Une leçon magistrale de géopolitique par Monsieur le Cardinal de Richelieu

Une leçon magistrale de géopolitique par Monsieur le Cardinal de Richelieu

Qui fait voir qu’une négociation continuelle ne contribue pas peu aux bons succès des affaires

Les États reçoivent tant d’avantages des négociations continuelles, lorsqu’elles sont conduites avec prudence, qu’il n’est pas possible de le croire, si on ne le sait par expérience. J’avoue que je n’ai connu cette vérité que cinq ou six ans après que j’ai été employé dans le maniement des affaires, mais j’en ai maintenant tant de certitude, que j’ose dire hardiment que négocier sans cesse, ouvertement ou secrètement, en tous lieux, encore même qu’on n’en reçoive pas un fruit présent, et que celui qu’on peut en attendre à l’avenir ne soit pas apparent, est chose tout à fait nécessaire pour le bien des Etats.
Je puis dire avec vérité avoir vu de mon temps changer tout à fait de face les affaires de la France et de la chrétienté, pour avoir, sous l’autorité du Roi, fait pratiquer ce principe jusqu’ alors absolument négligé en ce royaume.
Entre les semences, il s’en trouve qui produisent plutôt leurs fruits les unes que les autres. Il y en a qui ne sont pas plutôt en terre qu’elles germent et poussent une pointe au dehors, et d’autres y demeurent fort longtemps avant que de produire aucun effet. Celui qui négocie toujours trouve enfin un instant propre pour venir à ses fins, et, quand même il ne le trouverait pas, au moins est-il vrai qu’il ne peut rien perdre, et que, par le moyen de ces négociations, il est averti de ce qui se passe dans le monde, ce qui n’est pas de petite conséquence pour le bien des Etats.
Les négociations sont des remèdes innocents qui ne font jamais de mal. Il faut agir partout virgule près et loin, et surtout à Rome.
Entre les 3 conseils qu’Antoine Perez donna au feu Roi, il lui mit en tête de se rendre puissant en cette cour là, et non sans raison puisque tous les ambassadeurs des princes de la chrétienté qui s’y trouvent jugent que ceux qui sont en cette cour les plus puissants en crédit et en autorité sont ceux, en effet, qui ont plus de puissance en eux-mêmes et plus de fortune. Et, en vérité, leur jugement n’est pas mal fondé, étant certain que, bien qu’il n’y ait personne au monde qui doive faire tant d’état de la raison que le pape, il n’y a point de lieu ou la puissance soit plus considérée qu’en cette cour, ce qui paraît si clairement que le respect qu’on y rend aux ambassadeurs croît et diminuent ou change de face, selon que les affaires de leur maître vont bien ou mal, d’où il arrive souvent que des ministres reçoivent deux visages en un jour ,si un courrier qui arrive le soir apporte des nouvelles différentes de celles qui sont venues le matin.

Il est des états comme des corps humains : la bonne couleur qui paraît au visage de l’homme fait juger au médecin qu’il n’y a rien de gâté au-dedans, et, de même que ce bon teint procède de la bonne disposition des parties nobles et internes, aussi est-il certain que le moyen le meilleur qu’un prince peut pratiquer pour être bien à Rome, est de bien affaiblir ses affaires au-delà ans au dedans de ces Etats, et qu’il est presque impossible d’être en grande réputation dans cette ville, qui a longtemps été le chef, et qui est le centre du monde, sans l’être par tout l’univers au grand désavantage des intérêts publics.
La lumière naturelle enseigne à un chacun qu’il faut faire état de ses voisins, parce que comme le voisinage leur donne lieu de pouvoir nuire, il les met aussi en état de pouvoir servir, ainsi que les dehors d’une place empêchent qu’on en puisse d’abord approcher les murailles.
Les médiocres esprits resserrent leur pensée dans l’étendue des Etats où ils sont nés, mais ceux à qui Dieu a donné plus de lumière, apprenant des médecins qu’aux plus grand maux les révolutions se font plus violemment par les parties les plus éloignées, ils n’oublient rien pour se fortifier au loin.

Il faut agir en tout lieu selon l’humeur et les moyens convenables à la portée de ceux avec lesquels on négocie. Diverses nations ont divers mouvements, les unes concluent promptement ce qu’elles veulent faire et les autres y marchent à pas de plomb.
Les républiques sont de ce dernier genre : elles vont lentement et, d’ordinaire, on n’obtient pas d’elles au premier coup ce qu’on demande, mais il faut se contenter de peu pour parvenir à davantage.
Comme les grands corps se meuvent plus difficilement que les petits, tel genres d’Etat étant composés de plusieurs têtes, ils sont beaucoup plus tardifs en leurs résolutions et en leurs exécutions que les autres.

Et, pour cette raison, la prudence oblige ceux qui négocient avec eux à leur donner du temps et ne les presser qu’autant que leur constitution naturelle le permet.
Il est à remarquer, qu’ainsi que les raisons fortes et solides sont excellentes pour les grands génies, les faibles sont meilleures pour les médiocres, parce qu’elles sont plus de leur portée.
Chacun conçoit les affaires selon sa capacité. Les plus grandes semblent aisées et petites aux hommes de bon entendement et de grand cœur, et ceux qui n’ont pas ces qualités trouvent d’ordinaire tout difficile.
Tels esprits se trouvent souvent incapables de connaître le poids de ce qui leur est proposé et font quelquefois peu de compte de ce qui est en effet de grande importance, et, quelquefois aussi beaucoup de cas de ce qui ne mérite pas d’être considéré.
Il faut agir avec un chacun selon la portée de son esprit. En certaines occasions, tant s’en faut que parler et agir courageusement, après que l’on a mis le droit de son côté, soit courir à une rupture, qu’au contraire, c’est plutôt parvenir à l’étouffer en sa naissance.
En d’autres, au lieu de relever mal à propos de certains discours faits imprudemment par ceux avec qui l’on traite, il faut les souffrir avec prudence et adresse tout ensemble, et n’avoir d’oreilles que pour entendre ce qui fait parvenir à ses fins.
Il y a des gens si présomptueux qu’ils estiment devoir user de bravades en toutes rencontres, croyant que c’est un bon moyen pour obtenir ce qu’ils ne peuvent obtenir par raison, et à quoi ils ne sauraient atteindre par la force.
Ils pensent avoir fait du mal quand ils ont menacé d’en faire, mais, outre que ce procédé est contraire à la raison, il ne réussit jamais avec les honnêtes gens.
Comme les sots ne sont pas bons à négocier, il y a des esprits si fins et si délicats qui n’y sont pas beaucoup plus propres, parce que, subtilisant sur toutes choses, ils font comme ceux qui rompent la pointe des aiguilles, voulant les affiner.

Pour bien agir, virgule il faut des gens qui tiennent le milieu entre ces deux extrémités, et les plus déliés, se servant de la bonté de leurs esprits pour s’empêcher d’être trompés, doivent bien prendre garde de n’en user pas pour tromper ceux avec qui ils traitent.

On se méfie toujours de celui qui voit qu’on voit agir avec finesse et qui donne impression de la franchise et de la fidélité avec laquelle il doit agir ; cela n’avance pas ses affaires.
Les mêmes paroles ayant assez souvent deux sens, l’un qui dépend de la bonne foi et de l’ingéniosité des hommes, l’autre de leur art et subtilité, par laquelle il est fort aisé de détourner la vraie signification d’un mot et des explications volontaires, il est nécessaire d’employer aux négociations des personnes qui connaissent le poids des paroles et qui sachent bien coucher par écrit.
Les grandes négociations ne doivent pas avoir un seul moment de intermission ; il faut poursuivre ce qu’on entreprend avec une perpétuelle suite de dessein, en sorte qu’on ne cesse jamais d’agir que par raison, et non par relâche d’esprit, par indifférence des choses, vacillation de pensée et par résolution contraire.
Il ne faut pas aussi se dégoûter par un mauvais événement, puisqu’il arrive quelquefois que ce qui est entrepris avec plus de raisons réussit avec moins de bonheur.
Il est difficile de combattre souvent et être toujours vainqueur, et c’est une marque d’une extraordinaire bénédiction, quand les succès sont favorables aux grandes choses, et seulement contraires en celles dont l’événement est peu important.
C’est beaucoup que les négociations soient si innocentes qu’on en puisse tirer de grands avantages et qu’on n’en puisse jamais recevoir de mal.
Encore que les alliances, qui se contractent souvent par divers mariage entre les couronnes, ne produisent pas toujours le fruit qu’on en peut désirer, si est-ce qu’il ne faut les faut pas négliger et que c’est souvent une des plus importantes matière de négociation.
Toujours on tire cet avantage qu’elles retiennent pour un temps les États en quelques considérations de respect les uns envers les autres et, pour en faire état, il suffit qu’ils en profitent quelquefois. Ainsi que pour avoir de bons fruits, il faut entrer de franc, les princes qui tirent leur naissance de parents d’égale et de haute qualité doivent être par raison plus élevés, et sans doute leur sang se conserve d’autant plus illustre qu’il est moins mêlé avec d’autres.
Au reste, les alliances servent quelquefois à éteindre les ligues et les liaisons entre les États et, bien qu’elles ne produisent pas toujours ce bon effet, l’utilité quand reçoit la maison d’Autriche fait bien voir qu’elles ne sont pas à négliger.
En matière d’Etat, il faut tirer profit de toutes choses, et ce qui peut être utile ne doit jamais être méprisé.
Les ligues sont de ce genre. Le fruit en est souvent très incertain, et cependant il ne faut pas laisser d’en faire cas. Bien est-il vrai que je ne conseillerai jamais à un grand prince de s’embarquer volontairement sur le fondement d’une ligue en un dessin de difficile exécution, s’il ne se sent assez fort pour le faire réussir, quand même ses collègues viendraient à lui manquer.
Deux raisons me font avancer cette proposition. La première tire son origine de la force de la faiblesse des unions et qui ne sont jamais trop pas assurées entre diverses têtes souveraines.

La deuxième  consiste en ce que les petits princes sont souvent aussi soigneux et diligents engager les grands rois en des entreprises d’importance qu’ils sont paresseux à les  y seconder, bien qu’ils y soient étroitement obligés, et qu’il s’en trouve même qui se tirent quelquefois du pair aux dépens de ceux qu’ils ont embarqués presque contre leur gré.
Bien que ce soit un dire commun que quiconque a la force a d’ordinaire la raison, virgule il est vrai toutefois que deux puissances inégales jointes par un traité, la plus grande court risque d’être plus abandonnée que l’autre. La raison en est évidente : la réputation est si importante à un grand prince qu’on ne saurait lui proposer aucun avantage qui puisse compenser la perte qu’il ferait s’il manquait aux engagements de sa parole et de sa foi; et l’on peut faire un si bon parti à celui dont la puissance est médiocre, quoi que sa qualité soit souveraine, que probablement il préférera son utilité à son honneur, ce qui le fera manquer à son obligation envers celui qui, prévoyant son infidélité, saurait même se résoudre à la prévenir, parce que être abandonné de ses alliés ne lui est pas de si grande conséquence que le préjudice qu’il recevrait s’il violait sa foi .
Les rois doivent bien prendre garde aux traités qu’ils font, mais, quand ils sont faits, ils doivent les observer avec religion.
Je sais bien que beaucoup de politiques enseignent le contraire, mais, sans considérer en ce lieu ce que la foi chrétienne peut fournir contre ces maximes, je soutiens que, puisque la perte de l’honneur et plus que celle de perdre la vie , un grand prince doit plutôt hasarder sa personne, et même l’intérêt de son Etat, que de manquer à sa parole, qu’il ne peut violer sans perdre sa réputation et, par conséquent, la plus grande force des souverains.

L’importance de ce lieu me fait remarquer qu’il est tout à fait nécessaire d’être exact au choix des ambassadeurs et autres négociations, et qu’on ne saurait être trop sévère à punir ceux qui outrepassent leur pouvoir, puisque, par telles fautes, ils mettent en compromis la réputation des princes et le bien des Etats tout ensemble.

La facilité de la corruption de certains esprits est quelquefois si grande, et la démangeaison qu’ont quelques autres, qui ne sont ni si faibles ni si méchants, de faire quelque chose, est souvent si extraordinaire que, s’ils ne sont retenus dans les bornes qui leur sont prescrites par la crainte de leur perte absolue, il s’en trouvera toujours qui se laisseront aller plutôt à faire de mauvais traités que de n’en faire point.
J’ai fait tant d’expérience de cette vérité qu’elle me contraint de finir ce chapitre en disant que quiconque manquera à être rigoureux en telles occasions manquera à ce qui est nécessaire à la subsistance des Etats.

Armand Duplessis
Alias Cardinal de Richelieu
In Testament politique

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