Commentarii de bello Ukrainia Par Leo Keller

 

Commentarii de bello Ukrainia
Par Leo Keller
Première partie

En guise de parodos

«  Le plus beau titre de gloire pour les États, c’est d’avoir fait le vide autour de soi, de façon à n’être entouré que des déserts les plus vastes possibles. Ils tiennent pour la marque même de la vertu guerrière de faire partir leurs voisins en les chassant de leurs champs et d’empêcher quiconque d’avoir l’audace de s’établir près d’eux. Ils y voient en même temps une garantie de sécurité, puisqu’ils n’ont plus à craindre une incursion soudaine. Quand un Etat fait une guerre soit défensive, soit offensive, il choisit pour la diriger des magistrats qui ont le droit de vie ou mort. » 1

« Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt. »
« Et si tu ne veux pas, j’utiliserai la force. » 2

En 1945 Vichinsky- procureur soviétique de sinistre mémoire- s’adressa au Roi de Roumanie Michel « Vous avez deux heures et cinq minutes pour faire connaître au public la destitution du gouvernement. »

Reconnaissons-le et reconnaissons-le avec la plus grande acédia, aucun article ne nous aura posé autant de problèmes, autant de dilemmes, autant de scrupules. Autant de honte et autant d’angoisse. Autant de honte alors que nous réfléchissons et écrivons loin du fracas des bombes et que chaque jour ukrainiennes, ukrainiens, militaires ou civils, bébés, enfants, adultes, vieillards, torturés, femmes violées, massacrés par la soldatesque russe.
Les soudards en uniforme, et le mot uniforme a son importance, massacrent à tour de bras des êtres humains dont le seul tort est d’exister et d’exister devant l’impérialisme russe.
En Asie, les loups sont de retour !

L’on a souvent caricaturé, voire mal interprété la fameuse pensée de Max Weber : Gesinnungsethik und Verantwortungsethik : L’éthique de la responsabilité et l’éthique de la morale.
Acceptons en ici le sens commun. Leur opposition y est complète. Mais, en Ukraine, il faudra bien – certes plus tard- et fâcheusement en passer par l’éthique de la responsabilité pour sortir de ce conflit. Mais ni la morale, ni le droit, ni même la Realpolitik, n’en sortiront indemnes. Pour notre plus grande honte !

Certes, ce n’est pas la première fois que l’on assiste depuis 1945 et l’acmé de la Shoah à de telles tueries. Mais elles émanaient de groupes infra-étatiques contre d’autres groupes, ou d’Etats déliquescents. Ainsi la Syrie et sa répression sanguinolente, le Rwanda et son génocide, le Cambodge et son ethnocide, le Darfour. Ces Etats étaient en désagrégation ou en recomposition au sortir d’une révolution. Cela n’excuse en rien, cela permet juste d’éclairer ces charniers commis par un Etat, rappelons-le, membre permanent du Conseil de Sécurité et ayant vaincu la barbarie nazie après s’être alliée avec elle et touché sa soulte en dépeçant la Pologne.
« Lorsque sortent des profondeurs des bandes d’hommes féroces qui érigent des dictatures, il n’existe plus de garanties ni pour la vie, ni pour la loi, ni pour la liberté. » 3

Il y eut, certes, des guerres déclenchées par les Américains, ainsi en Irak, mais elles étaient, notamment pour la première sous couvert onusien et venaient, en tout cas pour la première, libérer le Koweït envahi.
Certes en 1979, la Chine intervint au Vietnam après, ironie de l’histoire, avoir tant soutenu auparavant le Nord Vietnam avec la fameuse piste Hô-Chi-Minh.
Mais aucune de ces guerres précédentes n’avait pour but de nier l’existence d’un pays et de l’anéantir. Aucune des guerres conduites par les Américains depuis la première Guerre mondiale n’était une guerre de conquête. La différence est tout sauf sémantique.
L’on ne voit qu’un seul exemple récent d’un Etat qui voulait et mit en application ce programme : l’Irak de Saddam Hussein.

Au XXIème siècle, il n’y a plus d’explication- ne parlons pas d’excuse- à ces cimetières qui défient la raison humaine voire l’imagination.
Si la culture remplit aussi une mission, alors que reste-t-il donc de Tolstoï et Dostoïevski ? Comment reconnaître Tchaïkovski et son Casse-Noisette enchanteur et magique dans les vociférations de haine entonnées par Poutine, le Patriarche  Kyrill et les siloviki que l’on aurait pu qualifier autrefois, d’individus de sacs et de corde.
Pouchkine oui, Poutine non !

Pour brésiller l’Ukraine, et pour reprendre Racine « Combien pour le répandre   

 (le sang romain) a-t-il formé de brigues ? » 4

«  Les esprits sont accablés par les sinistres événements qui se sont déroulés en Allemagne … Il semble difficile de se convaincre qu’une grande nation scientifique au niveau d’études élevé, avec tous ces trésors de littérature, d’érudition et de musique à son actif puisse se présenter au monde sous un jour aussi effrayant. Nous sommes en présence d’une tyrannie maintenue en place par la propagande de journaux et de la TSF et par l’assassinat sans pitié des opposants politiques. » 5

Certes- ab urbe condita- la guerre habite et habille les hommes.
Citons à cet égard cette citation au caractère d’airain que rapporte Elie Barnavi parlant de sa mère : « Il y aura toujours des guerres, car vous, les hommes, aimez ça ; » « Elle avait les larmes aux yeux en disant cela , et ces mots désabusés d’une femme qui avait déjà perdu deux enfants dans la guerre me trottent dans la tête. »  6

L’on se rappellera également avec profit ce que Pierre Chaunu écrivit : « Au commencement était la violence. Quand la violence devint intolérable, jaillit la guerre. Et la règle introduite dans le désordre, commença à faire reculer la violence. Avec la guerre diminue tendanciellement le risque de mourir d’une mort violente. »
Las ! Las, il semble qu’aux yeux de Poutine, la violence ne soit pas une valeur intolérable. A part les autocrates et apprentis autocrates, il ne trouvera cependant personne pour lui verser le moindre kopeck ou rouble pour prix de cette valeur.

L’on nous rétorquera donc, et à juste titre, que notre indignation relève davantage d’un confortable pharisaïsme que d’une analyse correctement documentée. Soit ! Acceptons-en le jugement.
Mais la guerre n’autorise pas la barbarie et connaît depuis 1139 avec la Convention de Latran des règles. Depuis Nuremberg, les conflits ont même un code. Où serait donc aujourd’hui Norman Rudenko, le procureur soviétique à Nuremberg ?
Pour autant comme nous le rappelle Churchill qui condamnait la guerre tout en la sublimant : (mais les oxymores ne l’ont jamais rebuté) : « L’histoire de la race humaine, c’est celle de la guerre. A part quelques brefs et précaires interludes, il n’y a jamais eu de paix dans le monde, et avant que ne débute l’histoire, les conflits meurtriers étaient universels et sans fin. Mais l’évolution des techniques à notre époque exige indéniablement une attention sévère et active. »   7

Disons-le de prime, eussions-nous conçu cet article avant la découverte des cloaques dont Boutcha n’est que le plus connu, nous l’eûmes écrit différemment. Les Romains, et tant d’autres depuis, à la suite de Thucydide et de l’alètheia ont tenté de sonder l’insondable et son enchaînement causal.
Les Romains avaient pour habitude de dire- quand bien même cela relève du sophisme, post hoc ergo propter hoc ; eu égard à tant de ses propos antérieurs, il n’y a donc pas lieu d’être surpris de l’utilisation ad nauseam du nazisme par Poutine dans sa diabolisation de l’Ukraine.
Notre ambition est donc d’expliquer brièvement les causes et l’origine du conflit puis d’en tirer, dans une deuxième partie, les conséquences et les enseignements de cette guerre.
Ce faisant nous sommes conscients de naviguer constamment sur une ligne de crête étroite où chaque faux pas nous entraînera, volens nolens, dans l’abîme des recommandations inaudibles pour tout Ukrainien.
Chaque argument peut également parfois se retourner. Tout le monde semble d’accord pour rechercher la Paix. Qui ne le serait pas d’ailleurs !
Pour d’aucuns rien ne justifie la guerre et la quête d’un « arrangement » relève de l’impératif catégorique ou pour reprendre l’expression grecque « to saphes skopen »
Certes, voir plus clair, mais face à cette valeur absolue, osons opposer le principe adamantin : pire que la guerre la servitude !
« La guerre est horrible, mais l’esclavage est pire, et vous pouvez être sûr que le peuple britannique préfèrerait tomber au combat plutôt que de vivre dans la servitude. » 8

Notre aspiration sera donc dans un premier temps de nous couler dans l’analyse toujours aussi moderne de Thucydide Phobos, Kerdos, Doxa pour comprendre les raisons de cette guerre. Car il y a des raisons. L’invasion de l’Ukraine est tout sauf le résultat d’une folie meurtrière. Elle fut parfaitement pourpensée et de longue date.

Puis nous dresserons les premières leçons que nous enseigne cette guerre, nous tenterons alors d’entrapercevoir quelles peuvent être les possibilités d’un règlement que tout concourt à éloigner chaque jour davantage.
Enfin dans une troisième partie, nous exposerons les nouvelles lignes de l’ordre du monde. Notons que ni le Traité de Tordesillas en 1494, ni Potsdam résultèrent d’accords entre ennemis. Ce n’est que par la suite qu’ils le devinrent.
Nous demandons humblement au lecteur de nous pardonner – en cette circonstance – notre manque d’aïdos.

Pour autant, dans cette tentative qu’il nous soit permis de citer Montesquieu dont la pensée caractérise si parfaitement la pratique diplomatique du Boyard du Kremlin. « Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que dans le dessein d’ envahir, tous leurs traités n’étaient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient toujours la ruine de l’Etat qui les acceptait. » 9

Mais en esquissant ce tableau, nous nous garderons bien d’oublier ce que Trotsky, réel connaisseur de feu l’URSS, mais dont le legs à la Russie demeure immarcescible. « Vous brossez l’ombre d’un carrosse avec l’ombre d’une brosse. »

Mais, quant à nous,  qu’avons-nous fait ? Tacite qui hélas n’est plus de ce monde, écrivit : « Ibaturque in caedes, nisi Afranius Burrus et Annaens Seneca obviam issent. » « On allait se précipiter dans les meurtres si Burrus et Sénèque ne s’y fussent opposés. »  10

L’honnêteté intellectuelle nous oblige à reconnaître que nous nous sommes trompés et lourdement trompés quant au surgissement de cette guerre.
Alors pourquoi une erreur aussi fondamentale, aussi grossière ?
Nous étions en effet persuadés que Poutine n’irait pas plus loin que les bruits de bottes.

Plusieurs raisons ont induit notre fourvoiement.
La première est notre foi- incorruptible- dans ce que les Grecs nous ont appris. Héraclite avait écrit : « Nul homme n’est assez dénué de raison pour préférer la guerre à la paix. »
La prégnance de cette pensée est si forte que Raymond Aron la fit graver sur son épée d’académicien. Mais le même Héraclite corrigea cette doxa par sa fameuse formule : « Polemos de tout est le père, de tout est le roi. »
Citons également le propos de Frédéric Encel si percutant- comme à l’accoutumé- et hélas démenti par l’hyper nationalisme de Poutine : « Les cités, les nations, les empires font la guerre et la paix non seulement selon leurs passions et objectifs mais aussi en fonction de leurs ressources réelles ou présumées C’est surtout vrai pour les régimes dotés d’un minimum de rationalité et de pragmatisme, fort heureusement majoritaires sous la plupart des latitudes. »11

La deuxième cause de notre erreur réside dans le phénomène classique et tellement répandu dans notre mode de pensée en matière de relations internationales. C’est la théorie de l’évitement défensif qui tend, voire nous amène à penser que le pire n’arrivera point.
C’est là une de nos principales erreurs. Pourtant, il eût suffit que nous eussions lu avec un peu d’attention le discours de Poutine lors de la Conférence de Sécurité en 2007 à Munich pour que nous nous rappelassions  ce que Lev Davidovitch Bronstein disait doctement mais martialement: « Peut-être la guerre ne vous intéresse-t-elle pas, mais la guerre, elle,  s’intéresse à vous. »

Poutine y annonçait clairement, crânement et fièrement ses intentions méphitiques. Les crypto-dictateurs ne sont pas toujours des menteurs et leurs fanfaronnades ne sont pas qu’à usage interne. Eussions-nous lu Cicéron nous aurions réalisé plus tôt les intentions de Poutine.
Que le lecteur nous pardonne, mais nous ne pouvons résister au plaisir gourmet et délicat de citer Cicéron qui écrivit dans ses célèbres catilinaires :
« Tes projets sont percés à jour ; ne le sens-tu pas ? Ta conspiration connue de tous est déjà maîtrisée ; ne le vois-tu pas ? Ce que tu as fait la nuit dernière, et aussi la nuit précédente, où tu as été, qui tu as convoqué, ce que tu as résolu, crois-tu qu’un seul d’entre nous l’ignore ? » 12

Pour ceux qui maîtriseraient mieux le latin que le français voici le texte exact.
« Patere tua consilia non sentis ? Constrictam iam horum omnium scientia teneri conjurationem tuam non uides ? Quid proxima ; quid superiore nocte egeris, ubi fueris, quos conuocaueris, quid consili ceperis, quem nostrum ignorare arbitraris ?»  12

Enfin nous ne saurions négliger le fait que si ce conflit a des explications, il n’en constitue pas moins ce que Nassim Nicolas Taleb appelle un cygne noir.
Donc la guerre !
Henry Kissinger dont nous sommes, désormais au regret,- compte tenu des propos obscènes qu’il vient de tenir à propos de l’Ukraine- de distinguer le brillant théoricien et diplomate qu’il fût jadis de l’homme dont les ravages de l’âge abîment- dorénavant et à jamais- la stature disait:
« In greek mythology the gods sometimes punished man by fulfilling his wishes too completely. It has remained for the nuclear age to experience the full irony of this penalty  » 13

Eh bien, nous y voilà et tout laisse présager que cette guerre larvée et meurtrière, et que l’on avait voulu oublier, depuis huit ans mais désormais sortie de sa boîte de Pandore n’est pas près de s’arrêter.
Saluons également au passage le courage et la sagesse du Président Hollande d’avoir annulé la vente des deux navires de commandement de type Mistral à la Russie.
Mais nous nous sommes aussi trompés car nous étions pénétrés et imbibés d’un mode de pensée occidental privilégiant le cercle de la raison au détriment des pressions irrationnelles.
Eussions-nous lu plus attentivement Raymond Aron, nous n’aurions probablement point commis une telle erreur de jugement. « C’est oublier l’expérience de notre siècle que de croire que les hommes sacrifieront leurs passions à leurs intérêts. »

Notre erreur fut de croire -volontairement- que Poutine tout en étant un leader autocrate était aussi et avant tout un leader pragmatique soucieux de sa place au G8, de la croissance économique, de la préservation et de la consolidation de ses intérêts.
Pour employer la savoureuse formule de Maître Maurice Garçon nous dirions « Il connaissait Dieu et le Diable,  » On n’avait pas envie de rire et l’on n’avait pas encore l’occasion de pleurer  » 14

Nous avons cru- naïvement- que les rapines obtenues et acceptées de facto par les occidentaux, américains compris, pouvaient contenter et étancher la cupidité territoriale de Poutine et conforter son ego.
Nous avons cru que son intérêt lui commandait de se satisfaire d’une situation où il était, de facto, le maître des deux « républiques » de Louhansk et de Donetsk. Nous n’avons pas réalisé immédiatement que l’idéologie marxiste avait laissé place à sa devancière, la vieille idéologie nationaliste.

A propos de l’intelligibilité de l’histoire, Raymond Aron écrivit « Il y a un plan causal et il y a un plan intentionnel et la compréhension de l’histoire consiste à tenir compte simultanément des intentions et du fait que les intentions des hommes sont presque toujours déçues. » 15


En guise de stasimons

Les Leçons

La première leçon que cette guerre nous réapprend c’est que la seule chose de prévisible en géopolitique est précisément l’imprévisible. Quarante-cinq ans de Guerre Froide nous avaient déshabitué de l’imprévisible grâce au nucléaire. La Fontaine nous avait d’ailleurs appris : « mieux vaut un sage ennemi qu’un ignorant ami. » 15
Nous frôlions en permanence la menace ultime mais sans véritables risques réels d’y succomber.
Car Guerre froide ou pas, il y avait des règles. Ces règles sont aujourd’hui allègrement violées. Nous avons troqué un monde sans risques réels majeurs mais avec une fantomatique apocalypse contre un monde vidé de cette apocalypse mais avec de bons vieux risques bien réels et majeurs.
La vulgate marxiste savait jusqu’où ne pas aller ; il en a coûté à Trotsky de trop précier l’aventurisme !
Aujourd’hui Poutine nous rappelle la banalité de la guerre et de la possibilité d’une guerre non pas mondiale mais simplement mondialisée. Pour autant sachons rester modeste dans nos analyses et prévisions.
Clausewitz nous a enseigné que la grammaire de la guerre se décline avec le brouillard qui cède place à l’autonomie de la guerre pour finir avec la fureur de la guerre.
Ce scénario est désormais largement encalminé dans le conflit ukrainien.

 

Les raisons de la guerre

Précisons d’abord qu’expliquer n’explique pas tout et, bien entendu, aucune explication ne saurait entraîner quitus pour l’agression russo-bolchevik.
Pour autant, comprendre la guerre permet à ce stade, d’envisager l’esquisse d’une ébauche de solution.
Mais parler de paix à ce stade est hélas non seulement prématuré mais probablement inenvisageable dans les faits.
Poutine étant l’agresseur, il nous semble utile de comprendre ses raisons et surtout les représentations qui construisent ses actions. Nous verrons que son nationalisme exacerbé trouve ses racines dans sa Weltanschauung, laquelle est l’héritière de la longue tradition russe.
Pour Poutine le Vergangentsbewältigung, c’est-à-dire le fait d’être capable d’assumer son passé, ne saurait avoir le même sens que celui développé par les Allemands. Jürgen Habbermas est Allemand, Aleksander Dugin est Russe ; c’est toute la différence.

Thucydide nous a appris à analyser les conflits au trébuchet de son célèbre et toujours aussi moderne triptyque Phobos, Kerdos, Doxa. Toute société, toute tribu, toute nation, repose sur le triptyque Mythos, Logos, Nomos.
Dès lors que Mythos est contesté, Logos se révolte et un nouveau Nomos impose sa loi.
C’est précisément ce à quoi Poutine nous convie, lorsqu’il s’évertue à considérer l’Ukraine comme un pays frère corrompu par les nazis.
L’on demeure fasciné par l’utilisation des termes nazi, fasciste, corrompu et autres qualificatifs de la même eau par Poutine. Ne manque à l’appel que la fameuse invective : « vipère lubrique ». Ce genre de procédé était tellement habituel des rhétoriques soviétiques menant aux procès puis aux exécutions.
Poutine là-aussi se montre un parfait héritier de Staline.
Qu’on en juge :
« Ennemi du peuple. Ce terme rendit automatiquement inutile d’établir la preuve des erreurs idéologiques de l’homme ou des hommes engagés dans une controverse. Il rendit possible l’utilisation de la répression la plus cruelle violant toutes les normes de la légalité révolutionnaire contre quiconque de quelque manière que ce soit quiconque n’était pas d’accord avec lui. » 17
Remarquons au passage que le Président ukrainien est lui-même juif ainsi que son ministre de la Défense et qu’en outre une grande partie de la famille de Zelinsky a péri dans les flammes de la Shoah. Soulignons également que la vérité historique contredit cette pseudo-fraternité.

Effectivement Moscou a toujours éprouvé, voire nourri un sentiment de peur. Le narratif russe demeure indubitablement imprégné par le souvenir des invasions successives. Pologne, Lituanie, Royaume de Pologne-Lituanie, Prusse, Allemagne, Suède Grande-Bretagne, France et bien sûr l’invasion hitlérienne. Que cette peur d’essence quasi ontologique existe et perdure, nul ne saurait et n’a le droit de le nier. L’opération Barbarossa continue de laisser jusqu’à ce jour des blessures et des réflexes immarcescibles.
-L’impossibilité de faire confiance à quiconque est aussi une marque de la politique étrangère russe. Le Petit Père des Peuples fut littéralement sidéré par l’invasion nazie à laquelle il se refusait de croire. Et lorsque, prévenu par Churchill de l’imminence de l’invasion allemande, il crut à un piège monté par les Alliés.

– La croyance inébranlable dans la puissance russe et l’on ne peut s’empêcher de distinguer un parallèle entre la représentation stalinienne et celle de Poutine qui protège ses « frères ukrainiens », de sa mission divine et de la supériorité de ses valeurs, de ses moyens, de ses sacrifices réels.
– Enfin de la dette inextinguible que le reste du monde a envers l’URSS qui a payé le plus lourd tribut contre la barbarie nazie. Quand bien même l’historiographie officielle russe oublie, soigneusement, de mentionner les 6.000.000 de Juifs gazés dans les camps, le dépeçage partagé de la Pologne, laquelle ne s’était pas non plus gêné pour dépouiller la Tchécoslovaquie de parcelles de son territoire après 1938 et last but not the least du pacte Molotov-Ribbentrop dont la première victime fut Litvinov, éjecté car juif, Staline voulant complaire à Ribbentrop.
Le Mythos russe oublie également le massacre de Katyn. Pour la nouvelle historiographie russe, la seconde Guerre Mondiale n’a pas commencé le 1 septembre 1939 mais le 22 juin 1941. Lorsque les murailles de Mythos se lézardent, la peur s’installe. Il est également vrai que les Américains ne se sont pas privé d’aider à la déconstruction du socle identitaire russe. Ainsi l’on a connu le président Obama, plus avisé dans d’autres régions, lorsque qu’il déclara lors d’une conférence de presse en 2014 : « Russia is a regional power » 18
Et pour que les choses soient parfaitement claires d’ajouter que la Russie menaçait ses voisins proches : « not out of strength, but out of weakness. » 19

Soit la traduction qu’en fait la Russie, si les Américains nous croient faibles, alors permis de chasse accordée contre l’Ours russe.
Ce Phobos plonge également ses racines dans la littérature russe. Dostoïevski a ainsi pu écrire « Eux ils sont si nombreux et moi je suis si seul. » 20

Robert Kaplan a parfaitement saisi la dualité de cette représentation russe : « La période de domination mongole conféra au peuple russe « une grande tolérance à la tyrannie »tout en l’endurcissant contre les privations, mais elle instaura du même coup une peur panique de l’adversaire. » 21

Nier que la peur, tantôt réelle tantôt imaginée, mais aussi- il est vrai- bien souvent alimentée par des déclarations américaines inconsidérées, voulues ou non voulues serait faux et injuste, et surtout contre-productif. Dans l’imagier russe, Port-Arthur, Brest-Litovsk sont marqués au fer rouge.
Le Télégramme de Novikoff, Ambassadeur aux Etats-Unis en 46-47 garde toute sa pertinence quant à la perception qu’ont les Russes du comportement américain. Que cette dernière soit réelle ou surjouée n’a qu’une importance relative à ce stade de l’analyse.
Il n’empêche l’Ambassadeur Novikoff pourrait reprendre aujourd’hui presque mot pour mot, son télégramme décrivant les menées américaines contre la Russie, notamment lorsqu’il décrit son affaiblissement militaire, économique et diplomatique voulu par les Américains.

L’élargissement, que d’aucuns jugent inconsidéré de l’OTAN aux pays autrefois membres de l’Empire Soviétique y est parfaitement décrit. Et lorsque l’on lit les commentaires de certains dirigeants américains réclamant- stupidement- l’émasculation de la Russie, l’on ne peut qu’être abasourdi devant une telle inconséquence et une telle ignorance de l’histoire.
Outre le fait qu’il n’était sûrement pas opportun de faire cette déclaration à ce moment précis.
Du plan Morgenthau au réarmement de l’Allemagne et son entrée dans l’OTAN, moins de dix ans se sont écoulés.
Si d’aventure les États-Unis avaient encore eu l’idée- certes improbable et depuis fort longtemps de l’appui russe- dans un conflit avec la Chine, ils peuvent la remiser au magasin des illusions perdues.
Ajoutons pour compléter ce tableau, l’idée bizarroïde de Biden de réunir une conférence des pays démocratiques.

Pour autant, il est un facteur objectif et exclusif de tout prisme idéologique. Ce paradigme, connu sous le nom de Dilemme de la Sécurité et fascinant sur le plan intellectuel, explique que le maximum de sécurité pour l’Etat A implique le maximum d’insécurité pour l’Etat B. Il peut sembler paradoxal, il n’en demeure pas moins d’une réalité adamantine.
McNamara, ancien et brillant Secrétaire à la Défense sous Kennedy, expliqua un jour, souhaiter que les soviétiques arrivassent à la parité nucléaire avec les États-Unis afin d’éviter toute preemptive blow due à la peur.

Peur peut-être, humiliation réelle sûrement mais surtout parfaitement instrumentalisée ! Serbie, Libye, deuxième guerre du Golfe, le démontrent amplement. Mais la plus grande humiliation fût quand même l’implosion de l’Empire Soviétique due principalement à l’état de délabrement de l’URSS.
Que Moscou ait dû mendier une aide alimentaire et économique à son vieil ennemi héréditaire, l’Allemagne, ne pouvait évidemment arranger les choses.

Pour autant prenons garde à ne pas surinterpréter nous aussi le facteur humiliation comme facteur de guerre exonérant ainsi la part de responsabilité criminelle de Poutine.
Après tout moult pays furent humiliés, ils ne tonnèrent point du canon pour cela. Ainsi la Pologne accepta la perte de Lvov et Vilnius, autrefois territoires polonais jusqu’au partage de 1795, pour prix de son intégration dans le monde d’après-guerre. Elle jugea- sagement- que la paix l’emportait désormais sur l’humiliation et sur le massacre de Katyn que Poutine tente d’ailleurs de relativiser.

Le directeur de l’IFRI, Thomas Gomart, explique dans un article brillantissime paru dans le Monde, que l’humiliation -version moderne de la peur- a poussé Poutine à envahir la Russie. Mais il rappelle fort justement que l’humiliation est
« une émotion fondamentale » « Mais c’est la Russie qui s’humilie toute seule en Ukraine. C’est l’humiliation du violeur devant sa victime après le passage à l’acte. »  22

En outre l’Otan inaugura en 1997 un forum OTAN-Russie qui fut remplacé par la suite en 2002 à Rome par un Conseil OTAN-Russie (COR). J’ai maints chapitres vus, mais l’on a vu pire comme humiliation et comme tentative d’encerclement.

Les Russes reprochent aux Occidentaux de l’avoir encerclée par des avancées inconsidérées. Mais ce serait travestir la vérité que d’oublier que la première extension de l’OTAN-certes non complète- se fit en direction de la Russie, bien avant celle proposée puis accordée aux pays membres du défunt Pacte de Varsovie.
L’Otan ne saurait être tenu pour responsable du refus russe. En 1947, Staline refusa, lui aussi, le Plan Marshall. Que l’on nous permette donc de rappeler – en toute humilité- à tous les pourfendeurs de la pseudo responsabilité américaine ce que Raymond Aron écrivit un jour : « … en procureurs déchaînés contre ceux qui recevaient leur héritage. » 23

Obama fraîchement élu, ne donna pas suite au projet antimissiles en Pologne initié par Bush Junior et dont les Russes avaient pu craindre- pas complètement à tort- qu’ils en étaient la cible première. Alors certes le sommet de Bucarest en 2008 accoucha d’un compromis bancal laissant la porte ouverte à une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN tout en la renvoyant à une date qui pouvait tout aussi bien être les calendes grecques que les ides de Mars.
Henry Kissinger dit un jour que même les paranoïaques ont des ennemis. Poutine-sur ce point- n’est pas près de le démentir.
Pour autant si l’on parle d’humiliation, il faut peut- être garder en mémoire que la Russie fût la seule à qui les Occidentaux confièrent l’attribution des têtes nucléaires situées en Ukraine lors de l’implosion soviétique. Cela fit l’objet de deux memoranda qui garantissaient, par les USA, la Grande-Bretagne et la Russie, pour prix de l’abandon ukrainien, l’inviolabilité des frontières ukrainiennes.
Il n’est pas tout à fait impossible que les Ukrainiens regrettent amèrement leur accès de kalogamathia.
Que les Russes n’aient pas respecté leur parole n’a rien d’étonnant. Après tout Staline, dans un accès de candeur cynique, répondit un jour à Kamenev, que la reconnaissance était une maladie de chien.
Pourtant en 1997, la Russie rejoignit le Club du G7 et il faudra attendre l’invasion de la Crimée pour l’en exclure. Enfin, il nous semble abusif de parler d’humiliation russe après l’invasion en 2014-2015 des territoires de Louhansk et de Donetsk et de la comédie du référendum en Crimée intervenu après que les troupes russes y eurent fait main basse.

L’on objectera qu’elle était peuplée majoritairement de russophones. Soit mais jusqu’à plus ample informé le principe de l’inviolabilité des frontières fait encore partie de la charte onusienne. Et le Général de Gaulle ne songea jamais à annexer le Canada français ou la Belgique wallonne.
Pour autant, nous ne mésestimerons pas une responsabilité américaine partielle dans sa gestion des relations avec la Russie. Serbie et Libye, sous couvert d’autres raisons, furent des atteintes indéniables aux intérêts russes.
Force est donc de constater que s’il y eût quelques signaux indiquant un comportement qui pouvait engendrer une amertume, il y en eût tout autant et d’intensité tout aussi forte dans le sens contraire.

Poutine a souvent opposé Lénine à Staline, notamment dans l’affaire ukrainienne. Il s’est- avec un plaisir évident- confronté à Vassili Iossifovitch Djougachvili et aimait à se poser comme son héritier.
Comparer- pour en tirer des leçons- Poutine à Staline- est un exercice périlleux et certes nous n’ignorons pas que les contextes ont profondément changé. Pourtant cet exercice révèle des rémanences intéressantes.
Ainsi, il est peut-être, un tantinet exagéré de prêter à Lénine un tel irénisme  vis-à vis de l’Ukraine. Il n’hésita pas à l’aune de l’understatement typiquement britannique à déclarer : « Le droit au divorce n’est pas l’obligation de divorcer. » 24

Et de Gaulle était loin d’avoir tort lorsqu’il déclara à Alain Peyrefitte : « La Russie boira le communisme comme le buvard boit l’encre. »
Ce Phobos envers l’Allemagne est une constante. Il est d’ailleurs le frère jumeau de la détestation européenne par la Russie. Il n’est pas impossible qu’au-delà des intérêts strictement commerciaux, que le Kremlin ait voulu assujettir l’Allemagne avec Nord Stream II.

Le jugement de de Gaulle est édifiant en cette occurrence. Lors de la visite de Khrouchtchev à Paris :
« Sur le compte de l’Allemagne, mon interlocuteur étale une méfiance passionnée. Cela tient, certes, aux souvenirs toujours brûlants des invasions germaniques au cours des deux guerres mondiales, des malheurs où faillit s’abîmer la Russie, des dangers mortels qu’a courus le régime des soviets et des affreuses épreuves infligées à la population. Mais il y a là aussi, une attitude politique bien calculée. Pour justifier le maintien de la situation imposée par Moscou au centre et à l’est de l’Europe grâce au consentement accordé à Yalta par les Anglo-Saxons, le postulat du « revanchisme » allemand est en effet nécessaire.
Quand je fais observer à Khrouchtchev qu’il n’y a plus aucun rapport entre la puissance relative du Reich d’hitler et celle de la République Fédérale et que la capacité militaire, économique, politique de la Russie d’aujourd’hui n’a rien de comparable à ce qu’elle était autrefois, il en convient évidemment, mais affirme que la menace demeure parce que le gouvernement de Bonn entretient l’anti-soviétisme parmi les occidentaux et qu’ainsi l’incendie risque de s’allumer à tout moment. C’est pourquoi la division de l’Allemagne en deux Etats est indispensable. »…
« Cela aurait permis de prélever à leur source les réparations dont l’Allemagne était redevable et de l’empêcher de se fabriquer des armements dangereux. Un tel programme si la Russie, et la France l’avait fait leur, aurait été la base du règlement. Mais Staline ne l’a pas voulu. Il a préféré se servir lui-même, directement et largement, en arrachant au corps allemand la Prusse et là Saxe pour y installer de force un régime à sa dévotion et en laissant le reste à la discrétion de l’Ouest. »
25

L’on retrouve presque trait pour trait les phobies actuelles, les cibles et la surexploitation de la phobie.
Force est donc de constater la toute relative pertinence de la responsabilité américaine dans la perception et la réalité qu’ont les Russes de leur humiliation.
L’on pourrait multiplier à l’envi des exemples des erreurs américaines et de ce qui a pu à la fois constituer objectivement une menace nonobstant le caractère défensif de l’OTAN, mais l’on pourrait tout aussi mêmement trouver autant d’exemples en sens contraire.
Le dernier char d’assaut américain avait quitté l’Europe en 2008, donc bien avant la première invasion russe en Ukraine.
Mais il est tout aussi vrai que Bush Junior dénonça le traité ABM en décembre 2001, qui datait de 1972. Or ce traité était une pièce fondamentale dans le meccano de la dissuasion nucléaire. Puis dans un de ses accès de délire dont il était coutumier et stupidement ravi, Trump n’a pas voulu renouveler le Traité FNI.
Pour autant, à peine élu président, Biden l’a prolongé de cinq ans nonobstant la posture chinoise. Sa rencontre avec Poutine lors du sommet de Genève ne revêtait certes pas, la symbolique de la rencontre Brejnev-Nixon trinquant à verres inversés, mais c’était cependant concéder à la Russie un rôle primordial.

En 2010, la Russie est encore qualifiée par l’OTAN comme un « partenaire stratégique. » Il faut également reconnaître que même après l’invasion de la Crimée, les Occidentaux dont les Américains avaient maintenu les canaux de communication.
En 2021, les Américains annulèrent même des manœuvres militaires ne voulant pas provoquer inutilement la Russie.

Alors pourquoi une telle prégnance de la peur chez Poutine ?
Parfois des éléments personnels imprègnent durablement les prises de décision accroissant le rôle des routines organisationnelles. On aurait donc tort de négliger l’épisode où Poutine -alors résident du KGB à Dresde- a vu venir la foule est-allemande assiéger la résidence du KGB.
Pour autant relisons Thucydide :  » It was the rise of Athens and the fear that this instilled in Sparta that made war inévitable. »  26

Toutes ces raisons cèdent le pas en importance à cette clé de lecture.
Vu de Moscou, on peut légitimement comprendre le sentiment d’insécurité de la Russie.
Vu de Moscou, comment ne pas interpréter comme une agression ou à tout le moins déceler une intention belliqueuse, le soutien américain aux différentes Révolutions de Couleur dans son étranger proche ?
Vu de Moscou, comment ne pas réagir aux propos et actes de Victoria Nuland, alors Sous-Secrétaire d’Etat aux Affaires Européennes encourageant les manifestations de la place Maïdan.
Vu de Moscou, l’obsolescence du Traité sur les Forces Conventionnelles en Europe ne lasse pas d’inquiéter.
Vu de Moscou, comment ne pas s’inquiéter devant la nouvelle disposition américaine en matière des SNLE. En effet en matière nucléaire, si l’on veut éviter l’escalade et l’ascension aux extrêmes, les comportements doivent être parfaitement rationnels et se conformer aux règles de la grammaire nucléaire. Car chaque incertitude quant aux intentions de l’adversaire est porteuse du risque ultime.
Il aura fallu un président américain au cerveau dérangé par la pratique du casino pour édicter la New Posture en matière de missiles nucléaires. Car désormais, un même SNLE peut emporter des ogives nucléaires et des ogives classiques. Et donc faute de savoir quel type de missile est susceptible d’être lancé, Moscou est dans l’obligation d’envisager le pire.
Vu de Moscou, comment rester indifférent lorsque les capacités américaine et otanienne permettent dorénavant, à partir de territoires européens, une frappe à la fois de grande profondeur et d’une extrême précision. Leur technicité, leur nombre, la qualité de leurs personnels servants portent en elle, le germe de l’émasculation du potentiel russe.

Dans un livre absolument remarquable, deux colonels chinois expliquent que même la Chine a su tirer les leçons militaires de la guerre du Golfe. Ils craignent en effet « la capacité aérienne massive intégrée américaine. »  27
Les Chinois eux – forts de leur puissance- y remédient. La Russie avec des moyens étiqués et étriqués n’a pas cette possibilité. L’angoisse majeure des Russes est donc d’éviter de retrouver le scénario des missiles Pershing II lors de la bataille des euromissiles.
Les Anglais ont une formule savoureuse pour expliquer un positionnement : Where you stand depends on where you sit.

Pour qualifier la situation actuelle, citons l’analyse impeccable et brillante de François Heisbourg : « Le messianisme bolchevique a disparu de la plupart des têtes comme dans les faits. Cela ne veut pas dire que la Russie soit sans valeurs ni projets propres, ni qu’elle soit dépourvue d’ambition : ses pulsions sont vigoureuses et incompatibles avec l’ordre de sécurité bâti en Europe depuis la fin de la guerre froide, ordre ouvertement rejeté par Moscou. L’ours est sorti de l’hibernation stratégique à laquelle l’effondrement de l’Empire Soviétique l’avait relégué provisoirement : il a faim et il sait ce qu’il veut. » 28

Pour résumer ce premier point concernant le Phobos, force est de reconnaître qu’il ne saurait y avoir de position parfaitement tranchée.
Oui, des humiliations ont été assénées à la Russie. Oui, certaines actions étaient de nature à exciter les peurs russes et à être- objectivement- en capacité de les menacer. Ce qui ne signifie pas que telle était leur fonction première.
Oui, mais, ces mesures ne diffèrent pas fondamentalement de celles que Poutine administre lui-même à l’Occident. La fameuse phrase de Poutine à Sarkozy en 2008 : « Si tu continues sur ce ton, je t’écrase » ne saurait être considérée comme particulièrement délicate voire pacifique.

En Moldavie, les Occidentaux eux, n’ont pas fait montre de morgue vis-à-vis de Poutine. Et pourtant, la Transnistrie est encore occupée à ce jour  par les Russes. L’Occident ne peut être non plus tenu pour responsable ni de l’effondrement de l’empire bolchevique mais surtout il ne saurait être tenu pour comptable des craintes relevant du complexe obsidional de la Russie.

Il est une autre cause qui exacerbe la peur russe. Paradoxalement, elle est tapie et enfouie dans les tréfonds de la géopolitique. Paradoxalement, car elle émane du pays qui d’allié naturel est devenu l’allié structurel et indispensable, avant de devenir un allié ombrageux et exigeant : la Chine.
Poutine est trop avisé pour ne pas craindre aussi sa protection. Xi-Ji Ping a beau acheter- à vil prix- des hydrocarbures russes, Timéo Danaos et Dona Ferantes. !

Concluons cette première partie avec Hermocrate : « Tout se coalise sous l’effet de la crainte. »

Reste une question qui nous taraude et dont nous laissons au lecteur le soin d’y répondre.
Envisageons l’hypothèse où la Russie n’aurait subi ni camouflets ni provocations, où ses intérêts n’auraient point été disputés, Vladimir Vladimirovitch Poutine aurait-il quand même envahi l’Ukraine ?

Définir le Kerdos permet d’expliquer les buts de Poutine. Clausewitz distingue ainsi deux types d’objectifs : le Ziel et le Zweck. C’est à dire les buts de guerre et les buts dans la guerre. Concentrons-nous sur le Ziel c’est à dire ses objectifs ultimes.
– Récupérer l’Ukraine
– Récupérer le maximum de territoires ayant composé l’URSS. En fait Poutine fantasme un cordon sanitaire qu’il croque à sa façon.
– Participer à une nouvelle architectonie européenne voire mondiale.

Notons d’abord que l’acquisition de territoires étrangers est un phénomène classique dans les relations internationales. Phénomène tellement classique que l’article 2 paragraphe 4 de la Charte des Nations-Unies interdit l’acquisition de territoires par la force.
Il est vrai que tant de pays, sous tant de cieux, l’ont ou veulent l’oublier.
Il nous semble utile d’exhumer, comme l’écrivit si subtilement Flaubert : « A ceux qui calomnient leur temps par ignorance de l’histoire » que l’acquisition de territoires constitue bel et bien un crime point qu’on en juge :
« For the first time a court representing the principal nations of the world emerging victorious from a great war has formally tried the political leaders of a sovereign state for responsibility for waging aggressive war defined as a crime. » 29
Et le jugement du tribunal de Nuremberg déclare : 
« To initiate a war of aggression is not only an international crime; it is the supreme international crime, differing only from other war crimes in that it contains within itself the accumulated evil of the whole. » 30
L’on notera avec intérêt que l’Union Soviétique , celle de la Grande Guerre Patriotique et du massacre de Katyn refusa de considérer le dépeçage de la Pologne, par elle exécuté, comme une agression.

La résolution de l’Assemblée générale de l’ONU demande d’ailleurs que la Russie : « immediately, completely, and unconditionally withdraw all of its military forces from the territory of Ukraine within its internationally recognized borders.” 31
Il est, hélas, aussi vrai que par la suite nombre de ces mêmes pays refusèrent d’appliquer les sanctions votées.

Il existe certes deux exceptions mais qui n’autorisent en aucune façon l’acquisition définitive de ces territoires. Il ne semble pas que la Russie opérât dans ce contexte.
Il est intéressant de remarquer qu’au sortir de la seconde Guerre Mondiale, l’URSS dépeça l’Allemagne mais que la France dut rendre les territoires conquis suite à la défaite de l’Allemagne. Ce fut même la condition exigée par Adenauer auprès de Schuman pour intégrer l’Assemblée de l’Union Parlementaire Européenne. Pour autant, l’histoire est pleine de ces acquisitions forcées et de ces rapines.

Pour mémoire deux exceptions :  la devise de l’Empire Austro-Hongrois fut :          « Bella gerant alii, tu felix Austria, nube,
Nam quae Mars aliis, dat tibi regna Venus.»

« Que les autres fassent la guerre, toi, heureuse Autriche, marie-toi, Car les royaumes que Mars donne aux autres, Vénus te les donne ».
Il est vrai qu’il existait une autre devise de l’empire austro-hongrois : AEIOU.

Mais il est une deuxième exception qu’il nous plaît de rapporter car venant d’une région plus habituée au conflit qu’à leur règlement. L’Égypte a ainsi rendu et vendu à l’Arabie Saoudite les deux îles de Tiran et Sanafir qui sont deux îlots stratégiques situés à l’entrée du Golfe d’Aqaba et qui figuraient dès l’origine sur les cartes comme appartenant à l’Arabie Saoudite laquelle eût l’extrême intelligence de ne pas en faire un casus belli. Rendons-en donc grâce à leur sagesse, ce n’est pas si fréquent.

Donc le premier but c’est de récupérer l’Ukraine. Pour notre part nous penchons pour l’hypothèse d’une conquête de la totalité du territoire ukrainien dès l’origine de « l’opération spéciale ». Que cette récupération se présentât sous la forme d’une annexion pure et simple, ou dans un premier temps d’un renversement du Gouvernement présidé par Zélinsky en installant un Quisling à sa tête importe relativement peu. L’essentiel était que l’Ukraine bénéficiât du joug fraternel russe.
Il est un autre scénario qui présente l’intérêt pour la Russie de ne pas supporter le fardeau économique de l’Ukraine ; c’est d’annexer toute la partie Est avec les deux oblasts élargis de Donetsk et de Louhansk ainsi que toute la façade maritime de l’Ukraine.
En effet pour les Soviétiques, puis pour les Russes, la Russie sans l’Ukraine n’est pas un empire. La Russie tenait à annexer la partie orientale de l’Ukraine qui est la plus industrialisée et surtout où sont situées de nombreuses usines d’armement. Rappelons que l’Ukraine a vendu son porte-aéronefs le Varyag à la Chine en 1993 qui l’a rebaptisé du nom de Liaoning.

L’Ukraine est donc aussi de ce point de vue une proie idéale. Son rôle de fournisseur de systèmes d’armement et surtout disposant de pièces de rechanges avait d’ailleurs amené la Chine à ne pas s’aligner complètement sur la Russie en 2015.

Vu de Moscou il est une autre raison qui milite pour une annexion, c’est la fantasmagorie historique de Poutine et des hiérarques de l’Eglise orthodoxe : l’Ukraine n’existe pas ! Si l’Ukraine n’existe pas, il n’y a donc pas de guerre d’annexion, juste la réparation d’une erreur commise par Lénine. CQFD !
Poutine procède donc à une réécriture de l’histoire en hypertrophiant le rôle de l’Ukraine comme berceau de la Russie et rappelant le nombre de fois où l’Ukraine fut sous la coupe de tant de pays dont la Pologne.
Nous espérons que le Président Poutine ne nous tiendra pas rigueur de lui ôter ses idées reçues quant à la soi-disant identité russe de l’Ukraine. En effet Kiev fut cédé par la Pologne à la Russie en 1686. C’était depuis plus de mille ans la première fois que Kiev fut gouverné par une identité russe. L’Ukraine occidentale ne sera sous domination russe qu’à la fin du XVIIIème siècle.
Plus tard Lénine accordera le statut de République à l’Ukraine en 1922 dans le seul but de ne pas à avoir à admettre le fait national ukrainien.
Ce faisant Poutine rejoint la thèse de Nicolas Vassilevitch Gogol, écrivain russe mais d’origine ukrainienne qui considérait déjà l’Ukraine comme la véritable Russie originelle, quand bien même le mot Ukraine signifie : « terre frontalière ».

La vérité historique réfute cette idée d’unité nationale. En effet dans le projet d’Etat Fédéral du 10 Septembre 1922, Staline voulut imposer un article prévoyant l’absorption de l’Ukraine par la RFSR. Mais l’Ukraine la rejeta.
Afin que les choses soient encore plus claires et justifiées, Poutine n’hésite pas à justifier son agression par une pseudo nazification de l’Ukraine. Chez les prédateurs, il n’y a pas de gêne à exhumer les exactions d’autres pays.

Un dernier élément nous amène à penser que le but séminal était bien d’annexer l’Ukraine car on ne masse pas 150000 hommes et leur matériel pour simplement consolider deux petites pseudo républiques rabougries où les Russes par maskirovska interposés dictaient déjà leur loi.
En outre, les Ukrainiens ayant après l’annexion de la Crimée, coupé le canal du mort du Nord qui alimentait la Crimée en eau, il devenait vital pour la Russie de rouvrir ce canal.

D’aucuns avancent l’idée que la Russie craignait la contagion démocratique de l’Ukraine et son tropisme européen. Nous ne croyons pas vraiment à la force de ce premier prétexte. Le tropisme européen est lui beaucoup plus prégnant.
Il nous fait immanquablement penser à l’allocution radiodiffusée de Churchill aux Américains : « Après tout, il faut bien que les dictateurs entraînent leurs soldats. C’est la moindre des choses du point de vue de la prudence élémentaire ; avec les Danois, les Néerlandais, les Suisses, les Albanais et bien sûr les Juifs qui peuvent leur sauter dessus à tout moment pour les déposséder de leur espace vital. »  32

Il n’est guère d’exemple où la contagion démocrate démocratique eût raison des régimes autoritaires. Mussolini, hitler, Staline, Mao, les Colonels Grecs, les Généraux Argentins, Franco, Salazar, Brejnev, Tchernenko ont su résister à toutes les pandémies démocratiques pourtant voisines.
N’oublions pas bien entendu d’ajouter à ce triste inventaire Berlin-Est dont les dirigeants résistèrent- perinde ac cadaver – au virus de la démocratie. Ils sont tombés soit parce qu’ils ont lamentablement perdu des conflits qu’ils avaient eu l’imprudence et l’hubris de provoquer, soit à raison de leur impéritie économique.
Quant à Frederik Willem de Klerk, si nous consentons à lui accorder une certaine vision voire un minimum de valeurs démocratiques, le régime d’apartheid en Afrique du Sud est tombé à la fois en raison de sanctions efficaces et opportunes mais surtout parce que le rôle de l’Afrique du Sud et de sa base navale de Simonstown et de ses grandes oreilles » ainsi que le port en eau profonde de Walvis Bay n’avaient plus une grande utilité après l’implosion de l’URSS. Il est à mettre au crédit de de Klerk de l’avoir compris immédiatement et d’en avoir tiré, les leçons.

Nous n’irions pas jusqu’à dire que la peur de la contagion démocratique d’un pays voisin ayant de surcroît subi les mêmes privations de tous ordres qu’avaient subies les soviétiques mais qui s’en sortent désormais désormais beaucoup mieux qu’eux sur tous les plans et bénéficient en outre d’un système- certes imparfait loin s’en faut- mais infiniment plus démocratique- ne joue pas ; mais rébus sic stantibus ce n’est pas la cause principale.

Pour autant le tropisme européen est beaucoup plus grave et plus dangereux pour Poutine ; il le menace dans le cœur même du narratif russe.
Beaucoup de pays pour des raisons diverses ne souhaitent pas une Europe unie et forte. La Russie n’est pas seule dans ce cas-là et nos amis américains ne sont pas les derniers dans cette course à l’échalote.
Ils pensent- à tort à notre avis- qu’il est de leur intérêt de traiter avec vingt-sept pays de taille inférieure qu’avec la désormais première puissance économique et commerciale de la planète.
L’on peut et l’on doit se contrister que l’Europe-puissance n’en soit encore qu’à des ânonnements, mais à voir les réactions affolées de Poutine et, parfois, de certains américains, mais admettons l’excuse d’un président sachant à peine lire et écrire, qui osèrent nous traiter d’ennemie systémique, mais leurs réactions mêmes nous indiquent que nous sommes sur la bonne voie.

En 1953, Lavrenti Beria- grand maître des basses œuvres de Staline- mais doté d’une intelligence supérieure et d’une vraie vision stratégique eût l’idée- audacieuse- d’accepter la réunification de Berlin et de l’Allemagne en échange de sa neutralité. C’était déjà le meilleur moyen d’émasculer une Europe balbutiante et de découpler le lien transatlantique.

Pour reprendre le fameux mot de Mauriac, l’URSS, et la Russie aujourd’hui, aiment tellement l’Europe qu’elles en veulent vingt-sept. Enfin et nous le verrons supra dans l’équation si complexe et si labile des relations internationales figure une nouvelle inconnue : la Chine. Et Poutine devra impérativement faire ses preuves s’il ne veut pas être totalement vassalisé.

Il n’est pas interdit de penser que le but réel de Poutine était aussi, précisément pour cela, de faire main basse sur la totalité de l’Ukraine. On ne masse pas impunément des troupes à la frontière biélorusse pour rien. Et l’on ne bombarde pas, par hasard, l’Ouest de l’Ukraine, Kiev et Lviv.
Napoléon ne disait- il pas : « If you want to take Vienna, then take Vienna. »

Le deuxième but de Poutine est de récupérer le maximum de territoires ayant fait partie de l’URSS. Ces deux objectifs constituent des motivations en elles-mêmes.
Dans son calculus, Poutine veut aussi s’en servir pour imposer une nouvelle architectonie européenne. Pour autant si ce dernier dessein semble, désormais, hors de portée il n’était pas -en théorie du moins totalement injustifié.
L’architectonie mondiale, pour être stable doit savoir être légitime et évoluer.
Les architectonies correspondent à un rapport de force. L’on parle d’ailleurs dorénavant d’architectonies régionales aux hégémons régionaux.

Tout comme les êtres humains, les sociétés, les Nations, se transforment. Elles naissent, grandissent, se fragilisent et finissent par mourir. Il en va de même des équilibres.
Citons à cet égard celui qui malgré ses dérives actuelles- inqualifiables et méprisables- est un orfèvre en matière de relations internationales : « Un ordre ne signifie rien de plus qu’un accord international sur la nature des arrangements possibles et sur les objectifs et les méthodes acceptables de la diplomatie. Il implique l’acceptation du cadre des relations internationales par toutes les grandes puissances … Un ordre légitime ne rend pas la guerre impossible, mais il en réduit la gravité. Des guerres peuvent être déclenchées mais elles sont conduites au nom de la structure existante et la paix qui suivra sera présentée comme une meilleure expression de l’ordre légitime ».
«  « Mais par légitimité nous entendons « … Une stabilité fondée sur l’équilibre des forces a du moins pu être concevable… Cette stabilité, par conséquent, a en général résulté non pas d’une recherche de la paix, mais d’une légitimité reconnue comme telle par tous… »
« Dans le sens que nous lui donnons ici, « légitimité » n’est pas synonyme de justice. Il s’agit uniquement d’un consensus international portant sur la définition d’accords fonctionnels, et aussi sur les règles du jeu diplomatique, qu’il s’agisse des moyens ou des fins. Ceci implique que l’ensemble des puissances acceptent les structures internationales existantes. »
« Aucune, du moins, ne doit arriver à un point de mécontentement pareil à celui de l’Allemagne d’après le traité de Versailles, et traduire sa rancune par une politique étrangère révolutionnaire. S’il n’exclut pas l’éventualité d’un conflit, un ordre reconnu légitime en limite l’ampleur ».
33

Moscou revendique aussi, outre sa composante asiatique son appartenance européenne. C’est un des fils conducteurs de la politique étrangère russe et ce qui explique son trou identitaire.
S’il semble- désormais- hors de sa portée de faire main basse sur les pays Baltes- à la fois membre de l’OTAN et de l’Union- nous ne parierions pas un kopeck sur le respect de l’intégralité territoriale de pays tels que la Moldavie, Kazakhstan, Géorgie, Ouzbékistan, etc.
Et bien entendu l’exclave de Kaliningrad servira- tôt ou tard- de prétexte à une action limitée, ou à un cyber conflit. Ce n’est pas l’hypothèse la plus probable, mais elle ne saurait être considérée comme totalement impossible.

A défaut de pouvoir détruire l’Europe de l’extérieur, les dirigeants russes n’ont eu de cesse de tenter de la réduire et d’en fragiliser les fondements de l’intérieur. Ainsi, mais sans sa composante agressive, Gorbatchev tenta de pousser, lors d’une conférence de presse commune avec le Président Mitterrand, l’idée de la « Maison commune européenne. » Profondeur historique, l’idée d’une « Maison Commune Européenne », était aussi et encore un moyen certes plus pacifique et plus subtil de démanteler l’Union Européenne.

Par la suite Moscou n’eût de cesse que de pousser de tous ses feux tous les mouvements souverainistes en Europe. A ce sujet l’on ne saurait que trop recommander la lecture du rapport du CAPS/IRSEM 34

Le succès du Brexit fut également, même si partiellement, l’œuvre de Moscou. L’honnêteté oblige aussi à constater que l’Europe, après avoir été portée sur les fronts baptismaux par les USA, lesquels aujourd’hui- n’hésitent pas à la contrarier voire à la contrecarrer sur de nombreux fronts.

Le fait que cette opinion fut clairement exprimée par un Président dont la qualité principale n’est pas la cohérence intellectuelle n’est qu’à moitié rassurant.
Citons à cet égard les propos tenus par Trump lors d’un sommet de l’OTAN.
“Well, I think we have a lot of foes. I think the European Union is a foe, what they do to us in trade. Now, you wouldn’t think of the European Union, but they’re a foe,” Trump said.
He also named Russia and China as foes, but added that doesn’t mean they are bad. It doesn’t mean anything. It means that they are competitive.”“I respect the leaders of those countries. But, in a trade sense, they’ve really taken advantage of us and many of those countries are in NATO and they weren’t paying their bills,” he said.
«  The biggest foe globally right now » 35
Et pour faire bonne mesure, il qualifia un jour l’OTAN d’obsolète.
Donald Tusk Président du Conseil européen lui répondit dans un tweet:
America and the EU are best friends. Whoever says we are foes is spreading fake news.” 36

Cela étant, même si quelques fissures apparaissent en Russie, il semblerait que Poutine jouisse toujours, malgré les premières lézardes, d’un immense soutien au sein de sa population. Les Romains bénéficiaient de Panem et circenses, Poutine, lui, utilise cette guerre pour flatter l’orgueil russe. Ô tempora, Ô mores !
Envahir un autre pays – certes en utilisant le prétexte fallacieux de libérer les « Frères Slaves » du joug nazi et fasciste redore le blason de la mission chrétienne de la Russie.

L’étalage de sa force et des différents colifichets nucléaires est un gonfalon rêvé. Remémorer et célébrer la victoire sur le nazisme permet de reconstruire l’image de la résistance d’une Russie invincible et ayant sauvé l’humanité. Que cette vision soit digne de l’imagerie d’Epinal n’a aucune importance surtout dans un régime autocratique.
J’affole, j’accouardis et je démontre leur impuissance ; mais je rassure mon suzerain à Pékin.

Il est donc exact que certains Américains de la frange néo-conservatrice et évangéliste, mais leur influence au sein de la classe dirigeante est de plus en plus conséquente, ont particulièrement- à dessein ou pas- humilié les Russes.
Lorsque la Russie implosa, elle perdit en quelque sorte l’unicité de ses frontières pour une multitude de frontières. Seules demeurent la façade maritime et la frontière du fleuve Amour. Autant de nouveaux défis qu’elle perçoit comme des menaces nouvelles, car la doctrine militaire russe est fondée sur la notion de profondeur stratégique.
Or précisément la perte de son empire signifia aussi la perte de cette profondeur stratégique. La Russie étant une puissance continentale, la sacralisation, voire la « maginotisation », de ses frontières est une nécessité absolue.

Relisons à cet égard les propos de Vaclav Havel :
« La Russie ne sait pas vraiment où elle commence, ni où elle finit. Dans l’Histoire, la Russie s’est étendue et rétractée. La plupart des conflits trouvent leur origine dans des querelles de frontières et dans la conquête ou la perte de territoires. Le jour où nous conviendrons dans le calme où termine l’Union européenne et où commence la Fédération russe, la moitié de la tension entre les deux disparaitra. » 37
En somme pour Poutine, cette « opération spéciale » s’inscrit dans l’ »Alltagsgeschichte »

Cette colligation d’identités disparates voire antagonistes, sinon rivales est un des grands défis de Poutine. Sa guerre en Ukraine tente d’y répondre.
Robert Kaplan écrit ainsi « Lorsqu’un peuple n’a d’autres facteurs d’union que la géographie, comme ce fut le cas pour l’Égypte de Hosni Moubarak ou pour le Japon du parti libéral démocrate, l’Etat est en proie à un malaise insoutenable : il peut bien être stable, mais il ne sera jamais dynamique ». 38
C’est aussi la problématique brillamment développée par Anne-Clémentine Larroque dans son livre en tout point remarquable et au titre urticant. 39

A force de naviguer entre ses quatre composantes, la Russie a affadi voire perdu son identité que le Tsar maintenait et que l’idéologie marxiste tentait d’étançonner au sous-sol de la sinistre Loubianka place Djerzinski.
A l’école du KGB, Poutine a bien entendu lu le célèbre géographe McKinder qui écrivit : « Qui contrôle l’Europe de l’Est contrôle le cœur de l’Eurasie. Qui contrôle le cœur de l’Eurasie contrôle l’île-monde. Qui contrôle l’île-monde contrôle le monde. »
Le problème de Poutine, et le nôtre par voie de conséquence, est qu’il a probablement bien trop assimilé- aussi- les théories de Karl Haushofer inspirateur des théories nazies. Ainsi avoir au moins quatre composantes dans son ADN tend à hypertrophier sa fierté.
Vu du côté russe, cette humiliation fut non seulement parfaitement ressentie mais impeccablement décrite dans Le Télégramme de l’Ambassadeur Novikov aux États-Unis. Qu’elle fut tout aussi parfaitement surjouée. ne change pas fondamentalement le problème.
L’humiliation, supposée ou même réelle n’explique pas tout et ne saurait tout excuser. L’Allemagne de 1945 sut éliminer toute trace de revanchisme.
Au reste la Russie fit montre depuis 1945 et depuis la chute du régime soviétique d’un comportement qui détonne de celui d’une nation humiliée. Il est également vrai qu’entre – deux larges – rasades de vodka, Eltsine prévint les Américains de ce danger et de leur politique aventureuse.

Pour autant, Bush Senior, dans son illustrissime discours que les néo-conservateurs américains -à l’esprit habituellement embrumé- et qui étaient peut-être sortis de l’église stalinienne de la guerre froide mais sûrement pas de la confusion mentale, moquèrent, en le baptisant de l’aimable nom de Chicken Kiev Speech, tenta de rassurer les Russes en prévenant les Baltes et les Ukrainiens de tout esprit de revanche et d’indépendance agressives.
Avec le regard forcément déformé du temps, il n’est pas sûr que ce discours fût aussi judicieux. L’on ne peut pas davantage affirmer que les Memoranda de Budapest et ses protocoles annexes, en consacrant les Russes comme gardiens du temple nucléaire soviétique fussent un facteur d’humiliation.

L’honnêteté intellectuelle oblige cependant à se poser deux questions. L’Ukraine eusse-t-elle résisté aux pressions américaines- et refusé de se dénuder des têtes nucléaires, eût-elle été envahie ? Eussent les Européens accepté l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan, eût-elle été envahie alors qu’elle eût été couverte par l’article 5.
Si la revanche de l’Histoire nous paraît un concept dangereux car si souvent fantasmé et falsifié, nous croyons davantage comme facteur explicatif aux représentations notamment culturelles.
La peur est un de ces moteurs à l’intérieur comme à l’extérieur. Une des clés pour interpréter correctement l’ardeur guerrière de Poutine est- pour reprendre une image chère à Mao- qu’elle est dans la perception que se font les Russes de la représentation qu’ont les étrangers de leur pays. C’est celle du tigre de papier. Rappelons pour mémoire les deux fameuses phrases de Poutine : « La chute de l’URSS est la plus grande catastrophe géopolitique du 20e siècle. » « Celui qui regrette l’URSS n’a pas de tête, celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur. »
L’on ne saurait mieux résumer l’antiphonaire poutinien. L’on nous permettra de douter que tant de citoyens de pays frères qu’ils soient- entre autres- polonais sous l’aimable férule de Rokossovski leur ministre de la Défense soviétique, apprécient à ce point l’empire soviétique.
L’on aurait pu également demander son sentiment au camarade Alexandre Dubcek.
Sans remonter si loin, l’on n’a point vu de réactions américaines humilier véritablement la Russie et Poutine après la Tchétchénie, la Géorgie, l’Abkhazie etc. Les réprobations américaines furent on ne peut plus modérées. Les canaux de communication, eux ne furent jamais rompus. En outre la lutte commune contre le terrorisme fut maintenue à leur bénéfice mutuel.
Reste la question du pourquoi de cette hyper nationalisme ou plutôt pourquoi est-il tant surjoué. trois explications nous viennent à l’esprit:
– La fréquence des invasions et la volatilité des frontières
– Le tropisme excessif de Pierre le Grand pour l’Europe
– le poids d’une religion mêlant étroitement la Nation et son rôle messianique.

«  L’Eglise fait partie ailleurs d’un ordre cosmique. En Russie, il ne pouvait en être ainsi. En asservissant l’Eglise, Pierre le Grand l’avait desséchée. Il avait miné la tradition religieuse de la noblesse en dévaluant l’Eglise de tout le peuple, et en réorientant sa dévotion vers les valeurs prônées par l’Etat, voire par l’Etat lui-même. »  40
 « La montée du nationalisme donnait une prime à cette religiosité. La Russie avait peu de titres à faire valoir pour justifier son orgueil national et sa domination sur les peuples. Mais posséder la vraie foi, la vérité était un titre absolu. L’orthodoxie se corrompt alors en idolâtrie de la Russie » 41

Poutine et ses prédécesseurs ont dû apprécier plus que de raison le mot de Nietzsche : « Avant d’être mon ami soit au moins capable d’être mon ennemi. »
Poutine inscrit dans le marbre de la doxa russe sa déclaration « l’Ukraine est une partie inaliénable de notre histoire »
Il parle également notamment à ce propos de « bavardages superficiels sur la démocratie »
Son discours- violent- prononcé en 2007 lors de la Conférence sur la Sécurité à Munich contenait d’ailleurs tous les germes de son agression future et rappelait, on ne peut plus clairement, les éléments de cette doxa.
En 2018, il n’hésite pas à évoquer un scénario catastrophe:
« If someone decides to annihilate Russia, we have the legalrights to retaliate. Yes it will be a catastroph for humanity and for the world… But we will ascend to heaven as martyrs, while they just will croak before they know what it them. » « What use to us is a world without Russia ? » 42

Ce n’est pas tant le mot retaliation qui est choquant, car c’est effectivement le propre de la grammaire nucléaire. C’est l’emploi du mot croak qui étale le mépris de Poutine envers l’Occident et le peu de considération qu’il porte pour la volonté des sociétés libres de se défendre. Mais surtout c’est l’emploi du mot martyrs. Avec sa dernière phrase, c’est une vraie vision eschatologique de la Sainte Russie et de sa mission divine.
Cette citation de Poutine, aussi apocalyptique soit-elle, a pour autant l’immense mérite, d’éclairer et d’expliquer sa Weltanschauung. En outre à ses yeux, c’est sa justification.
Afin de mieux comprendre son compendium, il nous semble pertinent de faire appel à Dominique Moïsi.
« Trop de peur, trop d’humiliations, pas assez d’espoir ; c’est la plus dangereuse de toutes les combinaisons possibles, celle qui mènerait à la plus grande instabilité, à la plus forte tension. Un élément de peur est nécessaire pour notre survie. Quant à l’espoir, il alimente le moteur de la vie.
Les deux passions-qui inquiétaient le plus Baruch  Spinoza dans la Hollande du siècle d’or étaient l’espoir et la peur ; car l’une comme l’autre ressortissent à une incertitude quant aux fruits du futur. Même l’humiliation en dose infinitésimale peut être stimulante, lorsqu’elle vient d’un camarade qui a de meilleurs résultats sportifs ou scolaires ou d’un pays ami qui réussit mieux et qu’il est possible de rattraper. Sinon sans l’espoir, l’humiliation est le pire des maux. »
43

Il est évident que les réactions hypertrophiées de Poutine résultent de la peur que ses excès de virilité puérile ne sauraient masquer.
Mais reprenons l’explication de Dominique Moïsi quant à l’humiliation en dose infinitésimale comme facteur stimulant.
Il est certes vrai que la Russie a subi moult humiliations, mais en principe une nation évitera de trop en faire état car ce serait un aveu de faiblesse. Et démonstration de faiblesse vaut défaite. Mais le judoka qu’est Poutine se sert du facteur humiliation de façon active afin de mobiliser son peuple et son armée. Il joue donc sur les aspect passifs et actifs. Le grand style aurait dit Nietzsche !

Il est une autre raison plus subtile à cet hyper nationalisme. Nombreux sont les pays à avoir bâti à coups de conquêtes, tout sauf pacifiques et justifiées des empires coloniaux. Si la Grande-Bretagne eut l’intelligence- sous Ramsay Mac Donald- de transformer, sans trop de violence, ses colonies en Commonwealth, il en alla différemment du Portugal ou des Pays-Bas ou de la Belgique.
Quant à la France, la tentative d’Union du Général de Gaulle n’eut point l’heur de connaître le succès escompté, la violence fut parfois la règle au Maghreb.
Mais France et Grande-Bretagne regardaient déjà vers d’autres horizons bien plus vastes que leurs colonies.
Portugal, Pays-Bas, Belgique étaient trop petits pour nourrir une ambition de rechange. Par contre l’URSS n’avait pas d’autre option que de développer un hyper- nationalisme et un refus de sa perte d’influence. En outre les territoires perdus étaient étroitement mêlés à la géographie russe. En somme Poutine estime revenir chez lui après une aussi longue et injuste absence.

La guerre qui se prolongeait au Donbass a crée une zone grise où deux souverainetés se disputaient. Cette zone grise a toujours été un théâtre de prédilection pour les Soviétiques, les Russes l’ont reprise à leur compte.
Citons à cet égard Patrick Wasjman dont les remarquables cours nous ont formé.

« La notion d’interchangeabilité entre guerre et politique est une des données fondamentales de la pensée marxiste. Le passage de l’une à l’autre n’est pas marqué par une cassure brutale. Au contraire, lorsqu’un conflit éclate, les marxistes ont tendance à l’interpréter comme l’émergence de la structure véritable des relations internationales, plutôt que comme la perturbation exceptionnelle de l’ordre établi. »  44
Ni Lavrov, alias la voix de son maître, ni Poutine ne désavoueraient cette pensée.

Une nouvelle architectonie ! Oui sûrement mais il n’est pas sûr que Poutine n’ait pas préféré l’acquisition forcée de territoires à cette nouvelle architectonie par ailleurs réclamée à cor et à cris.
Comparons l’élévation d’esprit de Harold Macmillan dans son cultissime discours du Cap. Macmillan avait compris le Zeitgeist et en avait tiré, avec une élégance toute britannique- du moins celle qui existait avant Boris Johnson- les leçons.
De façon parfaitement symétrique, Poutine tient un discours absolument inversé car toutes les racines tsaristes, aguerries par tant d’années de communisme ne sauraient accepter l’évanescence de la puissance russe.
Poutine préfère donc un bénéfice à court terme à une architectonie qui lui assurerait une place, un rôle et un champ d’action dont Raminagrobis aura cruellement besoin lors de l’arbitrage final de Grippeminaud.

En cette aventure barbare, Poutine a fait montre d’une étrange médiocrité. Henry Kissinger avait écrit « Le propre de la médiocrité est de préférer un avantage tangible au bénéfice intangible que représente une meilleure posture. »  45

Outre sa dilection pour la profondeur stratégique qui implique donc de vastes étendues géographiques, la doctrine nucléaire russe repose comme celles de tous les autres pays sur la notion de déterrence.
Mais alors que pour les Occidentaux, elle signifie dans ses grandes lignes la protection d’un statu quo, elle revêt pour l’appareil militaire soviéto-russe, une signification bien plus agressive.
L’acception classique ou occidentale s’appelle en russe oustrachenie. Mais il est une acception bien plus totalisante : Sdierjinavie, ce qui spécifie littéralement retenir un adversaire. Ce dernier terme emporte la volonté de neutraliser la dissuasion l’autre ou de tout adversaire.
Ou plus précisément l’acquisition de moyens qui le dissuaderont non pas d’attaquer mais de se défendre, qui le dissuaderont de dissuader. C’est un volet non plus dissuasif mais persuasif.
Il s’agit de convaincre les États et surtout leur population de la dangerosité de se défendre. Cette Sdierjinavie est l’instrument de la représentation et de la projection de la supériorité russe.
Notons également que la doctrine Chouigou, Ministre Russe des Armées a introduit plusieurs inflexions stratégiques.
– La Russie ne s’interdit plus d’utiliser l’arme nucléaire en premier si ses intérêts majeurs sont en danger. Remarquons pour être juste que les USA ne s’interdisent pas non plus l’utilisation d’une premptive blow
– Dimitri Trenin avait développé dans la revue Carnegie Russia, l’idée qu’il pourrait être nécessaire dorénavant de provoquer l’escalade dans un conflit pour pouvoir ensuite le désescalader ! Sic !

Les innovations et enseignements

Sur le plan strictement militaire on assiste au retour de la guerre au sens le plus classique du terme et surtout au sens le plus brutal. Il s’agit comme nous l’apprend Clausewitz d’imposer sa volonté.
Nous vient à l’esprit la sentence si juste de Raymond Aron : « Paix impossible, Guerre improbable. »  46
Si la paix semble- pour le moment impossible- tant les questions nationales, territoriales et idéologiques nous apparaissent si vivement opposées et tant l’idéologie, non pas celle qui cimenta la guerre froide, mais la prégnance nationaliste antagonise irrémédiablement les récits nationaux et surtout tant le binôme humilié- humiliant a remplacé le binôme ami- ennemi qui lui, parce qu’il était pragmatique et façonné par les intérêts, permettait les compromis.
Nous savons avec Clausewitz qu’il existe trois possibilités pour mettre fin à un conflit ou à tout le moins d’en affadir les excès. Clausewitz avait donc défini trois cas.
– Un des deux partenaires défait militairement et complètement l’adversaire afin d’être en mesure de vorschreiben- c’est à dire de dicter et d’imposer ses conditions de paix à l’adversaire.
– Les deux partenaires sont fatigués de se battre.
– Une tierce partie joue les « honest broker » pour imposer et vérifier un arrêt des hostilités.
Or dans ce conflit aucune de ces conditions ne semble remplie à l’heure actuelle, même si paradoxalement la Turquie joue les hôtes de service avec un certain succès, voire même un brio certain.

L’on voit combien Raymond Aron avait perçu, ab ovo, le rôle pacificateur du nucléaire. Il y eut certes des conflits, mais ni le Vietnam, ni la Corée n’eurent une telle intensité entre eux, car ils ne furent pas déclenchés directement par une puissance membre permanente du Conseil de Sécurité ou par une présence physique visible.
Rappelons qu’à l’époque la Chine de Beijing n’était pas même membre de l’ONU. Corée et Irak furent un champ d’opération certes plus large que l’Ukraine, en termes de puissances parties prenantes, mais les USA et les membres d’une coalition otanienne où onusienne, ne furent pas les agresseurs.
Cette guerre vient donc perturber notre quiescence béate ! C’est la première leçon. L’ère des possibilités de guerre revient à grands bruits.
La deuxième leçon est que certes la cyberwar, tant décrite, tant fantasmée, ou pour certains tant louée en vertu d’une possible moindre mortalité, est présente en Ukraine dans les renseignements ou dans les interceptions de missiles de l’ennemi qui jouent un rôle crucial et vital pour les Ukrainiens, mais non pas dans la définition classique de la cyberguerre définie selon tous les critères suivants :
– absence de champ de bataille
– absence d’armes
– absence de soldats
– difficulté de nommer un adversaire
– possibilité d’immenses dégâts civils immédiats  à retardement et sans bombardements
– absence possible de morts lors d’une paralysie des systèmes centraux
– Prégnance de zone grise

Par contre le logiciel – immarcescible- de la guerre qui consiste à soumettre la volonté de l’adversaire à la sienne demeure. La Cyberwar présente notamment la caractéristique d’endommager des infrastructures civiles en causant ou pas des morts et en détruisant ou pas les infrastructures.
Si la victoire militaire classique a du mal à s’imposer, Poutine se satisfera amplement d’un Etat en cendres fumantes. Marioupol en est la démonstration hélas tellement parfaite. Or ici, il y a non seulement un pays profondément détruit, non seulement des milliers de morts civils et militaires mais aussi des charniers qui relèvent de la barbarie.
Charniers dont les instances pénales internationales auront- plus tard—la charge de la qualification.
C’est donc la résurrection de la guerre classique et de la guerre la plus barbare. Cette guerre ne respecte pas non plus les règles les plus élémentaires du droit de la guerre.
Cette guerre marque donc marque probablement la fin de l’état de debellicisation.
Poutine passait, il y a encore peu, pour un hyper nationaliste que les idéaux démocratiques ne démangeaient pas outre mesure, mais pour un dirigeant expérimenté et profondément pragmatique avec qui l’on pouvait travailler. Il a pu faire croire- à ceux qui voulaient le croire- en Géorgie, en Abkhazie, Tchétchénie à des menaces ou provocations qui menaçaient la Russie et présenter ses aventures militaires comme de simples opérations de police.
On a beau chercher, nulle trace de ces prétextes en Ukraine. Il faut en effet une imagination débordante, une foi aveugle dans les fake news pour abonder dans son sens.

Les raisons du déclenchement

Alors pourquoi une telle erreur de calculus, quand il aurait pu- et c’était son intérêt- se contenter de ses rapines précédentes qui ne lui avaient pas véritablement aliéné l’opinion publique mondiale.
Constatons que l’opinion publique mondiale, si tant est qu’il existe une opinion publique mondiale laquelle n’est pas le souci principal de la Russie, communiste ou pas. Staline ne disait- il pas : « Le Pape combien de divisions ? »
Quant à la reconnaissance des peuples où individus, Staline répondit à Kamenev : « La reconnaissance est une maladie de chien. »

Une fois de plus, Thucydide nous fournit une piste de réflexion: « C’est ainsi que tout à l’heureuse fortune qui était alors la leur, les Athéniens entendaient ne plus rencontrer aucun obstacle ; la faute en était aux succès imprévisibles qu’ils connaissaient dans tant de cas et qui prêtaient de la force à leurs espérances. »
« As the stakes rose , athenians assertiveness swelled into hubris; spartan insecurity festered into paranoia « 
Et comme le souligne Lawrence Freedman citant Margaret Atwood dans son maître livre: « Wars happen because the one who start them think they can win. »  47
Cette combinatoire infernale mais à la logique impeccable explique les principes généraux qui ont déterminé Poutine.

Pour autant il est d’autres éléments plus particuliers.
La deuxième leçon de cette guerre réside dans ce que Clausewitz appelle le Seele et le Mute. Nous avons trop longtemps considéré que la victoire se trouvait presque toujours du même côté notamment dans les guerres asymétriques.
Si l’on devait trouver un élément de comparaison, il faudrait le chercher en Corée, où deux armées nombreuses et aguerries se sont retrouvé à quelques kappi près, sur leur ligne de départ.
Le Nord-Vietnam a vaincu la première puissance du monde, profitant certes de la lassitude américaine, mais surtout parce qu’il a opposé une volonté d’acier face aux bombes déversées par les B 52.

La guerre d’Ukraine que nombre d’observateurs ne voyaient pas venir est tout sauf le Blitzkrieg prévu. Au Vietnam, les Américains ont déversé des tonnes de bombes et dicté- en pure perte- leur loi aux généraux Sud-Vietnamiens. Le Sud-Vietnam, ne sut pas ou ne voulut pas former une nation.
Or en Ukraine, c’est le scénario inverse. Il est possible, voire probable que la CIA ait oublié sur place quelques « conseillers civils », ne serait-ce que pour coordonner un renseignement qui se révèle impeccable de précision et indispensable à la résistance de l’armée ukrainienne.
Si au Vietnam, les hélicoptères furent la révélation, en Ukraine, les drones grâce aux renseignements qu’ils récoltent sont l’innovation majeure de ce nouveau conflit.
Cette guerre consacre d’ailleurs l’importance de la Turquie comme fabricant d’armes et conséquemment assoit sa résurgence diplomatique. Le Bayraktar est l’équivalent moderne de ce que fut la si célèbre Kalachnikov, ou du redoutable Huey Cobra. Il est le gonfalon qu’Erdoğan brandillera pour sortir de son isolement diplomatique, il est vrai déjà amorcé.

Cette guerre moderne emprunte pourtant nombre de caractéristiques à la guerre classique. C’est aussi une guerre de tranchées. C’est une guerre où chacun connait des succès et des échecs sur le champ de bataille.
Même si l’issue finale, à savoir une réussite partielle de la Russie sur le plan militaire est l’hypothèse possible et plausible, elle nous a enseigné que l’armée russe est beaucoup moins forte qu’on ne l’imaginait. Elle ne s’est pas écroulée comme l’armée irakienne qui était sensée être la quatrième armée du monde, mais elle a montré tant de défauts dans sa cuirasse qui sont autant de leçons pour le futur.

Pour autant pronostiquer à ce stade, une victoire ukrainienne nous semble hélas relever du wishfull thinking.
Freiner ou stopper l’inexorable avancée russe est non seulement souhaitable mais envisageable. Arthur Greenwood, député travailliste déclara dans un célèbre discours à Westminster lorsqu’il soutint Churchill après l’évacuation de la Norvège : « On ne gagne pas des guerres par des évacuations menées de main de maître. »  48
Having said that comme disent nos amis britanniques ne doit surtout pas nous faire perdre de vue que sans l’aide massive des Occidentaux, il n’y aurait déjà probablement plus d’Ukraine.
Le premier secret qu’elle nous livre ressemble à ce que Fouché avait écrit dans ses Mémoires. La guerre d’Espagne a révélé que la Grande Armée n’était pas invincible. Même si la Russie gagnera la guerre, elle aura affiché toutes ses lacunes. Ce ne sera pas neutre.
L’armée russe, face à une vraie résistance dans un pays qui n’a point sollicité son aide à la différence de la Syrie ou mendié son soutien comme au Bélarus, n’est absolument pas totipotente.
Elle aura gagné cette guerre, si toutefois l’hypothèse d’une victoire se confirme, grâce à deux moyens.
Une absence totale de scrupules. Absence de scrupules qui lui a permis de mener ce que Clausewitz appelait une Schlachtmaterial, c’est à dire une guerre de destruction de matériel qui a résulté en guerre d’attrition pour elle-même, mais surtout une guerre qui malheureusement et douloureusement, nous rappelle Oradour sur Glane.
Absence de scrupules car l’on sait aujourd’hui que même si les mentions au recours à l’arme nucléaire relèvent au mieux du fantasme russe, au pire d’une ignorance criminelle, la Russie a remplacé l’arme nucléaire par le terrorisme le plus meurtrier jamais porté sur terre par un Etat agresseur qui plus est membre permanent du Conseil de Sécurité. Avec la Russie, nous passons du terrorisme artisanal au terrorisme industriel. A côté de Poutine, le terrorisme d’Al Qaida ou du Hamas ressemblent à une aimable promenade de santé.

Le terrorisme et la barbarie sont les armes de prédilection de Poutine. Certes d’autres groupes ont utilisé le terrorisme, aucun n’a atteint un tel degré de barbarie et de sophistication. Poutine a beau user et abuser de son rôle de « défenseur des frères slaves ukrainiens » soi-disant maltraités dans le Donbass, de son devoir sacerdotal de dénazifier un pays prétendument nazi mais tout de même dirigé par un juif, de son apostolat divin contre la décadence occidentale, sa véritable force réside, encore, dans sa démographie même déclinante.
Il a beau en appeler à Dieu, l’observateur avisé sait qu’il n’en est rien et qu’il faudra tenir compte lors des conflits futurs du facteur nombre dans l’équation militaire.
Raymond Aron écrivit ainsi : « L’Histoire ne prouve pas que Dieu est américain parce que les États-Unis ont gagné toutes les guerres. L’histoire prouve simplement que Dieu est du côté des plus gros bataillons. »  49
Il est vrai qu’Aron parlait des guerres antérieures à 1950.

L’Ukraine a beau recevoir des lance-roquettes Himars ou des canons Caesar, ils peuvent freiner et peut-être stopper l’avance russe, mais ils ne peuvent assurer un retour aux frontières tant le déséquilibre en hommes et en matériel est immense.
Ces armes ont beau surclasser l’arsenal russe, leur nombre si ridiculement faible ne pourra démentir Trotsky qui disait qu’à un moment donné la quantité faisait qualité.

La Russie a multiplié les échecs lors de cette guerre, échec de la chaîne de commandement, échec dans la logistique, échec relatif dans la qualité de certaines armes même sophistiquées. Échec dans l’usage d’un arsenal parfois trop ancien. Echec dans la motivation de ses troupes. Echec dans l’élaboration des premiers plans.
La Russie est certes en avance pour certains types de missiles nucléaires, notamment hypersoniques, mais ceux-ci sont d’une utilité toute relative dans un conflit classique sauf à raser Londres en moins de deux cent secondes. Leur seul but est d’impressionner, menacer les dirigeants étrangers et d’affoler les populations civiles pour affadir leur soutien et leur résistance.

En somme les vitupérations et logorrhées nucléaires délivrent un message on ne peut plus clair. Poutine nous avertit et nous menace que si auparavant le crédo nucléaire était : ne m’attaquez pas je peux me défendre, il est devenu aujourd’hui : ne ripostez pas je peux vous détruire !
Au sortir de notre torpeur septuagénaire, c’est là une des principales leçons.
Mais surtout échec dans l’utilisation des nouvelles technologies cyber alors qu’on la croyait totipotente. Les Russes n’ont pas su profiter de l’arme du drone que les Ukrainiens ont quant à eux, parfaitement maîtrisé.
L’Ukraine s’était certes un peu mieux préparée depuis 2015 face au danger russe mais pas suffisamment.

Il est vraisemblable que d’autres pays prendront dorénavant davantage leurs précautions face à une menace russe ou chinoise.
Retour à la guerre la plus classique mais inversion de la théorie de Clausewitz. Chez ce dernier, la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Chez Poutine, la diplomatie n’est que la simple continuation de la guerre par d’autres moyens. Cette inversion de paradigme indique que l’état de belligérance tendra désormais à être la règle.
Chez Poutine une guerre est forcément le passage obligé d’une bonne diplomatie, et peut-être aussi souhaité tant la guerre est présente dans la psyché russe. Elle est nécessaire car pour les Russes il n’y a pas de win-win. Le gain russe ne peut exister que par la défaite absolue de l’adversaire.
Il est vrai que Churchill déclara un jour, à sa façon parfois péremptoire : « Ceux qui prétendent que rien n’a jamais été réglé par la guerre disent des âneries. En fait, rien, dans l’Histoire n’a jamais été réglé autrement que par la guerre. » 50

Kindleberger : Un autre piège tout aussi redoutable

Le Thucydide Trap ne s’applique donc pas dans le cas russe. La Russie, à la différence de la Chine, ne menace pas réellement la suprématie américaine. Pour autant, elle endosse et retrouve le pouvoir de nuisance qui fut la marque de l’URSS. La Russie a une idéologie impériale et impérialiste mais on ne la voit pas – Afrique mise à part- se lancer à la conquête du vaste monde. Elle n’en a ni les moyens ni l’armature idéologique, même si des drapeaux communistes on refait leur apparition, et quand bien même si les réflexes totalitaires chantournent les institutions russes, l’on ne voit pas l’idéologie russe conquérir le monde.
Quant à la Syrie, Moscou revient jouer à domicile suite à l’effacement américain. La Russie se contentera d’une simple stratégie opportuniste. Par contre, il est deux enseignements que nous pouvons dégager et qui expliquent l’acromégalie russe : le piège de Kindleberger et une éventuelle perte de crédibilité américaine.

Ecartons donc le piège de Thucydide pour le conflit russe.
Classiquement ce piège fonctionne lorsque la puissance émergente menace de par sa montée en puissance la puissance dominante. Or ce n’était pas le cas en Ukraine. Donald Kagan a par contre démontré que plutôt que la puissance ascendante d’Athènes, ce sont ses erreurs politiques, nous dirions aujourd’hui des signaux de communication qui ont amené Sparte à entrer en guerre.

Or en cette affaire force est de constater que dégrader l’usage de la langue russe au Donbass fut- outre une atteinte aux droits élémentaires- une erreur monumentale.
Et au risque de nous répéter, Victoria Nuland ne saurait, à cette aune, enseigner les relations internationales.

Penchons- nous donc sur le piège de Kindleberger. Cet économiste américain montra que lorsqu’une puissance hégémonique perd de sa puissance, de sa superbe, elle n’est plus en mesure d’assurer un certain nombre de biens communs mondiaux, tels que protections militaires, protection de la liberté des mers, des détroits, de la fluidité des échanges.
Elle a laissé un vide. Si ce vide n’est pas comblé par la nouvelle puissance mondiale, ou tout simplement s’il n’y en a pas, des Etats que Kindleberger qualifie de « passagers clandestins » profiteront du système sans en payer le prix, sans en accepter les règles mais en les violant allègrement puisque l’ancien gendarme mondial n’a plus les moyens de les assumer et que le nouveau n’a encore ni les moyens et surtout n’en possède pas les codes.

Reste la savante question de la crédibilité américaine qui aurait pu amener Poutine à penser que les Américains ne bougeraient pas surtout après le lamentable retrait des forces américaines à Kaboul en 2021, retrait d’autant plus lamentable qu’il avait été décidé à Doha par Donald Trump qui ne fit rien, lui non plus, pour le préparer.
Certes en 2013, d’aucuns ont pu constater le non-respect par Obama, de sa propre définition des lignes rouges en Syrie avec le boucher Assad. Même si techniquement, les Syriens avaient accepté la proposition conjointe de Kerry Lavrov d’un désarmement chimique.
A sa décharge, Obama cherchait désespérément un deal avec l’Iran, le lâchage de la Syrie en faisait partie. Notons pour faire bonne mesure que le JCPOA fut un énorme succès que l’on continuera à enseigner dans les universités comme un modèle du genre comme l’a si justement écrit Renaud Girard.

Si intellectuellement, l’on peut accepter un lien avec l’invasion russe en 2014-2015 au Donbass, l’on ne voit pas de lien de causalité entre les événements de 2008 avec l’invasion de la Géorgie et la reculade US en 2013.
Un peu de logique ne messied point !

Pour autant, l’on est en droit de se poser la question de la pertinence de la notion même de crédibilité. L’évacuation pitoyable de Saigon fut un choc planétaire considérable. Ce fut la première fois où le monde assista- en direct- à une défaite américaine. Cela n’empêcha point Kissinger de bâtir une politique américaine qui fut la plus brillante de toute son histoire.
Mao et Brejnev auraient pu en profiter pour tenir la dragée haute aux Américains. Ce fut loin d’être le cas.
Non erat is est locus. Ajoutons simplement que Barack Obama expliqua avec des arguments intellectuellement sophistiqués que la Realpolitik ne consistait pas à utiliser le playbook de la force pour plaire à l’élite washingtonienne. 51

Alors pourquoi maintenant ?
Deux types de facteurs expliquent son tempo.
Les facteurs endogènes russes.
Poutine regnante, l’économie russe sans jouir de l’hyper puissance chinoise, n’avait jamais été aussi forte, aussi florissante. Pour reprendre la savoureuse formule de Michel Foucher ; « La Russie c’est une station-service avec des armes nucléaires. »
Certes elle dispose d’un fonds souverain doté de 130 milliards de dollars et de réserves estimées à 600 milliards de dollars qui lui permettront d’anesthésier, un certain temps, le choc des sanctions. Mais la Russie reste fondamentalement un pays exportateur d’hydrocarbures et d’armes de haute technologie. Pour le reste elle est relativement absente- sauf pour les lanceurs spatiaux- des flux mondiaux. Mais enfin reconnaissons tout de même que son économie s’était considérablement renforcée depuis Boris Eltsine.
Sa population, sous l’effet de diverses causes, est en diminution constante. Cela signifiera à terme une conscription plus tenue, l’appel au Landsturm plus compliqué.
Phénomène beaucoup plus inquiétant pour Poutine, la flamme des jeunes russes pour l’Ukraine, a elle aussi fortement diminué, l’Ukraine étant indépendante depuis trente ans. Les jeunes sont moins enclins à éprouver un sentiment « d’appartenance fraternelle » à son endroit. Pour les jeunes russes, l’Ukraine est désormais un pays étranger.
Poutine en ayant certes été réélu démocratiquement, malgré certaines fraudes destinées à embellir son score, n’est pas sûr de rester adoubé, respecté et obéi par le peuple russe dans un avenir que l’on ne saurait dater. Il est de surcroît hanté par l’avenir de son pays après sa mort. Il pourrait ainsi adresser à ses opposants- de plus en plus nombreux et de plus en plus courageux- même avant l’invasion Ukraine le message- horresco referens- du Général de Gaulle : « Je ne vais pas mal. Mais rassurez-vous, un jour je ne manquerai pas de mourir. » 52

La mission, quasi divine, de son pays est son obsession. Il craint réellement qu’à sa disparition, l’impératif de la récupération de l’Ukraine passe à la trappe de l’Histoire.
Enfin et surtout l’immense déficit de puissance avec la Chine est, encore, légèrement compensé et occulté par la puissance militaire russe et par sa capacité de projection dans certaines parties du monde. Mais singulièrement, il bénéficie encore de l’expérience militaire russe qui a mené tant de conflits à l’extérieur. Or il sait que ce ne sera pas toujours le cas. Il veut encore profiter des derniers instants où les seules et véritables aventures militaires extérieures de la Chine furent celles de son conflit avec le Vietnam du Nord avec le succès que l’on connait.
Les gesticulations menaçantes de la Chine à Taïwan ne valent pas l’expérience de terrain. Or le soutien quasi- inconditionnel de la Chine à la Russie peut ne pas être inconditionnel et total à l’avenir. Il ne saurait être parole d’Evangile.
Poutine veut donc saisir le moment où la Chine, volens nolens, lui accorde un blanc-seing absolu.
S’il veut peser, il pense que c’est son kairos. Il sait pertinemment qu’il peut encore se montrer un brillant second nécessaire au dessein stratégique chinois. La mainmise ukrainienne est donc pour lui l’occasion de vendre le plus chèrement son alignement.
Car sous quelques années, son poids, et donc son utilité seront dévalués. Nous verrons plus loin que l’alliance sino-russe était inscrite dans la géographie et scellée dans l’Histoire.

Les facteurs structurels des relations internationales.

Depuis 75 ans nous avons vécu commodément dans un confort douillet, dans une assuétude apaisante et surtout anesthésiante. C’est aussi cette disposition qui nous a permis, à nous Européens, une telle aise financière et sociale, et notamment de nous dispenser des efforts nécessaires pour devenir une Europe puissance.
Bien sûr, il y eut quelques alertes : Kissinger dans son discours d’adieu à Bruxelles, l’affaire des euromissiles, à cet égard on ne saluera jamais assez la brillante et propice intervention du Président Mitterrand : « Les pacifistes sont à l’ouest et les missiles à l’est. »  53, et bien entendu l’épisode d’un président inculte à la Maison Blanche.
A part ce dernier épisode qui suscita enfin le réveil allemand et la déclaration de sa Chancelière Angela s’exprimant à l’issue du G7 en mai 2017 après les propos fracassants tenus par Trump : « L’époque où nous pouvions entièrement compter les uns sur les autres est quasiment révolue. C’est mon expérience de ces derniers jours. »
« Nous européens devons prendre notre destin en main. Bien sûr en toute amitié avec les États-Unis d’Amérique, en amitié avec la Grande-Bretagne et en tant que bon voisin chaque fois que c’est possible même avec d’autres pays, même avec la Russie. »
L’année suivante, lors d’une cérémonie avec le Président Macron, elle franchit un nouveau pas : « Le temps où l’on pouvait tout simplement compter sur les États-Unis pour nous protéger est révolu. »
« L’Europe doit prendre son destin en main, c’est notre tâche pour l’avenir. »

Ce fût la sortie de notre somnolence, Poutine, lui demeurera celui qui a réveillé- brutalement mais providentiellement- notre torpeur en prenant conscience des menaces qui rôdent autour de nous. Ayons donc l’élégance de lui en rendre grâce.
Peu auront, autant, fait pour la construction européenne !

Après l’alerte de Merkel, Poutine a compris qu’il fallait à nouveau empêcher ce réveil européen. Poutine a aussi pressenti l’obsolescence, à tout le moins, la fatigue de la notion de déterrence nucléaire. Aux nombreux coups de canif portés au TNP, qu’ils en soient signataires ou pas, par l’Inde, le Pakistan, L’Iran, la Corée du Nord, Israël, Poutine a rajouté la doctrine Chouigou.

Les armes nucléaires dont le rôle consistait à en parler le plus possible pour ne pas s’en servir font effectivement, de plus en plus, l’objet d’une littérature abondante, de doctrine plus ou moins secrète, d’essais de plus en plus visibles et performants, de menaces parfois imagées de façon puérile.

Jean-Louis Gergorin avait inventé le concept « de sanctuarisation agressive »après la première guerre du Golfe et dans un article en tout point remarquable, Corentin Brustlein, chercheur à l’IFRI développe ce schème.
« Dans son principe, la sanctuarisation agressive consiste en une exploitation offensive de la dissuasion nucléaire. » 54

Comme si l’arme nucléaire avait perdu son tabou virginal. Poutine a donc compris et surtout cru que tant que l’Ukraine n’était pas membre de l’OTAN, les risques de représailles militaires étaient inexistants, et il ne pouvait soupçonner l’ampleur véritablement colossale de l’aide financière et surtout de matériels militaires.
Il a également parfaitement assimilé, surtout après la sortie irresponsable de Trump sur l’OTAN que la semi- automaticité de l’article 5 lui autorisait une éventuelle menace nucléaire, la preemptive blow de la menace qui s’invite pour la première fois à une guerre grandeur nature en Europe. Preemptive threat qui accorde une prime à l’agresseur.

Staline a dû se retirer d’Iran, Poutine lui ne recule devant rien car il est désormais protégé par la menace proférée en first use de l’arme nucléaire. Volonté de menace vaut force et puissance !
Cette guerre nous apprend donc que les doctrines de déterrence sont susceptibles de devenir des doctrines d’emploi. La déterrence nucléaire a fait place à l’intimidation nucléaire. Ce qui ne veut pas dire que l’on va obligatoirement au conflit nucléaire. Cela veut simplement dire qu’il y a désormais l’irruption du nucléaire comme arme possible de théâtre.
Paradoxalement en désacralisant l’arme nucléaire, la guerre classique est réintroduite dans le concert des Nations. La guerre la plus classique, la plus brutale combinant les vieilles habitudes aux nouvelles technologies et surtout en jouant sur le tableau informationnel.
La guerre d’Ukraine vient de démontrer à la fois sa toute-puissance, puisqu’une des raisons à la non mondialisation du conflit c’est la possession de l’arme nucléaire, et aussi que l’attaquant qui possède l’arme atomique face à des adversaires directs ou indirects mais cependant nucléaires bénéficie d’une prime à l’agresseur.


L’état sur le terrain

Nous avons tranché plus haut la question de la primauté des buts de guerre de Poutine, et avons privilégié la priorité de la récupération des territoires perdus dans son étranger proche sur une nouvelle architectonie.
La Guerre Froide qui fut tout sauf froide pour un certain nombre de pays a fait place à une guerre chaude pour deux pays centraux dans l’ex-Empire Soviétique.

D’aucuns évoquent l’idée d’une guerre civile en Ukraine vu l’importante minorité russophone dans le Donbass. Autant parler d’une guerre civile dans les Sudètes.
Rappelons que les transferts massifs, violents et forcés, de populations furent conçus ab ovo- comme un moyen de domination du pouvoir soviétique. Il s’agissait de briser les identités afin de faire émerger l’homo sovieticus. La présence russe au Donbass n’est pas que naturelle. Elle est le fruit d’une parfaite volition.
Alors oui, guerre civile entre Russie et Ukraine en vertu de la doctrine Brejnev de la souveraineté limitée. Poutine excelle dans le rôle du pompier pyromane.

D’aucuns affirment que nous assistons au retour de la guerre en Europe.
Oui et non. Si l’Ukraine est réellement, d’un point de vue purement géographique en Europe, elle ne fait pas encore partie de l’Europe politique.
Quant à la Russie, il nous semble inutile d’insister. Nous ne partageons point les mêmes valeurs, er faire partie de l’Europe signifie en adopter et en chérir les valeurs humanistes et de progrès.

Cette guerre démontre, s’il en était encore besoin la puissance de l’attraction Européenne et de nos réalisations.

A ce stade de la guerre, il semble que Poutine ait déjà remporté quelques gains militaires. Il occupe désormais l’équivalent de 28% de l’Ukraine. C’est beaucoup et c’est peu en même temps. Car il lui a fallu cinq mois de guerre pour gagner 8% de territoires supplémentaires par rapport à ceux qu’il contrôlait déjà au 24 Février.
C’est peu, car il n’occupe pas encore la totalité de l’oblast de Donetsk. Mais c’est énorme si l’on considère la prise de Marioupol et le blocus maritime. Cela semble aussi un gain capital car l’on ne voit pas- sauf à avoir un esprit dénué de raison et pétri d’irénisme- ce qui pourrait amener Poutine à rendre spontanément les territoires conquis.
Une reconquête militaire par l’Ukraine semble donc à ce stade improbable.

Reste la question de l’occupation des territoires conquis.
Si le Donbass ne devrait pas poser trop de difficultés, il en ira tout autrement dans le reste de l’Ukraine. Cette occupation coûtera aussi cher à la Russie que les sanctions dont elle est dorénavant l’objet.
Mais, il est deux guerres que Poutine a d’ores et déjà, bel et bien perdu : la guerre du renseignement et la guerre du blitzkrieg.
Les conséquences seront incalculables pour un pays qui croit avoir vocation à étendre son impérium et dont le soft power a fait place au hard power de Wagner.
Les Américains ont mis en application dès la première guerre du Golfe la technique du Shock and Awe.
Mais autant que faire se peut, elle n’était pas dirigée contre des cibles civiles. Certes à Falloujah, les Américains n’ont pas fait dans le détail. Poutine, quant à lui, a copié cette technique avec des bombardements massifs dont la technologie ancienne ne permet pas les frappes chirurgicales. Au reste, cible civile ou militaire peu lui chaud.
A défaut de prendre l’Ukraine, il se contentera donc de sa destruction. « Ukraine delenda est » Une Ukraine détruite lui servira de colonie taillable et corvéable à merci, dépendante de son bon vouloir et de sa magnanimité qui n’est que le synonyme de ses intérêts.
Elle sera aussi son glacis sécuritaire.
En Ukraine Poutine rencontre le succès, mais il le doit outre le nombre de ses soldats à des techniques de guerre qui relèvent de la Grande Guerre Patriotique, et à l’utilisation massive de l’artillerie. En outre, leurs armes de destruction qu’il affirmait n’avoir jamais été vues auparavant et dont Poutine plastronnait car il en était le seul détenteur semblent- en dehors du champ informationnel- ne pas être au rendez-vous.
Plus que les sanctions, cette guerre saigne véritablement à blanc l’armée russe tant au niveau de ses hommes que de son armement. Cela ne pose guère de problème s’il s’agit de la Syrie, de l’Ossétie, du Kazakhstan ou de la Moldavie, cela en a posé en Géorgie. Dès lors que la Russie se mesurera à un pays puissant et structuré, l’affaire se révélera plus corsée.

Mais surtout le déroulement de cette guerre modifie considérablement la relation qu’entretient la Russie avec la Turquie et l’Iran. De notoriété publique, c’est la Russie qui soutenait l’Iran en ne respectant pas les sanctions. Désormais, la Russie est en quête du soutien iranien voire de ses drones.
Elle sera nettement moins exigeante et moins réticente quant aux visées iraniennes en Syrie. Pour prix de cet étançonnement mutuel, l’Iran se sentira plus libre d’encourager le Hezbollah.
Lors de l’annexion frauduleuse de la Crimée, Erdoğan, n’avait pas véritablement gêné Poutine malgré une importante minorité musulmane et tatar en Crimée. Erdoğan avait négocié, fort avantageusement, le passage le passage du Turkish Stream et les livraisons d’hydrocarbures russes. Gageons que les us et coutumes du bazar stambouliote agaceront désormais les Russes.

La Russie a des intérêts en Syrie où il s’agit d’une guerre civile et dont le président massacre avec l’aide quasi inconditionnelle de la Russie, la population. Cette guerre civile où Poutine affronte des « rebelles » avec l’appui de l’appareil d’Etat, lui permet une guerre low-cost.

Les Américains avaient inauguré la guerre des mercenaires avec Blackwater dont l’équipement et la professionnalisation des personnels pouvaient faire pâlir d’envie moult armées.
Mais Blackwater était quand même encadré par un minimum de règles car il opérait officiellement sous drapeau américain.
Avec Wagner, il n’en est rien pour la raison qu’officiellement Poutine affirme qu’il s’agit d’une société privée et qu’il n’a aucun lien avec Wagner.
Devant l’ampleur des saignées dues d’une part au prolongement de cette guerre et d’autre part à la résistance ukrainienne, Poutine assouplit de façon on ne peut plus laxiste les conditions du recrutement. Ainsi la Douma , par décret du 25 Mai 2022 a autorisé les Russes âgés de moins de 61 ans à s’engager dans l’armée , si toutefois ils se portent volontaires.

La conséquence directe est que l’avancée russe en Afrique, voire au Moyen-Orient s’en ressentira. Poutine avait les moyens de sa politique d’expansion ; il devra dorénavant faire des choix ; et procéder à des arbitrages compliqués.

Toute guerre moderne repose sur la vitesse d’exécution. La boucle OODA et les cercles de Warden en constituent l’épine dorsale. La boucle OODA se déroule en quatre phases :
– observation du théâtre d’opération et de ses acteurs.
– optimisation.
– décision.
– action.
Lors de la première guerre du Golfe, les Américains maîtrisaient cette boucle sous 48 heures. Aujourd’hui leur délai est inférieur à moins d’une demi-heure. Les Russes sont loin d’égaler cette performance.
La deuxième méthode ce sont les cercles de Warden .
L’on s’attaque d’abord aux forces de défense de l’ennemi, puis l’on s’attaque à la population ; cela les Russes le maîtrisent parfaitement et ils le placent d’ailleurs en haut de leur agenda.
Puis l’on détruit les infrastructures.
L’on attaque après les organes vitaux.
Enfin l’on neutralise la capacité décisionnelle de l’ennemi au plus haut niveau.
Si les Russes disciplinent à peu près les premiers cercles, ils ne triomphent point du dernier.

En Ukraine, les Russes utilisent massivement des armes anciennes qu’ils avaient soigneusement et précautionneusement conservées. Elles sont certes nombreuses et robustes mais elles expliquent aussi les manques de succès. Il semble par ailleurs qu’ils aient très vite épuisé leurs armes les plus modernes.
Cela emporte deux conséquences fâcheuses pour la Russie : le fameux concept du TST, Time Sensitive Target, est très mauvais mais surtout ce que les spécialistes appellent le CEP (circular error probability) en matière nucléaire est très mauvais.
Le bombardement intensif, bien ancré dans la doctrine militaire russe ne suffit pas à compenser ses défauts. L’Ukraine, quant à elle, bénéficie d’armements sophistiqués certes livrés par les occidentaux et notamment, les Américains mais hélas en trop petit nombre.
Ajoutons à cela un commandement russe, sourd, lourd et gourd qui obère leur offensive, même si bien sûr le facteur nombre gagne chaque jour du terrain.
La Russie pratiquait jusqu’à présent des guerres que l’on pourrait qualifier de guerre en dessous du radar.
Même si bien entendu cela n’excluait pas des bombardements massifs de populations civiles. Il s’agissait tantôt de guerres contre- insurrectionnelles, tantôt de mise au pas de pays dans la population n’avait qu’une faible attirance pour le grand frère soviéto-russe.
Même en Géorgie, le conflit fut relativement limité. L’armée russe y triompha et les dysfonctionnements qu’elle révéla furent réparés.
Sauf que le conflit actuel d’une tout autre intensité montre, malgré des avancées hélas incontestables, de nouvelles lacunes. Nouvelles lacunes qui révèlent le changement de paradigme de cette nouvelle guerre.
Mais la grande, très grande novation réside dans le fait d’avoir sorti l’arme nucléaire ou plutôt la menace de l’arme nucléaire des silos, des bombardiers ou des sous-marins où ils étaient enfouis. La doctrine Chouigou, expliquée et justifiée par Dimitri Trenin peut déraper à tout moment. Cette doctrine rappelle furieusement la pensée de Virgile : «  Flectere si nequeo superos acheronta movebo »  55
« si je ne puis fléchir les dieux alors je déclencherai la foudre « .
Poutine semble penser la même chose !

Un axe sino-russe surgi ex- nihilo ?

Avant que d’aller plus avant dans les bouleversements que cette guerre entraîne, nous voudrions faire justice d’un argument que d’aucuns utilisent non pas pour justifier l’agression russe mais pour pointer les dangers d’une condamnation trop forte de la Russie. Ils avancent l’idée que nous favoriserions la formation d’un axe à la puissance inégalée entre le pays le plus peuplé au monde et un pays à la géographie la plus vaste au monde : Chine et Russie.
Voire, nous fabriquerions un avatar qui serait une menace mortelle pour l’Occident. Loin de nous l’idée de nier l’existence d’un tel axe et de sa dangerosité. Nous avions d’ailleurs, nous-mêmes, déjà écrit à ce propos dans nos colonnes.
Notons également que la littérature stratégique ne manque pas d’ouvrages à ce sujet et ce depuis fort longtemps.

Citons à cet égard Gilbert Rozman qui introduisit ainsi dès 2010 sa thèse : « This is not surprising if we recognize that striking parallels exist in the ways in wich presidents Xi Jin Ping and Vlamdimir Putin, both energized with long terms in office ahead of them , we envisioning the resurgence of their countries domestically and internationally. » 56
Ainsi, le déjà ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Viktorovitch Lavrov, et qui n’a rien à envier à l’inamovible ministre des Affaires étrangères André Andreievitch Gromyko et dont Kroutchev disait que s’il était assis sur un bloc de glace, il refroidirait ce même bloc, déclara commentant les relations sino-russes : « … ties are the highest in the history of our bilateral relationship. »  57

Le China Dream est aussi l’équivalent de ce que Poutine appela en Mars 2013    « a canonical version of our history for the sake of national unity. » 58

Nous pensons que toute une théorie de raisons expliquent le surgissement de cet axe sino-russe nonobstant certaines erreurs américaines que nous ne nions point. En géopolitique, les représentations ont une fonction essentielle ; bien souvent elles expliquent et cimentent les intérêts.
Entre la Chine et la Russie, trop de géographie et trop d’histoire façonnent leurs relations. Même si elles ne furent pas toujours paisibles, le fleuve Amour après avoir été objet de haine et de convoitises, finit par imposer sa loi.
Si trop de caractéristiques communes ont obligé d’abord un alignement de la Chine sur le grand frère soviétique, ces mêmes caractéristiques induisent aujourd’hui, par une ironie dont l’histoire est souvent coutumière, une inversion loaf pour loaf du couple dominant- dominé.

Il y a d’abord entre ces deux géants le souvenir des humiliations communes : Shimonoseki, Nankin, les Traités Inégaux et la guerre de l’opium etc. Pour la Russie citons Port- Arthur, la République des deux nations polono- lituanienne, la Suède en mer Baltique avec le traité de 1617, et bien entendu l’Allemagne. La Grande Guerre patriotique contre l’Allemagne nazie demeure un souvenir toujours lancinant et alimente toujours aussi douloureusement la politique étrangère de la Russie.
Définir un ennemi de fasciste à l’heure des réseaux sociaux est une arme redoutable Tant vis-à-vis des héritiers de Bandoung trop contents de stigmatiser, à folle enchère, un soi-disant deux poids deux mesures, que vis-à-vis de sa propre population qui se voit elle aussi assigner une noble mission.
Ajoutons à cela le retour de la conspiration internationale et Poutine peut espérer  embrigader des pays hésitants.

Autant de mémoires douloureuses qui ont laissé des traces incorruptibles. Plus près de nous, le bombardement- certes par erreur de l’Ambassade chinoise à Belgrade peut se comparer à la façon dont les Russes s’estimèrent dupés en  Libye etc. C’est leur premier topos commun. Certes ces humiliations et la peur immarcescible d’être envahis sont hypertrophiées à dessein par Xi-Ji Ping et Poutine.

Le poids de la religion orthodoxe russe qui encalmine les Russes dans la vraie foi et les persuade de détenir la vérité absolue rencontre son équivalent dans la doxa chinoise qui véhicule la croyance que l’Empereur, aujourd’hui le Secrétaire Général- bientôt à vie- du PC chinois qui est le fils du ciel, est l’ultime rempart contre les barbares. La notion du Tianxi est à cet égard révélatrice. Chez Poutine et son séide Kyril, la parousie est au bout de l’écrasement et de la «  dénazification » de l’Ukraine.

L’on nous permettra une incise- violence mise à part- mais hélas pas toujours- la religion orthodoxe possède aussi des points communs avec la « Manifest Destiny » du « peuple prédestiné » et à « la lumière sur la colline » des descendants du Mayflower.
Russie et Chine partagent le même mépris, la même peur des valeurs libérales, démocratiques, la même détestation des USA et de l’Europe, voire la même crainte d’être contaminées par nos valeurs humanistes et les Droits de l’Homme.

Russie et Chine portent un amour immodéré et exclusif de leur patrie. L’Europe, étant la première entité à être rentrée dans la post-histoire, cela ne peut que susciter chez eux un rejet anxiogène.

Les valeurs les plus rétrogrades sont leur socle commun. Toutes deux précient l’art au service exclusif d’un nationalisme exacerbé et conquérant.
L’art y est quasi exclusivement propagande.

Les conflits extérieurs sont pour la Russie et la Chine gages de cohésion sociale et aussi de leur pérennité au pouvoir. Les conflits extérieurs sont la condition de ce que Renan appelait le « vouloir vivre ensemble ». Les conflits extérieurs sont des guerres révolutionnaires mais surtout des lieux de mémoire.
Freud disait que l’on peut aimer des individus à l’intérieur de son groupe pourvu que l’on puisse haïr ceux d’un autre groupe.

Leurs immensités territoriales imposent la même verticalité a- démocratique du pouvoir. Enfin, même si la Chine en maîtrise mieux les codes, les deux nations savent jouer du temps long.

Tout les rapproche et tout les condamne à surmonter ce qui les indisposera, voire opposera, inévitablement un jour. Au marbre de l’histoire, là quasi- alliance sino-russe était gravée depuis si longtemps.

Alors pourquoi cette irruption de la menace nucléaire qui plus est couplée avec la démonstration des nouveaux missiles russes ultra- véloces.
Il est vrai qu’en ce domaine Russes et Chinois possèdent une avance certaine sur les Américains. Ainsi Bourevestnik pourrait atteindre, selon le Kremlin, la vitesse de Mach 9. Il est tout sauf certain que leurs performances réelles soient celles annoncées par le Kremlin et que les essais aient tous été concluants.

Néanmoins la publicité qui leur est donnée laisse de côté plusieurs questions. Les bombes américaines BLU 82US ont une capacité de 0,006 kilotonnes, la MOAB est à 0,009 kilotonnes et la B 61 est à 0,3 kilotonnes. Il est vraisemblable que les Russes disposent d’engins similaires dont l’ordre de grandeur n’est que de deux fois inférieur à l’arme nucléaire.

L’on sait également que les missiles russes ont rencontré dernièrement quelques problèmes de remplissage de carburant, à la fois nucléaire et solide. Toutefois ses moteurs utilisent aussi de l’ergol liquide. Il a fait l’objet d’un accident le 8 août 2019. L’utilisation de ce type de missile et d’armement serait en fait plus des plus désastreuses pour la Russie. La portée de ce type de missile est faible et ne peut menacer les autres pays occidentaux. Mais les Russes ont cependant développé de nouveaux missiles de très longue portée.

En outre les nouvelles armes sont en nombre restreint, et il semblerait qu’elles aient été pratiquement toutes utilisées au début de la guerre. En outre, l’on ne voit pas très bien quelles cibles pourrait viser la Russie, leurs troupes y étant déjà concentrées.
Enfin l’on sait que l’arme nucléaire n’est utile que si le pays qui s’en sert dispose d’un infra- armement pour assurer le « service après-vente ».  Or si la Russie jouit effectivement de la supériorité aérienne, elle n’en a point la maîtrise absolue.

Restent quatre explications et une hypothèse. Premièrement, affoler la population civile ukrainienne pour précipiter une reddition et tout esprit futur de résistance. C’est ce que semble démontrer les efforts de russification dans les territoires occupés.
Deuxièmement apeurer et fatiguer les populations occidentales dont Moscou escompte un soutien qui ira diminuendo sous l’effet des diverses privations lors du « Général Hiver ».
Troisièmement flatter la fierté de la population russe et la convaincre de la pseudo infaillibilité de l’armée russe, facilitant ainsi de nouvelles recrues dont celle-ci manque désormais cruellement.
Enfin last but not the least montrer à la Chine que la Russie est tout sauf un tigre de papier. Cela a pour effet, aux yeux de Poutine, d’enchérir le prix de son alliance.
Reste la dernière hypothèse que tout le monde écartait totalement même en 73 lors de la mise en alerte de Defcon III par les États-Unis. Pour autant même si cela nous semble relever de l’hypothèse la plus fantaisiste, nous devons considérer que faute de conquérir l’Ukraine, Poutine serait prêt à tout- pour reprendre une expression stupide utilisée par un président américain non moins stupide, pour ramener l’Ukraine à l’âge de pierre.
N’oublions pas que Poutine a toujours mis ses menaces à exécution.

La stratégie de Poutine est une stratégie qui vient en droite ligne de Clausewitz.
La première étape c’est le Alleinherrshaft c’est à dire la volonté d’acquérir un empire. En l’occurrence pour Poutine c’est reconstituer l’Empire soviéto-tsariste. Tout le démontre et tout y concourt.
La deuxième étape consiste à rechercher le Vorherrshaft, c’est à dire la suprématie. Rien ne sert d’avoir un empire si l’on ne peut exercer sa prépotence erga omnes.
Comme en règle générale, les États agressés ne sont pas spécialement consentants à ce type de comportement, la Russie en cette circonstance- et nous ne sommes pas sûrs qu’il y ait lieu de distinguer Poutine de la majorité de sa nomenklatura- l’Etat agresseur procède à un second type d’actions, cette fois-ci plus musclées.
Il s’agit donc lors d’une troisième étape de Niederwerfen l’ennemi, c’est à dire l’abattre militairement et ou politiquement mais surtout définitivement. Ce Niederwerfen passe par le Wehrlossmachen. C’est à dire le désarmer.
Notons que cela rejoint parfaitement les notions vues plus haut de Oustrachenie  et Sdierjivanie.
Il n’est d’ailleurs pas inutile de rappeler que les écoles de guerre soviétiques furent peut-être celles qui furent le plus imprégnées de la pensée clausewitzienne.
A ce stade, si nécessaire, l’agresseur va utiliser une Ermattungstrategie. C’est à dire une stratégie d’usure.
Or cette guerre tout en incluant les derniers développements technologiques de la cyberguerre, mais pas son côté intellectuel et hybride, sauf pour la partie informationnelle, présente des caractéristiques typiques de la guerre d’usure de 14-18.
Le stade ultime passe par le Vernichtungstrategie, c’est à dire la stratégie de l’anéantissement. Et lorsque Poutine affirme que l’Ukraine est une pure invention, qu’elle n’a jamais existé, que ce fut la grande erreur de Lénine, il ne fait pas autre chose que de préparer un anéantissement intellectuel.
Les vols de blé stocké dans les silos ukrainiens et davantage encore les incendies de champs de blé sont un rappel cynique de la famine imposée à l’Ukraine par Staline.

En somme toute cette mécanique qui semblait parfaitement huilée a déraillé. Qui aurait osé parier, ne serait-ce qu’une seule Hryvania sur la survie de l’Ukraine ? Qui aurait osé miser un seul rouble sur Zelensky qui a habité et habillé du jour au lendemain l’esprit de résistance de Churchill.
Rappelons-nous sa réponse à Biden qui lui proposa de l’exfiltrer et ce dernier répondit de façon on ne peut plus churchillienne : « J’ai besoin de munitions, pas d’un taxi. »

Alors pourquoi une telle mutation du blitzkrieg ? D’abord c’est oublier que la plupart des blitzkriegs à commencer par celui qui a donné le nom au genre, se sont terminé en une guerre très longue et sans trêve. C’est aussi une des leçons que cette guerre nous livre.
Les guerres rapides, comme celles du Golfe, furent une exception. La guerre moderne reprendra, du moins celles qui opposeront une puissance dotée d’une géographie, et d’une démographie, à une grande puissance, seront appelées à durer. Les nouvelles guerres additionneront leurs éléments les plus belligènes. Mais surtout cela nous apprend qu’un pays bénéficiant d’institutions parfaitement étatiques et relativement démocratiques- corruption mise à part, et animé d’une volonté farouche d’indépendance peut résister face à une puissance beaucoup plus forte que lui.
C’est la grande différence entre le Sud-Vietnam et l’Ukraine. Si Berlin-Ouest n’a pas coulé, c’est certes grâce aux fameux Rosinenbombers que les Berlinois de l’Ouest ont résisté. Mais aucune myriade de ces C54 n’aurait remporté la victoire sans l’indomptable volonté de ses habitants.
Il semble que les Ukrainiens fassent preuve de la même détermination. Cela nous apprend, conformément aux enseignements de Clausewitz que tout Klugesberechnung, tout calcul judicieux peut-être battu en brèche par le Seele et le Mute d’un peuple et de son leader et que le brouillard de la guerre demeure bien souvent le maître des horloges.

Poutine a donc juste commis une erreur de calcul quant à la résistance de l’Ukraine, à sa capacité d’adaptation et surtout sa volonté de ne pas retomber sous le joug soviéto-russe. Quand bien même sa démocratie est loin d’y être exemplaire, elle surclasse de très loin celle qui existe ou n’existe plus, en Russie. Mais la leçon qui nous intéresse au plus haut point, c’est qu’à l’heure du danger les Occidentaux et les Européens, retrouvent la volonté de disposer de leurs immenses moyens, suivant en cela la pensée de Raymond Aron :
« Je crois en la victoire finale des démocraties mais à une condition, c’est qu’elles le veuillent. »  59
Le lecteur intéressé complètera utilement sa réflexion en relisant le magnifique texte oraison funèbre de Périclès. 60
C’est aussi là, la très grande erreur commise par Poutine qui renvoie de façon symétrique à notre propre sous-estimation. Nous avons cru que parce que cette guerre nous semblait irrationnelle, et elle l’était, l’était aussi pour le tsar du Kremlin. Staline était mu à la fois par une idéologie communiste et bien sûr par la consolidation de son Empire, de la Rodina, mais son obsession dominante du glacis sécuritaire l’a toujours conduit à préserver les gains acquis à toute aventurisme. Lui et Lénine ont toujours privilégié la révolution dans un seul pays à la révolution mondiale.
Or Poutine est mu par une idéologie typiquement hyper- nationaliste qui le conduit à des conquêtes impériales et à prendre tous les risques devant lesquels rien ne saurait altérer la prééminence.

En guise d’exordos

Cette guerre n’est pas mondiale quant à son théâtre d’opérations, il semblerait d’ailleurs qu’aucune des parties ne veuille ou ne peuve -pour le moment en tout cas- agrandir sa géographie où récupérer sa géographie. Les Ukrainiens se gardent bien de bombarder les régions frontalières de la Russie et les Russes ne réussissent toujours pas à avaler l’Ukraine en sa totalité.
Même Kiev, après des tentatives avortées, n’est plus en haut de leur agenda.

Certes la Biélorussie se dit prête à ce que des armes nucléaires russes stationnent chez elle, mais elle évite soigneusement d’entrer dans le dur du conflit. La Russie n’a- pour le moment- pas encore élargi ses rapines en Moldavie.
Même les costilles nucléaires qui sont tout sauf des vétilles, semblent cantonnées. Ce qui ne signifie pas qu’un accident ne puisse surgir.
Pour autant ce conflit se mondialise. Dans son histoire, dans sa représentation, dans ses alliances et dans ses conséquences économiques. L’on qualifie bien souvent la Russie de puissance révisionniste.
Jusqu’à présent, il s’agissait pour elle, à travers ce vocable, de remettre en question l’ordre mondial. Aujourd’hui, c’est l’Histoire que la Russie revisite. Son rôle dans la grande guerre patriotique, le pacte Molotov- Ribbentrop passe ainsi aux oubliettes de l’Histoire.
L’Ukraine ne serait qu’un simple artefact dominé par le nazisme.
Au niveau des représentations, l’on aurait pu croire que la chute du communisme aurait pu faire place à un désir de société de consommation, de démocratie comme dans la plupart des pays de l’Est. S’il est vrai que sous la période Eltsine ce fut un remake du « enrichissez- vous » de Guizot, la Russie se voit bien davantage investie d’une mission divine et d’essence religieuse.

Nous analyserons dans la suite de notre article les problématiques de l’intrusion du nucléaire, des tentatives de règlement, des sanctions, puis de la nouvelle architectonie mondiale. Gardons toutefois à l’esprit l’amphibologie de l’idéogramme crise en chinois qui signifie aussi opportunité.
Nous entamerons notre deuxième partie avec le célèbre dialogue des Méliens fixant les conditions de paix.
Mais laissons le mot de cette fin de première partie que nous avons dû -hélas1abréger à Shakespeare.
Cassius : « Ne me poussez pas davantage. Je finirais par m’oublier.
Si vous tenez à votre salut, cessez de me provoquer. »

Cassius sentant le boulet de la défaite se ressaisit et déclare après un funeste pressentiment : « Je ne le crois qu’en partie, car mon  esprit est dispos, et je suis résolu. A affronter tous les périls, avec grande constance. » 61

Leo Keller
Juillet 2022

notes
1 Jules Cesar  in La Guerre des Gaules  livre VI chap XXXIII
2 Goethe in le Roi des  Aulnes.
3 Churchill in discours devant ses électeurs de Wansteed  7/07/1934
4 Racine in Cinna acte  I scène IV
5 Churchill in Churchill by Andrew Roberts page 473 Perrin
6 Elie Barnavi in Dix Theses sur la Guerre  flammarion Page 131
7 Winston Churchill in Mémoires de la Grande Guerre tome IV
8 Winston Churchill in the New statesman 7/1/1939
9 Montesquieu in grandeur et décadence des romains
10 Tacite in Annales Livre XIII
11 Frédéric Encel in les conséquences stratégiques de la crise de François Heisbourg
12 Cicéron in Catilinaires . Discours prononcé au sénat lorsqu’il y chassa Catilina
13 Henry Kissinger in Nuclear power and foreign policy
14 Maurice Garçon in Journal de Guerre 1939-1945
15 Raymond Aron in Commentaire 2013
16 La Fontaine in L’Ours et l’Amateur des Jardins
17 Discours de Kroutchev au XXième congres parti communiste de l’URSS
18 Obama in the Guardian 26/03/2014
19 Obama idem
20 Dostoievski in le Sous-sol
21 Robert Kaplan in La Revanche de la Géographie page 247
22 Thomas Gomart in Le Monde 25/05/2022
23 Raymond Aron in Carnets de la Guerre Froide
24 Nicolas Werth in Histoire de l’Union Soviétique de Lénine à Staline Que sais-je Page 16
25 De Gaulle in Mémoires La Pléïade page 1079
26 Thucydide in La guerre du Péloponnèse
27 Qiao Liang et Wang Xiangsui in La Guerre hors limites
28 François Heisbourg in Le temps des prédateurs page 137
29 The Economist 5/10/1946
30 Jugement du Tribunal de Nuremberg
31 Résolution de l’ONU du 2/03/2022
32 Allocution de Winston Churchill à la BBC in Churchill by Andrew Roberts pa 564
33 Henry Kissinger in Le Chemin de la Paix
34 Vie de l’IRSEM – Rapport conjoint CAPS / IRSEM
35 Donald Trump  Interview en Ecosse de Jeff Glor pour CBS
36 Donald Tusk in Reuters 15/07/2018
37 Michel Foucher in Ukraine-Russie la carte mentale du duel . Gallimard
38 Robert Kaplan in La revanche de la Géographie p 272
39 Anne-Clémentine Larroque in Le Trou Identitaire
40 Alain Besançon in La Falsification du Bien page 23
41  Alain Besançon in La Falsification du Bien page 23
42 Documentaire BBC 2018
43 Dominique Moïsi in Géopolitique de l’émotion
44 Patrick Wasjman in l’Illusion de la Détente page 57
45  Henry Kissinger in Le Chemin de la Paix
46 Raymond Aron in Le Grand Schisme
47 Lawrence Freedman in the Future of war
48 Andrew Roberts In Churchill page 615
49 Raymond Aron in Carnets de la guerre froide 13 décembre 1950
50 Propos tenus en octobre 1940 à Lord Ismay et au général Alan Brooke
51 Interview Obama par Jeffrey Goldberg in The Atlantic 7 avril 2017
52 de Gaulle conférence de presse 4 février 1965
53 Mitterrand Discours au Bundestag le 20/01/83
54 Corentin Brustlein in Les grands dossiers de la diplomatie. Oct/Nov 2013
55 Virgile in Enéide Livre VII
56 Gilbert Rozman  in The Sino-Russian challenge to the world order Page 1
57 Déclaration Lavrov in 19/1/2012 New York Times
58 Gilbert Rozman  in The Sino-Russian challenge to the world order Page 11
59 Raymond Aron in croire en la Démocratie.
60 Périclès in  la Guerre du Péloponnèse l’Oraison funèbre pages 808-814 La Pléiade
61 Shakespeare in Jules Caesar Acte V scène I

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