsables, au sein de l’État juif, continuent à mettre en garde les pays actuellement en pourparlers en leur disant qu’ils ne se sentiront engagés par aucun accord signé et qu’ils se réserveront le droit d’agir de leur côté s’ils estiment que c’est nécessaire, Citrinowicz déclare que la capacité d’influence de Jérusalem sur les négociations de Vienne est négligeable.

« L’Iran se contentera de changer sa stratégie si elle a le sentiment que le régime est réellement en péril », dit Citrinowicz. « Et les dirigeants iraniens ont la certitude que le seul pays qui est capable de vraiment les menacer, ce sont les États-Unis, pas Israël ».

Il écarte d’un revers de la main les attaques contre le programme nucléaire iranien qui ont été attribuées précédemment à Israël, affirmant qu’elles ont au mieux retardé les efforts livrés par Téhéran et, au pire, amené le régime à redoubler d’efforts, se soustrayant habilement aux inspections dans la foulée.

L’ancien chef de recherche au sein de l’Administration des renseignements militaires explique aussi qu’une frappe plus significative de la part d’Israël ou des États-Unis entraînerait une guerre dans la région, qui comprendrait des représailles contre Israël de la part du Hezbollah, sur la frontière du nord du pays.

Après avoir quitté l’armée, Citrinowicz fait maintenant de la recherche au sein de l’université Reichmann de Herzliya. Et aujourd’hui qu’il n’est plus soumis au protocole militaire, il utilise sa nouvelle plateforme pour tenter d’apporter un point de vue différent dans le discours israélien sur l’Iran.

« Nous avons besoin d’une approche réaliste », explique Citrinowicz. « Je comprends l’importance pour les responsables d’avoir l’air dur, déterminé, en répétant à l’envi que ‘l’Iran est mauvais, l’Iran est mauvais’ – mais quand on a constamment des demandes irréalistes, qu’on s’exprime qu’en levant la voix, il est difficile d’être considéré comme un acteur susceptible de véritablement contribuer au débat international ».

« Israël raisonne encore en termes de zéro enrichissement de l’uranium en Iran », ajoute-t-il. « C’est comme dire qu’on veut obtenir un taux d’infection zéro à la COVID. Cela n’a plus aucune pertinence ».
Citrinowicz évoque les frustrations entraînées par un travail réalisé et régulièrement ignoré par les politiques qui, de Netanyahu jusqu’à son successeur, Naftali Bennett, « projettent notre propre manière de penser sur l’ennemi ».

« L’un de nos plus gros problèmes, c’est que nous ne comprenons pas l’Iran », ajoute-t-il. « Et pire, nous prenons des hypothèses de travail erronées s’agissant des objectifs de l’Iran et de sa stratégie sur la base de nos connaissances fragiles, qui reposent avant tout sur notre interprétation des activités de l’Iran dans la région ».

Citrinowicz explique qu’il n’y a pas une seule instance unique qui dirige les groupes mandataires de Téhéran en Irak et en Syrie et que les objectifs poursuivis par le régime, au sein de la république islamique, ne sont pas les mêmes que ses ambitions à l’étranger.

« L’Iran peut se montrer active dans la région tout en étant passive dans son programme nucléaire, sur son territoire, et vice versa », maintient-il.
« C’est ce mauvais calcul qui entraînera probablement un conflit entre les deux parties », avertit-il.

Ce qui suit est une retranscription de notre entretien qui a eu lieu en anglais et en hébreu. Cette retranscription a été révisée à des fins de clarté.

Le Times of Israel : Quel a été votre travail à la tête de l’administration des Renseignements militaires ?
Danny Citrinowicz : J’avais la charge d’analyser les intentions stratégiques de l’Iran, ses activités nucléaires et régionales. J’écrivais des rapports, je faisais des recommandations. Mais essentiellement, j’essayais d’évaluer les actions « du côté rouge » – si l’Iran voulait acquérir une bombe nucléaire, ce que le pays prévoyait de faire en Syrie. C’était entre 2013 et 2016, pendant les négociations qui ont mené au JCPOA. Nous nous demandions alors s’il y aurait un accord, et quel type d’accord serait conclu… Quelles étaient les lignes rouges de l’Iran ?

Puis, à Washington, j’ai été officier de liaison militaire pour l’administration des Renseignements de Tsahal et j’avais la responsabilité de renforcer la coopération entre responsables israéliens et américains des Renseignements.

Quel était le positionnement israélien à l’époque ?

Il va sans dire que le positionnement était celui de zéro discussion avec l’Iran, quoi qu’il arrive. Pas d’acceptation du JCPOA. Mais il y avait des personnes, dans le système israélien, qui remettaient vraiment en doute ce positionnement du côté militaire. Le chef d’État-major Gadi Eisenkot avait dit que si le JCPOA n’était pas l’accord ultime et que s’il avait des défauts, il présentait finalement aussi des avantages – le plus important étant qu’il permettait à l’armée israélienne de se concentrer davantage sur les menaces immédiates représentées par le Hezbollah et par le Hamas.

L’accord – avec tous ses défauts – a permis de réduire le programme nucléaire iranien de manière significative, davantage que toute autre activité clandestine visant à obtenir les mêmes résultats. Ces activités clandestines auraient un peu suspendu ou retardé le programme, mais rien de comparable au JCPOA.

Est-ce que c’était aussi votre sentiment à l’époque ?

Oui. Quand vous êtes dans l’armée, vous pouvez faire entendre votre voix mais en fin de compte, c’est la décision politique qui donne le ton définitif – et la décision politique a été le non au JCPOA, non à l’acceptation de l’accord. On peut mettre cela en doute, on peut écrire des notes à ce sujet mais, c’est une évidence, telle a été la politique menée sous Netanyahu.

Vous avez mentionné Eisenkot. Aviez-vous un rôle suffisamment important pour également faire part de vos réserves ?

Dans l’armée, tout le monde comprenait l’importance de l’accord et pour moi, il a donc été facile de faire part de cette opinion. Mais ce n’était pas là le problème. Le général de brigade Eisenkot avait une opinion similaire à la mienne et la politique n’a pas changé. Parce que pour Netanyahu, l’Iran est quelque chose de plus profond que seulement une menace. Pour lui, c’est le combat contre les nouveaux nazis. Alors oui, on peut émettre des réserves mais elles n’auront aucune portée.

Eisenkot n’a jamais évoqué publiquement ces réserves, n’est-ce pas ?

Il ne l’a pas fait publiquement mais finalement, tout le monde était au courant. Ça avait fuité. Quelques années auparavant, alors que les négociations sur le JCPOA étaient en cours, Kohavi, qui était à la tête des Renseignements militaires, avait écrit une note de synthèse aux décisionnaires politiques et il y soulignait les changements en cours en Iran avec l’élection de Rouhani. L’Iran devenait plus modérée, plus désireuse de négocier un accord nucléaire. Elle devenait plus modérée aussi s’agissant de ses ambitions nucléaires.

La signature du JCPOA a été un événement unique, et les changements en Iran ont aidé, de manière importante, à ce qu’il soit conclu. Ce qu’avait écrit Kohavi est devenu réalité. Il y a eu un changement en Iran – un changement qui a débouché sur le JCPOA – mais Netanyahu a adopté une politique (qui était une politique mauvaise si on la regarde rétrospectivement et c’est d’ailleurs ce que je pensais déjà à l’époque) qui a poussé les États-Unis à s’en retirer, sans aucune stratégie alternative.

Je ne sais pas à quoi s’attendait Netanyahu, mais les Iraniens ont repoussé tous les obstacles, tous les problèmes qu’ils rencontraient et aujourd’hui, ils enrichissent leur uranium, ils ne cessent de contrevenir aux restrictions et ce, bien davantage que je n’aurais pu l’imaginer moi-même.

Ne peut-on pas dire que « la stratégie alternative » a été la campagne de pressions maximales ?

Oui, mais elle a été une catastrophe. C’était très naïf de penser qu’on pourrait forcer le régime à faire le choix entre sa survie et son programme nucléaire. Parce que renoncer à ses ambitions nucléaires, c’est, quelque part, renoncer à son indépendance.

Pourquoi cela ?

L’Iran se considère comme une superpuissance et en cela, elle estime avoir le droit d’enrichir de l’uranium, comme le font les autres superpuissances. C’est également une source de fierté et de nationalisme. Il y a, chez les Iraniens, cette croyance qu’ils sont comme les autres superpuissances,
qu’ils disposent des capacités technologies nécessaires pour faire avancer leurs activités d’enrichissement de l’uranium. Il y a un consensus à ce sujet au sein de la population iranienne et par conséquence, même si le régime change à l’avenir, même si l’individu qui remplacera le guide suprême, l’ayatollah Khamenei, est plus modéré, jamais il n’abandonnera les ambitions nucléaires nourries par le pays.

Israël observe l’Iran en noir et blanc. Avec cette croyance : que les Iraniens veulent obtenir l’arme atomique. Point final.
Ce qui a à voir avec les révélations faites par l’opposition iranienne, en 2010 et 2013, des activités nucléaires sur les sites de Natanz et Fordo et avec la tentative antérieure de l’Iran de fabriquer une arme nucléaire entre 1989 et 2003, dans le cadre de ce qui est resté connu sous le nom de Projet Amad.

Les services israéliens de renseignement en avaient conclu qu’ils avaient été trompés par les Iraniens, qu’il était impossible de leur faire confiance et qu’ils tentaient simplement de faire traîner les négociations du JCPA tout en continuant à avancer vers l’arme nucléaire.

Le changement qu’avait apporté Rouhani en 2013, cela avait été que l’Iran, en fait, s’était intéressé à ce moment-là à la possibilité de conclure un accord. Les discussions sur le JCPOA, à Oman, avaient été lancées avant Rouhani mais c’est Rouhani qui en avait été le véritable moteur, qui avait compris qu’afin de faire un geste en direction de l’Occident, il avait besoin d’un accord. Que s’il voulait sauver la révolution iranienne et bénéficier d’une relance économique très nécessaire, il fallait qu’il puisse conclure un accord. C’est ce qu’avaient compris Kohavi et d’autres.

Le président Hassan Rouhani, deuxième à droite, écoute le chef de l’Organisation de l’énergie atomique iranienne, Ali Akbar Salehi lors d’une visite d’une exposition sur les récentes avancées nucléaires à Téhéran, en Iran, le 10 avril 2021. (Crédit : Bureau de la présidence iranienne via AP)

Et la raison pour laquelle ce changement n’a pas pu se produire à terme en Iran, c’est à cause de la campagne de pressions maximales ?

La première chose que les Iraniens avaient obtenu dans le cadre des négociations, cela avait été le droit d’enrichir de l’uranium à hauteur de 3,5 %. Bien sûr, l’Iran avait véritablement souffert suite aux sanctions qui avaient été appliquées avant la signature du JCPOA, mais l’avancée dans les discussions n’avait eu lieu que lorsque les Américains avaient reconnu le droit de l’Iran à enrichir de l’uranium. Cela avait été extrêmement important parce que si le sujet n’avait pas été posé sur la table, alors le guide suprême aurait probablement mis un terme aux discussions.

Si les sanctions ont joué un rôle sous l’administration Obama, elles ont été une cause perdue sous Trump. Parce que (a) il n’y avait pas le soutien des Russes, (b) il n’y avait pas le soutien des Chinois et (c) les Iraniens savaient d’ores et déjà comment faire pour affronter la campagne de pressions maximales. Il avaient déjà établi un système bien huilé permettant de contourner les sanctions.

Attention, je ne dis pas qu’ils n’ont pas souffert des sanctions. Avec la COVID, avec leurs problèmes d’infrastructures, ils souffrent. Mais je pense qu’ils ont aujourd’hui la certitude qu’ils peuvent résister à ces pressions et conserver la tête hors de l’eau en s’ouvrant à de nouveaux marchés en Asie et en travaillant avec la Chine. Ainsi, la campagne de pressions maximales n’a pas fait de différence.

On a tendance à parler de la manière dont les États-Unis se sont retirés, en disant que c’est à ce moment-là que les Iraniens ont repris leurs activités d’enrichissement. C’est ce qui est arrivé. Mais un autre dégât collatéral important, c’est que cela a énormément fragilisé Rouhani. Lors des élections de 2017, Rouhani avait obtenu une victoire sous forme de raz-de-marée contre Raissi.
Pourquoi ?
Parce qu’il avait fait la promesse au public iranien qu’il bénéficierait de façon tangible de la conclusion du JCPOA. Puis Trump a décidé de quitter l’accord, ce qui a affaibli de manière significative Rouhani – pas seulement aux yeux de la population iranienne mais aussi aux yeux du guide suprême.

On peut dire beaucoup de choses sur l’Iran mais le fait est que les Iraniens auront respecté leur part de l’accord.

Tout s’est emballé quand Trump a quitté l’accord. Dans un premier temps, Rouhani a tenté de ne pas le violer. Il a pris des initiatives qui étaient très limitées. Mais il était décrédibilisé et quand il a compris que rien ne changerait, alors il a décidé de contrevenir aux restrictions qui avaient été imposées au régime.

Est-ce que cela ne serait pas attribuer trop de responsabilités aux États-Unis sur ce qui se passe en Iran ? Ou leur rôle a-t-il réellement été aussi important ?

Je pense que le retrait des États-Unis a été extrêmement important. Rouhani avait fait souffler un vent de changement significatif en Iran. Il était un homme de l’intérieur qui avait réfléchi aux moyens mis à sa disposition pour sauver la révolution iranienne. C’était très important à ses yeux. Je reconnais qu’on a tendance à exagérer le rôle tenu par les États-Unis dans les événements du monde mais concernant le JCPOA, les Américains ont eu un effet très négatif.

Vous avez mentionné le système mis en place par l’Iran pour s’adapter au mieux aux sanctions. Mais dans cette mesure, quel intérêt a donc l’Iran aujourd’hui à revenir dans l’accord sur le nucléaire si le pays a appris comment résister aux pressions économiques ?

C’est une bonne question. Contrairement à Rouhani, Raissi ne pense pas que sa priorité est de réintégrer le JCPOA. Il comprend l’importance du JCPOA mais il pense que même s’il n’y a pas de réintégration, il pourra faire face aux répercussions par le biais de l’économie de la résistance et qu’avec la Chine, il pourra résister aux pressions.

Alors si les États-Unis ont la volonté de faire beaucoup de compromis, cela ne le dérangera pas de réintégrer l’accord – mais seulement à ses conditions. C’est la raison pour laquelle un retour du JCPOA va nécessiter des compromis de la part des États-Unis. Et beaucoup de compromis.

A quoi ressembleraient ces compromis de la part des États-Unis ?

Aucun élargissement de l’accord au-delà de ses termes actuels. Pas de discussion sur d’autres questions, comme les restrictions appliquées au programme de missiles de précision de l’Iran ou les activités hostiles du pays dans la région. Les États-Unis vont devoir donner à l’Iran une forme d’assurance qu’ils ne se retireront pas de l’accord à l’avenir. Ce qui sera très difficile à mettre en place parce qu’il n’y aura pas de traité.

Les Iraniens devront probablement démanteler ou diluer tous les progrès réalisés depuis la période qui a suivi la signature du JCPOA dans les activités d’enrichissement de l’uranium. Ce ne serait pas très important aux yeux des Iraniens, parce qu’ils se rapprochent de la fin des restrictions contenues dans l’accord, quoi qu’il arrive. Mais les États-Unis devront lever toutes les sanctions, pas seulement nucléaires. S’ils ne le font pas, l’Iran, aura le sentiment de pouvoir résister aux pressions.

Vous dites que les Américains vont devoir faire preuve de bien plus de flexibilité que cela n’est le cas actuellement s’ils veulent que l’accord reprenne vie. Dans quels domaines spécifiques devront-ils montrer de la flexibilité ?

J’estime, pour ma part, que les Américains vont vouloir faire « le premier pas » – je veux parler de la suppression de quelques sanctions au moins en signe de bonne volonté, même avant que l’Iran fasse quoi que ce soit dans le domaine nucléaire. De plus, les États-Unis ont écarté l’idée de discuter de questions supplémentaires qui n’étaient pas abordées dans l’accord. Ils devront de surcroît s’engager à ne pas intervenir et même à encourager les pays à investir en Iran – en particulier les pays du Golfe.

Il semble que les États-Unis n’aient aucune influence ici.

Les États-Unis sont dans une situation délicate. Je ne pense pas qu’ils aient un plan B. On peut parler de Plan B en évoquant un plus grand nombre de sanctions parce qu’en fait, ils n’attaqueront pas l’Iran. Mais quelle sorte de sanction peut-on imposer à l’Iran sans la Chine ? Les Américains sont désespérés aujourd’hui et ils ne veulent vraiment pas imposer de nouvelles sanctions, parce que le faire rendrait la réintégration dans l’accord de l’Iran plus difficile.

Qu’est-ce que l’administration Biden aurait pu faire différemment ?

Rétrospectivement, je pense qu’ils auraient pu s’appuyer sur Rouhani pour qu’il revienne immédiatement dans l’accord, sans négociations quelles qu’elles soient, alors qu’il avait encore quelques mois avant de quitter sa fonction. Je ne suis pas sûr que cela aurait pu être faisable parce qu’il faut un certain temps à une administration américaine pour trouver ses repères.

Au point où nous en sommes, ce n’est plus pertinent. Aujourd’hui, les Américains doivent faire face à un régime beaucoup plus extrême qui estime qu’il saura résister aux pressions. Il n’y aura pas d’accord « plus long et plus fort » comme on a été amené à le dire parce que si les États-Unis continuent à adopter cette approche, il n’y aura plus d’accord de toute façon.

Mais « plus long et plus fort », c’est une référence à l’accord que l’administration Biden souhaite signer après sa réintégration dans le JCPOA.

Cela n’arrivera pas. Le guide suprême ne l’acceptera jamais, même dans un million d’années.

Le guide suprême a réellement eu le sentiment d’avoir été trompé par Rouhani et que l’accord qu’il avait accepté en 2015 était un compromis significatif. On a tendance, de notre côté, à ne pas l’envisager comme ça, mais du point de vue des Iraniens, c’est le cas. L’idée de le convaincre de faire d’autres compromis est en cela hors de question.

Le guide suprême est également bien plus fort aujourd’hui qu’il ne l’était au moment où l’accord avait été signé. A ce moment-là, tout jouait en faveur de Rouhani. Mais les choses ont changé. Les négociateurs, ce ne sont pas des Zarif. Et Raissi, bien sûr, n’est pas Rouhani. Les États-Unis vont donc devoir travailler dur pour les convaincre de revenir dans l’accord existant.

Le même argument est repris par le gouvernement israélien.

Mais quelles sont les autres options ? Imaginons que vous êtes les États-Unis : vous ne voulez pas de confrontation avec l’Iran, en particulier à un moment où vous tentez de vous tourner vers l’Asie. S’il n’y a pas d’accord, les Américains vont essayer d’imposer un plus grand nombre de sanctions pour convaincre les Iraniens de revenir à la table des négociations mais ils ne vont pas court-circuiter la voie diplomatique, parce qu’elle est la seule qui leur permet de faire revenir l’Iran dans le JCPOA.

Vous ne pensez pas que les États-Unis – en cas de retour dans l’accord – pourront convaincre les puissances mondiales de réimposer des sanctions sur l’Iran ?
Pas la Russie et la Chine. Je ne l’imagine personnellement pas. Elles n’accepteraient de suivre les États-Unis là-dedans uniquement si l’Iran commettait de graves violations de l’accord.

Mais alors, quel est l’intérêt porté par les Russes et les Chinois à ce qu’un accord soit conclu avant tout ?

Ces pays veulent empêcher l’Iran d’obtenir une bombe atomique, mais ils ne s’intéressent guère à l’offre faite par les États-Unis. Ils ont le sentiment que ce sont les États-Unis qui les ont mis dans cette position problématique en quittant l’accord et qu’il revient donc aux Américains de régler le problème. Souvenez-vous du fait que la Chine et l’Iran viennent de signer un pacte stratégique. Pouvez-vous imaginer la Chine aller à l’encontre de son nouvel allié stratégique parce que les États-Unis l’ont demandé ? Personnellement, je doute de cette hypothèse.

Mais alors, quel est le positionnement d’Israël aujourd’hui ?

Je pense qu’il n’est pas clair, parce qu’on a pu entendre le ministre de la Défense, Benny Gantz, évoquer l’importance du JCPOA. On a entendu aussi le général Kelman parler de la voie diplomatique. Et on a entendu Bennett qui a dénoncé le JCPOA. Alors je ne sais pas vraiment quel est ce positionnement d’Israël, finalement. Mais c’est de toute manière hors-sujet dans la mesure où les capacités d’influence du pays sur les négociations sont proches de zéro.

Pourquoi est-ce le cas ?

Israël réfléchit encore en termes de zéro enrichissement de l’uranium en Iran. C’est comme parler d’une politique zéro infection dans la crise contre la COVID. C’est hors de propos – mais Israël continue à adopter ce positionnement.

Pensez-vous que ce positionnement du pays peut changer à un moment ?

Israël est pris au piège dans une politique mise en œuvre à l’égard de l’Iran dans laquelle la marge de manœuvre, en termes de pensée différente, est nulle et je ne vois pas ce qui pourrait changer cela parce que personne ne veut être considéré comme un « gauchiste ».

D’un côté, vous dites qu’il n’y a pas l’espace politique nécessaire pour adopter un point de vue différent. Mais de l’autre, vous dites qu’il est difficile de déterminer le positionnement du gouvernement avec Gantz qui évoque le caractère précieux de l’accord. Que cela vous inspire-t-il ? Y a-t-il une différence entre ce gouvernement et le précédent ?

Eh bien, on peut entendre Gantz parler sur un ton différent mais en fin de compte, je ne constate pour ma part aucun changement stratégique de la politique mise en œuvre vis-à-vis de l’Iran avec ce nouveau gouvernement.

Est-ce qu’on ne peut pas affirmer que les dirigeants d’Israël ne peuvent pas se payer le luxe d’adopter autre chose que l’approche la plus conservatrice à l’encontre de l’Iran, dans la mesure où le programme nucléaire iranien en est venu à représenter à nos yeux une menace existentielle ?

On peut dire beaucoup de choses mais finalement je ne vois malheureusement personne, parmi les hauts-responsables israéliens, changer réellement de politique. Peut-être pensent-ils de manière différente à huis-clos mais publiquement, ils ne peuvent pas se permettre d’être considérés comme un Chamberlain de 1938. Cela va jusque-là.

J’étais sur le point de vous demander ce qu’Israël, selon vous, doit faire maintenant mais vous semblez croire que finalement, peu importe.

Peu importe. Regardez : vous voyez Israël menacer d’utiliser la force. Mais je pense que ce n’est pas pertinent. Parce que bombarder l’Iran aujourd’hui n’empêchera pas le pays de se doter d’une bombe. Concernant les sanctions, on a besoin de la communauté internationale [ce n’est pas le cas d’Israël]. Israël peut entreprendre certaines actions, mais je ne suis pas convaincu qu’elles auront un effet. Dans le passé, quand le Mossad avait, avait-on dit alors, frappé l’usine nucléaire de Natanz, cela avait finalement joué en faveur de l’Iran parce que l’Iran avait, dans la foulée, remis en question et limité les inspections qui étaient réalisées là-bas.

Et en fin de compte, il n’y a pas une solution miracle qui va résoudre d’un seul coup la problématique iranienne. Et il a été prouvé que lorsqu’Israël a pu mener des attaques, si cela a poussé l’Iran dans l’impasse ou que cela a retardé ses activités, cela n’a pas résolu stratégiquement le problème.

Est-ce que le Mossad ne tente pas de faire passer le message, par le biais des fuites dans les médias, que les scientifiques iraniens qu’il a pris pour cibles ne peuvent pas être remplacés ?

C’est ce qu’il affirme. Mais le programme iranien est bien trop vaste pour qu’une seule personne soit réellement en possession de toutes les informations.

Est-ce que vous pensez que le point de vue de Kohavi a changé ? Parce qu’aujourd’hui, il se montre, en tant que chef d’État-major de Tsahal, plutôt belliqueux.

Oui. Voyez donc ce qu’il a pu dire, cette année, contre une reprise du JCPOA.

C’est vrai. Comment expliquez-vous ce changement ?

Écoutez, ce qui est bien dans mon travail, c’est que je suis amené à gérer le « côté rouge » et non le « côté bleu ». Alors je ne sais pas [il rit]. Peut-être Kohavi agit-il ainsi en raison de son poste, ou de ses ambitions. Je l’ignore. Je ne pense pas que ce soit le bon positionnement à adopter. Mais je ne suis pas en position de le contester parce que je ne sais pas ce qui a motivé ce changement. Peut-être était-ce prévu. Je ne sais pas.
L’essentiel, c’est qu’Israël doit absolument adopter une approche réaliste. Je comprends l’importance de se poser en tant qu’homme de droite qui dira en permanence que « l’Iran, c’est mal ». Je comprends le besoin de le faire. Mais quand vous réclamez à grands cris, constamment, des choses irréalistes, alors il est difficile d’être considéré comme un acteur susceptible de contribuer vraiment au débat international.

Est-ce le sentiment que vous avez eu lorsque vous étiez en poste à l’ambassade israélienne de Washington sous les ordres de l’ancien envoyé Ron Dermer, un proche de Netanyahu ?

Je ne veux pas parler de ça. J’ai des choses à dire, mais je ne veux pas qu’elles soient publiées.

Y a-t-il des choses que vous pourriez partager de façon plus générale concernant le temps que vous avez passé à Washington où, semble-t-il, vous avez pu avoir un positionnement contradictoire avec celui qu’avait adopté le gouvernement ?

Cela n’a guère d’importance quand on est soldat, parce qu’on représentera toujours le positionnement officiel du gouvernement.

Mais jusqu’à quel point n’est-ce pas important ? Vous avez finalement démissionné. Quelle en a été la raison ?

Eh bien, même avant de partir pour les États-Unis, l’armée m’a dit que je prendrai ma retraite après. Mais quand j’ai terminé mon travail à mon poste, là-bas, l’armée m’a dit qu’elle avait changé d’avis et qu’elle voulait que je reste. A ce moment-là, j’ai dit que je préférais prendre ma retraite – en partie parce que je voulais pouvoir dire ce que je pensais vraiment. Vous pouvez le faire en coulisse, mais il est impossible de parler publiquement parce que vous êtes encore soldat, et c’était quelque chose que j’acceptais totalement.

J’ai eu le sentiment qu’il était important pour moi d’avancer, d’écrire publiquement ce que je pensais réellement sans avoir à m’inquiéter d’éventuelles contraintes. Et je dis aujourd’hui ce que je pensais alors – ce n’est pas d’hier que je pense cela, mais bien depuis que j’ai commencé à travailler sur la question iranienne.

Et j’ai maintenant la capacité d’élargir le débat. Pas seulement moi, il y a d’autres personnes, en Israël, qui le font aussi, mais je pense que j’ai des choses importantes à dire et qui doivent être dites – que nous devons nous montrer réalistes et que certaines déclarations qui sont faites ne le sont pas.

Comme quoi ?

Dire des choses comme « Israël peut se protéger seul ». Oui, en théorie, c’est vrai. Mais prenons pour hypothèse que nous attaquons l’Iran. On va ensuite se retrouver avec une guerre sur notre frontière nord. Pensez-vous que nous soyons en mesure de mener cette guerre seuls, sans l’aide des Américains ? J’en doute, pour ma part.

Alors oui, on peut dire pour des raisons politiques que « nous nous défendrons seuls » – mais ce n’est pas exact. Ce n’est pas comme si nous pouvions faire tout ce que nous voulons. Dire : « Nous nous réservons le droit à agir de manière indépendante » – oui, je suis bien d’accord là-dessus aussi, mais croyez-vous que nous pourrons passer à l’acte de manière indépendante, sans notre plus important allié ? Cela ne fonctionne pas comme ça. C’est trop complexe.

Avez-vous ressenti une frustration en vous rendant compte que vos points de vue étaient ignorés par les décisionnaires ?

Oui, c’était frustrant – mais j’ai essayé de me concentrer sur la nécessité de décrire ce qui se passait du « côté rouge », en espérant que cela influencerait ceux qui prenaient les décisions, et je pensais qu’influencer le positionnement des militaires était extrêmement important.

Quand Kohavi dit au cabinet qu’un changement réel est en train de se mettre en place en Iran et quand Eizenkot dit au cabinet que l’accord n’est pas complètement mauvais, j’estime que c’est excessivement important.

Les responsables israéliens disent souvent que l’Iran n’a pas de problème à se conformer à l’accord parce qu’une fois qu’il expirera, le pays pourra avancer à grands pas vers la bombe et que le pays aura l’avantage supplémentaire de disposer de nouveaux fonds grâce à l’allègement des sanctions.

C’est un mensonge. Oui, il y a des clauses de temporisation. Mais même après la levée de la grande majorité des restrictions, l’Iran devra toujours faire face à un régime d’inspections d’une grande intensité. Le pays ne pourra pas facilement détourner des matériaux à utiliser pour la fabrication d’une bombe.

Ces inspections ne nous permettent pas seulement de comprendre ce qui se passe sur les sites nucléaires, elles sont également un moyen de dissuasion. Personne n’a donné à l’Iran le feu vert pour enrichir de l’uranium après l’expiration de l’accord.

Vous insistez donc sur le fait que l’accord ne donne pas à l’Iran toute latitude pour enrichir de l’uranium après les clauses de temporisation parce que les inspections continueront, mais qu’est-ce qui empêcherait l’Iran d’interdire aux inspecteurs de se rendre sur les sites nucléaires ?

Si l’Iran bloque l’accès des inspecteurs, cela fera le jeu d’Israël parce qu’à ce moment-là, il va être difficile, pour la communauté internationale, de rester à ne rien faire. L’incapacité à contrôler ce qui peut arriver sur les sites nucléaires iraniens pourrait être à l’origine d’une exacerbation spectaculaire des pressions sur l’Iran. Une grande partie des restrictions de l’accord sur le nucléaire vont en effet disparaître dans les années à venir, mais la supervision – qui dissuade l’Iran – et les mises en garde contre le développement de matériaux enrichis resteront en vigueur encore 25 ans.

Mais quelles étaient donc les failles de cet accord ?

Il y en avait principalement deux : La première, c’est que les clauses de temporisation étaient très limitées. Au lieu de 15 ans, on aurait pu insister sur 50 ans. Je ne suis pas certain que les Iraniens auraient accepté mais ils auraient pu marchander.

L’autre faille, c’était d’autoriser l’Iran à continuer ses activités de recherche et de développement. Quand les États-Unis se sont retirés de l’accord, les Iraniens ont ainsi été en mesure de faire de grandes avancées en raison de ses activités de recherche et de développement qui avaient été réalisées le temps que l’accord a tenu dans sa version initiale.

Pouvez-vous imaginer ce qui va se passer si les deux parties ne parviennent pas à redonner vie au JCPOA ?

S’il n’y a pas d’accord – ce qui signifie que les pourparlers se retrouvent dans l’impasse – cela n’arrivera pas avant une semaine ou deux. Il va y avoir des allers et retours à Vienne comme c’était arrivé à Genève, avant l’accord de 2015. Ça va prendre un peu de temps mais présumons qu’en fin de compte, les États-Unis disent : « Ça suffit, il ne va pas y avoir d’accord » ou que les Iraniens disent la même chose. Ce qui va probablement se passer après, c’est que les Iraniens vont continuer à enrichir de l’uranium tout en prenant bien garde à ne pas franchir un seuil déterminant, comme un enrichissement à 90 %. Ils bloqueront de manière agressive toute tentative visant à les entraver dans cette initiative, ils travailleront avec la Chine pour continuer à pouvoir contourner les sanctions et ils travailleront aussi avec certains pays d’Asie et d’Afrique pour tenter de mettre en place une sorte de coalition alternative.

On peut dire pour des raisons politiques que « nous nous défendrons seuls », mais en pratique, ce n’est pas exact

Pour leur part, les États-Unis seront dans l’obligation d’imposer de nouvelles sanctions – mais des sanctions qui ne seront pas conçues pour dissuader tout retour ultérieur à la table des négociations. Et si cela n’arrive pas, alors je pense qu’il y aura une sorte de remise à zéro des sanctions – mais je pense qu’ils vont tenter d’éviter cela. Aujourd’hui, les Américains n’ont que de mauvaises options à disposition.

De quelle manière votre expérience aux États-Unis a-t-elle aidé à former votre point de vue sur cette problématique ?

Je pense que Biden a deux problèmes. Le premier, c’est l’Iran, parce qu’il doit composer avec un régime différent qui est bien plus belliqueux, etc… Mais il a aussi un problème, aux États-Unis, parce qu’il s’est tellement investi pour faire avancer ses plans économiques qu’il est en train d’utiliser pour cela tout son capital politique. En prenant pour hypothèse qu’il sera capable de trouver un accord – sous une forme ou une autre – même si ce n’est pas un traité, il devra obtenir une certaine approbation au sein de son propre parti et parce que l’accord ne sera ni « plus long », ni « plus fort », comme certains le souhaitent – et il pourrait bien arriver que même du côté Démocrate, certains rechignent à le soutenir.
Aucune possibilité qu’en l’absence d’un accord, il y ait une période statique de tensions qui ne débordent pas par ailleurs ?

Je pense pour ma part qu’Israël et l’Iran sont sur une trajectoire de collision. L’attaque de la base Tanf est une affaire majeure. Il y a eu des milices soutenues par l’Iran qui ont attaqué les États-Unis en Syrie, en riposte à, ont-elles affirmé, une attaque israélienne contre leurs forces. Il y a eu l’attaque du navire Mercer Street. Cela montre bien le degré d’irritation des Iraniens à l’égard des Américains. Quelque chose a changé dans leurs calculs. Ils deviennent de plus en plus agressifs, contrairement à ce qui se passait auparavant.

L’Iran va essayer de montrer qu’indépendamment des événements qui se produisent en termes de nucléaire, personne n’est en mesure de défier les Iraniens du côté régional. Cela va être déterminant pour eux de souligner cela. Ils se sont beaucoup enhardis, ils se sont encore davantage ancrés en Syrie alors qu’Israël s’efforce de lutter contre ces efforts. On pourrait bien se retrouver, avec les nouveaux dirigeants iraniens, dans une forme ou une autre de confrontation. Et nous devons bien comprendre cela parce que les choses changent en Iran et qu’elles avancent très vite.

Alors il n’y a rien qu’Israël puisse faire à ce stade ?

Non. Et il est manifeste que ce qu’Israël tente de faire – en s’efforçant de signaler la possibilité d’une frappe militaire et en essayant de menacer l’Iran en disant que nous pourrons nous défendre avec nos propres moyens, et que nous ferons en sorte de révéler les activités malveillantes de l’Iran dans la région, comme les drones, etc… – je comprends ce que les Israéliens tentent de faire, mais j’ai bien peur que notre impact soit très limité.

L’Iran ne changera de stratégie que si et seulement si le régime est en réel péril. Et les Iraniens pensent que le seul pays capable de vraiment les menacer, ce sont les États-Unis, ce n’est pas Israël. La seule chose que les menaces d’Israël peuvent entraîner, c’est une sorte de confrontation.

Contrairement aux frappes d’Israël sur les usines nucléaires d’Irak et de Syrie, une attaque en Iran serait différente parce que l’Iran a mis en place des bases et des complexes d’enrichissement de l’uranium fortifiés plutôt que des réacteurs individuels. Une autre différence importance, c’est que les Iraniens riposteront. Cela sera le début d’une escalade qui pourrait bien déboucher sur une guerre ouverte et totale.

Les Américains ne vont pas attaquer non plus l’Iran parce que le faire entraînerait là aussi une guerre régionale. Souvenez-vous de ce qui est arrivé au mois de janvier, avant que Trump n’achève son mandat, avec toutes ces discussions qui ont ensuite été publiées dans la presse au sujet de la volonté de Trump de bombarder l’Iran et des mises en garde de Mark Milley, chef d’État-major des armées, qui lui disait que cela mènerait à la guerre. Les Américains ne sont pas stupides.

Mais l’Iran a-t-elle réellement riposté après les dernières attaques et les derniers assassinats ?

Dans le cas de Qassem Soleimani [commandant des Gardiens islamiques de la révolution], les Iraniens ont lancé des missiles vers la base Ayn Al Asad pour essayer de tuer des soldats américains et ils ont continué à faire avancer leurs milices chiites. Mais cette riposte n’est pas non plus terminée. Le rêve de Khameini est de faire sortir entièrement les États-Unis d’Irak en représailles à cet assassinat – et c’est la raison pour laquelle nous assistons aux activités continues des milices chiites contre les forces américaines, là-bas.

Mais on ne peut pas comparer l’assassinat de Soleimani par les États-Unis aux attaques israéliennes contre les sites nucléaires iraniens. Une raison expliquant la grande puissance du Hezbollah, c’est qu’elle renforce la dissuasion du côté iranien, décourageant de telles attaques. C’est l’une des raisons de l’existence même du groupe. Ainsi, une attaque publique commise à l’encontre de l’Iran entraînera une réponse de la part de l’organisation libanaise. Et au vu de la connexion profonde entre l’Iran et le Hezbollah, Israël peut-il vraiment risquer de prendre pour hypothèse qu’il n’y aura pas de réponse à une attaque commise en Iran ? La réponse est non.

Selon vous, la politique israélienne sur la question de l’Iran est un échec mais dans la mesure où vous avez également dit qu’Israël n’a aucune capacité d’influence réelle sur l’Iran, pourquoi a-t-elle été un échec ?

C’est un échec parce que je pense que nous aurions pu influencer l’accord conclu en 2015 en adoptant une approche plus réaliste. C’est un échec parce que quand nous menons des attaques préliminaires, nous ne faisons qu’encourager le régime à placer des obstacles aux inspections qui sont déterminantes pour dissuader l’Iran de transformer son programme nucléaire civil en programme militaire. C’est un échec, parce que nous avons poussé les États-Unis à quitter l’accord alors qu’il n’y avait aucune autre option alternative. En fin de compte, les États-Unis sont à 10 000, 15 000 kilomètres de l’Iran. Nous, nous sommes à 2 000 kilomètres de l’Iran. C’est nous qui sommes directement aux prises avec ce problème.

L’important, c’est que jamais Israël n’a été dans une plus mauvaise position face à l’Iran.

L’ancien chef du Mossad, Yossi Cohen, dit le contraire.

Les actions menées par Israël quand il était à la tête du Mossad n’ont pas aidé. Finalement, elles ont amené l’Iran à accélérer ses efforts. Quand on frappe un programme dans ses phases initiales, on retarde le projet d’un an et demi. Mais quand on frappe un programme plus avancé, là, on le retarde de seulement une semaine.

En 2009 et 2010, un pays du Moyen-Orient – selon des informations parues dans les médias étrangers – a été responsable de l’enlèvement d’un certain nombre de scientifiques iraniens. Est-ce que cela a empêché l’Iran d’atteindre le cap des 10 000 centrifugeuses ? Non. Vous allez me dire que cela a retardé certaines avancées. Mais retardé jusqu’à quand ? Les Iraniens regardent, pour leur part, à l’horizon de deux ou trois ans. Nous avons eu toutes ces réussites tactiques impressionnantes qui ont été utilisées pour pousser les États-Unis à quitter l’accord, mais qu’avons-nous obtenu de tout ça ?

Quand vous observez la politique mise en place par Israël vis-à-vis de l’Iran et ce qu’Israël a essayé de faire pour empêcher le programme nucléaire, vous constatez que c’est un échec colossal.

Alors maintenant, même les mondes militaire et des renseignements échouent à comprendre les Iraniens ?

Oui ! Je pense qu’ils ne comprennent pas cela. Ils ne s’intéressent pas aux nuances. L’Iran n’est pas un bloc monolithique. [L’ancien président du Parlement de la ligne dure Ali] Larijani n’est pas Raissi. Et je suis désolé, mais ils ne se lèvent pas le matin en réfléchissant à comment détruire Israël. Cela ne fonctionne pas comme ça en Iran. Mais nous sommes prisonniers de cette politique et tout se mélange, se confond.

En Israël, quand le président iranien est modéré, on vous dit qu’il est faible, que c’est un pantin. Quand le président est un extrémiste, on dit que c’est lui qui décide de tout et qu’il se délecte de gâteau après avoir envoyé les gens à la mort. C’est une mauvaise compréhension de base du système iranien.
Parce qu’en fin de compte, il ne s’agit pas seulement de faire reculer les Iraniens dans leurs travaux pour les éloigner de la fabrication d’une bombe, mais il s’agit de renforcer ceux qui, au sein du régime, peuvent croire dans l’accord. Et aujourd’hui, nous nous retrouvons dans un scénario-catastrophe qui pourrait nous entraîner vers une guerre.

Que répondez-vous à ceux qui disent que nous avez tellement travaillé à tenter de comprendre l’autre partie que vous en êtes venu à croire les éléments de langage de l’Iran qui ne seraient, en fin de compte, que des excuses ? Qui disent que peut-être, vous avez perdu la perspective nécessaire pour parvenir à prendre du recul ?

Je fais ce que tout le monde devrait faire : et c’est comprendre comment réfléchit l’Iran au lieu de projeter la manière dont nous réfléchissons, nous, sur l’ennemi. L’un des principaux problèmes que nous avons, concernant l’Iran, c’est que nous ne le comprenons pas.

Et pire que cela : Nous prenons des hypothèses de travail incorrectes sur les objectifs poursuivis par l’Iran et sur sa stratégie, sur la base de nos connaissances fragiles qui reposent avant tout sur notre interprétation des activités de l’Iran dans la région.

Aucune instance unique n’a la responsabilité des groupes mandataires iraniens en Irak et en Syrie, et les objectifs du régime à l’étranger ne sont pas les mêmes que sur le territoire du pays. L’Iran peut être active dans la région tout en étant passif dans son programme nucléaire sur le sol iranien, et vice versa. Ce mauvais calcul est probablement ce qui entraînera un conflit entre les deux pays.

J’ai vu le « côté bleu ». J’ai vu le « côté rouge ». Et je pense qu’en adoptant une politique erronée, nous nous sommes placés dans une mauvaise situation vis-à-vis de l’Iran – une situation d’une difficulté sans précédent dans l’Histoire.

Interview

Iran et Israël pourquoi tant de haine?
Par Richard Prasquier

16 décembre 2021

La politique nucléaire de l’Iran est un danger existentiel pour l’Etat d’Israël. Quels que soient les résultats des discussions à Vienne entre les négociateurs du défunt JCPOA, il est peu probable qu’ils lèvent cette menace.

L’Iran n’a pas de connexion géographique avec Israël, n’a rien à voir avec les réfugiés palestiniens, n’a pas participé aux conflits de 1948, 1967 et 1973 , mais c’est le pays qui exprime sa haine de l’Etat juif  de la façon la plus virulente.

Pourtant dans les  souvenirs des Juifs, son image est plutôt positive.

En 539 avant l’ère chrétienne, le Grand Roi perse proposait aux judéens exilés de retourner dans leur pays. « Ainsi parle Cyrus, disent les Chroniques: L’Eternel m’a donné tous les royaumes de la terre, et  m’a commandé de lui bâtir une maison à Jérusalem».

C’est sous des souverains perses que le Talmud de Babylone fut compilé. Les Israéliens d’un certain âge se rappellent l’époque du Chah où la coopération avec l’Iran était discrète mais plutôt amicale.
Mais dès le retour de Khomeini, les saccages de magasins juifs entrainaient le départ de 20 000 Juifs. Il en reste aujourd’hui 15 000,  qui ont instruction de manifester  leur antisionisme.

On croit parfois que la haine envers Israël de la République islamique est une conséquence de son engagement pour les Palestiniens. Il n’en est rien. C’est une haine métaphysique.

Pour l’ancien président Ahmadinejad on savait à quoi s’en tenir. Il traitait les Juifs de cadavres puants, prétendait que la destruction d’Israël hâterait le retour du 12e imam et organisait des concours de caricatures sur la Shoah. Mais son prédécesseur Khatami et son successeur, Rohani, au langage plus diplomatique  avaient des opinions analogues, comme le Président actuel, Raïssi, qui est un «dur» estampillé, responsable d’assassinats de prisonniers, soutenu par les Gardiens de la Révolution et candidat probable au poste de Guide quand le temps viendra.

Car le vrai pouvoir, c’est celui du Guide, Ali Khamenei. Lui aussi s’est exprimé sur la Shoah : « l’Holocauste , la vérité à son sujet n’est pas claire et on ne sait même pas s’il est survenu…. »

Ses idées et ses obsessions, il les a trouvées chez son maitre, l’Ayatollah Khomeini. C’est ce dernier qui a rassemblé les divers ingrédients de la haine envers les Juifs.
Comme le chiisme  considère que les Juifs transmettent l’impureté, il les a dans le passé cantonnés à l’écart à des occupations sales et humiliantes. A plusieurs reprises, ils ont été massacrés ou convertis de force, bien plus souvent que dans le monde sunnite.  Reza Chah, fondateur en 1925 de la dynastie pahlavie, a permis aux Juifs d’élargir leurs activités, mais comme il était un grand pourfendeur de la religion, son initiative ne pouvait que répugner au religieux hyperconservateur qu’était Khomeini.

Les Allemands n’ayant pas participé à la domination coloniale de la Perse, ils y avaient une image très positive. En 1938, la Perse est devenue l’Iran, pays des Aryens, frères de race des Germains. La propagande radio nazie, dont Khomeini était un avide auditeur décrivait les Juifs comme ennemis irréductibles et prétendait qu’ils étaient les vrais maîtres des pays anglo-saxons.

Khomeini était aussi un admirateur des Frères Musulmans, Hassan el Banna et plus tard Sayyid Qutb, dont la haine envers les Juifs était particulièrement féroce. Cette confluence entre sunnisme et chiisme se matérialise aujourd’hui dans l’aide au Hamas. C’est Khamenei qui a traduit en persan l’oeuvre de Qutb.

Enfin, certains collaborateurs plus tard éliminés par Khomeini appartenaient à la mouvance de gauche et lui ont permis de se forger une image anti-impérialiste, dont la détestation d’Israël est une composante.
Mépris religieux, pouvoir occulte, infériorité raciale et antisionisme politique, Khomeini cochait à toute les cases de l’antisémitisme ancien et moderne: celui-ci détient une place de choix dans l’idéologie de la République islamique.

La fascination pour la mort et la promotion du suicide pour faire avancer la cause de l’Islam, qui est une innovation religieuse de Khomeini, colorent sombrement un Iran qui bénéficie aujourd’hui d’alliés puissants et d’adversaires apeurés.  C’est sur Israël que pèsera le poids de décisions particulièrement difficiles.

Richard PRASQUIER

Richard Prasquier est cardiologue réputé et ancien (et brillant) Président du Crif
Président d’honneur du CRIF
Récipiendaire du prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne en 2015
Il a écrit de nombreux articles tant médicaux que géopolitiques.

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