L’Ukraine, les poupées russes, Raminagrobis veille à Beijing ! Par Leo Keller



L’Ukraine, les poupées russes, Raminagrobis veille à Beijing !
Par Leo Keller

« Du palais d’un jeune Lapin
Dame Belette un beau matin
S’empara ; c’est une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
… Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ces tours,
Jeannot Lapin retourne au souterrain séjour.
La belette avait mis le nez à la fenêtre.
…C’était un beau sujet de guerre.
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant.
Et quand ce serait un Royaume
Je voudrais bien savoir, dit-elle qu’elle loi
En a pour toujours fait l’octroi.
… Rapportons nous, dit-elle, à Raminagrobis.
C’était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite.
Un Saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
…Devant sa majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit: Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
L’un et l’autre approcha ne craignant nul chose
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
Grippeminaud le bon apôtre
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
Les petits souverains se rapportant aux Rois. »
1

On ne cesse de criailler et de fouailler à nos oreilles quant aux bruits de bottes dont résonne- de moins en moins silencieusement la terre ukrainienne ; bruits de bottes qui ne sont que l’exodos du drame ukrainien après le parodos tsariste puis les stasimons de feu l’empire bolchévique.

Le conflit se déciderait-il donc enfin, à sortir de la zone de bas bruit ?
Le principe de l’acupuncture chinoise est de détourner l’attention du malade en touchant un autre point du corps.
Entendons-nous, loin de nous l’idée de minimiser l’ardeur belliqueuse de Vladimir Vladimirovitch Poutine, la combativité masquée ou démasquée des maskirovka ou l’immarcescible nostalgie que chaque citoyen russe éprouve à la perte de la « grandeur de l’empire russe ».

Loin de nous l’idée d’excuser et encore moins d’approuver la politique étrangère de Poutine, leader crypto-autocrate- voire autocrate- même si élu à l’issue d’élections à peu près démocratiques, car entachées d’irrégularités. Pour autant ces irrégularités n’ont pas fondamentalement changé le résultat du vote ; elles eurent pour objectif et effet d’amplifier et de magnifier la victoire de Poutine.
Car jusqu’à plus ample informé, Poutine reste majoritairement populaire dans son pays.

Notre ambition est d’essayer de comprendre les objectifs de Poutine et ce qui se joue dans cette région du monde. Ou pour le dire autrement y-a-t-il un vrai risque de déflagration, s’agit-il d’un pétard mouillé, ou sommes-nous à l’aube d’une redistribution des cartes après la chute du communisme, de la fin de l’ hyperpuissance américaine et à la désormais éclatante démonstration de la puissance chinoise décomplexée et désinhibée.

Mais d’ores et déjà, risquons-nous à tirer une première leçon. L’affaire ukrainienne marquera, après le sacre de l’Empereur Guillaume Ier à Versailles le 18 janvier 1871 par Bismarck dans la galerie des glaces, puis le traité de Versailles, le grand retour du facteur humiliation en tant que cause et ou conséquence de bellicosité et d’analyse des relations internationales.
L’on connaît aujourd’hui les erreurs de ces deux premiers événements. L’avenir nous dira si le fait d’avoir surjoué ce facteur par Poutine et de l’avoir négligé par les occidentaux, connaitra les mêmes enchaînements, les mêmes rejaillissements catastrophiques.

Humiliations, rapports de force, lequel de ces deux éléments est le plus déterminant dans le processus décisionnel de Poutine. Le colonel du KGB est-il un simple opportuniste guettant une erreur de sa proie et de ses alliés ou bien agit-il selon un plan parfaitement pourpensé.
L’on pensera également à ces superbes vers de Shakespeare:
Jules Cesar « Ne me poussez pas davantage. Je finirais par m’oublier. Si vous tenez à votre salut, cessez de me provoquer.
Cassius : J’y crois mais incomplètement, car j’ai l’esprit dispos, et résolu à voir tous les périls avec constance. »
2

Ou pour le dire autrement, que veut réellement Poutine ? Car en effet il y a un profond décalage entre la formulation de ses exigences que l’on peut classer sommairement en trois catégories.
– celles relevant d’un irréalisme absolu
– celles qui de facto sont déjà remplies
– celles qu’il souhaite réellement.
Les deux dernières catégories de cette taxonomie – on ne peut plus classique-nous renvoient utilement à Prospero :
« Puisqu’ils sont pénitents,
L’unique but de mon projet n’appelle pas
Un froncement de sourcils de plus. »
3

L’on peut distinguer trois principales revendications russes.
Revendications qui fondamentalement ne sont pas nouvelles. Elles figurent à l’agenda russe depuis longtemps.
Poutine avait ainsi déclaré lors de la chute de Yanoukovitch : « I simply cannot imagine that we would travel to Sevastopol to visit NATO sailors,” he said of the famous Russian naval base in Crimea. “Of course, most of them are wonderful guys, but it would be better to have them come and visit us, be our guests, rather than the other way round.”
La novation réside dans leur force et surtout dans le laps de temps extrêmement court accordé à la partie américaine pour y répondre. En langage militaire : au coup de sifflet je tire.
La diplomatie soviéto-russe n’a jamais été adepte du win-win. A Moscou la seule diplomatie ou confrontation que l’on connaisse et précie est celle du zéro somme nulle.
D’abord l’interdiction de tout élargissement futur de l’OTAN. Notons cependant que personne de raisonnablement cortiqué à l’ouest, ne le souhaite vraiment. Quant à une éventuelle adhésion à l’Europe, cette dernière est désormais guérie de cette démangeaison. Le terme « interdiction» pose cependant incontestablement problème, car nul ne saurait y consentir. Sur le fond et sur la forme, personne ne le souhaite vraiment.
Le Chicken Kiev Speech de Bush Senior semble – après avoir été tant moqué et décrié- aujourd’hui largement accepté.

Deuxième revendication : retrait des forces de l’alliance des pays membres de l’URSS des ex-membre de l’URSS ayant intégré l’OTAN depuis 1997. S’il est vrai qu’il y eut- peut-être- des promesses orales données à Gorbatchev à l’époque- promesses toutefois non confirmées- Poutine sait fort bien que sa demande n’a aucune chance d’être acceptée.

Troisième revendication tout aussi abracadabrantesque, l’interdiction de toute coopération militaire avec ces mêmes pays.

Plus sérieusement se dessinent derrière ces exigences comminatoires plusieurs souhaits. D’abord une redéfinition de l’architectonie des relations internationales en Europe qui consacrerait le rôle prééminent de la Russie, à égalité avec les États-Unis.
Après tout, périodiquement, le monde a été secoué par de grands bouleversements, Westphalie, Congrès de Vienne, première et seconde guerres mondiales, implosion de l’impérium bolchévique. Les équilibres ont vocation à évoluer, murir, mourir et renaître. En somme, Poutine retrouve, avec fierté, les vieux habits étiqués et étriqués d’une URSS déstabilisatrice.
Ce faisant, cela conforterait le poids de la Russie dans son voisinage chinois. N’oublions pas que la Russie européenne n’a jamais voulu occulter sa composante asiatique. En somme Poutine voudrait vider la substance de l’alliance entre l’Europe et les États-Unis, réussir là où Staline avait échoué avec le plan Marshall. L’Europe et plus particulièrement l’Allemagne a toujours été la hantise de la Russie.
L’avatar de la Maison Commune de Gorbatchev en était une version simplement édulcorée et plus intelligente que les revendications précédentes.
Les revendications russes n’ont que peu à voir avec la chose militaire, elles visent le démantèlement de l’Europe puissance et de notre attractivité sur son étranger proche.et bien entendu aucun autocrate au pouvoir ne saurait tolérer à sa porte la pandémie démocratique qui pointe son nez en Ukraine.

Détestation et admiration. Tels furent les deux volets de la politique russe ou soviétique envers l’Europe. Staline mais Pierre Le Grand !
Cette crainte alla jusqu’à s’exprimer dans le plan Beria. Beria, tout criminel qu’il fût, avait échafaudé un stratagème particulièrement brillant : troquer la réunification de Berlin et de l’Allemagne en échange d’une neutralité allemande et tenter d’empêcher son entrée ultérieure dans l’OTAN.
Le plan Beria aurait eu pour conséquence de vassaliser l’Europe et de la désarrimer des États-Unis.

Enfin derrière l’Ukraine, se profile la volonté russe de prendre toute la place de l’Union Soviétique dans une nouvelle architecture ni des relations internationales, au travers de nouvelles frontières, nouvelles alliances, nouvelles normes. Dans l’imagerie russe, l’acmé fut sans conteste le duo formé par Nixon Brejnev. L’Occident devra donc éviter les scénarios rappelant Rapallo.

Entendons-nous, nous ne prônons pas, 1’alignement de l’Europe sur les États-Unis. Tout au contraire et nous ne pouvons que nous féliciter de la politique française, portée par le président Macron d’une Europe puissance.

Il n’est pas non plus impossible que dans le grand marchandage qui oppose aussi Xi-Ji Ping à Poutine, Xi-Ji Ping ne se serve de la pression russe et d’un Poutine- volens nolens- pour amoindrir la pression américaine sur la Chine et ses visées expansionnistes. Même dans la doxa communiste, il n’y a pas de repas gratuit en ce bas monde.

Reste la question centrale à nos yeux : la Chine sera-t-elle un simple observateur, un support du petit camarade ou un gardien vigilant?
Mais quoi, vers l’Asie compliquée et le Caucase tourmenté, analysons les fondements et les soubresauts tectoniques qui secouent la région.
L’Ukraine est déjà- hélas- passée par pertes dans les colonnes des démocraties occidentales et par celles des profits dans celles de la Russie. Aux yeux de Poutine, elle est, pour partie à tout le moins, appartenance au pomœrium russe.
Pomœrium qu’elle considère comme historique, Kiev ayant été – mais il y a si longtemps- le berceau d’un pays dénommé :Rus.
Ceci explique également pourquoi lors de l’invasion de l’Ukraine en 2014 et l’annexion illégale de la Crimée, Poutine n’est pas allé plus avant. Et il n’est pas allé plus avant car il n’avait pas besoin d’aller plus avant. « Flectere si nequeo superos acheronta movebo », Poutine avait déjà suivi le conseil de Virgile.
Parmi les formules tant galvaudées, on trouve à égalité avec la référence Munich, le paradigme : le sort du monde se joue à …

L’Ukraine est certes un point de crispation qui peut tel un cancer – à tout moment mais uniquement après la fin des Jeux Olympiques de Pékin- éployer ses métastases. Mais le point nodal est plus stable qu’on ne le pense. Plus calme car la besace de Poutine est suffisamment remplie de ses rapines ukrainiennes.

Certes, Poutine eût aussi aimé compter parmi ses trophées ou butins de guerre (ce n’est qu’une question de point de vue) Marioupol et Odessa. Gageons qu’il a lu et apprécié, tout comme nous, la si puissante et éblouissante réflexion d’un orfèvre en la matière : Henry Kissinger qui écrivit : «  Le propre de la médiocrité est de préférer un avantage tangible aux bénéfices intangibles que représente une meilleure posture. » 4

Nous prenons toutefois la précaution de ne pas écarter totalement l’hypothèse d’une guerre due à une erreur de calcul ou par accident. A Berlin en 1963, qu’un soldat américain eusse perdu son sang-froid, une vraie guerre eût pu éclater, les gueules des canons des tanks soviétiques et américains se faisant face à peine à quelques mètres, moteurs vrombissants.  Bien sûr quelques escarmouches peuvent aussi advenir, et vont d’ailleurs surgir car elles n’ont jamais vraiment cessé dans le Donbass ou à Louhansk mais, rebus sic stantibus, l’hypothèse d’une guerre à grande échelle n’est pas la plus plausible.
Pour autant les maniaques russes de la cyberwar pourront- en tout état de cause- continuer à s’en donner à cœur joie.

L’on citera avec bonheur, Shakespeare qui fait tenir au général Aufidius le propos suivant : « Toi le plus indépendant des mortels, tu connais la force et la faiblesse de ton pays. » 5

La deuxième des raisons pour laquelle Poutine n’ira probablement pas beaucoup plus loin dans sa prédation ukrainienne, trouve sa source dans la lettre que Churchill adressa à de Gaulle en 1944 : « Quand l’heure viendra de digérer, ce sera pour les Russes, le moment des difficultés. Saint Nicolas pourra peut-être alors ressusciter les pauvres enfants que l’ours russe aura mis au saloir. »

L’on peut qualifier le margrave de Moscou de mille et une façons mais l’on ne saurait lui dénier une formidable intelligence stratégique ainsi qu’une parfaite connaissance des rapports de force. Formidable intelligence servie par sa longévité au pouvoir. En outre, les dirigeants communistes ont toujours sévèrement condamné l’aventurisme trotskiste.
A l’école du KGB, l’on connaît la pensée du général de Gaulle qui écrivit: « Dans les entreprises où l’on risque tout, un moment arrive, d’ordinaire, où celui qui mène la partie sent que le destin se fixe. Par un étrange concours, les mille épreuves où il se débat semblent s’épanouir soudain en un épisode décisif. Que celui-ci soit heureux et la fortune va se livrer. Mais, qu’il tourne à la confusion du chef, voilà toute l’affaire perdue. »  6  

Ce constat est facile à comprendre. Ecraser militairement l’Ukraine – sans être toutefois assimilée à une partie de campagne- serait chose relativement aisée. D’autant plus aisée que l’Ukraine avait signé- imprudemment, sagement- ? le 5 Décembre 1994, un accord par lequel elle acceptait de se défaire de son stock d’armes nucléaires qu’elle avait hérité de feu l’URSS.

Rappelons incidemment à ceux qui raniment et ravivent avec gourmandise, expertise ou naïveté la solution d’une finlandisation de l’Ukraine, laquelle ne fut pas exempte de toute provocation, en évoquant une garantie de ses frontières que précisément cette garantie existait- on ne peut plus explicitement dans le Mémorandum de Budapest. Rafraîchissons donc leur mémoire avec Flaubert qui stigmatisait ceux qui « calomnient leur temps par ignorance de l’histoire »
Cette leçon vaut bien tous les fromages du monde pour l’Iran et la Corée du Nord.
Nous n’avons pas voulu mourir pour Dantzig, l’on voit encore plus mal, pourquoi nous irions mourir pour Kiev !

Le contexte
Une présidence américaine préférant l’arme inefficace de sanctions qui certes fragilisent davantage l’économie russe mais qui fortifient- en revanche- l’anima russe. Les populations de la Russie ou de l’URSS n’ont jamais été aussi soudées- de façon quasi fusionnelle avec le pouvoir en place- que lors des menaces extérieures.
L’alliance du sabre, de la faucille et du goupillon !

Le Financial Times rapporte que la part du commerce bilatéral entre la Chine et la Russie est tombée au cours du premier trimestre 2020 en dessous de 50% pour les transactions libellées en dollar. Ce qui amodie très fortement l’effet d’une éventuelle exclusion du Swift.
En outre les Russes ont introduit leur propre système Swift appelé SPFS qui assure déjà 20% de leurs transactions domestiques. Arrêtons donc de fantasmer sur la pseudo efficacité des sanctions ; elles font surtout mal à ceux qui les administrent.
Les sanctions n’ont ni stoppé l’ascension nucléaire de la Corée du Nord ni celle de l’Iran.
S’il est une sanction dont le symbole serait retentissant, ce serait la fermeture du gazoduc North Stream 2. Incontestablement elle pénaliserait la Russie. Mais cette dernière pourrait alors aussi interrompre ses livraisons à l’Ukraine ce qu’elle avait déjà fait en 2009. Certes à l’ouest, les gazoducs sont devenus bidirectionnels mais l’Allemagne- ayant renoncé à l’énergie nucléaire serait à nouveau « l’homme malade » de l’Europe.

Jusqu’où l’Europe sera-t-elle prête à aller alors que 40% de notre gaz importé dans l’Union européenne provient de Russie. La Russie pourrait également acheminer son gaz- après un certain délai, vers la Chine. L’on pourra aussi interdire les voyages à l’étranger d’un nouveau contingent d’oligarques, bloquer des comptes peut être même certains de ceux qui appartiennent à Poutine.
Il n’est toutefois pas sûr que leur efficacité soit aussi conséquente que nous nous le souhaiterions
Enfin une Europe, hélas encore balbutiante quant à la politique commune de défense.
Mais il est vrai que l’Europe a quand même régulièrement reconduit tous les six mois les sanctions qui frappent la Russie depuis 2014.

La perception du danger est différente salon que l’on réside à Madrid, à Berlin ou surtout à Varsovie où, pour une fois, un dirigeant profondément illibéral perçoit la menace russe de façon plus réaliste que ses collègues européens. Une chose est donc de vaincre militairement l’Ukraine, une autre chose de l’occuper durablement.

À tout prendre Poutine n’est pas Brejnev- il est infiniment plus intelligent-mais il est à la tête d’un Etat moins menaçant quant à la représentation du danger que, feu l’URSS, inspirait à l’Ouest. Et toutes choses étant égales par ailleurs, soumettre la population tchécoslovaque d’environ 14.000.000 d’habitants était aventure relativement plus aisée en 1968 que de soumettre aujourd’hui 45.000.000 d’ukrainiens.
Denis Charbit, professeur renommé de sciences politiques à l’Open University d’Israel, nous a confié lors d’un échange personnel : « On n’occupe pas un territoire, on occupe- – on domine des gens. »
Nous le remercions de son amitié et de la justesse de sa pensée toujours aussi percutante.
128000 km² nécessitent moins de troupes et de chars qu’une superficie de 603000 km² exigerait. La Russie a déjà eu bien du mal à digérer les coûts de l’annexion de la Crimée, ses réserves quoique conséquentes, et qui se montent approximativement à 600 milliards de dollars fondraient alors comme neige au soleil.

Alors pourquoi ce bruit ? Pourquoi ce bruit aussi persistant, aussi lancinant ? Et surtout pourquoi ce bruit rencontre-t-il tant d’échos en Europe et surtout aux États-Unis où l’on frise le délire? Certes comme l’écrivit- si justement- un jour Henry Kissinger : « Même les paranoïaques ont parfois raison d’avoir peur. »

Assurément Kiev fut autrefois le berceau historique de la Russie. Mais quoi, il ne viendrait à personne en France, l’idée débile de revendiquer Aix-la-Chapelle, et personne en Italie, Mussolini étant une monstrueuse absurdité, n’aurait l’idée tout aussi saugrenue de demander à la France de lui rétrocéder le Comté de Savoie. Quant à l’Allemagne, elle a fait sagement son deuil des populations allemandes des Sudètes et aucune personne sensée ne reviendra sur la frontière Oder Neisse.
Pour autant cela fait sens et de façon significative au sein de la population russe, où ce genre de coquecigrue n’est pas toujours réprouvée parmi la gent populiste et nationaliste .

J’ai maints chapitres vus, et il est également vrai que tout dans l’histoire tsariste, bolchévique enfin russe résonne, tambours battants, de la fureur des conquêtes.
L’annexion de territoires par l’ours russe habite les Baltes, les Polonais, les Tchécoslovaques et tant d’autres peuples. La bellicosité habille, sans se démoder, le Kremlin.
L’on a également beaucoup parlé de l’hubris de Poutine. Oui, peut-être, possible et même probable, mais cela ne peut jouer- et encore que très partiellement- que si les autres acteurs en acceptent la manifestation. Nous precions davantage l’argument du maintien au pouvoir du maître du Kremlin en exhibant de sa chapka, une illusoire agression occidentale et la volonté de défendre la rodina.
En outre l’annexion illégale et qui relève simplement de la piraterie avait émasculé ce qui allait être la proie des maskirovka. Les restes de l’Etat ukrainien sont désormais trop faibles pour inquiéter sérieusement Moscou. En Ossétie, en Géorgie, Moscou a su se contenter d’Etats croupions que Poutine avait épargné dans son immense mansuétude et dans sa généreuse mais intéressée kalogakathia.

Durant la guerre civile espagnole, les Allemands testèrent- ad nauseam- leurs nouvelles armes de destruction. La guerre moderne a sinon déserté du moins supplanté la guerre classique. Trois éléments matériels et un logiciel constituaient la substantifique moelle militaire.
– les soldats, les armes et le champ de bataille.
Et pour subsumer le tout : le Software, c’est à dire le mobile du conflit. Seul celui-ci demeure- inaltéré- en majesté tel un Deus ex machina.
La cyber war fournit à volonté des robots-soldats- les moines- soldats relevant quant à eux- d’un passé sottement sublimé mais fantasmé ; les armes désormais autrement plus redoutables et invisibles et le champ de bataille où la cible ne l’attend guère. Seuls persistent la volonté de puissance et l’appétit insatiable des prédateurs. Pourquoi donc Poutine sacrifierait- il des soldats qui sont autant d’électeurs pour lui alors que l’Ukraine lui permet de jouer- allègrement- du menton et du torse- et d’éployer sa testostérone grâce aux nouvelles armes cyber à l’instar des allemands en 1936.

Pourquoi une telle rémanence ? Pourquoi un tel tintinnabulement occidental dont le seul effet est de produire un silence assourdissant et de braquer davantage la Russie. À l’aune du critère toujours aussi pertinent de Thucydide, à savoir Phobos, Kerdos, Doxa une nouvelle invasion russe nous semble à tout le moins hautement improbable car inutile. Pour le dire autrement, notre Kgébiste qui a su humer le nouvel ordre mondial a parfaitement assimilé la pensée kissingérienne : « En d’autres mots, la puissance ne se transforme plus automatiquement en influence. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut être impuissant pour être influent mais que puissance et influence ne sont plus automatiquement liées. »  7

Une des mèches qui a mis le feu aux poudres et suscité la réaction russe fut l’utilisation de drones armés au Donbass en 2021. La morale ne peut que donner raison au président ukrainien Zelinsky. Mais Minsk et la raison ne l’entendaient pas ainsi. Max Weber avait pourtant bien distingué l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction. Le Gesinnungsethik et le Verantwortungsethik.

Si puissance russe il y a, elle s’inscrit dans une tradition fort longue, celle d’une puissance de déséquilibre dont le propre equilibrium dépendrait de sa capacité déstabilisatrice d’abord de son étranger proche puis du reste du monde. C’est le sillon russe, son ADN. Au trébuchet de cette politique étrangère, qui compte tenu de la géographie russe, de son histoire, de sa culture et même du poids de la religion orthodoxe, n’est pas totalement inepte.
L’on peut affirmer sans grande crainte de se tromper que Poutine a su- jusqu’à présent- utiliser au mieux tous les instruments à sa disposition.
Saura-t-il se contenter d’une finlandisation dont tout le monde sera trop heureux car soulagé de lui accorder.

Assurément à Kiev – et nous ne pouvons que le comprendre-cette disposition est loin de faire l’unanimité et d’enthousiasmer les foules. Et certes ce ne sera pas la première fois dans l’histoire que l’on sacrifiera une partie de la souveraineté externe d’un pays, sur l’autel des diktats implacables et impitoyables de la Realpolitik.
Que cette attitude ne brille pas des mille feux de la morale ou de la justice  est une évidence. Mais l’on se rappellera utilement cette magistrale leçon de Monsieur le Cardinal de Richelieu : « La logique requiert que la chose qui doit être soutenue et la force qui doit la soutenir doivent être géométriquement proportionnelles. » 8
A défaut d’être un saint homme, notre Cardinal – à qui la France doit tant- fut un géopoliticien hors de pair.

À ce point de l’entracte, voyons les scénarii qui s’offrent à l’appétit gargantuesque et à la concupiscence du colonel du KGB.
Il peut se lancer dans l’aventure de l’occupation de l’Ukraine. Nous avons déjà vu les défauts et les risques de cette entreprise hasardeuse et de son coût exorbitant. Soyons clairs, l’attitude américaine ou européenne, le laisse très probablement de marbre et ne l’émeut guère.
Par contre les réactions allemandes et chinoises le feront réfléchir à deux fois. Nous Européens sommes, que nous le voulions ou non, captifs voire embastillés, par les hydrocarbures russes. Nord Stream 2 est notre Bastille, Gerhard Schroeder un geôlier inattendu mais intraitable.
Quant à la Chine, désormais suzeraine d’une Russie quasi-vassale, elle avait choisi une sage et prudente abstention lors des affaires de Crimée et d’Ukraine, rien ne dit qu’elle adoptera cette fois-ci une attitude aussi conciliante quand bien même les deux pays ne cessent d’approfondir leurs relations.
A Beijing, l’on ne goûte guère les annexions de territoires sauf lorsque c’est Pékin qui pratique le tourisme naval. L’égide de la Chine en cette affaire est hautement problématique et en tout cas lourde d’arrière-pensées. L’exarque Poutine risquera-t-il son exarchat ?

Poutine saura-t-il se contenter de ses gains acquis ? La question reste ouverte.
Paradoxalement la Chine aura démenti la fameuse pensée de Kissinger : « Dans les systèmes d’alliances, les membres les plus faibles ont de bonnes raisons de croire que le plus puissant a un intérêt primordial à les défendre ; il s’ensuit qu’ils n’éprouvent plus le besoin de s’assurer son soutien en souscrivant à sa politique. » 9 La chose est suffisamment rare pour qu’elle méritât d’être mentionnée.
D’un autre côté Poutine qui connaît principalement les rapports de force peut partager l’avis de Henry Kissinger : « It is frankly a mistake of amateurs to believe you can gain the upper hand in a diplomatic negotiation. »
S’il y a une chose que Poutine déteste et méprise en ce bas monde, en sus des valeurs humanistes et des Droits de l’Homme, c’est bien l’amateurisme. Ce n’est pas Medvedev qui nous contredira.

Le deuxième scénario qui s’offre à Poutine est l’utilisation massive de la cyberwar. C’est une arme qu’il pratique déjà avec un succès certain. On ne compte plus les dégâts occasionnés par les cyber forces russes en Ukraine. Mais jusqu’à présent, il ne semble pas que Poutine ait obtenu le résultat escompté.
Car l’Ukraine est toujours debout et sous la mandature Zelensky plus résistante que jamais.
Les si nombreuses alertes à la bombe déclenchées par les cyberattaques russes dans les écoles désorganisent la vie ukrainienne. A ces dommages physiques s’ajoutent les cyberattaques par fake news qui ont pour but de désinformer et démoraliser la population ukrainienne. Déjà en 2014, l’Ukraine fut le premier véritable champ d’expérimentation à grande échelle des attaques par désinformations. Car à travers les hôpitaux et tous types d’infrastructure, ce sont des pans entiers de la société ukrainienne qui sont atteints.

D’aucuns poussent le paradoxe jusqu’à penser que les 120000 hommes massés à la frontière ne seraient qu’un rideau de fumée dont le véritable but serait de couvrir les cyberattaques.
L’on rapprochera la situation en Ukraine du modus operandi au Mali. Les  maskirovka cédant la place à la division Wagner.
Les cyberattaques russes au Mali prennent la forme de ce que la France nomme L2L ou lutte informatique d’influence, procédé permettant de la discréditer. En Ukraine et au Mali les dispositifs sont identiques. Au Mali, comme en Ukraine, les Russes exploitent une organisation proche du pouvoir russe appelée le Patriot Media Group.
Poutine, quand bien même s’en défend-t-il en poussant des cris d’orfraie l’emploie afin d’influencer les médias locaux pour dénigrer, déstabiliser intimider, menacer les pouvoirs locaux.  Le deuxième stade de cette cyber désinformation manipule ces mêmes médias pour promouvoir des hommes favorables à la Russie. Le lecteur intéressé consultera avec profit le rapport édifiant et parfaitement documenté du CAPS/IRSEM.

Troisième scénario : l’annexion du Donbass, et de Louhansk par une attaque ciblée sur la ville de Kharkiv distante de seulement 42 km de la frontière russe et qui compte 25% de russophones dans sa population. Que cette population russophone pose un problème, oui. Que cela fut pure folie que de vouloir porter atteinte à l’identité russophone de ces habitants, par le pouvoir en place à l’époque, bien évidemment. Autant agiter une muleta devant un taureau déchaîné.
Que Poutine soit concerné par cet état de fait, oui rien que de très normal.
Mais il nous semble tout aussi juste de rappeler que ces migrations furent tantôt volontaires tantôt forcées par Staline.
Respecter ces minorités relève à la fois de l’exigence morale mais aussi du simple bon sens. L’Ukraine ne serait pas le seul Etat de la planète à être une fédération.
Pour autant ne soyons pas dupe ; Poutine se sert de ces minorités russophones comme d’une cinquième colonne lui autorisant voire l’obligeant à un droit d’ingérence voire de revendication. Ce chantage démographique est l’inverse- mais le but est le même- de celui pratiqué par le président biélorusse Alexsander Loukachenko, grand démocrate s’il en est mais adepte de la plus grande kakistocratie.

Poutine aurait alors le choix entre une annexion pure et simple mais cette dernière aurait l’inconvénient de déclencher des nouvelles sanctions ou bien une reconnaissance de cette entité comme Etat indépendant. Ce troisième scénario est la solution la plus économique et la plus « sustainable » et elle est celle qui lui permet de sauver la face. Il saura mettre le feu aux étoupes, et exciter à la sédition. Ce sont là des jeux auxquels il excelle. En tout état de cause, ces régions sont déjà de facto sous sa férule.
L’on citera avec bonheur Patrick Wasjman : « La notion d’interchangeabilité entre guerre et politique est une des données fondamentales de la pensée marxiste. Le passage de l’une à l’autre n’est pas marqué par une cassure brutale. Au contraire, lorsqu’un conflit éclate, les marxistes ont tendance à l’interpréter comme l’émergence de la structure véritable des relations internationales, plutôt que comme la perturbation exceptionnelle de l’ordre établi. » 11

Pour autant la conjoncture actuelle offre à Poutine une fenêtre d’opportunité particulièrement souriante. Un président américain déjà passablement démonétisé, un Chancelier allemand fraîchement élu et déjà tiraillé entre sa ministre des Affaires Etrangères, partisane de sanctions lourdes envers la Russie et une CDU qui ne tient pas véritablement à faire son deuil de Nord Stream 2.
Un Premier Ministre britannique empêtré dans des affaires qui le fragilisent chaque jour davantage et un Président français attendant sa réélection. L’alignement des planètes ne lui sera pas toujours aussi favorable.
Toute analyse doit intégrer le fait que l’Ukraine revêt un caractère essentiel, voire vital pour la Russie. Il ne s’agit pas seulement de représentations mais bien d’un territoire physique. L’Ukraine est le glacis défensif de la Russie. Pour les États-Unis, il s’agit d’un problème ayant valeur de concept et de dissuasion. Nous quittons le physique pour l’immatériel.
C’est déjà la force russe et là faiblesse américaine.
Pour l’Europe le problème se situe à mi-chemin car ne l’oublions pas l’Ukraine est voisine de pays orientaux membres de l’Europe. Pourquoi maintenant ? Nous ne cherchons bien entendu absolument pas à excuser Poutine.
Néanmoins nous sommes obligés de constater que depuis l’année 2021, les occidentaux ont déversé des flots d’armements sur l’Ukraine. Mais ces armements n’avaient pas pour but et pour fonction d’attaquer la Russie.
Ils avaient juste pour objectif de dissuader une attaque russe ; pour Poutine c’était déjà un casus belli. Il y a eu ponctuellement au mois de novembre 2021 un survol par un bombardier américain à 13 km de la frontière russe, survol pourtant en territoire ukrainien qui a eu pour effet de rendre Poutine furieux.
Notons aussi le peu de succès que les Français et les Allemands ont obtenu auprès de l’Ukraine pour qu’elle respecte les accords de Minsk et les élections dans le Donbass.
En outre le président Zelensky a envoyé dans le courant de l’année 2021 des drones armés pour survoler le Donbass. Il n’est pas totalement répréhensible que les autorités ukrainiennes veuillent maintenir l’ordre sur ce qui fait encore partie de leur pays.
Malheureusement pour les autorités ukrainiennes, Poutine est excessivement chatouilleux sur ce point.
Les accords de Minsk prévoyaient certes des élections et il ne semble pas que Zelensky ait montré un zèle significatif à cet égard. Deux principes s’affrontent en cette occurrence qui rappelle la situation au Vietnam après les accords de Genève, lorsque le Sud-Vietnam arguant de sa souveraineté refusa la tenue d’élections. Sur le fond il n’avait pas complètement tort. Nous avons toujours éprouvé -quant à nous- une légère suspicion sur la régularité d’élections où les communistes étaient partie prenante.
Les accords doivent être respectées, c’est du moins ce que les Romains nous ont appris ; Pacta sunt servanda ! Mais l’on peut se poser la question sur la légitimité de ces accords obtenus sous la pression de la soldatesque russe.
L’on rappellera également la formule de Nixon qui disait il n’y a pas  besoin de 90 jours pour obtenir le suicide du Sud-Vietnam.

Quatrième scénario. Partons de l’idée que Poutine a déjà obtenu l’essentiel de ce qui pouvait être dérobé à l’Ukraine, que désormais la flotte russe est à nouveau chez elle à Sébastopol, signalant ainsi sa présence à des pays membres de l’Union Européenne. Poutine ne laisse rien au hasard. Elle peut désormais exercer une pression- on ne peut plus efficace- en fermant à volonté le petit détroit de Kertch et condamnant ainsi l’Ukraine à voir la mer d’Azov se transformer en lac intérieur et en prison maritime.
Des négociations qui s’enlisent sont à la fois un moyen- redoutable- de chantage et elles accordent la possibilité à Poutine d’être le vrai et seul maître du feu.
Ce quatrième scénario revêt une très forte probabilité et comporte des avantages certains pour Poutine. D’abord il est moins coûteux qu’une guerre fût-elle low-cost. Il repose sur l’idée que bien entendu l’Ukraine ne prendra jamais l’offensive et sera suffisamment avisée pour ne pas entreprendre de provocations.
Et comme les prétentions russes sont tellement exorbitantes, l’on voit mal une issue favorable. Ce statu quo convient donc parfaitement à la Russie.
Une fois de plus la fameuse formule de Raymond Aron nous semble toujours une grille d’analyse toujours aussi pertinente. « Paix impossible guerre improbable. »12
Ces négociations ont aussi l’immense avantage stratégique de gommer aux yeux d’une partie de l’opinion mondiale – même partiellement- l’image d’un Poutine conquérant d’un Poutine au profit d’un dirigeant modéré et responsable cherchant juste à protéger les intérêts de son pays face à des pseudo-menaces occidentales.
Bien entendu, il n’a jamais été question à Washington ou à Bruxelles, siège de l’OTAN,- même au comité des plans- d’envahir la Russie.
En matière de géopolitique, les représentations comptent presque autant que la réalité ; et force est de reconnaître que la perception du danger diffère selon que l’on réside, à Moscou, à Washington, à Madrid, à Berlin, à Vilnius et peut être surtout à Beijing.
Poutine a donc beau jeu de brandiller cette menace. Pour autant force est de reconnaître que le fameux « Chicken Kiev Speech » du président George H. Bush senior administra une véritable et brillante leçon de géopolitique. Que l’esprit embrumé de quelques néoconservateurs essentiellement américains, engoncés dans la simplicité intellectuelle de la guerre froide en soient sortis, ne prouve pas qu’ils soient sortis de la confusion mentale.

En fait cette position d’attente lui permet de conserver ouvertes toutes les possibilités. Ce faisant Poutine inscrit sa diplomatie dans les pas de Henry Kissinger : « La liberté d’action, c’est à dire la conscience de posséder un choix d’initiatives plus vaste que celui de n’importe quel adversaire, assure une meilleure protection qu’une alliance, car, à l’heure du besoin, aucune issue n’est barrée. » 13

Un conflit se déroule sommairement en deux phases: l’antagonisme plus ou moins profond et plus ou moins ancien. Au stade du simple antagonisme, il est encore maîtrisable et susceptible d’un accord entre les parties. Ce n’est que faute d’accord que l’antagonisme cède la place à la belligérance qui résulte d’une intention hostile et surtout d’une volition de la traduire en actes violents visant à soumettre l’ennemi. Les  hostilités désertent la simple intention et permettent alors le qualificatif conflit.
Il semble que l’acmé de la violence ait été atteint en 2014/2015 par l’agression poutinienne. Nous avons beau chercher, nous ne trouvons pas d’autres qualificatifs pour cette action. Quels que soient les fondements juridiques, historiques, ou politiques, nous rappelons au colonel du KGB qu’aucune annexion de territoires par la force ne saurait être juridiquement valable et justifiée.
La fameuse résolution 242 inspirée par Lord Caradon le rappelle utilement. De la même façon le blocus d’un détroit est considéré comme un acte de guerre n’en déplaise au général de Gaulle.
La situation actuelle qui selon toute vraisemblance est appelée à perdurer, est celle que les spécialistes qualifient d’état agonal. Ou pour le dire autrement, un état où les adversaires continueront à se détester cordialement sans pour autant lancer des opérations de grande envergure.

Ce n’est pas non plus le calme plat, des escarmouches ou des éruptions de violences limitées dans le temps peuvent éclater. Des manœuvres aériennes ou navales à grande échelle peuvent également pimenter la conversation. Nous pourrions donc comparer la situation en Ukraine au conflit moyen-oriental.
Quid novi ? Pas grand-chose. Poutine affiche également sa diplomatie dans les bottes de Staline qui a toujours su pratiquer la politique des deux fers au feu.
A l’intérieur, Poutine entretient sa stature du protecteur de la patrie, même si l’on est encore loin de l’image du petit père des peuples. A l’extérieur, Poutine rassure Xi Jinping qui est fort aise de le voir Poutine rétablir l’ordre dans un pays voisin et si important pour lui.
La Chine est le premier client et le deuxième fournisseur du Kazakhstan. En 2020 malgré une chute des prix du pétrole, le Kazakhstan a exporté pour 46,9 milliards de dollars et importé pour 38 milliards de dollars. La Russie étant le premier fournisseur du pays et l’Union Européenne est le premier client du Kazakhstan.
Ainsi au Kazakhstan, la Chine joue à front renversé le piège que Staline avait- autrefois si brillamment et si cyniquement – tendu à Mao en Corée.

La question que l’on peut légitimement se poser est combien de temps, l’OCS où la Chine est le Deus ex machina acceptera de céder les rênes à l’OTSC au Kazakhstan où elle n’est pas membre et où la Russie, poursuit des objectifs, pas toujours identiques à ceux de la Chine. Il est également intéressant de noter que les premiers et derniers défenseurs de la politique étrangère de la Russie sont dans de très nombreux pays européens les mouvements souverainistes, nationalistes, racistes et xénophobes, de gauche comme de droite.
Leur point commun: la détestation de l’Europe et de nos valeurs libérales et humanistes.  
La réponse positive quasi-instantanée de la Russie à la demande d’aide du Président Kassim- Jomart Tokaiev nous délivre deux types de messages parfaitement ciblés. La Russie a su tirer des enseignements de ses échecs lors de l’invasion en Géorgie. Elle est désormais capable de
– mobiliser politiquement sans coup férir ses alliés de l’OTSC
– assurer une présence militaire dans un pays étranger voisin
– récolter les premiers fruits stratégiques de son soutien à la Biélorussie. Elle est désormais capable d’exercer une présence militaire sur deux fronts ukrainiens mais bien distants
– elle administre également une leçon quant à la pseudo efficacité des sanctions.
– mais surtout au niveau stratégique elle réaffirme avec éclat- même si cela sera porteur de frictions ultérieures avec la Chine – sa quasi-alliance avec la Chine.
-Le Kazakhstan lui permet aussi de réhausser son statut de vassale puisque c’est elle qui est à la manœuvre.

Reste le cinquième scénario que nous appelons  le scénario Quisling.
Après avoir déstabilisé Kiev et fermé le détroit de Kertch, suscité des troubles dans tout le pays, les Russes pourraient essayer d’installer au pouvoir un leader pro-russe. Ils en ont d’ailleurs l’habitude et une expérience parfaitement rodée.
Ce serait une finlandisation masquée ! Deux avantages, elle éviterait probablement des sanctions trop fortes, elle coûterait moins qu’une guerre. Mais elle est cependant hautement compliquée à mettre en œuvre dans le contexte actuel face à des Ukrainiens dont le sentiment anti-russe est exacerbé.

Reste enfin le sixième scénario : l’application des accords de Minsk et l’institutionnalisation de la fédéralisation de l’Ukraine. Il n’est pas sur que l’Europe et les USA arriveront à en convaincre l’Ukraine ou que la Russie s’en satisfasse aujourd’hui.
Et nous concevons aisément que la comparaison avec l’amputation de l’Allemagne, de l’Autriche ou du Japon au sortir de leur défaite lors de la seconde guerre mondiale n’est pas totalement relevante. L’Ukraine ne peut être considérée ni comme une puissance vaincue ni comme une puissance fasciste ayant commis des crimes contre l’humanité. Nous percevons et partageons donc -bien évidemment- la douleur du peuple ukrainien devant la conjoncture d’une finlandisation. Nous en sommes profondément contristés, mais nous ne pouvons que rappeler au président ukrainien Zelinsky- qui s’est révélé contrairement à  toute attente – assurer le job- de s’inspirer de la ligne de conduite de Renan: « La bonne politique  n’est pas de s’opposer à ce qui est inévitable, la bonne politique est de s’y servir et de s’en servir. »

Que le lecteur nous permette une incise ; l’on entend s’élever partout des voix nous avertissant que les occidentaux sont responsables d’avoir précipité la Russie dans les bras de la Chine. Nous ne partageons absolument pas ce point de vue. Bien entendu, le discours du Chicken Kiev Speech étant l’exception, nous nous garderons bien de qualifier la politique américaine de « containment » envers la Russie depuis la chute du mur de Berlin, de particulièrement intelligente.
Le mot qui convient le mieux pour la qualifier plutôt que faiblesse serait arrogance stupide et méconnaissance abyssale des principes de realpolitik. La politique étrangère américaine a, en outre, totalement négligé ce que l’implosion de l’URSS pouvait avoir d’humiliant pour les Russes.

L’on n’a jamais rien gagné à humilier une puissance vaincue. Même, Boris Eltsine, leader pourtant courageux, mais peu averti des subtilités de la géopolitique, avait prévenu les Américains de la pertinence du Phobos, si cher à Thucydide. Pour autant l’attitude de la Russie, son positionnement ne doivent rien, ou fort peu, aux erreurs occidentales. La sujétion russe vis-à-vis de la Chine épouse impeccablement les contours de son Kerdos (ainsi du contrat énergétique avec la Chine) et de sa Doxa.

Clausewitz nous a appris que faire la paix avec un ennemi se faisait soit par une victoire totale de l’un des protagonistes, soit parce que les deux belligérants étaient épuisés par leur combat, soit par l’intervention d’une tierce partie. Aucune de ces conditions ne nous semble vraiment remplie dans ce conflit, malgré plus de 14000 morts ukrainiens. Mais de toute façon, toute résolution de conflits passe à un moment donné par la diplomatie. Diplomatie souple où diplomatie forte, l’on passe inévitablement par ce que Clausewitz appelait le stade du « vorschreiben », c’est à dire dicter les conditions de paix. Entre ennemis toute diplomatie même idéelle interviendra après le Dieu Polemos.

Rappelons-nous la sentence définitive que prononça en Octobre 1940, Winston Churchill à Lord Ismay et au général Alan Brooke : « Ceux qui prétendent que rien n’a jamais été réglé par la guerre disent des âneries. En fait, rien, dans l’histoire n’a jamais été réglé autrement que par la guerre. »
Pour autant les conflits modernes- peut être paradoxalement- alors que les facteurs économiques occupent une place de plus en plus importante, revêtent une subtilité nouvelle, une indéniable complexion.
Tocqueville parlait dans la Démocratie en Amérique de l’importance des passions. Plus près de nous Raymond Aron écrivit : « C’est oublier l’expérience de notre siècle que de croire que les hommes sacrifieront leurs passions à leurs intérêts. »
Car dorénavant avec les conflits asymétriques, les guerres asymétriques, les migrations, les problèmes identitaires et la « Revanche de l’Histoire », nous assistons au surgissement- comme jamais auparavant- du facteur humiliation dans les conflits, leurs causes, leurs solutions.
Loin de nous de soutenir qu’il est central, nous voulons juste affirmer sa nouvelle importance son importance accrue. La question qui se pose est dans quelle mesure, comment est-il possible de résoudre un conflit avec un ennemi qui nous a humilié et/ou que nous avons humilié.

Nous n’irons pas jusqu’à avancer que l’humiliation rend toute résolution du conflit impossible. C’est à dessein que nous n’employons pas le mot paix. En la matière l’on peut légitimement se poser la question de l’instrumentalisation d’une humiliation, certes réelle, par Poutine pour optimiser ses revendications. A l’intérieur, car par les mauvais vents et porté par des officines méphitiques, le nationalisme gonfle les voiles de la haine et du conflit. L’humiliation exacerbée est la condition de l’agressivité. Mais elle canalise les énergies vers l’Autre et renforce le pouvoir en place.
A l’extérieur, elle permet de battre le rappel d’alliés hésitants dans l’arène onusienne. L’humiliation ne serait qu’un prétexte commode. Après tout à Troie, Hélène ne fut qu’un habile expédient.

L’humiliation  a donc existé de tout temps, mais de désordonnée, elle est aujourd’hui savamment codifiée et devient un véritable modus opérandi.
Même les guerres révolutionnaires fonctionnaient selon le binôme ami-ennemi.
Le lecteur nous pardonnera- du moins l’espérons-nous – de citer Nietzsche : « Sei wenigstens mein Feind! – so spricht die wahre Ehrfurcht, die nicht um Freundschaft zu bitten wagt.Also sprach Zarathustra » « Avant d’être mon ami soit au moins capable d’être mon ennemi. Sois au moins mon ennemi, ainsi parle le respect véritable, celui qui n’ose pas solliciter l’amitié. »
Ô tempora, Ô mores ! Friedrich n’écrirait plus une telle pensée en ces jours de mondialisation.
Car désormais, le couple ami-ennemi qui comportait une certaine rationalité même si Clausewitz parlait du brouillard de la guerre ou de l’autonomie de la guerre – Selbstandigkeit– et que max Weber qualifiait de Zweckrational, c’est à dire la rationalité de la guerre, s’affadit devant le couple criminel-victime.

Arriver à une paix de compromis devient donc tâche éminemment ardue. L’exemple des femmes de réconfort coréennes avec la soldatesque japonaise suffit amplement pour nous en convaincre.
Désormais l’humiliation surgit à deux niveaux :
– dans la gestion du conflit
– mais aussi dans les conditions de paix.

Humiliations supplémentaires de l’Ukraine dans le cas présent par la Russie par la simple formulation dictatoriale de Poutine.
Celles-ci nous ramènent indubitablement à Montesquieu qui écrivit : « Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que dans le dessein d’envahir, tous leurs traités n’étaient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient toujours la ruine de l’Etat qui les acceptait. »  14

Car les conditions léonines imposées par Poutine ne sont pas destinées à aboutir. Comment un leader aussi avisé que Poutine peut-il l’oublier ou le négliger.
Tout simplement parce que l’humiliation que Poutine fait subir à l’Ukraine répond à l’humiliation de l’implosion de l’empire soviétique et à l’émancipation de l’Ukraine de ce même empire. La seule présence d’une Ukraine voisine est pour la Russie une humiliation difficilement acceptable. Une Ukraine vivante est pour la Russie une blessure lui rappelant son échec.
Reconnaissons, cependant bien volontiers, que si certaines revendications russes ne sont pas totalement absurdes, la plupart ne peuvent aboutir.
Il suffit de se reporter à la théorie du dilemme de la sécurité de Robert Jervis pour comprendre que le maximum de sécurité pour l’Etat A signifie le maximum d’insécurité pour l’Etat B.

En géopolitique les représentations, ont une fonction essentielle qui bien souvent expliquent et cimentent les intérêts. Outre la géographie- qui, dans cette région du monde, ne fut pas toujours paisible- il y a trop de caractéristiques communes qui obligent l’alignement de la Russie sur la Chine. Le souvenir des humiliations communes : Shimonoseki, Nankin et les traités inégaux et la guerre de l’opium, Port -Arthur, la République des deux nations polono- lituanienne, la Suède en mer Baltique avec le traité de 1617, Napoléon et bien entendu l’Allemagne.
La grande guerre patriotique contre l’Allemagne nazie demeure un souvenir toujours lancinant et alimente toujours aussi douloureusement la politique étrangère de la Russie.
Autant de mémoires douloureuses qui ont laissé des traces incorruptibles. Plus près de nous, le bombardement- certes par erreur de l’Ambassade chinoise à Belgrade peut se comparer à la façon dont les Russes s’estimèrent dupés en  Libye etc. C’est leur premier topos commun. Certes ces humiliations et la peur immarcescible d’être envahis sont hypertrophiées à dessein par Xi-Ji Ping et Poutine.
Le poids de la religion orthodoxe russe qui encalmine les Russes dans la vraie foi et les persuade de détenir la vérité absolue rencontre son équivalent dans la doxa chinoise qui véhicule la croyance que l’Empereur, aujourd’hui le Secrétaire Général- bientôt à vie- du PC chinois qui est le fils du ciel, ultime rempart contre les barbares. La notion du Tianxi est à cet égard révélatrice.
L’on nous permettra une incise- violence mise à part- mais hélas pas toujours- la religion orthodoxe possède aussi des points communs avec la « Manifest Destiny » du « peuple prédestiné » et à « la lumière sur la colline » des descendants du Mayflower. Russie et Chine partagent le même mépris, la même peur des valeurs libérales, démocratiques, la même détestation des USA et de l’Europe, voire la même crainte d’être contaminées par nos valeurs humanistes et les Droits de l’Homme.
Russie et Chine portent un amour immodéré et exclusif de leur patrie. L’Europe, étant la première entité à être rentrée dans la post-histoire, cela ne peut que susciter chez eux un rejet anxiogène.
Les valeurs les plus rétrogrades sont leur socle commun. Toutes deux précient l’art au service exclusif d’un nationalisme exacerbé et conquérant.
L’art y est quasi exclusivement propagande.
Les conflits extérieurs sont pour elles gage de cohésion sociale et aussi de leur pérennité au pouvoir. Les conflits extérieurs sont la condition de ce que Renan appelait le « vouloir vivre ensemble ». Les conflits extérieurs sont des guerres révolutionnaires mais surtout des lieux de mémoire.
Leurs immensités territoriales imposent la même verticalité a- démocratique du pouvoir. Enfin, même si la Chine en maîtrise mieux les codes, les deux nations savent jouer du temps long.
Tout les rapproche et tout les condamne à surmonter ce qui les indisposera, voire opposera, inévitablement un jour. Au marbre de l’histoire, là quasi-alliance sino-russe était gravée.

Le véritable événement qui aurait dû nous interpeller est l’appel à l’aide du Kazakhstan à la Russie laquelle s’est empressée de donner une suite favorable entrainant à sa suite l’OTSC. Lorsque les populistes, fascistes, ou communistes intervenaient au chevet d’une démocratie mal en point, c’était rarement pour la sauver ! Il en va de même avec la Russie. La Chine ne déviera pas d’un iota dans cette pratique. Poutine a eu beau danser une passacaille en retirant ses troupes du Kazakhstan, cela ne trompe personne.
Seuls l’Iran et l’Autriche réussirent le tour de force d’obliger Staline à quitter leur pays.

Alors quelles leçons pouvons-nous donc tirer de ce premier épisode, de ce parodos kazakh ?
La première c’est la parousie russe. Avec l’envoi, on ne peut plus rapide de troupes russes, c’est le retour glorieux non pas du Christ sur terre mais de l’idéologie soviéto-russe. L’on se rappellera utilement la cultissime pensée de Poutine affirmant que : « L’effondrement de l’URSS a été la plus grande catastrophe du siècle. »
Les millions de victimes ayant vécu durant tant d’années sous la férule implacablement féroce et brutale de Félix Djerjinski apprécieront- n’en doutons pas- cet humour.
Dans ce florilège, rappelons également sa déclaration qui a le mérite de la clarté: « Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de coeur ; celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête »
Même à Sciences-Po, l’on n’oserait point un tel plan !
Mais allons plus loin et colligeons ces phrases qui éclairent et structurent parfaitement la diplomatie poutinienne avec l’analyse- remarquable comme à l’accoutumée- de Dominique Moïsi dans la Géopolitique des Emotions : « Si je vous fais peur, nous dit Poutine, c’est donc que j’existe et que je suis sur la bonne voie. Hier vous me méprisiez, aujourd’hui vous me craignez à nouveau. Je dépasse l’humiliation pour retrouver à travers votre peur mon espoir. »
Or qu’on le veuille ou non, les gesticulations qui cependant sont tout sauf donquichottesques de Poutine en Ukraine, à ce jour, ne font désormais peur qu’à ceux qui veulent bien y croire. Ce qui ne veut pas dire que nous ne devons pas adopter une posture on ne peut plus ferme en laissant le maximum d’options sur la table. Car il est bien entendu obvie que si tel n’était pas le cas, les chars russes caserneraient déjà à Kiev.
Ce qui ne veut pas dire que nous ne devons pas scruter avec précision ce qu’il y a derrière cette affaire ukrainienne qui emprunte sa réalité au Kamishibai japonais. Ce théâtre d’ombres d’une exceptionnelle finesse, utilisait des marionnettes pour adresser un message. Durant la guerre froide, une anecdote faisait florès. Les sinologues prétendaient que le véritable ambassadeur chinois était le chauffeur de la voiture.
Pour autant et au risque de nous répéter, nous assumons ces vérités adamantines ; à côté de la dimension asiatique de la Russie cohabite, l’identité également forte de de la composante européenne de la Russie, et l’impérieuse obligation de comprendre, voire pour certaines d’accepter les exigences de sécurité de la Russie. Enfin, troisièmement, l’ardente obligation de continuer et approfondir un dialogue stratégique sans compromission avec la Russie.
Être alliés des Etats-Unis ne signifie pas alignés. Ne pas être alliés de la Russie ne nous oblige pas à être des opposants systémiques.
La géographie de l’Europe n’est pas celle des Etats-Unis.
Soyons sérieux, Poutine eusse-t-il voulu envahir, dépecer et vassaliser l’Ukraine, rien ni personne n’aurait pu l’en dissuader ou l’en empêcher en 2014-2015. Par contre au Kazakhstan, la situation est loaf pour loaf exactement contraire. Pour le moment, Poutine n’a aucune visée prédatrice dans ce pays. Il est vrai que la Chine y veille. Si l’inféoder voire le réduire à quia, ne lui poserait aucun problème éthique, il tiendra au contraire à lui laisser son indépendance. Dans ce cas précis, elle lui sera infiniment plus féconde.
Poutine sait fort bien qu’il ne peut réintégrer tous les ex-pays membres de l’imperium soviétique au bercail de la Russie ; outre le coût démesuré que cela représenterait, il connaît leur utilité et leur avantage en tant qu’alliés. Alliés oui, mais alignés ! A tout le moins finlandisés ! Le Kazakhstan, heureusement pour lui, est dans ce cas. La Biélorussie à mi-chemin de l’Ukraine et du Kazakhstan.
Au Kazakhstan, Poutine revêt les habits du preux et noble chevalier. Cela lui redonne une virginité.
Au Kazakhstan, nous assistons au retour de la doctrine brejnevienne de la souveraineté partagée entre pays frères. La relecture de la doctrine Brejnev est édifiante et passionnante: « Les partis frères opposent fermement et résolument leur solidarité inébranlable, leur vigilance très active à toutes les menées de l’impérialisme et de toutes les autres forces anti-communistes qui visent à affaiblir le rôle dirigeant de la classe ouvrière et des partis communistes.»
Le lecteur averti aura- bien évidemment- compris que par « rôle dirigeant de la classe ouvrière », il fallait lire, rôle dirigeant de l’URSS et aujourd’hui de la Russie et bien entendu de Poutine. A tout seigneur tout honneur !

Ce ne sont pas ces cinq ou six cent hommes des pays membres de l’OTSC qui pèseront beaucoup, mais négliger leur force symbolique serait une faute lourde. OTSC nouvel héritier du défunt pacte de Varsovie. RIP ! Ce n’est pas le retour du pacte de Varsovie de sinistre mémoire mais il en a le symbole, il en habite et habille la fonction quand bien même sa géographie diffère. Le Kazakhstan occupe une position stratégique car il est entouré par la Russie au nord, l’Ouzbékistan au sud-ouest, la Chine à l’est, le Kirghizistan au sud-est, le Turkménistan à l’ouest. Enfin il est bordé par la mer d’Aral et la mer Caspienne. Qui contrôle le Kazakhstan occupe une position stratégique. La frontière du Kazakhstan avec la Russie est de 6846 km et en fait probablement la plus longue frontière au monde. Enfin sa fenêtre de 379 kilomètres avec le Turkménistan rappelle- à toutes fins utiles- le jeu amphibologique et amphigourique entre Moscou et Ankara et les minorités turcophones. C’est aussi un signal subliminal qu’Erdogan est capable de comprendre.
Mais surtout ce qui interpelle, c’est la frontière avec la Chine qui a une longueur de 1533 km. Le pays regorge de matières premières, il est le premier producteur mondial d’uranium avec 17% des réserves mondiales. Le gisement pétrolifère de Kachagan s’est révélé être le plus grand projet industriel au monde. Le pays jouit d’une prospérité exemplaire qui lui a permis d’être la première République de feu l’URSS, de rembourser sa dette au FMI avec sept ans d’avance. Sa superficie est de 2.725.000 km² ce qui en fait la neuvième au monde, celle de l’Ukraine de 603000 km². Le PIB de l’Ukraine et du Kazakhstan sont respectivement 181 milliards et 179 milliards de dollars. Si le Kazakhstan est une véritable aubaine pour Poutine, il peut aussi être sa roche tarpéienne. En fait tout ou presque doit être analysé et jaugé au trébuchet de la volonté et de la puissance chinoise.  En cette région Xi-Ji Ping est sinon l’arbitre des élégances, du moins le véritable maître des Forges. Iossip Vissarionovitch Djougachvili avait une incontestable admiration pour la technologie américaine mais elle égalait le mépris qu’il proférait envers la civilisation américaine. Poutine chausse -là-encore -sur ce point les bottes staliniennes.
Il est toujours périlleux de faire des prévisions surtout quand elles concernent l’avenir ; mais si nous devions oser un pronostic nous pencherions plutôt vers une « paix d’escarmouches ».
La guerre sera probablement évitée si nous gardons en mémoire ce que Raymond Aron écrivit le 13 déc. 1950 : « Plus l’Occident est décidé à faire front et à accepter les périls et le prix de la résistance plus il importe de ne pas perdre le sens du possible de mesurer la valeur des diverses positions de ne pas mettre au premier rang le prestige et l’idéologie »
Au stade actuel le problème ukrainien est encore gérable, mais nous devons nous poser deux questions qui engagent notre avenir :
Les visées de Poutine et son alliance avec la Chine. Il n’est peut -être pas trop tard pour tenir à Poutine dans un dialogue que nous jugeons impératif et franc, où il y aura forcément des concessions mutuelles, le langage que tint Cicéron à Catilina.
« Jusques à quand abuseras-tu de notre patience, Catilina ? Combien de temps encore serons-nous ainsi le jouet de ta fureur ? Où s’arrêteront les emportements de cette audace effrénée ? Ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin , ni les postes répandus dans la ville , ni l’effroi du peuple, ni le concours de tous les bons citoyens, ni le choix, pour la réunion du sénat, de ce lieu le plus sûr de tous , ni les regards ni le visage de ceux qui t’entourent , rien ne te déconcerte ? Tu ne sens pas que tes projets sont dévoilés ? Tu ne vois pas que ta conjuration reste impuissante, dès que nous en avons tous le secret ? Penses-tu qu’un seul de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et la nuit précédente, où tu es allé, quels hommes tu as réunis, quelles résolutions tu as prises ? 16

Leo Keller
Neuilly le 6 Février 2022

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