Ukraine : peut-on encore sortir de l’engrenage mortifère ? Par Eugène Berg Ambassadeur (e.r)

Ukraine : peut-on encore sortir de l’engrenage mortifère ? Par Eugène berg  Ambassadeur

 « Les révolutions et les intrigues
 La guerre, ses causes, son cours, ses crimes
 Le destin des pactes et des ligues,
Et les blessures que le temps n’a pas encore fermées
Tels sont les thèmes que vous traitez, vous qui osez
(Entreprise qui décourage bien des hommes),
Remuer de vieilles cendres, qui à tout instant
Peuvent se réveiller et devenir brasier »
HORACE, Odes II,

 

 Avant -propos du  6 juin

 Comment sortir de la guerre en Ukraine ? L’ambassadeur Eugène Berg, essayiste et enseignant, esquissait  dès décembre dernier, au moment où les tensions s’accroissaient autour de l’Ukraine  et alors que le cycle de négociations n’avait pas commencé  quelques pistes diplomatiques qui auraient ouvrir les voies à une négociation et donc à l’établissement de la paix en Europe.  Tel n’a pas été le cas , les chiens de la guerre se sont déchaînés, la Russie a envahi l’Ukraine.  Mais un jour, lorsque la parole reviendra aux diplomates, certaines de ses propositions ne manqueront pas de resurgir. Certaines   d’ailleurs figurent  dans le plan de paix italien ou été exprimé par Henry Kissinger dans son discours au Forum de Davos.

 En prenant connaissance des quelques éléments du plan de paix – ou plutôt des points destinés à relancer les discussions en  vue de l’instauration d’un cessez-le- feu, je me rends compte, avec le recul hélas, combien les idées «  généreuses » et  « utopiques » que j’ énonçais dès la mi-décembre, me paraissent  pouvoir faire l’objet d’un nouvel examen. Si en décembre 2021, aidée par les Occidentaux , l’Ukraine avait

  1. Renoncé à adhérer à l’OTAN.
  2. Entamé des discussions sérieuses pour octroyer une autonomie renforcée pour le Donbass,
  3. Reçu des assurances sérieuses de sécurité, au-delà du mémorandum de Budapest
  4. S’être engagé dans la voie d’un statut d’associé à l’UE, avant d’envisager la pleine adhésion  (voie certainement difficile , mais qui aurait mérité d’être explorée)

 

Cet ensemble de paquets de propositions – et d’autres -aurait dû et pu faire l’objet d’un cycle de négociations, et tant que celles-ci  se seraient prolongées, il est fort peu probable que la Russie aurait recouru si rapidement aux armes.

 Si en définitive, le Rubicon a été tranché  dans la nuit du 23 au 24 février c’est sûrement que des forces puissantes, ont soit désiré, soit poussé à la guerre, afin de sortir du brouillard et d’en venir à l’épreuve de vérité . Celle -ci est arrivée, bien que son issu final reste incertain. En tout  en évitant la guerre – était – ce vraiment mission impossible- on aurait évité cette immense catastrophe  humanitaire,  ces multiples pertes et souffrances humaines, ces gigantesques  destructions matérielles.

Comment l’Europe pourra-t-elle montrer au reste du monde qu’elle  détient le flambeau de la raison, de la culture, de l’humanisme, quand la barbarie s’est déchaînée sur son sol ?

Jérusalem, Athènes, Rome. Les trois villes rythmiques, ainsi s’exprime Victor Hugo en 1867 dans « Choses vues ». « L’idéal se compose de trois rayons : le Vrai, le Beau, le Grand. De chacune de ces trois villes sort un de ces trois rayons. À elles seules, elles font toute la lumière. Jérusalem dégage le Vrai, Athènes dégage le Beau, Rome dégage le Grand. Autour de ces trois villes, l’ascension humaine a accompli son évolution ».
Belle image, qui reflète un certain eurocentrisme, vraie mais incomplète, car il y a eu Byzance, mais celle-ci était-elle d’Europe et en Europe, question bien actuelle ? Il y a aussi Moscou, qui s’est déclarée après la chute de Byzance, la troisième Rome. Que dire de Londres, Berlin, Vienne dont Carl E. Schorkse a dressé une belle fresque. Il  y a désormais Kiyv, Odessa.

Ceci pose la question des limites de l’Europe, qui longtemps se sont confondues avec les remparts de la chrétienté ou avant de la romanité. Que de murs ont été édifiés. Il y eut le limes, qui a protégé l’empire des Barbares, le mur d’Hadrien et bien plus tard celui de Berlin dont l’effondrement a fait entrer l’Europe dans une ère nouvelle, celle de la réunion de ses parties occidentale et orientale.

Mouvement d’ailleurs inachevé, car où fixer les limites de l’Europe ? Longtemps l’Europe, principal champ de bataille du monde, s’est perçue comme le nombril du monde et a semblé s’être constituée par rapport au quadrilatère fluvial Rhin, Elbe, Oder, Oural. Il conviendra d’y ajouter Bug, Dniepr, Dniestr.

Ainsi en fût-il jusqu’en 1945, mais cette année marqua la mort de l’ordre européen et l’entrée dans l’ordre mondial. Hélas nous n’en sommes pas encore sortis.

 

J’avais écrit en décembre un article avant que ne s’engageât le cycle de négociations entre les États-Unis, l’OTAN et la Russie ; lequel n’a donné aucun résultat jugé satisfaisant. J’y esquissais un plan global de sortie de la crise par le haut, étalé sur cinq à dix ans, de nature à instaurer un ordre de paix, de stabilité et de coopération en Europe. Ces belles et généreuses idées ont volé en éclats, entre la nuit du 21 février et le matin du 24.

La partie suivante a été écrite en Décembre 2021

À l’heure où je reprends ce texte, en le modifiant considérablement, nul ne peut dire quel sera le sort des armes et ne peut répondre à la question, que tout le monde se pose : où s’arrêtera Poutine ? Tant de scénarii sont échafaudés que l’on se perd en conjectures. Pourtant, tôt ou tard, mieux vaut tôt afin d’éviter des milliers de victimes et des destructions massives en Ukraine, viendra le temps de la négociation, à défaut de la réconciliation, qui elle nécessitera de longues années de patience et de bonne volonté réciproque.

Texte rédigé   à la mi – décembre 2021

 « Si vous ne vous intéressez pas à la guerre, la guerre s’intéressera à vous », Trotski.

Lorsque les hommes de guerre déposent leur glaive, parole est donnée aux diplomates. À eux, s’ils apparaissent légitimes, de saisir le moment le plus opportun pour intervenir, de se montrer habiles, d’utiliser savamment le « secret, qui évite la bataille d’ego, les affrontements directs sur la place publique et qui , par sa souplesse, en se donnant parfois le temps, permet de tester bien des solutions originales. De s’appuyer aussi sur une force suffisante, matérielle ou morale. D’où l’importance de disposer d’un outil militaire adapté aux défis de son époque. Aux diplomates d’être patients et déterminés, car « la béquille du Temps fait plus de besogne que la massue de fer d’Hercule » écrivait Baltasar Gracian dans L’Homme de cour, conseil de prudence toujours utile à l’heure de la guerre en Ukraine.

 Chronique d’une guerre annoncée       

 « Un spectre hante l’Europe, celui du communisme » , écrivaient Marx et Engels en 1848, dans le Manifeste communiste . Pendant des semaines à partir de la Toussaint, une autre menace plus immédiate, bien que fugace, invisible, impalpable a plané sur le continent .
Celle de la volonté de Vladimir Poutine d’intervenir militairement en Ukraine, qu’il n’avait pas explicitement écartée, lors de sa rencontre annuelle avec la presse du 23 décembre, et qu’il avait constamment brandie par la suite. Il n’a cessé de faire dépendre sa décision des assurances juridiques précises que devaient lui apporter les États -Unis et l’OTAN, l’Europe, n’apparaissant pas, à ce stade, un interlocuteur valable. Peu de pays en dehors des États -unis , relayés par la Grande-Bretagne, n’ont pris véritablement au sérieux l’imminence de la menace.

Était-ce du bluff ou simple volonté de se faire entendre ?
Était-ce une manifestation des conflits hybrides, devenus la monnaie courante de la stratégie contemporaine, au point d’épaissir encore le « brouillard de la guerre ».
Tout ceci, au début de la séquence ouverte fin octobre, avec la venue d’un fort contingent de forces russes aux frontières de l’Ukraine a élevé considérablement la température des relations entre la Russie et l’Occident à un niveau que l’on n’avait pas connu depuis la « révolution « du Maïdan, l’incorporation de la Crimée à la Russie et le train de sanctions qui s’en sont ensuivies.
Mais avouons-le chacun d’entre nous, en son for intérieur ne croyait pas, n’envisageait pas que la guerre fût possible, cette fois -ci à quatre ou cinq étapes du tour de France de Strasbourg ..
Depuis un climat de « nouvelle guerre froide » nous a imprégnés chaque jour davantage au point que certains commentaires, ici et là, ont évoqué, une nouvelle crise des missiles, analogue à celle d’octobre 1962 à Cuba. Mais comparaison n’est pas raison : alors qu’en octobre 1962, la crise s’est dénouée en moins de deux semaines du 16 au 28 octobre, cette fois -ci elle s’étire en plusieurs actes sur déjà quatre mois.
Mais le rapport de forces n’ est plus du tout le même. Quelques semaines plus tard, Kennedy fit part de ses pressentiments à ses proches. « Si nous avions envahi Cuba, l’ URSS aurait riposté. Ils devaient le faire, comme nous devions le faire. Je pense que de telles contraintes pèsent sur les grandes puissances. Il convient donc de rompre cet enchaînement à temps » .

Rappelons qu’après ce seul affrontement direct entre Moscou et Washington , de nature nucléaire, à la coexistence pacifique de l’époque de Nikita Khrouchtchev ( 1955 – 1964) entre l’Est et l’Ouest a succédé une période de détente, symbolisée, entre autres, par l’instauration, en avril 1963, du téléphone rouge, et la signature du traité de Moscou ,en août portant sur l’interdiction des essais nucléaires, sous terrains dans l’espace extra-atmosphérique et dans les océans.

Le processus de contrôle des armements ( arm control) a débuté, donnant lieu à une série d’accords, SALT, START, ABM , qui pendant des décennies, a été la colonne vertébrale des relations entre les deux Grands. Aujourd’hui tout cet édifice patiemment élaboré a pratiquement disparu : un seul accord , les START II reste en vigueur; et les États -Unis et la Russie se sont engagés à en prolonger la durée au-delà de 2024, tout en engageant de nouvelles discussions à Genève sur ce volet essentiel de l’équilibre stratégique. Et c’est bien à l’édification d’un nouveau système de sécurité et d’équilibre des forces qu’il s’agit d’instaurer comme l’avait précisé Sergueï Lavrov, en marge de la conversation d’une heure qu’ont eue les présidents américain et russe, le 30 décembre.
Était-ce trop tard ?

 

Comment établir un dialogue ?

 

Puisque que le dialogue n’a pas été possible on  pourra s’interroger longuement sur les responsabilités des diverses parties impliquées ,puisque les chiens de la guerre ont été lâchés, le 24 février nous voilà, peu ou prou, aspirés dans un conflit, dont ni les objectifs, ni encore moins l’issue n’apparaissent vraiment clairs. On doit donc s’interroger , au-delà de la légitime émotion que nous éprouvons à l’égard de l’héroïsme du peuple ukrainien, comme du peuple russe qui ,ne sortira pas indemne de ce conflit fratricide, s’il sera possible, un jour dans un avenir certes lointain de parvenir à un apaisement avant d’espérer l’instauration d’un nouveau climat de détente.
Pour le moment, il n’existe aucun mécanisme de déconfliction avec les belligérants. On ne voit pas se profiler la silhouette d’un médiateur crédible, l’offre de bons offices, proposée avec précautions par le Premier ministre de l’ État hébreu, Nafatali Bennet, n’ayant soulevé aucun espoir. On ne voit pas, à ce stade, le rôle que pourrait jouer la Chine, de XI Jiping, le ministre des Affaires étrangères ayant récemment réaffirmé que l’amitié entre la Russie et la Chine était « solide comme un roc ».
Mais peut -être que cette rhétorique pourrait s’atténuer comme l’indiquerait la visioconférence Macron – XI Jiping- Scholz, du matin du 8 mars.

Tout dépendra en définitive comme nous devrions le voir plus clairement dans les jours à venir, des objectifs ultimes du maître du Kremlin. S’il ne s’agit que d’obtenir, des garanties solides de sécurité, de voir entérinées l’appartenance de la Crimée à la Russie, l’indépendance du Donbass, comme un statut de neutralité de l’ Ukraine, la marge de négociation, bien que réduite, reste envisageable.
Elle reste une option à privilégier plutôt que poursuivre sur la voie de gigantesques destructions matérielles et de pertes humaines. Si en revanche ; comme en sont persuadés bon nombre d’analystes, ce qui reste à prouver, l’objectif de Vladimir Poutine, qualifié de nouvel Ivan le Terrible est de restaurer l’Empire en absorbant au passage la Transnistrie ou même les pays baltes, les perspectives de dialogue seraient réduites à zéro . J’ose espérer que cette option ne prévaudra pas sans quoi cet article perdrait tout son sens. Mais est-il interdit d’espérer et sommes-nous condamnés à désespérer ?

 

Instaurer un nouveau climat de déconfliction puis à terme de détente : un objectif devenu impossible ?

 

C’est précisément cet esprit de détente, de dialogue et de coopération qu’il convenait de s’efforcer de restaurer et de nourrir au début de la crise , à l’automne en se saisissant de la question ukrainienne, comme d’autres conflits dits gelés, afin d’instaurer par étapes et de manière raisonnée, et avec la participation la plus large qui soit une nouvelle ère de détente, d’entente et de coopération, selon le fameux triptyque du général de Gaulle, plus actuel que jamais. Cela s’est avéré bien impossible, voire bien utopique.

Il paraît inutile de disserter ici sur les responsabilités des uns et des autres qui ont mené à cet enchaînement infernal. Pourtant aux tout premiers jours de l’année 2022, il semblait que toutes les voies du dialogue n’avaient pas été épuisées, et que peut-être avec plus de détermination et de volonté, on aurait pu éviter l’engrenage vers la guerre. Je reste persuadé pour ma part, sans pouvoir apporter de preuves concrètes que deux à trois mois de plus de négociations auraient pu nous épargner le désastre actuel .

Seuls les mémorialistes et les historiens du futur permettront de dire si Vladimir Poutine voulait en venir aux actes dès novembre, et qu’il n’a utilisé que fort habilement le paravent des pseudo négociations pour fourbir ses armes, ou si, excédé par l’absence de prise en considération de ses « exigences « clairement exprimées et dûment consignées le 17 décembre sous la forme de deux traités de 9 articles ; il a perdu patience. Ici on entre dans le domaine des supputations, comme de la caractérologie, si utiles soient-elles, doit cependant  être employée avec la plus extrême précaution.

 

On sait bien que Richard Nixon a développé la théorie du fou lors des bombardements sur le Vietnam de 1970 à 1972, mais le Vietnam du Nord n’ était pas une puissance nucléaire. Vladimir Poutine qui connaît bien son histoire est-il l’émule du comte Benckendorff, premier Russe entré à Berlin en 1813, premier chef des gendarmes et directeur de la troisième section (police secrète ) de la chancellerie impériale qui écrivit : « Le passé de la Russie fut étonnant, son présent est plus que magnifique et quant à son avenir ; il dépasse tout ce que pourrait se figurer l’imagination la plus hardie ».[1]

Cette aspiration de la Russie pour atteindre le podium, appartient-elle au domaine du rêve ou des possibilités, question largement ouverte et controversée. Il est bien tard aujourd’hui assourdi par le vacarme des explosions ou le crissement de la mitraille de pleurer sur le lait répandu ou de se battre la coulpe, et de proclamer comme l’a fait l’empereur Guillaume II, au lendemain de la défaite de l’Allemagne, en 1918, » Ich habe das nicht gewolt « Je n’ai pas voulu cela ».
Pourtant force est bien de constater que l’on a perdu une belle occasion de jeter les premières bases d’ un ordre de paix et de stabilité en Europe, un horizon qui, aujourd’hui s’éloigne davantage de nos consciences et de nos espoirs, et qu’hélas attendra à ce rythme encore une génération.

Au cours du trois quarts de siècle qui s’est déroulé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, trois tentatives d’instituer un nouvel ordre européen ou d’un nouvel ordre mondial ont été tentées et toutes ont échoué. La Grande Alliance des Trois, ( États-Unis, URSS, Grande-Bretagne), s’est dissoute aussitôt que les armes se sont tues en Europe et en Asie.
Les crises se sont succédé, blocus de Berlin , coup de Prague, guerre de Corée : la guerre froide s’est installée dans les esprits, les stratégies des puissances, les rapports économiques, les relations culturelles en marquant de leur forte emprise l’ensemble des activités humaines.
Puis à la fin des années 1960, à la faveur de la politique d’indépendance de la France, et son ouverture vers l’Est, marquée notamment par son voyage en URSS en juin -juillet 1966, de la politique de Nixon et de Kissinger, et de l’Ostpolitik du chancelier Willy Brandt, un processus, disons-le de pacification et de coopération a été enclenché, symbolisé par les discussions au sein de la CSCE, dont le couronnement a été le sommet d’Helsinki et son Décalogue du 1er août 1975.

Mais plutôt que d’inaugurer une période de réelle détente et de coopération élargie, ce couronnement a été suivi d’une période de guerre fraîche et de « nouvelle guerre froide », à la suite de l’offensive tous azimuts de l’URSS au Proche-Orient (Yémen) et en Afrique (Éthiopie, Angola, Mozambique, etc.) et surtout l’intervention de l’Armée rouge à Kaboul à la Noël 1979. Enfin, après la chute du mur de Berlin, de la disparition du camp socialiste, la conférence de Paris de novembre 1990 envisageait une nouvelle architecture européenne, alors que le président George Bush proclamait l’instauration d’un nouvel ordre mondial. Nous étions à l’aube d’une quatrième tentative, était – ce l’ultime ? Je l’espère, donc je le veux disait Léon Blum.

 

À la recherche d’un nouvel ordre européen

 

Il s’agira bien pourtant cette fois, au-delà de l’actuelle guerre non plus d’un nouvel ordre mondial, tâche gigantesque et certainement hors de portée tant s’aiguise chaque jour l’affrontement sino -américain, mais d’envisager la mise en place d’un ordre européen continental, d’une architecture européenne de l’Atlantique à l’Oural, d’une sorte de nouvelle Maison commune rénovée, comme l’avaient envisagé Mikhaïl Gorbatchev et François Mitterrand, en 1990.
La tâche demeurait encore envisageable, sinon possible à l’automne si on s’était saisi de bonne foi et avec la volonté de progresser de la question ukrainienne, nœud gordien qu’il s’agissait de trancher, après ces huit années de guerre civile dans le Donbass.

On savait bien que faute d’appliquer les accords de Minsk II, comme le rappelait avec insistance la diplomatie russe nous risquions bien d’être entraînés dans une nouvelle spirale de tensions, de montées des dépenses militaires, de régression, pour des décades.
C’était d’ailleurs le sens de la manœuvre russe qui bien au-delà des bruits de bottes ne se bornait pas à obtenir uniquement des garanties quant à sa sécurité, mais à établir un nouveau régime de confiance, visant à écarter la recherche de la suprématie par la force.

Tel ne fut pas le cours qu’ont pris les choses. Dans son article, publié le 12 juillet dernier sur le site du Kremlin, Vladimir Poutine, tout en démontrant que le peuple russe et peuple ukrainien ne faisaient qu’un et que l’avenir de l’Ukraine était lié intimement à celui de la Russie, concluait que le destin de l’Ukraine serait décidé par elle seule.
A-t-on vraiment saisi cette occasion, comme la possibilité, un moment envisagé par Volodymir Zelenski de recourir à un referendum à Donetsk et à Louhansk pour appliquer enfin la totalité des clauses des accords de Minsk II, du 12 février 2015, comme n’avait cessé de le marteler Vladimir Poutine.

Certainement on ne lui en pas donné les moyens. En s’orientant dans cette direction, nous aurions peut-être évité le pire . Le résultat on le connaît, les républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk ont proclamé leur indépendance, le 21 février, immédiatement reconnue par la Russie, qui dans la foulée a signé des accords de coopération et de défense; lui permettant désormais d’introduire des forces armées sur leur territoire ; lesquels devaient s’étendre aux limites administratives vers de ces deux oblasts.
On aurait pu croire et espérer qu’à ce stade la revendication des deux républiques, serait de récupérer la totalité du territoire des deux oblasts. Et Vladimir Poutine , interrogé le 22 sur la délimitation des frontières assura qu’elles seraient fixées par la négociation. Mais visiblement demain c’était trop tard comme l’affirmait Talleyrand.

Puis ce fut la guerre, le 24 février, au matin. Un choc, une surprise, une sidération. Devait -elle être fraîche et légère, courte et décisive. Quels étaient surtout ses buts, et qu’entendre dans le fond par les termes « dénazification et démilitarisation de l’Ukraine « ?

S’agit-il de décapiter purement et simplement le gouvernement actuel de Kiev et d’installer un gouvernement vassal à sa place ou de le forcer à reconnaître l’indépendance du Donbass, le caractère définitif du rattachement de la Crimée à la Russie, et de proclamer sa neutralité perpétuelle ? Il y a encore une mince nuance entre ces deux options et c’est bien cette maigre lucarne, qui s’amoindrit chaque jour qu’il convient d’utiliser d’où le lien maintenu avec le président russe par Emmanuel Macron ou Olaf Scholtz ou d’autres dirigeants.

En attendant que le sort des armes n’en décide, avec tout son cortège de milliers de victimes, et de millions de réfugiés, l’Occident élargi devrait garder sa détermination et son calme. Ne pas faire croire qu’il est en faveur d’un changement de régime à Moscou, ne pas dire, comme on l’a dit que l’on veut détruire économiquement la Russie, ne pas impliquer l’OTAN dans le conflit, ce qui se traduit par le refus d’y instaurer une « no fly zone ».
Ne pas franchir certaines lignes qui pousserait Poutine à recourir au nucléaire dit tactique ou de théâtre,[2] telle est l’étroite ligne de crête qui s’amincit au fur et à mesure que les combats sur le terrain s’intensifient.
Il est devenu évidemment illusoire de mettre sur pied dorénavant un processus diplomatique global, inclusif, et aussi équilibré que possible qui aurait dû s’étirer sur une période suffisamment longue visant ni plus ni moins à instaurer un nouvel ordre de paix, de stabilité, de concorde et de prospérité en Europe.

Une telle optique ambitieuse n’aurait eu pour but que de tenter de débloquer l’impasse diplomatique, stratégique et militaire, ayant surgi à l’automne 2021 et surtout d’empêcher qu’elle ne se dégrade . Or force est de constater que les diverses rencontres (entretiens américano-russes du 10 janvier à Genève, rencontre OTAN – Russie le 12 janvier à Bruxelles dans le cadre du Conseil de coopération créée en 2002, conversations du 13 janvier de Vienne au sein de l’OSCE) n’ont abouti à rien.
Tout donc devra être repris pratiquement de zéro, pour réduire les souffrances et les destructions, pour ne pas éteindre les flammes de l’espoir, pour préserver l’avenir, pour ne pas instaurer une nouvelle et profonde coupure entre la Russie, sa société, sa jeunesse d’avec l’Europe, à laquelle elle se rattache, encore. La Russie est certes une puissance eurasiatique, mais est-ce notre intérêt, est- ce le sien d’être repoussée vers l’Asie.

 

Retrouver le chemin d’un nouveau dialogue sur la sécurité en Europe

 

En premier lieu, il s’agira en l’espace de quelques semaines , espérons que cela n’exigera pas de longs mois, de mettre fin aux combats, de conclure un armistice, ne serait-ce que provisoire . Si cette première étape pouvait être atteinte, il serait utile de décider d’un commun accord à instaurer des mesures de confiance significatives et vérifiables, autour de quelques points clefs. Cela passe par l’établissement de réels couloirs humanitaires, la préservation du système hospitalier, la mise sur pied de solides mécanismes de déconfliction.

²Les Occidentaux, s’engageant à geler tout envoi d’armes supplémentaires à l’Ukraine ni a fortiori des missiles ou tout autre type d’autres armes jugées « offensives », option que Joe Biden avait faite sienne en faisant valoir que les États-Unis ne déploieraient pas d’armes visant la Russie à partir du territoire ukrainien. Ceci a volé en éclats, mais devait être remis rapidement à l’ordre du jour, dès que possible.
De son côté la Russie devrait geler ses opérations militaires, retirer par étapes ses forces, afin d’instaurer une atmosphère propice à des négociations. Ces dispositions devant être vérifiées par l’OSCE dont les effectifs actuels à la frontière russo-ukrainienne devraient être notablement renforcés, ce qui ne sera pas aisé.

Ces discussions, une fois défini le futur statut de l’Ukraine, devraient aboutir dans un délai raisonnable, de dix-huit mois à deux ans à la conclusion d’un pacte de non-agression 2.0 entre Russie et OTAN, Russie et États-Unis. L’OSCE et des commissions mixtes d’observateurs seraient chargées de veiller à la stricte application de ces « mesures visant à instaurer la confiance ».

 

Quelle Ukraine pour demain ?

 

Le sort des régions «autoproclamées» de Lougansk et Donetz , on le sait, aurait dû faire l’objet de discussions de fond dans un cadre approprié, du type 2 +4 qui a conduit à la réunification allemande : gouvernement ukrainien et représentants des territoires russophones sous l’égide du groupe, Russie, États-Unis, France, Allemagne, Pologne, avec l’éventuelle « bénédiction » de l’UE et de l’ONU. Ceci aurait conduit à repenser le format dit de Normandie (N4), qui semblait avoir épuisé sa force d’entraînement.
Ces négociations devaient être accompagnées, précédées, ou suivies sous des auspices appropriés par des séries de contacts, entretiens, échanges entre Moscou et Kiev et entre les responsables ukrainiens et les délégués de LNR et de DNR, sous forme d’entretiens indirects ou directs.
Toutes ces bonnes intentions étant passées à la trappe, la seule question qui demeure est de savoir s’ils peuvent être des États associés à la Russie ou s’y incorporer comme nouveaux sujets de la Fédération.
Kiev s’y résoudra -t-il ?
Pouvons-nous, voulons nous l’encourager à opérer ces révisions déchirantes ? Faute de quoi nous nous embarquerions pour une nouvelle guerre froide, différente de la première, car cette fois-ci nos économies sont assez étroitement connectées , au moins pour quelques lustres.
Or force est de constater qu’il n’existe pas encore de position claire sur ce point tant en Ukraine que dans l’ Occident élargi, et qu’aucun débat serein n’est possible dans les circonstances dramatiques actuelles.

Si l’on se place dans l’optique minimale à savoir le maintien d’un État indépendant, souverain, même avec des territoires diminués, se posera à plus ou moins brève échéance, la question de son statut et de ses appartenances. Si l’appartenance de la Crimée était reconnue et l’indépendance du Donbass acquise, implicitement ou explicitement, en échange , Moscou devrait lever, ses réticences à l’égard d’une entrée de l’Ukraine (comme de la Géorgie, et de la Moldavie, comme celles -ci viennent d’en formuler le souhait) au sein de l’UE, dont les structures et les modalités de prise de décision mériteraient d’être repensées.
Dans l’intervalle, en attendant l’aboutissement des négociations d’adhésion un statut renforcé de pays associé, donnerait un signal aux sociétés civiles, aux investisseurs d’un ancrage durable dans le processus européen.
Car il semble douteux que dans les conditions actuelles, et dans un délai raisonnable, l’UE puisse tout simplement « absorber » l’Ukraine. En parallèle, un statut associé de l’Ukraine au sein de l’Union économique eurasiatique devrait être aménagé ou au moins étudié, comme Moscou l’avait préconisé, en novembre 2013. Le net refus opposé par MM Von Rompuy et Barroso est bien l’une des causes de la crise qui s’est emparée de l’Ukraine à compter de la « révolution » de Maidan.

Espérons que l’Ukraine, une fois les plaies apaisées, ce qui sera un processus lent et périlleux puisse un jour servir de pont entre l’Europe et la Fédération de Russie et non de mur ou de terrain d’affrontement, comme aurait pu l’être la Tchécoslovaquie d’avant le coup de Prague de février 1948, lequel a fait basculer le vieux contient puis le monde dans la guerre froide. Dans le cas contraire nous , c’est-à-dire toutes les nations européennes, pourrions bien être entraînés vers une séparation durable entre les deux Europe, celle catholique et protestante à l’ouest et la Slave orthodoxe à l’est, une ligne de fracture certes millénaire ; mais doit-elle demeurer irrémédiable

Si à force de patience, d’habileté et de courage on parviendrait à emprunter une telle voie, ce qui exigera un délai de plusieurs années, un accord chapeau UE – Fédération russe couronnerait ce compromis «historique », instituant un espace économique commun, entre l’UE et l’UEEA, ce qui avait été envisagé fin 2013, mais repoussé sans examen, par Bruxelles, ce qui a été l’une des causes du déclenchement des événements ukrainiens.

De leur côté, l’UE, les États-Unis, et d’autres pays s’engageraient, comme couronnement de ce processus, à reconnaître le statut actuel de la Crimée, de lever leurs sanctions, et à terme les visas, les obstacles aux investissements, etc. Une telle perspective serait de nature à assurer aux pays de la « troisième Europe » une prospérité accrue, une plus grande liberté de mouvement, d’expression et d’établissement. À l’Europe, en tant que civilisation, espace commun, héritière d’un riche passé, mais qui doute de son avenir de relever ce défi, si elle ne veut pas disparaître de l’histoire. Elle le peut, mais le veut -elle ?

 

N’ éteignons pas la flammèche de l’espérance

 « Le temps est court, l’art est long, l’occasion est difficile »

Ce premier aphorisme d’Hippocrate qui définit le kirs, le moment décisif de l’action, s’applique à la période actuelle de véritable tournant historique. On espérait, il y a encore quelques mois que l’année 2022, soixante ans après la crise des missiles de Cuba, pût être , celle de l’amorce d’une nouvelle détente et de l’instauration d’une nouvelle ère. Non pas d’un nouveau Yalta, comme on le proclame, mais d’une nouvelle Charte sur la sécurité européenne dépassant celle proclamée en novembre 1990, avenue Kléber ,à Paris.
Pour le moment et tant que les armes ne se sont pas tues, les plaies pansées, les cœurs apaisés, ces perspectives paraissent bien illusoires. Mais y a -t-il sincèrement d’autres voies ?
Devons-nous poursuivre éternellement la guerre civile européenne ?

Manquons-nous de grands hommes pour accomplir cette tâche titanesque ? Il s’agit de « grands hommes » , comme le furent Roosevelt, Staline, Churchill et de Gaulle.
Dans ses entretiens avec le célèbre journaliste Cyrus L. Sulzberger, ce dernier précise : » Pour être un grand homme , il faut accomplir quelque chose. Il faut réaliser quelque chose de précis l’homme intelligent ne devient pas automatiquement un homme d’action. L’instinct est également important. L’instinct plus la passion ; mais la passion n’est pas non plus une base suffisante pour l’action. Les deux, intelligence et passion doivent aller de pair ». Interrogé sur Staline, il répond : « Oui, sans aucun doute .
C’était certainement un grand homme. Bien entendu il essayait d’être affable et presque charmant. Mais ce n’était qu’une apparence. Parfois il ne se donnait même pas cette peine. C’était un illustre personnage un tyran, un vrai tsar. Il contrôlait tout. Il avait une autorité absolue et une assurance inébranlable. Il faisait tout lui-même.
Oui il ne fait pas de doute que c’était un grand homme
 ».[3] Il me répondit, relate Sulzberger, qu’il n’était plus, depuis longtemps, ni pessimiste ni optimiste, car il avait compris que les géants, qu’il s’agisse de Staline, de Roosevelt ou de Churchill (il n’a pas mentionné d’autres noms !), exerçaient très peu de pouvoir sur les événements et les peuples. « La nature des choses est immuable, a-t-il insisté, et ce n’est que rarement qu’on peut la faire évoluer. ». On verra quels grands hommes auront émergé de cette crise, la plus grave qui a surgi sur le continent européen depuis 1945.

 Altera manu fert lapidem, panem ostentat altera. D’une main il tient une pierre et de l’autre il montre du pain. C’est ainsi qu’Euclion, l’avare, dans l’Aulularia de Plaute (195) exprime sa méfiance face aux offres généreuses de Mégadore dont le comportement est extrêmement ambigu.
Quand cesserons-nous de brandir des menaces réciproques et nous résoudrons-nous à utiliser les pierres pour bâtir notre maison commune afin d’y partager notre pain.
Le chemin sera long, périlleux, beaucoup de larmes et de sang seront répandus. Nous devons l’emprunter ensemble, quand cela sera rendu possible et souhaitable.
Eugène Berg 6 Juin 2022

 

Biographie Eugène Berg

– Ministère des Affaires Étrangères

Direction des affaires politiques, puis au Service des Nations unies et Organisations Internationales.

Adjoint au Président de la Commission Interministérielle pour la Coopération franco-allemande.

Consul général à Leipzig (Allemagne).

Ambassadeur de France en Namibie et au Botswana.

Ambassadeur de France aux îles Fidji, à Kiribati, aux Iles Marshall, aux Etats Fédérés de Micronésie, à Nauru, à Tonga et à Tuvalu.

 

 

[1] Historiographie de la  Russie, 1830

[2]Les missiles tactiques SS-26 (Iskander) dont la portée est de 350 km, équiperaient 12 brigades à 12 lanceurs chacune (2 missiles par lanceurs).

 

[3] Cyrus .L. Sulzberger, Diffusé par Opera Mundi.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :